Laurine Roux – Une immense sensation de calme ****

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Folio – juin 2020 – 144 pages

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La voix que l’on entend entre ces pages est celle d’une jeune fille ; encore vierge de tout. Et puis un jour dans la montagne, elle rencontre Igor. Lorsque son regard se pose sur lui, son corps fond, son coeur cogne.

« Il y a des gens qui sont bâtis pour exister toujours, leur corps éblouissant érigé pour résister aux assauts du temps, de la maladie et de la mort. Des anatomies de soleil et d’éclat. Igor était de ceux-là. »

Elle tombe amoureuse sans avoir eu le temps de s’y préparer, et elle suit aveuglément Igor à travers la montagne hostile et dévorante ; elle est désormais sienne. Ils voyagent à travers la taïga, font corps avec la nature.

La jeune fille se remémore sa vieille Baba, ses récits aux accents légendaires. Avant de s’abandonner au Grand-Sommeil, la vieille femme lui a raconté des histoires d’avant le Grand-Oubli. A l’abri du vent qui souffle avec acharnement, les petites vieilles aiment se confier à la jeune fille. Comme la vieille Grisha, qui lui confie son passé – son amour aussi dévastateur que fugitif, l’origine des Invisibles, ces êtres mi-humains mi-sauvages aux yeux blancs qui chassent à mains nues et trouvent refuge au coeur de la montagne.

Le récit de Laurine Roux est sauvage, animal ; son écriture brute et poétique. C’est une lecture déroutante, absolument unique en son genre qui m’a subjuguée. Je me suis laissée embarquer au coeur de cette nature inhospitalière.

En quelques pages, grâce à sa plume évocatrice et ample, l’autrice déploie tout un univers aux accents surnaturels et merveilleux, qui me rappelle celui de Véronique Ovaldé et le courant du réalisme magique. On ne sait à quelle époque le récit se déroule ni dans quel pays, mais les lieux et les fleuves ont des accents slaves. L’histoire est empreinte de mystère, où nature et personnages ne font qu’un, où amour et mort sont étroitement liés.

Une très belle pépite littéraire !

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« Rappelle-toi ! La montagne crève l’eau autant qu’elle y sombre et le lac gobe la pierre autant que la pierre le déchire. C’est une union et un combat permanent, une danse brutale dans laquelle les baisers sont des morsures et les coups des ébats. De ces amours hybrides naissent des accidents, et les monstres sont des prodiges. »

Philippe Labro – Rendez-vous au Colorado ***

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Folio – 1998 – 262 pages

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Le Colorado… Ce pays bleu, cela fait 40 ans que l’écrivain l’a quitté. Il ne l’a jamais oublié. Ce sont les images de ce voyage qui l’ont aidé à survivre lorsqu’il était dans le coma.

Un ami américain l’invite pour quelques jours fin août dans son ranch en plein coeur du Colorado. C’est l’occasion de retrouver l’Uncompahgre, sa forêt ; là où il fut manœuvre dans une scierie – Un été dans l’ouest. Il va pouvoir confronter ses souvenirs au présent ; retrouver ces terres empreintes de l’histoire des Indiens, aux pieds des forêts et montagnes, avec pour guide les aphorismes de Santos-Montané, le poète sans visage. L’auteur se dit « chercheur de bleu » à l’instar des chercheurs d’or qui envahirent la région il y a plus d’un siècle.

Parallèlement au récit de l’écrivain, il y a celui de cette jeune femme au visage grêlé ; serveuse, de mère en fille, qui décide de quitter le plat pays pour les montagnes et les forêts du Colorado – s’immerger dans la beauté de la nature pour oublier l’ingratitude de son visage et de sa vie de servitude. Qui est-elle ?

Philippe Labro retrouve l’ivresse des Grands Espaces. Il se saoule de vent et d’espace, son coeur se met à battre plus vite. Il s’approche des élans, des ours. Parcourt la Vallée Vance et ses mystères. Il écoute le pouls de la nature qui bat à l’unisson du sien – le chant des arbres. Son récit est odorant, émerveillé et émaillé de légendes du peuple Ute et de ses souvenirs du coma.

Un beau livre de nature writing porté par une écriture lyrique et sensitive qui nous offre des réflexions sur le souvenir, la mémoire et les réminiscences.

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« La nuit s’empare de tout et de chacun, le seul crépitement du feu, maintenant, remplit le silence de la montagne et des forêts, laissant la nature continuer ses mystérieux et perpétuels enfantements. »

Claudie Hunzinger – Les Grands Cerfs ***

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Grasset – août 2019 – 192 pages

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En pleine région montagneuse, en plein cœur des Vosges. La narratrice vit aux Hautes-Huttes, dans une vieille ferme datant du XVIII siècle avec son compagnon Nils. Cela fait plusieurs années déjà qu’ils ont pris la décision de fuir la ville, de vivre quasiment en ermites dans cette métairie, en marge de la société ; ils se placent sous la protection des arbres, se laissent cerner par eux. Dans leur fuite ils se sont juste assurés d’emporter avec eux des livres et des poèmes – ceux de Lucrèce, de Ponge…

Un matin d’avril, Léo, photographe habité par la mélancolie, a débarqué à pieds chez eux, avec ce regard comme hanté – « un regard clair tapi dans des orbites profondes. » Il désirait installer une petite cabane sur leur terrain, pour les observer. Les cerfs. Ces êtres d’une autre espèce. Majestueux. Mystérieux. Ces cerfs qui le fascinent et à qui il donne des noms – Wow, Geronimo

Un soir, après en avoir croisé un sur sa route, évitant de peu la collision, la narratrice décide que le lendemain, elle pénétrera dans la fameuse cabane d’observation – l’affût. « Quand j’ai refermé la porte, je me suis retrouvée dans une boîte sombre avec la bizarre impression de m’être introduite dans mon crâne pour m’y asseoir, de n’être que mon regard tapi derrière mes yeux. »

Débutent alors de longues journées et nuits d’observation. Très vite, elle devient obsédée par la contemplation des cerfs. Ces bêtes auxquelles elle s’attache définitivement, laissent une empreinte en elle, plus forte que la raison. « Une sorte d’appel de la forêt. »

Les Grands cerfs est le portrait d’une femme qui passe du côté des bêtes sauvages. Est-ce un roman, un récit ou un conte ? La narratrice elle-même ne le sait pas. J’ai eu pour ma part l’impression de déguster mot après mot un récit ensauvagé – à la frontière entre le conte, le récit naturaliste et l’essai. En ouvrant ce curieux roman, j’ai avalée une grande goulée d’air frais et grâce à l’écriture de Claudie Hunzinger empreinte de poésie, je me suis retrouvée tapie dans la forêt, à guetter les cerfs et la vie animale.

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« Les métaphores sont des courts-circuits à la lueur desquels les deux bords du monde se révèlent à nous, rassemblés en une seule féerie. »

« A qui avouait-il que, coulé dans les broussailles, il avait soif de ces attentes hors de lui, tendues hors de lui qui se fuyait, soif de soudain s’agrandir, d’être un humain augmenté d’un corps animal ? Devenir homme-cerf ? »

 

Philippe Labro – Un été dans l’Ouest ***

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Folio – 1990 – 288 pages

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« Quand j’ai pris la route cet été-là, quand je me suis retrouvé seul face aux cinq mille kilomètres qu’il faudrait franchir en auto-stop pour atteindre mon rendez-vous dans les forêts de l’Ouest, j’ai su que j’étais au seuil d’une aventure nouvelle. »

Nous sommes dans les années 50. Le narrateur – « ce jeune homme ignorant, apeuré mais aventureux et assoiffé de vivre et de savoir » – part à la découverte de l’Ouest américain, dans les pas de Thoreau, l’été de ses dix-neuf ans.

Étudiant français dans une université de l’Est, il part à la conquête d’un summer job ; il est engagé comme ouvrier forestier au camp de West Beaver, dans les montagnes du Colorado. Avec toute une équipe d’hommes, il est chargé de sauver les pins Ponderosa du travail destructeur des insectes…

Avant d’atteindre le camp, il doit prendre la route. Faire du stop. Monter dans une foule de Greyhound. C’est dans l’un d’eux qu’il rencontre Amy, la fille Clark à la voix chaude et aux cheveux fous. La fille à la guitare, dont il croit tomber amoureux. Chanteuse en veste à franges de chasseur, qui écrit des chansons et parcourt le pays à la recherche d’inspiration. Elle lui offre La Loi de la route, après avoir échappé à une tornade.

Arrivé au camp, le Frenchy – comme tout le monde va se mettre à l’appeler – rencontre Wild Bill, le barbu aux bottes noires de motard, et au tatouage intriguant. Qui dort avec un flingue sous l’oreiller… Dick le driver, l’insensé, le suicidaire. Pacheco, le mexicain, son fidèle coéquipier. Mack, qui le guide dans la forêt et lui délivre ses secrets, lui enseigne le langage des arbres, le sens de l’observation…

Avec Un été dans l’Ouest, Philippe Labro nous embarque pour une immersion dans les forêts du Colorado et nous offre un roman initiatique puissant. Nous voyageons aux côtés de ce Frenchy attachant ; avec lui, on est bouleversé par l’Ouest et sa nature – « les fleurs sauvages, les oiseaux et la musique des bêtes dans la nuit au cœur des forêts de l’Umcompaghre ; les signes et messages, pluie, soleil ou tornade, plusieurs fois venus du ciel vers moi. » Mais on est aussi saisi par la sauvagerie humaine… Au cours de cet été singulier et hors du temps, il apprend ce qu’aucun livre ou professeur d’Université ne lui enseignera jamais…

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« Convaincu, comme je l’avais appris en lisant Thoreau, que la seule question qui vaille d’être posée était : « Comment vivre ? Comment obtenir le plus de vie possible ? », je suis parti le cœur ouvert à la recherche de cette vie-là – cette vie de plus qui m’obsédait et que je sentais remuer en moi comme un grondement sourd qui meuble, la nuit, le silence de certaines zones industrielles, dont on ne sait d’où il vient mais qui signifie qu’un haut fourneau, quelque part ne s’arrête pas de brûler. »

Henry D. Thoreau – La Succession des arbres en forêt ***

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Le mot et le reste – juin 2019 – 80 pages

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Henry David Thoreau, ce nom me fascine depuis longtemps. J’ai son journal dans ma pal. Et j’ai très envie de découvrir son fameux Walden, rédigé à partir de sa retraite dans une cabane qu’il a construite près du lac Walden. Henry David Thoreau, c’est cet homme amoureux de la nature, qui rejette le conformisme de la civilisation ; à la fois homme de science et littéraire, il est considéré comme étant à l’origine du nature writing.

Ce petit ouvrage est constitué autour du texte d’une conférence que Thoreau a tenue devant la société d’agriculture du Middlesex à Concord, en 1860 – deux ans avant sa mort, à quarante cinq ans. Il s’adresse donc à des fermiers, des agriculteurs. Il y démontre le lien entre le déplacement des graines par divers agents de la Nature – écureuils, oiseaux et autres petites bestioles – et le renouvellement des arbres en forêts. Il prouve ainsi qu’il s’agit d’un phénomène naturel alors que certains abusent encore des théories créationnistes. Un texte fort et engagé qui résonne encore aujourd’hui et demeure actuel ; Thoreau apparaît comme un précurseur en matière d’écologie. L’introduction et la postface permettent d’éclairer la pensée du naturaliste et apportent des éléments de réflexion supplémentaires.

Lu dans le cadre d’une masse critique Babelio

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