Salvatore Basile – Petits miracles au bureau des objets trouvés ***

006037581

Folio – 21 mars 2019 – 400 pages

*

Dans la petite gare italienne de Miniera di Mare, Michele collectionne les objets qu’il trouve sur les sièges du train lorsqu’il fait sa tournée le soir. Depuis 30 ans, le jeune gardien n’a jamais quitté cette gare où, enfant, il a vu sa mère disparaître en emportant son journal intime.

Michele est un homme solitaire et naïf qui ne parle quasiment pas. Il demeure marqué à vie par l’abandon de sa mère et par l’idée que les gens – et en l’occurrence les femmes – finissent toujours par s’en aller. Le jeune homme s’est juré de ne jamais plus faire confiance à personne. C’est tellement plus simple de ne faire confiance qu’aux objets, ils ne parlent pas ne pensent pas et ne trahissent pas. Michele est paralysé par la peur d’un nouvel abandon et sa petite routine le rassure.

Un soir, Elena, une jeune femme de 25 ans, frappe à sa porte, à la recherche de sa poupée Milù. C’est un ouragan qui débarque alors dans sa vie. C’est la première femme qui lui parle après tant d’années, la première personne à pénétrer son antre et à faire voler en éclat sa solitude.

Quelques jours plus tard, pendant sa tournée rituelle des wagons, Michele découvre, coincé entre deux sièges, le journal intime de son enfance, ce cahier à la couverture flamboyante.

L’aventure prend Michele à bras le corps ; il va devoir sortir de sa coquille, faire des rencontres, adresser la parole à des inconnus… Il rencontrera une vieille femme aux cheveux violets et un olivier avec une trace d’ongle ; une jeune femme aveugle qui lui apprendra à voir le monde autrement ; un vieux Grec un peu fou qui voyage depuis le toit-terrasse de sa maison, en quête du Paradis Terrestre… A l’image de cet homme qui abandonne femme et enfant pour se lancer à la poursuite de l’ours polaire.

Le roman de Salvatore Basile est profondément bienveillant, on y rencontre des personnages auquel on ne peut que s’attacher. J’aurais pu le trouver trop niais, trop attendu… être déçue par l’écriture, qui ne m’a pas toujours convaincue – pas mal de répétitions, certaines lourdeurs…

Mais l’impression que je garderais est celle d’un roman lumineux – un vraie bouffée d’oxygène – qui offre une belle réflexion sur l’amour, la confiance et l’abandon. Un roman qui a un petit côté bouleversant. Je me suis finalement laissée émouvoir par son message optimiste et j’ai simplement savouré ces petits miracles, je m’en suis nourris et délecté.

Publicités

Michela Marzano – L’amour qui me reste ***

9782246856955-001-T

Éditeur : Grasset – Date de parution : octobre 2018 – 304 pages

*

Le soir où sa fille Giada se donne la mort, ne laissant que quelques mots sur un bout de papier, Daria s’effondre, et le monde autour d’elle aussi. Au fil de ce roman, la mère s’adresse à sa fille disparue – une adresse qui demeurera sans réponse. La mère endeuillée égrène les souvenirs sous la forme d’un long monologue : le désir impatient de devenir mère à vingt-cinq ans, l’adoption, l’amour inconditionnel, la maternité, la relation mère-fille fusionnelle et complexe, le sentiment d’abandon que Giada ne peut s’empêcher de ressentir…

Comment écrire sur cette réalité qui n’a pas de mot : la perte d’un enfant. Qui est-on quand on perd son enfant, que devient-on ? Aucun mot n’existe pour désigner cette réalité inadmissible, contre-nature.

Il y a la culpabilité aussi. Pourquoi Giada s’est-elle suicidée? Pourquoi a-t-on envie d’en finir à vingt-cinq ans ? Daria aurait-elle pu enrayer le cours des choses ? J’ai été touchée et ébranlée par cette mère qui cherche désespérément à donner un sens au geste de sa fille. A donner un sens à sa douleur.

L’amour qui me reste est une lecture poignante qui m’a prise à la gorge au fur et à mesure que je lisais… J’en suis ressortie sonnée.

***

« Le mal laisse sans mots. Si tu ne le nommes pas, il n’existe pas. Si tu ne l’appelles pas, il disparaît. Jusqu’à ce que tu sombres dans la folie pour avoir ingurgité tous ces mots imprononçables. Mais ne vaut-il pas mieux se détacher de la réalité plutôt qu’admettre la fin de toute chose ? »

Elena Ferrante – Poupée volée **

Poupee-volee

Éditeur : Folio – Date de parution : septembre 2017 – 208 pages

*

Leda quitte la ville pour passer des vacances en bord de mer. Se rendant chaque jour à la plage, elle observe les familles, les querelles et les discussions animées des uns et des autres. Nina et sa fille Lena captent particulièrement son attention. L’enfant passe son temps à jouer avec sa poupée, dont elle ne se sépare jamais.

Observer cette mère et sa fille, leur relation, renvoie Leda à son propre passé, sa propre relation à ses filles, à la façon d’un jeu de miroirs.

Un jour, Leda s’empare de la poupée de l’enfant, sans vraiment savoir pourquoi. Un geste insensé qu’elle ne s’explique pas, comme beaucoup de choses dans sa vie – ses accès de folie, de fureur, son comportement envers ses deux filles.

Un intriguant portrait de femme qui oscille entre raison et folie. Elena Ferrante analyse toujours avec brio la psychologie féminine, les relations entre une mère et sa fille, la maternité qui peut être vécue de façon très complexe. Il m’a cependant manqué un je ne sais quoi pour garder en mémoire ce roman sur le long terme.

Erri De Luca – Les poissons ne ferment pas les yeux ***

product_9782070459629_195x320

Editeur : Folio – Date de parution : février 2016 – 117 pages

*

Le narrateur remonte le fil de ses souvenirs – un bond de cinquante ans en arrière – et se remémore l’été de ses dix ans. Il passe ses vacances sur une petite île au large de Naples, avec sa mère. Fasciné par la pêche, il passe des heures à observer les pêcheurs, lorsque le libeccio ne souffle pas. Le verbe aimer lui est totalement étranger et les adultes qui l’emploient demeurent pour lui un mystère.

Sur la plage, il rencontre une fille de son âge, qui lit des polars et écrit des histoires sur les animaux. « J’aime les animaux. Ils nous connaissent et nous ne savons rien d’eux. » Elle va toujours droit au but, ne perd pas de temps en paroles inutiles, à la façon d’un animal. Trois garçons plus âgés, jaloux, se mettent à provoquer le narrateur, à le harceler.

Dix ans : l’âge frontière. L’âge où l’enfance demeure mais se trouve déjà en partance. « À dix ans, on est dans une enveloppe contenant toutes les formes futures. On regarde à l’extérieur en adultes présumés, mais à l’étroit dans une taille de souliers trop petite. La définition d’enfant subsiste, à cause de la voix et des jouets délaissés, mais encore conservés. »

Un court roman poétique à l’écriture ciselée, qui évoque l’enfance avec beaucoup de justesse et de sensibilité. « J’ai habité mon corps, en le trouvant déjà plein de fantômes, de cauchemars, de tarentelles, d’ogres et de princesses. »

Avec Les poissons ne ferment pas les yeux, je découvre la plume de Erri De Luca, et je ne suis pas déçue ! Si vous avez d’autres titres à me conseiller, je suis preneuse…

Paolo Cognetti – Le garçon sauvage **

9782264070081

Éditeur : 10-18 – Date de parution : août 2017 – 144 pages

*

Tourner le dos à la civilisation. Après un hiver difficile et un avenir qui se dessine de façon incertaine, le narrateur en a un ardent désir. Les livres lui tombent des mains et il ne parvient plus à écrire ; il se sent comme une coquille vide. Il décide alors de se retirer dans la montagne, pour lui symbole de liberté absolue. Il se trouve une baita dans les Alpes, à l’écart du monde, en pleine nature ; des pâturages à perte de vue. Il emporte de quoi lire et écrire. Sa solitude se peuple d’insomnies, d’angoisses, d’illusions, d’euphories. Lui qui désirait tant cette solitude sauvage, se met à saisir la moindre rencontre pour nouer des liens avec ses voisins.

Les mots de Thoreau, Muir, Primo Levi, Rigoni Stern et la poésie d’Antonia Pozzi lui tiennent compagnie et l’inspirent, lui offrant matière à réfléchir sur la nature, son besoin de solitude.

Le narrateur ne semble pas savoir lui-même pourquoi il a besoin de se retrouver en pleine nature. Cherche-t-il à changer, à faire peau neuve, à devenir un autre?

Une lecture que j’ai trouvée trop brève ; je n’ai pas eu le temps de m’imprégner vraiment de l’atmosphère de ce récit, j’en attendais davantage. Un livre qui m’a filé entre les doigts et m’a laissée sur ma faim, malgré la beauté des citations et des paysages.

Luca Di Fulvio – Les Enfants de Venise ***

CVT_Les-enfants-de-Venise_2465

Éditeur : Slatkine & Cie – Date de parution : mai 2017 – 736 pages

*

Avec Les Enfants de Venise, Luca Di Fulvio nous offre une belle fresque historique ; nous nous retrouvons plongé au cœur du XVIème siècle, en pleine Renaissance italienne. Nous sommes en 1515 – à cette époque, les Juifs sont considérés comme des suppôts de Satan, ils ont la réputation terrible d’apporter le malheur. Dans toute l’Italie, la loi les oblige à porter un bonnet jaune, ce qui leur permet d’être identifiés par les autorités.

Dans ce roman foisonnant de presque 800 pages, nous suivons un petit groupe de personnages saisissants et attachants, qui vont tous se retrouver dans la même ville, celle de Venise – interdite d’accès aux étrangers en temps de guerre…

***Il y a Isacco – médecin juif sans diplôme et ex-arnaqueur – et sa fille Giudetta, en quête d’une nouvelle vie qu’ils désirent possible à Venise ; sur leur chemin, ils rencontrent une troupe de soldats de retour de la bataille de Marignan.

*******Il y a Mercurio, Benedetta et Zolfo, ces enfants perdus, orphelins, voleurs, vivant dans les égouts de Rome et obligés de fuir à la suite d’une mauvaise rencontre.

***********Et il y a Shimon Baruch, ce juif épris de vengeance – blessé à la gorge par Mercurio et laissé pour mort – qui part sur leurs traces.

Ce roman m’a fasciné, de la première à la dernière page… On dévore à la fois une histoire d’amour entre deux enfants que tout sépare – l’un Chrétien, l’autre Juive, un roman historique et un roman d’aventure. Luca Di Fulvio dépeint à merveille cette époque de l’histoire italienne, son climat social, ses mœurs, ses excès – fanatisme, chasse aux sorcières, conflits entre Juifs et Chrétiens – mais aussi ses couleurs et ses odeurs…! Page après page, on s’y croit vraiment.

Merci aux éditions Slatkine & Cie pour cette lecture.

 

Valentina D’Urbano – Acquanera ***

Acquanera

Éditeur : Points – Date de parution : février 2017 – 405 pages

*

 

Après dix années d’absence, Fortuna revient à Roccachiara, petit village perdu dans les montagnes. Elle avait pourtant juré ne plus jamais y mettre les pieds. Mais des ossements ont été retrouvés dans les bois ; peut-être s’agit-il de ceux de Luce, son amie d’enfance qui a disparu le jour de ses vingt et un ans.

Valentina d’Urbano met en scène trois générations de femmes, Elsa, Onda, Fortuna. « Je suis née dans une famille étrange, une famille de femmes. » Elsa, la grand-mère, avait la réputation d’être une sorcière – elle faisait des rêves prémonitoires, annonçant les catastrophes et les morts. Quant à sa mère Onda, née le jour où le lac s’est déversé dans la vallée, elle a le don de voir les morts – les disparus viennent la visiter et lui parler. Cette figure odieuse de mère qui n’a jamais voulu l’être m’a secouée – haïr à ce point son propre enfant. Et Fortuna, élevée par sa grand-mère, à qui l’on souhaite de n’avoir aucun don. En Luce elle trouvera une alliée précieuse.

Ce roman m’a rappelé l’univers de Véronique Ovaldé – ces générations de femmes qui accouchent de filles – mais également Le Cœur des louves. C’est une belle lecture, dont l’atmosphère surnaturelle et mystique m’a beaucoup plu. Mais une lecture également terrible sur l’amour, la filiation & la mort. La plume de Valentina d’Urbano donne vie à des personnalités fortes et flamboyantes.

***

« Maintenant tu auras, toi aussi, quelqu’un. Quelqu’un qui te restera, que tu porteras pour toujours en toi, y compris quand je ne serai plus là. Ton enfant te rappelleras qui tu es. »

« A qui ressemblais-je ? Qui étais-je ? On n’est jamais ce que l’on prétend être. »

« L’amour d’un enfant est le sentiment le plus obstiné qui soit. Il dure une éternité, il va à l’encontre de tout. Il est bête et incorruptible. »