Nicola Lagioia – La Féroce *

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Folio – septembre 2019- 512 pages

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Une nuit près de Bari, le camion d’Orazio fait une embardée sur l’autoroute, essayant d’éviter une jeune femme en piteux état, couverte de sang… Il se réveille quelques temps plus tard sur un lit d’hôpital, amputé d’une jambe et comateux. Le souvenir de cette jeune femme le hante, d’autant plus que personne ne semble croire à son histoire.

Parallèlement, la fille d’un célèbre entrepreneur en bâtiment se suicide en se jetant du haut d’un parking aérien. Clara Salvemini a sauté de vingt mètres dans le vide. Son père, dévasté, organise les funérailles.

Chaque homme qui a connu Clara prend la parole. Au fil du récit, on découvre une famille Salvemini on ne peut plus dérangée et carrément borderline… Lentement, l’écriture nous dévoile les secrets de cette famille singulière qui se trouve sous l’emprise du père, Vittorio Salvemini. Les secrets sont reptiliens, ils rampent sournoisement… Qui a bien pu pousser Clara au suicide ? Et surtout, s’est-elle vraiment suicidée ?

Je n’irai pas par quatre chemins : La Féroce m’a laissée complètement à côté de la plaque. Dès le début, j’ai eu un mal fou à accrocher à l’écriture. L’intrigue de départ avait pourtant tout pour me plaire. Mais trop de personnages, trop de coqs à l’âne – l’auteur saute d’un souvenir à l’autre sans nous prévenir, d’un personnage à l’autre sans transition – ma lecture fut laborieuse. A plusieurs reprises j’ai failli abandonner ce roman, j’ai lu certains passages en diagonale.

Mon intérêt s’est réveillé avec Michele, le seul personnage qui m’a un tant soit peu touchée ; le seul qui cherche à découvrir ce qui a pu arriver à Clara, le seul membre de sa famille qui l’aimait vraiment.

Un roman sombre et glauque, où le vice et la violence transpirent à chaque page, à côté duquel je suis complètement passée et que j’ai terminé avec un soupir de soulagement – ou d’épuisement. Je serais curieuse de connaître des avis différents… Et vous, l’avez-vous lu ? Aimé ? Détesté ?

Alessandro Baricco – Smith & Wesson ***

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Gallimard – 2018 – 160 pages

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Nous sommes en 1902, aux Etats-Unis. Tom Smith et Jerry Wesson se rencontrent aux pieds des chutes du Niagara, capitale mondiale du suicide. L’un passe son temps à rédiger des statistiques météorologiques, l’autre à repêcher les corps engloutis par les rapides. Il se rencontrent et finissent par faire la paire. Mais qu’est-ce qui les a réellement amené ici ? Qui est vraiment Smith, cet homme retenu et respectable, qui mesure ses propos quand Wesson peut se montrer grossier ?

Lorsque Rachel Green, jeune journaliste en détresse de vingt-trois ans, frappe à leur porte, c’est le début d’une drôle d’aventure… La jeune femme leur propose un projet complètement loufoque : plonger dans les chutes du Niagara et s’en sortir vivant. Ces trois personnages un peu -complètement – délurés vont réfléchir aux modalités leur permettant de descendre les chutes du Niagara dans un tonneau à bière…

Cette courte pièce de théâtre est tout à fait étonnante. A la fois tragique et hilarante, on ne cesse d’osciller entre le rire et l’émotion. Les répliques s’enchaînent à un rythme soutenu, à la façon d’une curieuse mélodie de plus en plus rapide, mêlant humour et justesse de ton. L’auteur joue sur l’opposition des caractères de Smith et Wesson – ce duo de comiques attachants dont la trajectoire heurte un jeune femme perdue. Une tragi-comédie qui m’a littéralement secouée.

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« Nous avons décidé que le 21 juin, jour du solstice d’été, le premier être humain de l’histoire des êtres humains se jettera dans les chutes du Niagara non pas pour mourir, mais pour vivre, une bonne fois pour toutes, et vivre vraiment. Ce sera une jeune fille de vingt-trois ans et, contre toute attente, elle ne mourra pas dans ce saut car messieurs Smith et Wesson, au lieu d’inventer d’infaillibles fusils à répétition, lui donneront les moyens de survivre aux cascades, défiant les lois de la nature et de la physique, pour triompher, avec l’aide de Dieu et un bol phénoménal. »

Salvatore Basile – Petits miracles au bureau des objets trouvés ***

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Folio – 21 mars 2019 – 400 pages

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Dans la petite gare italienne de Miniera di Mare, Michele collectionne les objets qu’il trouve sur les sièges du train lorsqu’il fait sa tournée le soir. Depuis 30 ans, le jeune gardien n’a jamais quitté cette gare où, enfant, il a vu sa mère disparaître en emportant son journal intime.

Michele est un homme solitaire et naïf qui ne parle quasiment pas. Il demeure marqué à vie par l’abandon de sa mère et par l’idée que les gens – et en l’occurrence les femmes – finissent toujours par s’en aller. Le jeune homme s’est juré de ne jamais plus faire confiance à personne. C’est tellement plus simple de ne faire confiance qu’aux objets, ils ne parlent pas ne pensent pas et ne trahissent pas. Michele est paralysé par la peur d’un nouvel abandon et sa petite routine le rassure.

Un soir, Elena, une jeune femme de 25 ans, frappe à sa porte, à la recherche de sa poupée Milù. C’est un ouragan qui débarque alors dans sa vie. C’est la première femme qui lui parle après tant d’années, la première personne à pénétrer son antre et à faire voler en éclat sa solitude.

Quelques jours plus tard, pendant sa tournée rituelle des wagons, Michele découvre, coincé entre deux sièges, le journal intime de son enfance, ce cahier à la couverture flamboyante.

L’aventure prend Michele à bras le corps ; il va devoir sortir de sa coquille, faire des rencontres, adresser la parole à des inconnus… Il rencontrera une vieille femme aux cheveux violets et un olivier avec une trace d’ongle ; une jeune femme aveugle qui lui apprendra à voir le monde autrement ; un vieux Grec un peu fou qui voyage depuis le toit-terrasse de sa maison, en quête du Paradis Terrestre… A l’image de cet homme qui abandonne femme et enfant pour se lancer à la poursuite de l’ours polaire.

Le roman de Salvatore Basile est profondément bienveillant, on y rencontre des personnages auquel on ne peut que s’attacher. J’aurais pu le trouver trop niais, trop attendu… être déçue par l’écriture, qui ne m’a pas toujours convaincue – pas mal de répétitions, certaines lourdeurs…

Mais l’impression que je garderais est celle d’un roman lumineux – un vraie bouffée d’oxygène – qui offre une belle réflexion sur l’amour, la confiance et l’abandon. Un roman qui a un petit côté bouleversant. Je me suis finalement laissée émouvoir par son message optimiste et j’ai simplement savouré ces petits miracles, je m’en suis nourris et délecté.

Michela Marzano – L’amour qui me reste ***

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Éditeur : Grasset – Date de parution : octobre 2018 – 304 pages

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Le soir où sa fille Giada se donne la mort, ne laissant que quelques mots sur un bout de papier, Daria s’effondre, et le monde autour d’elle aussi. Au fil de ce roman, la mère s’adresse à sa fille disparue – une adresse qui demeurera sans réponse. La mère endeuillée égrène les souvenirs sous la forme d’un long monologue : le désir impatient de devenir mère à vingt-cinq ans, l’adoption, l’amour inconditionnel, la maternité, la relation mère-fille fusionnelle et complexe, le sentiment d’abandon que Giada ne peut s’empêcher de ressentir…

Comment écrire sur cette réalité qui n’a pas de mot : la perte d’un enfant. Qui est-on quand on perd son enfant, que devient-on ? Aucun mot n’existe pour désigner cette réalité inadmissible, contre-nature.

Il y a la culpabilité aussi. Pourquoi Giada s’est-elle suicidée? Pourquoi a-t-on envie d’en finir à vingt-cinq ans ? Daria aurait-elle pu enrayer le cours des choses ? J’ai été touchée et ébranlée par cette mère qui cherche désespérément à donner un sens au geste de sa fille. A donner un sens à sa douleur.

L’amour qui me reste est une lecture poignante qui m’a prise à la gorge au fur et à mesure que je lisais… J’en suis ressortie sonnée.

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« Le mal laisse sans mots. Si tu ne le nommes pas, il n’existe pas. Si tu ne l’appelles pas, il disparaît. Jusqu’à ce que tu sombres dans la folie pour avoir ingurgité tous ces mots imprononçables. Mais ne vaut-il pas mieux se détacher de la réalité plutôt qu’admettre la fin de toute chose ? »

Elena Ferrante – Poupée volée **

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Éditeur : Folio – Date de parution : septembre 2017 – 208 pages

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Leda quitte la ville pour passer des vacances en bord de mer. Se rendant chaque jour à la plage, elle observe les familles, les querelles et les discussions animées des uns et des autres. Nina et sa fille Lena captent particulièrement son attention. L’enfant passe son temps à jouer avec sa poupée, dont elle ne se sépare jamais.

Observer cette mère et sa fille, leur relation, renvoie Leda à son propre passé, sa propre relation à ses filles, à la façon d’un jeu de miroirs.

Un jour, Leda s’empare de la poupée de l’enfant, sans vraiment savoir pourquoi. Un geste insensé qu’elle ne s’explique pas, comme beaucoup de choses dans sa vie – ses accès de folie, de fureur, son comportement envers ses deux filles.

Un intriguant portrait de femme qui oscille entre raison et folie. Elena Ferrante analyse toujours avec brio la psychologie féminine, les relations entre une mère et sa fille, la maternité qui peut être vécue de façon très complexe. Il m’a cependant manqué un je ne sais quoi pour garder en mémoire ce roman sur le long terme.

Erri De Luca – Les poissons ne ferment pas les yeux ***

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Editeur : Folio – Date de parution : février 2016 – 117 pages

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Le narrateur remonte le fil de ses souvenirs – un bond de cinquante ans en arrière – et se remémore l’été de ses dix ans. Il passe ses vacances sur une petite île au large de Naples, avec sa mère. Fasciné par la pêche, il passe des heures à observer les pêcheurs, lorsque le libeccio ne souffle pas. Le verbe aimer lui est totalement étranger et les adultes qui l’emploient demeurent pour lui un mystère.

Sur la plage, il rencontre une fille de son âge, qui lit des polars et écrit des histoires sur les animaux. « J’aime les animaux. Ils nous connaissent et nous ne savons rien d’eux. » Elle va toujours droit au but, ne perd pas de temps en paroles inutiles, à la façon d’un animal. Trois garçons plus âgés, jaloux, se mettent à provoquer le narrateur, à le harceler.

Dix ans : l’âge frontière. L’âge où l’enfance demeure mais se trouve déjà en partance. « À dix ans, on est dans une enveloppe contenant toutes les formes futures. On regarde à l’extérieur en adultes présumés, mais à l’étroit dans une taille de souliers trop petite. La définition d’enfant subsiste, à cause de la voix et des jouets délaissés, mais encore conservés. »

Un court roman poétique à l’écriture ciselée, qui évoque l’enfance avec beaucoup de justesse et de sensibilité. « J’ai habité mon corps, en le trouvant déjà plein de fantômes, de cauchemars, de tarentelles, d’ogres et de princesses. »

Avec Les poissons ne ferment pas les yeux, je découvre la plume de Erri De Luca, et je ne suis pas déçue ! Si vous avez d’autres titres à me conseiller, je suis preneuse…

Paolo Cognetti – Le garçon sauvage **

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : août 2017 – 144 pages

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Tourner le dos à la civilisation. Après un hiver difficile et un avenir qui se dessine de façon incertaine, le narrateur en a un ardent désir. Les livres lui tombent des mains et il ne parvient plus à écrire ; il se sent comme une coquille vide. Il décide alors de se retirer dans la montagne, pour lui symbole de liberté absolue. Il se trouve une baita dans les Alpes, à l’écart du monde, en pleine nature ; des pâturages à perte de vue. Il emporte de quoi lire et écrire. Sa solitude se peuple d’insomnies, d’angoisses, d’illusions, d’euphories. Lui qui désirait tant cette solitude sauvage, se met à saisir la moindre rencontre pour nouer des liens avec ses voisins.

Les mots de Thoreau, Muir, Primo Levi, Rigoni Stern et la poésie d’Antonia Pozzi lui tiennent compagnie et l’inspirent, lui offrant matière à réfléchir sur la nature, son besoin de solitude.

Le narrateur ne semble pas savoir lui-même pourquoi il a besoin de se retrouver en pleine nature. Cherche-t-il à changer, à faire peau neuve, à devenir un autre?

Une lecture que j’ai trouvée trop brève ; je n’ai pas eu le temps de m’imprégner vraiment de l’atmosphère de ce récit, j’en attendais davantage. Un livre qui m’a filé entre les doigts et m’a laissée sur ma faim, malgré la beauté des citations et des paysages.