Rick Bass – Le ciel, les étoiles, le monde sauvage **

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : 2002 – 284 pages

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Je découvre Rick Bass avec ce recueil de trois nouvelles. Trois textes plus ou moins longs dont les intrigues se déroulent au sein du monde sauvage et naturel. On découvre des personnages en proie à la solitude, et confrontés à la fuite et la rupture. Si les nouvelles sont assez inégales, je garde en mémoire deux figures de femmes, assez marquantes.

* Dans la première nouvelleJudith quitte brusquement la tanière de Trappeur, avant qu’il ne soit trop tard ; avant de s’enliser dans sa folie et sa maladie. Après une crise de trop, la jeune femme s’échappe dans la nuit en brisant une vitre. Elle fuit à cause « des bandes rouges et vertes qui striaient le ciel » – les hypnotiques aurores boréales. Trappeur à ses trousses, le cœur brisé. La chasse commence.

* Et cette femme-enfantdans la dernière nouvelle – qui se souvient de son enfance au contact de la nature, des bois et des animaux. Du jour où elle trouve le corps sans vie d’un aigle si grand qu’elle le prend au début pour un humain recouvert de plumes. Au sommet d’une falaise, la fillette l’accroche à un chêne immense afin de déployer ses ailes, et de lui relever la tête. Espérant que, dans une autre vie, il prenne son envol…

Rick Bass nous offre une palette d’émotions à travers ses descriptions de la nature ; le monde sauvage et animal nous apparaît dans toute sa pureté, sa sauvagerie poétique.
Le monde sauvage demeure « cette chose qui vous rappelle vers l’intérieur, vers les ombres et la sécurité d’un lieu qui en a toujours le respect. Dans chacun de ses atomes. »

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Ned Vizzini – Tout plutôt qu’être moi ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : 2017 – 432 pages

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Craig a quinze ans ; il ne mange plus, ne dort plus et parle de moins en moins. Il a ces tentacules qui l’enserrent. Et ce petit bonhomme au fond de son estomac qui tire sur une corde dès qu’il mange. Et ces vélos qui se mettent en route dans sa tête, symbolisant le flot de pensées qui l’assaille par moment. L’adolescent est dans cet état depuis qu’il a intégré la prépa dont il rêvait… depuis qu’il fume de l’herbe et glande avec Aaron, son seul ami. Depuis que son ami et Nia se pelotent sous ses yeux.

Au lycée, les devoirs s’accumulent et Craig ne cesse de se comparer aux autres élèves, qu’il considère plus intelligents que lui. Il ne se rend pas compte de la pression monstrueuse qui s’accumule un peu plus chaque jour sur ses épaules.

En entamant ma lecture, je m’attendais à un roman plombant et torturé, mais au fil de ma lecture je découvre un adolescent qui s’accroche et une écriture qui se fait parfois légère et pleine d’humour. Craig est un adolescent touchant qui, malgré son envie de mourir, déborde de candeur. C’est tellement jeune pour avoir envie d’en finir… Un roman qui aborde avec justesse la période trouble de l’adolescence et la dépression.

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« Tout, plutôt qu’être moi. Dormir, jouer aux jeux vidéo, faire du vélo et même étudier. Ce que je veux, c’est prendre mes distances avec mon cerveau. C’est tout ce qui compte. »

Ta-Nehisi Coates – Le Grand combat **

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Éditeur : J’ai Lu – Date de parution : mai 2018 – 252 pages

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Nous sommes dans les années 80 à West Baltimore, la ville des gangs, du crime et du crack. Ta-Nehisi grandit dans cet univers impitoyable où l’activité la plus banale – rentrer de l’école à pieds, faire ses courses – peut dégénérer. Un de ses amis se fait massacrer un soir en rentrant chez lui.

Ta-Nehisi pourrait plonger, mais son père, ancien Black Panther passionné de littérature  l’abreuve de ses lectures sur la culture noire et de son expérience passée. Dès l’âge de treize ans, l’adolescent se met à dévorer les ouvrages qui composent la bibliothèque paternelle.

Le Grand combat est un récit autobiographique poignant aux accents hip-hop, qui nous livre le parcours initiatique d’un enfant, puis d’un adolescent, avec en fond sonore le son d’un djembé ; instrument dont il apprend à jouer et qui donne un sens à sa vie.

Margaret Atwood – La Servante écarlate ****

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Éditeur : Robert Laffont – Date de parution : 2017 [1985] – 544 pages

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La république de Gilead a vu le jour après une chute drastique de la fécondité causée par la pollution, la toxicité de l’air et le mode de vie d’un peuple perverti. L’atmosphère se retrouvant saturée de produits chimiques, enfanter est devenu une chose rare, un trésor inespéré…

Au sein de cette république fondée par des fanatiques religieux, les quelques femmes encore fertiles sont réduites au rang d’esclaves sexuelles – vêtues de rouge, avec des œillères blanches pour avoir le visage dissimulé le plus possible.

La voix de ce roman est celle de Defred, servante écarlate parmi les autres, qui met son corps au service du Commandant et de son Épouse. Sa voix résonne comme un témoignage de son époque. Elle nous livre son histoire, sans rien omettre, tâchant de la raconter au plus près de la vérité.

Le récit fait basculer le présent dans le passé – cette époque pas si lointaine où Defred était encore une femme libre et une mère… – à travers une chronologie éclatée. La nuit, ses pires cauchemars viennent la hanter ; elle ne peut s’empêcher de penser à Luke et sa fille. Elle imagine leur vie : sont-ils morts ? Ou bien imaginer leur mort est-elle une façon pour elle de survivre ? « Le temps est un piège, je suis prise dedans. » 

La Servante écarlate est un roman foisonnant qui nous immerge dans les méandres des pensées de cette femme privée de liberté, d’amour, de passé, de moi, de prénom, qui va tenter de fuir.

L’écriture de Margaret Atwood m’a immédiatement conquise : cinématographique et ciselée, elle m’a fait frémir et sursauter. Une scène m’a particulièrement marquée : celle de la cérémonie de la naissance, où les esclaves écarlates entrent en transe avec la femme en train d’accoucher… La voix de Defred est de celles qui marquent durablement les esprits. Un roman terrible, d’une grande noirceur, dont on ne ressort pas indemne et qui nous laisse surtout l’impression qu’un jour il pourrait se réaliser.

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« Je suis couchée dans mon lit, encore tremblante. On peut mouiller le bord d’un verre, faire courir le doigt tout autour, et il émettra un son. C’est ainsi que je me sens : je suis ce son de verre. Je me sens comme le mot briser. J’ai envie d’être avec quelqu’un. »

« Je voudrais que cette histoire soit différente. Je voudrais qu’elle soit plus civilisée. (…) Je voudrais qu’elle parle d’amour, ou d’illuminations soudaines importantes pour ma vie, ou même de couchers de soleil, d’oiseaux, d’ouragans ou de neige. »

« Je regrette qu’il y ait tant de souffrance dans cette histoire. Je regrette qu’elle soit en fragments, comme un corps pris sous un feu croisé ou écartelé de force. Mais je ne peux rien faire pour la changer. »

Paulette Jiles – Des nouvelles du monde ****

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Collection Quai Voltaire – La Table Ronde – mai 2018 – 240 pages

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Hiver 1970, Texas. Le capitaine Kidd voyage en solitaire de ville en ville pour lire à voix haute les actualités – de préférence des nouvelles lointaines du monde – devant des assemblées dans des églises et salles de réunion.

Après une de ses lectures à Wichita Falls, le capitaine est chargé de ramener Johanna Leonberger à sa famille, près de San Antonio. Il fait la connaissance de cette enfant de dix ans, chétive et farouche, aux cheveux couleur caramel et aux étranges yeux bleus, vêtue comme une Indienne. Enlevée par des indiens Kiowas à l’âge de six ans, la fillette au regard de poupée de porcelaine se prend pour une indienne ; elle a appris leurs façons d’être, de vivre et leur langage… Le vieil homme et l’enfant vont apprendre à se connaître et à s’apprivoiser tout au long de leur périple qui sera semé d’embûches…

Un roman sublime qui nous propulse dans le temps ; nous parcourons avec Cho-Ena et Kepten les plaines plus ou moins sauvages du Texas à la fin du XIXème siècle, en proie aux conflits avec les tribus indiennes. Un western au rythme palpitant et aux personnages forts et attachants. Coup de ❤ !

Lauren Wolk – La Combe aux Loups ***

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Éditeur : l’école des loisirs – Date de parution : mars 2018 – 300 pages

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« L’année de mes douze ans, j’ai appris à mentir. Je ne parle pas ici de ces petites histoires que les enfants inventent. Je parle de vrais mensonges, nourris par de vraies peurs, je parle de choses que j’ai dites et faites et qui m’ont arrachée à la vie que j’avais toujours connue pour me précipiter dans une nouvelle vie. »

Nous sommes en 1943. En Europe, la Seconde Guerre mondiale fait des ravages. De l’autre côté de l’Atlantique, les Américains d’origines allemandes sont vite montrés du doigts, candidats désignés de la haine populaire.

La Combe aux Loups, c’est l’endroit que traverse Annabelle pour aller à l’école avec ses deux petits frères. C’est aussi l’endroit où l’attend Betty, une fille cruelle plus âgée qui l’a prise comme souffre-douleur. Une gamine aux airs angéliques mais au cœur noir et aux yeux diaboliques. La combe aux Loups est également fréquentée par Toby, un homme traumatisé par la Première Guerre mondiale, solitaire et taiseux ; errant dans les collines alentours en photographiant la nature, il ne se sépare jamais de son long manteau et de son chapeau qui laisse son visage dans l’ombre.

Annabelle s’attache à cet homme hanté par la guerre et ses démons, dont tout le monde se méfie ; une amitié naît. Pour les autres, Toby est un être marginal ; trop marginal à leurs yeux pour être honnête…

Annabelle n’a que onze ans presque douze, elle n’est pas préparée au drame qui va survenir. Et pourtant, elle fait preuve d’une maturité étonnante pour son âge, et d’une grande lucidité quant au monde qui l’entoure et face aux adultes et à leur comportement. Elle réfléchit sur ces choses qu’elle ne comprendra sans doute jamais, sur la place infime que tout être occupe sur terre.

Je n’étais pas préparée à l’atmosphère sombre dans laquelle nous plonge ce roman jeunesse. L’oeuvre de Lauren Wolk se révèle en effet bien plus complexe que je ne m’y attendais. La Combe aux Loups se dévore le cœur battant et se termine avec les yeux un peu humides…

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« Si ma vie ne devait être qu’une seule note dans une symphonie sans fin, pourquoi ne la ferais-tu pas résonner aussi fort et aussi longtemps que possible? »

Tracy Chevalier – A l’orée du verger ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : avril 2018 – 400 pages

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Nous sommes dans l’Ohio en 1838. La famille Goodenough s’installe sur les terres marécageuses du Black Swamp où la vie est rude. Chaque année, la fièvre des marais fait des ravages et emporte un de leurs enfants. C’est James qui a voulu s’installer sur ces terres boueuses ; passionné par les pommes, il entretient avec patience et amour son verger, composé d’une petite cinquantaine de pommiers qu’il connaît par cœur. Sa femme Sadie ne s’est jamais sentie à sa place sur ces terres ; souffrant d’une grande solitude, elle passe ses journées à se saouler à l’eau de vie de pommes, à aboyer sur ses enfants et à éprouver fureur et rancœur envers James. Les Goodenough sont un couple en guerre perpétuelle.

Quinze ans plus tard un de leurs fils, Robert, se retrouve en Californie après avoir pas mal bourlingué, toujours en direction de l’Ouest. C’est l’effervescence de la Ruée vers l’or. Un temps, il devient chercheur d’or puis finit par se passionner pour les arbres et devenir récolteur de graines et de plants d’arbres destinés à être expédiés en Angleterre. Pendant des années, le jeune homme écrit des lettres à ses frères et sœurs qui demeurent sans réponse. Un jour, sa sœur Martha débarque, le cœur lourd et le ventre plein.

C’était ma première rencontre avec l’écriture de Tracy Chevalier et je me demande comment j’ai fait pour ne pas la lire avant… La romancière décrit avec talent la dureté des conditions de vie dans le Black Swamp, les drames qui n’épargnent personne ; elle nous emporte ainsi dans un voyage à travers les États-Unis du XIXème siècle. A l’orée du verger est un très beau roman qui nous immerge dans l’histoire américaine, celle des pionniers, de la Ruée vers l’or, celle aussi des pommiers et des arbres millénaires. Une lecture à la fois déchirante et sereine, que j’ai pris le temps de lire et de savourer.

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« C’est juste que… eh bien, ces arbres se plaisent plus dans le Black Swamp que je m’y plairai jamais. Ils se sont acclimatés ici. Pourtant c’est que des arbres ! »