Gary D. Schmidt – Le Majordome et moi ***

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l’école des loisirs – février 2020 – 256 pages

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Il est 7h15 et dehors, un véritable déluge fait rage – une pluie digne d’un orage tropical australien. Pour couronner le tout, c’est le jour de la rentrée scolaire, la voiture est en panne et le père de famille est absent depuis trop longtemps déjà. Annie, Charlie, Emily et Carter ne sont pas en avance ; les cheveux ne sont pas tressés, une chaussette jaune manque à l’appel, maman est au bord de la crise de nerfs, il manque du lait demi-écrémé et Ned vomit partout comme tout bon teckel qui se respecte.

Soudain, on sonne à la porte. Sur le perron, le jeune Carter Jones tombe nez à nez avec… un immense majordome bedonnant, abrité sous un énorme parapluie-antenne parabolique. Il porte un petit chapeau melon comme on en trouve plus et parle d’une étrange façon, employant des mots bien compliqués… 

Le majordome semble tout droit venu d’Angleterre, avec sa voiture immense qui ressemble à une aubergine. Au début, la famille est méfiante ; qui est cet homme qui pousse la politesse et la distinction à l’extrême ? Ne serait-il pas un missionnaire ? Un serial killer ? 

Le majordome va transformer jour après jour le quotidien de cette famille nombreuse amputée d’un père et va, notamment, initier le jeune Carter au cricket, le sport le plus noble et le plus élégant au monde. 

De ce roman jeunesse, j’ai tout aimé ! Un roman qui gagne le pari d’être à la fois léger et poignant ; humour et émotion s’entremêlent habilement, on ne sait plus par instant si l’on doit rire ou pleurer, ou les deux à la fois. Le majordome est un personnage surprenant, attachant. Quant au « Jeune maître Jones », c’est un gamin émouvant et authentique – avec cette bille verte au fond de sa poche et ses souvenirs en Australie avec son père dans les Blue Mountains…

Le Majordome et moi est un quasi coup de cœur. Une fois de plus, la plume de Gary D. Schmidt fait mouche !

~> Pour lire ma chronique sur son précédent roman, c’est par ici !

Elena Ferrante – Les jours de mon abandon **

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Folio – 2016 – 288 pages

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Olga a trente-huit ans et après quinze ans de vie commune et deux enfants, son mari vient de la quitter pour une autre femme, beaucoup plus jeune. Tout juste sortie de l’adolescence. Olga ne s’y attendait pas, la trahison est épidermique ; insupportable.

Les jours de mon abandon raconte la brusque métamorphose d’une femme trahie, abandonnée. Olga devient amère, vulgaire et sarcastique. Elle ne prend plus soin d’elle. Elle devient tête en l’air, oublie de fermer le gaz, ne parvient plus à ouvrir sa porte. Néglige ses enfants. Les amis prennent le large et Olga se retrouve vite seule. Elle passe ses nuits à écrire de longues lettres pétries de douleur à son mari perdu ; quant aux journées, elle les passe en tentant d’oublier. De l’abandon à la folie, il n’y a qu’un pas.

Le moment choisi pour entamer ce livre n’était pas forcément judicieux ; Elena Ferrante nous plonge dans une atmosphère âpre. Le langage grossier d’Olga m’agace. Je me perds quelques temps dans les méandres de sa folie qui s’épanouit. C’est tellement bien écrit que la violence de l’histoire m’étreint, le malaise m’envahit, m’obligeant à lire un temps en diagonale – à l’image de la jeune femme sur la couverture, je me retrouve submergée et écœurée par cette folie.

Les jours de mon abandon raconte la dérive d’une femme au cœur brisé ; sa lente descente aux enfers. Un roman dérangeant qui possède une écriture qui nous secoue ; qui nous tord soigneusement les boyaux, nous les essorent. C’est sincère, tortueux, cruel et beau.

Nastasia Rugani – Tous les héros s’appellent Phénix ****

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Ecole des loisirs – 2014 – 205 pages

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Phénix et sa petite sœur Sacha rentrent de cours à pieds. Ce soir-là, la voiture de monsieur Smith s’arrête sur le bas côté. Monsieur Smith n’est autre que le professeur le plus fascinant et séduisant du lycée, charismatique à souhait, il a plus de connaissances qu’un Trivial Poursuit. A bord de sa Chevrolet immaculée, il propose aux deux sœurs de les raccompagner chez elles.

Quand ils arrivent devant leur maison, ils découvrent Erika, la mère, devant un brasier composé des meubles du père. Ce père parti sans donner de nouvelles, les abandonnant du jour au lendemain, un 1er juillet devenu maudit. Ce père complice, avec lequel les deux sœurs faisaient les 400 coups. Qui aimait les livres et les plantes. De lui, il ne reste que sa serre, somptueuse. Phénix en garde la clé, précieusement attachée à son cou.

Le quotidien d’Erika et des sœurs Coton va changer radicalement le jour où Jessup Smith entre dans leurs vies. Il réussi à conquérir le coeur de Sacha, puis celui d’Erika. Seule Phénix demeure un peu sur ses gardes. Les étranges sautes d’humeur autoritaires et cassantes sans raison de Jessup ne lui échappent pas et lui mettent la puce à l’oreille… Cet homme aux faux airs de Gregory Peck va rapidement faire partie de la famille, et révéler un tout autre visage.

Comme j’ai aimé ces deux sœurs, les liens si forts qui les unissent. Phénix, l’aînée, solitaire, amoureuse d’un beau blond qu’elle attend secrètement chaque vendredi au détour d’un couloir au lycée. Et Cha, petite fille de huit ans très sensible, plus intelligente que la normale, fan de films d’horreur. Les sœurs dévorent les livres et sont déjà incollables sur Gatsby, Tchekhov…

Une lecture intense qui m’a fait renouer avec la plume si singulière et poétique de Nastasia Rugani, nourrie de nombreuses références littéraires. Une lecture effectuée comme en apnée, le ventre noué, le coeur lacéré pour ces deux gamines livrées au Diable.

J’avais déjà eu un beau coup de ❤ pour Milly Vodovic.

Antonio Carmona – Maman a choisi la décapotable ****

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Editions Théâtrales – 2018 – 64 pages

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Prune a treize ans, c’est une ado qui n’hésite pas à cogner au collège celui qui oserait se moquer d’elle. Tous les soirs, elle compte les moutons pour sa petite sœur Lola, huit ans, qui a du mal à s’endormir et ne cesse de poser des questions.

Leur mère a pris la poudre d’escampette ; elle a sauté dans la décapotable d’un homme pour ne plus jamais revenir. Autrement dit, elle a préféré chercher un chewing-gum dans la bouche d’un autre. Cela s’est passé il y a si longtemps que les deux sœurs peinent à s’en souvenir. Le père n’est plus là non plus. Il est parti pour un long voyage afin d’épuiser son chagrin. Il envoie des cartes postales.

C’est Garance, la nounou, qui s’occupe des deux filles. Garance et ses longs monologues un peu décousus sur Henri, l’homme aux VTT insaisissable. Garance qui fait tout pour convoquer la joie et l’insouciance au quotidien. Qui couve Prune et Lola et les aime comme une mère.

Une fois n’est pas coutume, je vous parle aujourd’hui d’une courte pièce de théâtre qui m’a beaucoup plu… Une pièce au ton décalé et absurde sur une famille pas comme les autres, qui aborde avec humour et légèreté la séparation, l’abandon et la perte.

Antonio Carmona se lance dans l’écriture « en cherchant la blague au milieu des décombres ». De jeux de mots en coqs à l’âne, ses personnages cherchent à retrouver la mémoire du passé tout en tentant de mettre des mots sur le vide laissé par l’absence des parentsMaman a choisi la décapotable est une pièce tendre et poétique qui se déguste le sourire aux lèvres.

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« Est-ce que parce qu’on est petite on ne peut pas comprendre ? C’est quand qu’on arrêt d’être petite ? Quand on sait faire du vélo ? Quand on a appris à se servir du dico ? Quand on connaît le passé composé ? Quand on a treize ans ? »

Frédéric Boudet – Surf ***

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Editions MeMo – Grande Polynie – Août 2019 – 224 pages

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Adam, étudiant parisien, revient plus tôt que prévu à Brest, chez sa mère, ce petit bout du monde qu’il atteint après un long voyage en stop. Quelques jours auparavant, il a reçu une lettre d’une femme lui apprenant la mort de son père d’un cancer, il y a deux mois. La lettre provenait de Flagstaff en Arizona. Ce père qui est parti étudier les Navajos et qu’il n’a pas revu depuis ses huit ans. La lettre n’est pas arrivée seule : avec elle, un petit paquet de lettres enveloppées dans un plastique épais et poussiéreux… des lettres que son père lui écrivait sans jamais les envoyer.

À Brest, Adam retrouve son ami d’enfance Jack, ce géant de deux mètres avec ses éternelles Ray-Ban, ce fou émotif fan de surf et de bruits avec qui, adolescent, il communiquait par télépathie et qui l’accompagnait dans ses flâneries dans les rues en disséminant des autocollants aux slogans philosophiques et nébuleux, propageant ses petits manifestes littéraires hallucinés. Aux cotés de Jack, il y a désormais l’étrange Aeka, une jeune japonaise qui enregistre le moindre son, le moindre bruit pour nourrir ses compositions acoustiques spéciales, à la recherche du son de l’angoisse sacrée.

Depuis qu’Adam a reçu la lettre, les souvenirs de son père affluent ; leurs baignades, leurs balades dans les champs et les forêts de la lande bretonne, les histoires à dormir debout qu’il inventait… De chacune des lettres, la voix du père résonne. Adam se questionne : pourquoi l’a-t-il abandonné ? Pourquoi n’a-t-il jamais donné de signe de vie ?

Quand il n’est pas occupé à questionner le souvenir de son père, Adam se retrouve avec Katel, qu’il a rencontré sur la route. Katel et son grain de beauté sur la lèvre. Katel et ses mots comme des pansements.

« Chaque jour le présent dévaste ce qui fut. » Cette phrase, Adam l’a collée dans toute la ville. Il est hanté par le temps qui file sans prévenir ; le temps qui nous dévore peu à peu. Il conserve la moindre chose, vivant dans la peur que tout disparaisse un jour, parce qu’il sait que la mémoire n’enregistre pas tout – « ça ne t’a jamais paru insensé que la plupart des gens soient incapables de se débarrasser des objets qui composent leur passé ? »

Surf est un portrait de jeune homme saisissant et émouvant, à la recherche de ce père qu’il n’a jamais revu. Hanté par ses souvenirs d’enfant et les images qu’il conserve de lui dans sa mémoire. Un roman poignant et juste, parsemé de poésie« écouter le sang de l’être rouler dans les veines de la voie lactée » -, qui nous fait réfléchir sur la mémoire, la perte, le temps, la folie des uns et des autres… A lire et relire. ❤

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« Adam murmure, il murmure et le vent , l’air sont une compresse douce contre ses lèvres, un pansement de silence. Il ouvre la bouche, ses yeux, sa poitrine, et il est presque aussi grand que le terrain dénudé autour de lui, presque aussi grand que le quartier, la ville, la rade, il devient la rade, l’océan et la houle – il y a quelque chose qui se tient là, quelque chose ou quelqu’un. »

 

 

Salvatore Basile – Petits miracles au bureau des objets trouvés ***

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Folio – 21 mars 2019 – 400 pages

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Dans la petite gare italienne de Miniera di Mare, Michele collectionne les objets qu’il trouve sur les sièges du train lorsqu’il fait sa tournée le soir. Depuis 30 ans, le jeune gardien n’a jamais quitté cette gare où, enfant, il a vu sa mère disparaître en emportant son journal intime.

Michele est un homme solitaire et naïf qui ne parle quasiment pas. Il demeure marqué à vie par l’abandon de sa mère et par l’idée que les gens – et en l’occurrence les femmes – finissent toujours par s’en aller. Le jeune homme s’est juré de ne jamais plus faire confiance à personne. C’est tellement plus simple de ne faire confiance qu’aux objets, ils ne parlent pas ne pensent pas et ne trahissent pas. Michele est paralysé par la peur d’un nouvel abandon et sa petite routine le rassure.

Un soir, Elena, une jeune femme de 25 ans, frappe à sa porte, à la recherche de sa poupée Milù. C’est un ouragan qui débarque alors dans sa vie. C’est la première femme qui lui parle après tant d’années, la première personne à pénétrer son antre et à faire voler en éclat sa solitude.

Quelques jours plus tard, pendant sa tournée rituelle des wagons, Michele découvre, coincé entre deux sièges, le journal intime de son enfance, ce cahier à la couverture flamboyante.

L’aventure prend Michele à bras le corps ; il va devoir sortir de sa coquille, faire des rencontres, adresser la parole à des inconnus… Il rencontrera une vieille femme aux cheveux violets et un olivier avec une trace d’ongle ; une jeune femme aveugle qui lui apprendra à voir le monde autrement ; un vieux Grec un peu fou qui voyage depuis le toit-terrasse de sa maison, en quête du Paradis Terrestre… A l’image de cet homme qui abandonne femme et enfant pour se lancer à la poursuite de l’ours polaire.

Le roman de Salvatore Basile est profondément bienveillant, on y rencontre des personnages auquel on ne peut que s’attacher. J’aurais pu le trouver trop niais, trop attendu… être déçue par l’écriture, qui ne m’a pas toujours convaincue – pas mal de répétitions, certaines lourdeurs…

Mais l’impression que je garderais est celle d’un roman lumineux – un vraie bouffée d’oxygène – qui offre une belle réflexion sur l’amour, la confiance et l’abandon. Un roman qui a un petit côté bouleversant. Je me suis finalement laissée émouvoir par son message optimiste et j’ai simplement savouré ces petits miracles, je m’en suis nourris et délecté.

Richard Lange – La dernière chance de Rowan Petty ***

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Albin Michel – février 2019 – 416 pages

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Rowan Petty est un escroc en fin de parcours : ses arnaques commencent à s’essouffler. Quand il n’arnaque pas les petits vieux et les veuves esseulées, il triche au poker pour joindre les deux bouts. Sa femme l’a quitté pour un autre il y a dix ans, sa fille ne lui adresse plus la parole depuis des années…

Et puis un jour, il reçoit l’appel de Don, un vieil ami de son père qui lui propose une mission de la dernière chance : filer à Los Angeles où seraient planqués 2 millions de dollars détournés en Afghanistan par des soldats américains. Le souci, c’est que l’info provient d’un détenu complètement camé… Alors y croire ou pas ?

Los Angeles, ville de tous les fantasmes, ville qui miroite dans ses yeux… C’est aussi celle de tous les camés et paumés. Mais Los Angeles, c’est surtout la ville où vit sa fille, Sam. Alors Rowan accepte de se lancer dans l’aventure, avec l’aide de Tinafey, une prostituée black croisée dans la rue, et en profite pour revoir sa fille. Il ne sait pas encore que c’est sa vie qu’il engage.

Le dernier roman de Richard Lange réunit tous les ingrédients pour en faire une lecture addictive. Une intrigue parfaitement menée qui tient en haleine, un escroc attachant pour lequel on ressent énormément d’empathie et un roman aux forts accents de thriller. La dernière chance de Rowan Petty, c’est aussi un roman sur la parentalité ; Rowan et le sentiment de honte qu’il le hante face à l’abandon de sa fille, sa culpabilité, ses petites trahisons mesquines. La relation de Rowan et Sam met aussi en lumière le système de santé américain catastrophique.

Lecture faite dans le cadre du #PicaboRiverBookclub

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« Ils n’en finissaient plus de monter quand, brusquement, ils sortirent du canyon et se retrouvèrent sur une route où chaque virage révélait une vue différente sur Los Angeles et son quadrillage orangé s’étalant à l’infini. Le spectacle de la ville tentaculaire enchanta Petty. Tant de rues, connectant tant de gens. »

Isabelle Spaak et Florence Billet – Une mère, etc. ***

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L’Iconoclaste – février 2019 – 192 pages

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« Dans ma famille, ils sont grands, minces, cheveux blonds, yeux bleus. Je suis brune, petite, teint mat. Que voulez-vous savoir? Comment j’ai été adoptée? Si je l’ai toujours su? Si j’ai envie de retrouver ma mère? »

Emmanuelle vouvoie ses parents, porte des jupes bleu marine parce que le noir c’est trop femme. Elle n’a le droit de traîner qu’avec des garçons de bonne famille, comme ses cousins : ils se nomment Gonzague, Gontran, Hugues… Elle passe ses dimanches matins à la messe, ses vacances aux JMJ ou dans les châteaux de leurs ancêtres et dans de jolies demeures avec piscine.

En grandissant, Emmanuelle s’affranchit peu à peu des codes de ce milieu ; elle lit, elle voyage. Et puis, trois semaines avant son départ pour la Colombie, la jeune femme perd son passeport. Obligée de réclamer son extrait d’acte de naissance à sa mère, elle tombe sur le nom de sa mère biologique écrit en toutes lettres…

Blanca Nohora Granados.

Son cœur défaille. Ce nom flamboie en elle et l’abandon refait surface ; « sept lettres qui giflent, détruisent, minent, empêche de grandir, s’épanouir, s’attacher. »

Emmanuelle se jette à corps perdu dans sa quête d’identité. Sa recherche maternelle qui devient une obsessionnelle ; i savoir devient pour elle une nécessité vitale. Pendant trois ans, elle fait tout pour la retrouver. Elle sillonne la Colombie, dépense toutes ses économies, néglige ses parents et frères et sœurs, diffuse des messages à la radio…

Isabelle Spaak nous délivre un roman court et puissant, librement inspiré de l’histoire personnelle de Florence Billet. Poignant et haletant. J’ai lu ce roman en apnée, captivée par  la quête de vérité d’une héroïne traversée de contradictions, déchirée entre son pays d’adoption et son pays d’origine, entre ses souvenirs et ses racines. ❤

Diane Ducret – La meilleure façon de marcher est celle du flamant rose ***

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Éditeur : Flammarion – Date de parution : février 2018 – 273 pages

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Enaid se fait larguer au téléphone dans le taxi qui l’emmène à Gdansk, Pologne. Pour couronner le tout, Léna, sa mère biologique qu’elle n’a jamais revu depuis l’enfance, lui annonce qu’elle a un cancer en phase terminale.

À trente-trois ans, la jeune femme n’a jamais pu se défaire d’une indéfinissable sensation de manque ; depuis l’enfance elle sent que quelqu’un ou quelque chose lui manque. Et selon la loi d’Enaid, le pire lui arrive toujours. « Tout ce qui est susceptible de mal tourner tournera encore plus mal qu’on aurait humainement pu le prévoir. » C’est une loi de Murphy puissance dix.

Ces deux mauvaises nouvelles permettent à la jeune femme de faire un bond en arrière dans ses souvenirs et d’évoquer son enfance et son adolescence, de Paris à Biarritz, en passant par Rome, Le Caire et San Diego, Enaid l’enfant surdouée cherche à combler ce manque en elle.

Elle se souvient de Léna, éternel oiseau de nuit, qui l’a enlevée à l’âge de six ans à la sortie de l’école pour l’embarquer dans sa vie, lui faisant croire à un voyage en Amérique.

Elle se souvient d’Yvette, sa mère adoptive, qui a pour unique obsession de faire en sorte qu’Enaid ne devienne pas une traînée comme Léna. A l’adolescence, elle se rend compte que ses parents adoptifs sont vraiment vieux. En fait, Yvette et André sont ses grands-parents. Et ils ne rient jamais.

Ce bouquin à la couverture ornée d’un flamant rose est une très belle surprise ! Avec un ton délibérément mordant et tordant, Enaid se livre sur sa vie, le manque de sa mère, ses échecs. Un beau roman initiatique à l’humour décapant – laissant aussi la place à l’émotion – qui met en lumière une relation mère-fille caractérisée par l’absence.

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« Vient ensuite la déferlante de lieux communs, à commencer par le : « C’est pas toi, c’est moi. »  J’imagine Hitler disant aux Juifs de Varsovie : « C’est pas vous, c’est moi. » Ou l’ours sur la banquise en train de chiqueter un phoque : « C’est pas toi, c’est moi. »

« Je ne sais pas comment ils vivent, ceux qui n’ont pas songé à mourir au moins une fois, ceux qui n’ont pas pleuré jusqu’à leur bile, ceux qui sont tout de suite heureux. »

« Toutes les fois où je me suis ramassée m’ont laissé la pire cicatrice qui soit, la peur. Celle d’aimer, qu’on ne m’aime pas, d’être seule, de tomber, d’être loin de chez moi. Vivre me fait mal aux coutures à peine cicatrisées, ça me tire trop fort. Je suis un Frankenstein aux cent bouts rapiécés. »