Gerbrand Bakker – Parce que les fleurs sont blanches ***

Folio – février 2023 – 224 pages

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Gerson, et ses frères jumeaux Kees et Klaas sont trois adolescents qui vivent avec Gerard, leur père et Daan leur chien. Leur mère, la grande absente, celle qui prend toute la place dans leurs têtes, est partie dans une voiture rutilante, aimer un autre homme en Italie. Il ne leur reste qu’une petite voiture, une vieille guimbarde – couleur morve – dans laquelle ils s’entassent quand ils vont faire des courses, voir les grands-parents…

Un dimanche matin, ils roulent au milieu des poiriers en fleurs, ils se chamaillent, ils rient, le soleil brille, une voiture les percute. Gerson se retrouve dans le coma, le bras droit broyé, aveugle. Ses beaux yeux verts ne verront plus jamais. Démunis, les 3 hommes se retrouvent dans la petite chambre d’hôpital, autour de Gerson, inaccessible. Ils lui parlent, tentent de le faire revenir à la vie, au monde, à la réalité ; ils tentent de s’habituer à le regarder autrement que dans les yeux.

Un roman poignant, qui alterne les points de vue ; celui des jumeaux et celui de Gerson, sa voix intérieure en italique qui raconte un rapport au monde bouleversé. Comment accepter qu’on ne verra plus jamais le monde qui nous entoure, à treize ans? Gerson ne se résout pas à vivre dans le noir… « Noir », ce drôle de jeu auquel il pouvait jouer des heures avec ses frères – identifier une cible, fermer les yeux et se déplacer vers cette cible, sans se tromper. Un récit court et bouleversant, que l’on referme la gorge toute nouée.

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Marieke Lucas Rijneveld – Qui sème le vent *

Livre de Poche – août 2022 – 352 pages

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La narratrice a dix ans, elle vit en pleine campagne aux Pays-Bas, avec pour seules voisines des vaches. Son quotidien est rythmé par l’école, les travaux de la ferme, les traditions locales, les sermons bibliques, les heures passées à observer les crapauds et les flaques de boue. Quelques jours avant Noël, elle fait une funeste prière à Dieu… Son grand-frère qui est parti patiner sur le lac n’en reviendra pas. Son univers s’en trouve à jamais bouleversé. Sa famille aussi.

A partir de ce moment-là, l’enfant se met à avoir peur. Plein de petites peurs germent en elle. Pourquoi ne pleure-t-elle pas la mort de son frère Matthies? Elle ne comprend pas cette absence de larmes. Elle garde sa parka rouge sur elle, même chez elle, comme une protection contre le monde, contre la mort. Avec sa sœur Hanna, elles imaginent toutes les morts qui pourraient toucher leurs parents. Quant à son frère Obbe, il devient de plus en plus cruel, mesquin. Et ses parents qui croulent sous le poids du chagrin.

Un roman très noir. Sur le deuil, comment faire le deuil quand on est enfant ? Quand on se sent coupable ? C’est âpre. Glauque. C’est profondément dérangeant ; j’ai eu parfois la nausée, des frissons. Je crois n’avoir jamais lu un livre pareil ! Cette enfant est tellement torturée intérieurement. Certaines scènes sont vraiment dérangeantes. Et la fin m’a achevée. Je serais curieuse de lire d’autres avis sur ce roman dont je vais vite me séparer.

Sarah Ladipo Manyika – Comme une mule qui apporte une glace au soleil ***

9782264073594ORI

10-18 – mai 2019 – 140 pages

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Morayo Da Silva est une professeur nigériane à la retraite, habitant San Francisco. Son anniversaire approche, elle a envie de s’acheter des fleurs, d’en offrir. Et elle réfléchit au tatouage qu’elle aimerait se faire faire sur le corps… Chaque anniversaire est pour elle une fête, et c’est aussi l’occasion de faire quelque chose de nouveau – nager, s’initier à la plongée sous-marine, même à soixante quinze ans. Elle déambule dans les rues de Haight-Ashbury, à pied ou au volant de sa Porsche, portant ses turbans et tissus les plus colorés, savourant sa liberté.

Mais après une chute dans sa salle de bain, elle se retrouve à La Bonne Vie, un centre de rééducation où le quotidien lui paraît bien fade. Alors, Morayo survit grâce aux souvenirs – son amie Jocelyn, sa ville natale Jos, son ex-mari diplomate César et son amant Antonio… et elle convoque ses personnages de romans préférés, les fait se rencontrer, discuter, vivre d’autres vies. Elle leur invente de nouvelles destinées – la littérature lui est si précieuse. Morayo est une femme qui a toujours un livre sur elle, pour survivre en toutes situations.

J’ai dévoré ce petit roman en deux temps trois mouvements : une lecture trop courte à mon goût, qui me laisse un petit goût d’inachevé. On a envie d’en apprendre davantage sur Morayo, sur sa vie, son passé… Ce récit tient plus de la nouvelle que du roman. Je reste donc sur ma fin, même si j’ai pris plaisir à dévorer ces pages, où souvenirs et littérature côtoient la joie de vivre et la légèreté incroyable d’une femme qui ne sera jamais vieille.