Celle qui s’enfuyait – Philippe Lafitte ***

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Éditeur : Grasset – Date de parution : mars 2018 – 224 pages

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Phyllis est une femme de soixante ans, afro-américaine, qui a choisi de vivre dans un petit hameau du sud de la France, où vivent à peine une centaine d’âmes. Éloignée volontairement de toute civilisation, elle y vit paisiblement avec sa chienne Douze. Quand elle ne court pas dans les bois, elle écrit des polars sous pseudonymes.

Un matin dans les bois, Phyllis se fait tirer dessus. C’est Douze qui meurt sous les balles. Qui est cet homme qui roule en clinquante Mercedes de location et qui en a après elle ? Pour le savoir, nous plongeons par intermittence dans le passé empreint d’ombres de ces deux personnages – Phyllis et Corso -, tous deux originaires de New York. Se dessinent en toile de fond les émeutes des années 60 aux Etats-Unis, le conflit racial, les violences policières…

Celle qui s’enfuyait est un roman qui se révèle peu à peu passionnant, et plus profond qu’il n’y paraît au premier abord. L’écriture de Philippe Lafitte, fine et ciselée, nous plonge dans le passé de Phyllis et Corso, tous deux orphelins de père, tous deux ayant grandi dans la rage et le désir de se venger, de s’en sortir et de se battre pour ça. Il s’agit d’obtenir réparation.

La fuite dans ce roman est à double tranchant : c’est une fuite dans l’imagination et une fuite d’un pays à l’autre. Un beau roman énigmatique qui prend les traits d’un thriller psychologique prenant qui m’a agréablement surprise.

« Elle continua de courir, oubliant la douleur du corps et de l’exil, fourmi obstinée perdue dans un paysage de sauvagerie et d’harmonie féroce. Un espace qui l’envahissait et la protégeait de tout. »

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Elizabeth Brundage – Dans les angles morts ****

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Éditeur : La Table Ronde – Date de parution : janvier 2018 – 528 pages

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1979. En rentrant chez lui un soir de tempête de neige, George Clare retrouve sa femme Catherine assassinée dans leur chambre, encore en chemise de nuit. Leur fille Franny, qui n’a que trois ans, est restée seule dans sa chambre toute la journée. Pour le shérif Lawton, le mari a tout du coupable idéal…

Cette vieille ferme, entourée de champs à perte de vue, ils l’ont eu pour une bouchée de pain, huit mois plus tôt lors d’une vente aux enchères. Ce que le mari a caché à sa femme, c’est que la ferme fut le théâtre du suicide d’un couple de fermiers criblé de dettes ; les parents des frères Hale, Eddy, Wade et Cole. Ils se sont suicidés dans la chambre où George et Catherine dorment. Cette même chambre où la jeune femme sera retrouvée assassinée à coup de hache.

Elizabeth Brundage déroule les quelques mois qui précèdent la mort de Catherine ; la rencontre, le mariage, l’arrivée de la famille à Chosen suite à la prise de poste de George à l’université. La façon dont Catherine s’est tout de suite sentie épiée dans cette ferme, ne s’y sentant pas à sa place. Les courants d’air froid dans certaines pièces – comme si des fantômes hantaient les lieux. Le caractère singulier de George, qui nous est dévoilé à travers les gens qui le côtoient. On en apprend davantage aussi sur l’histoire des frères Hale.

Dans les angles morts est une belle surprise. Un roman profondément beau et complexe, aux allures trompeuses de thriller. En effet, il s’agit davantage d’un roman psychologique aux accents surnaturels, dont l’écriture poétique et ciselée m’a émue et transportée. J’ai aimé ces deux histoires familiales qui se lient l’une à l’autre à travers leurs fantômes ; et notamment l’histoire de ces deux femmes qui rêvaient d’une autre vie, l’une d’air et l’autre de chair.

Au fil des chapitres, l’auteure fait défiler les personnages pour nous permettre de comprendre ce qui s’est passé. Une lecture lente et dense, qui prend son temps pour se dévoiler – on retient son souffle jusqu’aux derniers mots, jusqu’aux derniers instants. Un livre puissant sur les amours contrariées, la culpabilité et le mensonge, aux personnages tantôt attachants tantôt repoussants, dont la psychologie demeure très travaillée.

Un coup de ❤

Découvrez les avis de Jostein & Céline.

Eric Tourville – Chimaeris ***

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Editeur : Slatkine & Cie – Date de parution : février 2018 – 480 pages

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« Les gènes sont notre part d’éternité. »

Nous sommes dans le Vermont, pas loin de Salem. A la suite de l’appel d’un chasseur, Alex Fremont se rend dans une vieille ferme délabrée où il découvre quatre corps de gamines carbonisés. Sur la porte, un pentagramme peint en rouge. Une cinquième fillette semble s’être enfuie.

Quelques jours après cette macabre découverte, les fermiers qui vivent aux alentours de la ferme Higgins retrouvent leurs chiens éviscérés. On ne trouve plus d’oiseaux ni de gibier dans un rayon de vingt kilomètres autour de la ferme et les récoltes pourrissent sur pieds. Il faut dire que la vieille bâtisse a très mauvaise réputation – elle a été notamment le lieu d’un massacre en 1968.

La découverte de ces quatre cadavres et la façon dont les gamines ont trouvé la mort fait renaître les superstitions de chacun et semble mettre à mal les croyances des uns et des autres. Fremont se lance dans cette enquête, aidé de son vieil ami Edward Todd, médecin légiste très réputé.

Fremont est un flic attachant, qui tente avec les mots de maintenir le réel à distance, afin de survivre à l’insoutenable horreur de son métier. Son quotidien lui a apprend tous les jours que, bien souvent, les criminels n’ont pas besoin de prétexte pour faire le mal. J’ai aimé ce personnage de flic un peu torturé par son histoire personnelle – une histoire somme toute banale : une rencontre un enfant un divorce, l’usure du temps.

Un bouquin qui commence à la façon de n’importe quel thriller et qui peu à peu gagne en épaisseur et en intérêt. C’est bien simple, une fois commencé je n’ai pu le lâcher ! Eric Tourville manie habilement les codes du roman noir et la lecture se révèle haletante et fascinante. Un thriller qui aborde des questions de sciences et d’exobiologie, déploie des réflexions sur la destinée génétique, le déterminisme biologique – est-on programmé par son ADN pour ressembler à ses parents ? Peut-on changer ? Le comportement humain est-il essentiellement gouverné par le patrimoine génétique ? C’est également la criminalité et l’origine de la violence qui sont questionnées au travers de cette lecture.

Une enquête qui mêle peu à peu les « terreurs archaïques face au Démon et aux sorcières et des peurs plus modernes touchant à la radioactivité et aux extraterrestres ». Ajoutez à cela un suspense savamment étudié – arrivée à la page 300 le mystère reste entier, et ce jusqu’aux dernières pages… Chimaeris est un thriller intelligent et addictif qui m’a fait aller de surprise en surprise.

 

Marisha Pessl – Intérieur nuit ****

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Editeur : Folio – Date de parution : avril 2017 – 849 pages

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Stanislas Cordova est un réalisateur de films d’horreur très controversé ; un halo de mystère et de légendes l’entoure… Considéré à la fois comme un fou, un maniaque et un génie, ses films – souvent censurés – font sensation et ne laissent pas indifférent ; en les regardant, certains spectateurs sont tétanisés, terrorisé, pétrifié. Les fans du réalisateur – les cordovistes – organisent des séances de projections clandestines sous terre, dans les catacombes… Séances qui semblent plus tenir du rite satanique que du simple divertissement. Cordova suscite dévotion et émerveillement chez ses adeptes, à la façon d’un gourou.

Il y a cinq ans, le journaliste Scott McGrath, après avoir reçu un appel anonyme pour le moins dérangeant, a tenté de percer le mystère de Cordova, ce qui lui a coûté sa carrière et son mariage. Lorsque la fille du réalisateur est retrouvée morte dans un entrepôt désaffecté de Manhattan, McGrath décide de reprendre son enquête.

J’avais adoré La Physique des catastrophes, c’est donc avec plaisir que j’ai entamé la lecture de ce second roman de Marisha Pessl. Et je n’ai pas été déçue, loin de là… J’ai littéralement dévoré ce thriller addictif, à l’atmosphère sombre et inquiétante. Dès les premières pages émerge cette silhouette en manteau rouge qui marche dans la nuit, le pas lourd, le visage dissimulé par une capuche… Etrangeté et surnaturel s’invitent dans la danse des mots.

Un roman angoissant & haletant, mêlant avec virtuosité surnaturel et réalité, fantasme et vérité. J’ai rarement lu un roman aussi bien maîtrisé : j’ai été littéralement scotchée de la première à la dernière page. Une écriture puissante, dense, documentée ; parsemée d' »images d’archives » qui viennent illustrer la progression de l’enquête du journaliste – pour une immersion totale.

Un coup de cœur, qui me hantera longtemps.

Mille mercis aux éditons Folio pour la découverte de ce roman. Marisha Pessl est décidément une auteure à suivre de très très près.

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« La menace que l’on sent mais qu’on ne voit pas, nourrie par l’imagination, cette menace-là est éprouvante, écrasante. Elle vous détruit avant même que vous ayez quitté votre chambre, votre lit, avant même que vous ayez ouvert les yeux et respiré. »

« Le seuil mystérieux qui sépare le réel de la fiction… Car chacun de nous possède sa propre boîte, une chambre noire où se loge ce qui nous a transpercé le cœur. Elle contient ce pour quoi l’on agit, ce que l’on désire, ce pour quoi l’on blesse tout ce qui nous entoure. Et si cette boîte venait à être ouverte, rien ne serait libéré pour autant. Car l’impénétrable prison à serrure impossible, c’est notre propre tête. »

« Ma vie était un costume que je n’avais mis que pour les grandes occasions. La plupart du temps, je l’avais gardée au fond de mon placard, oubliant jusqu’à sa présence. On était censés mourir quand les coutures ne tenaient plus qu’à un fil, quand les coudes et les genoux étaient tachés d’herbe et de boue, les épaulettes abîmées par les étreintes, les pluies torrentielles et le soleil de plomb, le tissu élimé, les boutons arrachés. »

« L’effroi est une chose aussi essentielle à notre vie que l’amour. Il plonge au plus profond de notre être et nous révèle ce que nous sommes. Allons-nous reculer et nous cacher les yeux ? Ou aurons-nous la force de marcher jusqu’au précipice et de regarder en bas ? Voulons-nous savoir ce qui s’y cache ou, au contraire, vivre dans l’illusion sans lumière où ce monde commercial veut tant nous enfermer, comme des chenilles aveugles dans un éternel cocon ? Allons-nous nous recroqueviller, les yeux clos, et mourir ? Ou nous frayer un chemin vers la sortie pour nous envoler ? »

Sonja Delzongle – Quand la neige danse ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : avril 2017 – 487 pages

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2014. A Crystal Lake, petite ville en Illinois qui connaît un hiver particulièrement rude, quatre fillettes, âgées de quatre à onze ans, disparaissent. Un mois plus tard, les parents reçoivent une boîte à chaussures contenant une poupée qui se trouve être le sosie de leur enfant, habillée comme le jour de sa disparition.

1991. Un jardinier aide Pupa à s’échapper de l’hôpital psychiatrique où elle est internée pour troubles schizophréniques. En effet, la jeune femme entend sa poupée lui parler…

Joe Lasko fait parti de ces parents endeuillés. Sa fille Lieserl avait quatre ans lorsqu’elle a disparu alors qu’elle faisait du patin à glace sur le lac gelé avec sa baby-sitter. Il est contacté par son amour de jeunesse, Eva, devenue détective privée. Ensemble ils décident de mener leur propre enquête en parallèle de la police, aidés par Hannah Baxter, une profileuse assez spéciale et hantée par un sombre passé.

J’ai été particulièrement surprise par le personnage original d’Al Stevens, ce policier épris de littérature et de philosophie, qui dévore du Nietzsche en rentrant chez lui pour se consoler et tenter de comprendre le monde dans lequel il vit.

L’ambiance de ce thriller est saisissante, et l’intrigue m’a immédiatement happée ; au fil des pages, le mystère s’épaissit pour laisser peu à peu la place au dénouement final. Un thriller haletant et passionnant, qui tient toutes ses promesses, malgré certains passages que j’ai trouvé un peu clichés et surfaits. En bref, un excellent moment de lecture, que je vous recommande.

Merci aux éditions Folio pour m’avoir fait parvenir cette lecture en avant-première !

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« Dans cette neige qui danse, elle voit une métaphore de la vie. Une formation – la naissance -, un parcours – la trajectoire et la façon dont elle tombe -, puis la dissolution ou la fonte – la mort. La libération. Elle n’y échappera pas non plus. Elle aimerait être un de ces cristaux à la structure parfaite avant de mourir. »

« Comme le scientifique, le policier est un enquêteur, un chercheur de vérité. Et son pire ennemi est son humanité. Débarrasser le monde du germe du Mal, comme traquer et éliminer les virus et les bactéries, telle était sa tâche, dans laquelle l’empathie n’avait pas sa place. »

Joyce Maynard – Prête à tout ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : mai 2016 – 403 pages

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La vie de Suzanne Stone est parfaite : elle n’a jamais touché à la drogue, a réussi ses études haut la main, fait un mariage heureux. Elle vit dans un bel appartement avec son mari Larry qui la vénère et l’aime comme un fou. Après leur lune de miel aux Bahamas, elle décroche un contrat de secrétaire sur une petite chaîne de télévision locale ; cela lui permet de mettre un pied dans le métier… Très vite, Suzanne en veut plus et devenir célèbre coûte que coûte ; elle obtient la présentation de la météo, mais cela ne lui suffit pas. Alors elle décide de faire ce reportage sur les adolescents, afin de les interviewer sur certains sujets comme la drogue, l’alcool, le sexe, et donner un aperçu de la jeunesse actuelle. Seulement trois adolescents s’inscrivent à ce projet : Jimmy, Russell et Lydia, des jeunes en mal de repères. Un soir qu’elle rentre d’une entretien d’embauche, Suzanne découvre son mari assassiné dans leur salon saccagé.

Pour composer son roman, Joyce Maynard s’est inspirée d’un fait divers, qui s’est déroulé au début des années 90. Le roman est habilement construit sous la forme d’une alternance des points de vue et des témoignages de l’entourage de Suzanne et Larry, et de toutes les personnes qui les ont connus, croisés : Carol et Earl Stone, les parents qui pensent que leur fille est l’innocence incarnée, Jimmy, Russel et Lydia, les adolescent qui font l’objet du reportage de Suzanne, leurs amis, voisins…

Chaque personne qui prend la parole a un regard subjectif sur les événements et semble donc donner une version des faits différente à chaque fois. Qui dit la vérité ? Qui croire ?  Suzanne, cette femme qui semble avoir de multiples facettes : enfant chérie, innocente et travailleuse, obsédée par l’ambition… Cette femme qui obtient tout ce qu’elle désire et qui n’a pas l’habitude que les hommes lui disent non. Ou Jimmy, cet adolescent un peu paumé, issu d’un milieu pauvre, élevé sans père.

Au fil des différentes voix et témoignages qui émergent, on découvre une Suzanne différente, son image se modifie. On doute. On se questionne. On tourne les pages du plus en plus vite.

Ce roman choral est tout simplement machiavélique ! Joyce Maynard a énormément de talent, et elle m’a parfois fait penser à Joyce Carol Oates. Elle possède une grande maîtrise de la narration et de nombreux thèmes sont brillamment abordés : comme la fidélité, l’amour, l’obsession sexuelle, l’ambition obsessionnelle, la violence… La romancière met en lumière cette obsession de l’image à une époque où les réseaux sociaux, la télé-réalité et Internet n’existaient pas encore… Ce personnage de femme obsédée par la célébrité et le désir de passer à la télévision est incroyable, il exerce sur nous de la fascination et de la répulsion.

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« Tant que vous êtes à la télé, il y a toujours quelqu’un qui vous regarde. Si les gens pouvaient passer à la télé tout le temps, nul doute que la race humaine dans son ensemble s’en porterait beaucoup mieux. Cela pose un problème : si tout le monde passait à la télé, il n’y aurait plus personne pour la regarder. »

Barbara Garlaschelli – Alice dans l’ombre ***

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Éditeur : Rivages / Noir – Date de parution : 2004 – 176 pages

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Dans ce court polar, le texte alterne un présent angoissant – où une jeune femme, Alice, se trouve plongée dans le noir d’une pièce, d’une immense villa italienne, dans laquelle elle a vécu avec « lui ». Une hache à la main, elle déambule dans le labyrinthe des couloirs sans fin, « le » guettant derrière chaque porte… – et un passé où Alice est encore une enfant de neuf ans, abandonnée par un père qu’elle adorait et dont la mère ne cesse de le critiquer. Elle découvre pour la première fois cette villa dont les persiennes ne laissent filtrer qu’un soupçon de soleil, quelque soit le moment de l’année, et fait la connaissance de Sofia, la curieuse amie de sa mère, et de son fils Maxi.

Un thriller terrifiant qui se dévore d’une traite… L’angoisse et la tension montent crescendo, à travers de courts chapitres, qui tiennent parfois en quelques mots, quelques phrases ciselées. Page après page, nous cheminons à toute allure dans ce chassé-croisé entre passé et présent, dans cette chasse en huis clos, jusqu’à la révélation finale, saisissante.

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« Il y a des pensées qui ont des dents. Qui, lorsque tu les as, te font mal. Il y a des pensées que tu t’efforces de ne jamais avoir parce qu’une fois que tu les as eues, rien n’est plus jamais comme avant. Être libre. Être vivante. Pouvoir choisir. Mieux aurait valu que je n’y aie jamais pensé. Il y a des pensées qui ont des dents. Et lorsque tu les as, elles commencent à te manger. »