Adrienne Brodeur – Festin sauvage ***

Le Livre de Poche – 2021 – 360 pages

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Rennie n’a que quatorze ans lorsque sa mère décide de la prendre pour confidente de son amour illicite pour Ben Souther. C’est l’été au Cape Cod, la chaleur est écrasante. « Rennie, réveille-toi… Ben Souther vient de m’embrasser. » Sa vie ne sera plus jamais la même. Elle grandit avec ce mensonge qui la lie à sa mère. Elle cesse d’être la fille de Malabar pour devenir sa conspiratrice et sa plus intime confidente. Sa meilleure amie… Elle devient complice de la trahison de sa mère et ne prendra conscience de l’ampleur des répercussions sur sa vie que bien plus tard.

Festin sauvage est un roman implacable et profondément intelligent. Un texte émouvant et viscéral sur une relation mère-fille hors norme. À travers ce roman qui s’inspire de sa vie, Adrienne Brodeur brosse le portrait d’une adolescente qui devient femme, qui se construit en tant que femme à partir de cette relation si spéciale avec sa mère – une mère qui prend toute la place, une mère dévorante.

Colum McCann – Apeirogon ***

Editions 10-18 – 2021 – 648 pages

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Bethléem. Cisjordanie. Une amitié extra-ordinaire, entre un père palestinien et un père israélien, qui se rencontrent lors d’une réunion de Combattants pour la paix. Tous les deux ont perdu une fille dans des circonstances dramatiques : tirs en pleine rue, attentat. Amitié la plus improbable qui soit.

Un roman à la narration éclatée. Une succession de courts chapitres, parfois juste une phrase. On passe du coq à l’âne. Comme une recherche de sens infinie. Multitude d’informations qui nous assaillent comme une nuée d’oiseaux.

Tracy Chevalier – La Brodeuse de Winchester ***

Folio – novembre 2021 – 400 pages

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Winchester, 1932. Violet Speedwell a 38 ans ; elle fait partie de ces millions de femmes restées célibataires après la fin de la Grande guerre – ces « femmes excédentaires ». Grande guerre qui lui a arraché son frère aîné George et son fiancé Laurence.

À la mort de son père, Violet fuit sa mère acariâtre et s’installe seule à Winchester. Mais être une femme seule en 1932 n’est pas bien vu. Les hommes la regardent avec curiosité ; les femmes avec mépris. Elle découvre par hasard le cercle des brodeuses de la cathédrale de Winchester. Elle y trouvera amitié et soutien, auprès notamment de Gilda Hill, qui lui fait connaître Arthur, le sonneur de cloches, dont elle s’éprend.

La Brodeuse de Winchester est un roman puissant et émouvant, à l’humour subtil ; je me suis laissée emportée par l’écriture délicate de Tracy Chevalier et j’ai fait connaissance avec Violet, une femme qui s’affirme contre cette société patriarcale oppressante qui veut qu’une femme ne soit rien sans un homme. Un vrai bonheur de lecture.

Tommy Orange – Ici n’est plus ici ***

Le Livre de Poche – mars 2021 – 352 pages

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Tony Loneman – le Drome – avec sa tronche de traviole, à cause de sa mère qui buvait comme un trou en étant enceinte. Tony Loneman qui n’est pas très fute fute et qui se retrouve un peu malgré lui dans l’organisation d’un braquage de Pow Wow….

Den Oxenden qui a 13 ans lorsque son oncle Lucas est en train de se tuer à l’alcool. C’est de lui que lui vient son idée de filmer des Indiens d’Oakland, racontant leur histoire.

Dans les années 70, Opale Viola Victoria Bear Shield et sa sœur Jacquie – elles passent un non Thanksgiving sur l’île d’Alcatraz, juste avant d’apprendre que leur mère se meurt d’un cancer.

Edwin Black qui passe ses journées devant son ordinateur, à surfer sur Internet, à s’empifrer. Un jour, il découvre qui est son père et apprend qu’il a des origines cheyennes.

Chaque chapitre met en lumière un personnage amérindien, originaire d’Oakland. Un Indien des villes. Une âme qui porte tant d’histoires en elle. Autant de visages pour raconter l’Indien et ses blessures.

Un roman où les destinées se croisent. Ce sont des femmes et des hommes – autochtones – alcooliques, désespérés. Meurtris. Qui vont tous se retrouver à l’occasion d’un grand Pow-Wow.

« Elle m’a dit que le monde était fait d’histoires et de rien d’autre. »

Kim Liggett – L’année de grâce ****

Casterman – 2020 – 528 pages

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Thierney vit à Garner County, une singulière communauté où les hommes règnent en maître et où les jeunes filles doivent s’exiler l’année de leur seize ans. Elles sont amenées hors de la communauté pour que leur magie se dissipe dans la nature. L’année de grâce. Une année de laquelle aucune fille ne revient indemne. Une année dont personne ne parle. Une année d’épreuves ; survivre aux braconniers, à la forêt. Une année de laquelle on est même pas sûre de revenir vivante…

Dans ce comté, les filles, les femmes, n’ont pas le droit de rêver ni de chanter, doivent porter les cheveux tressés avec un ruban de couleur – blanc quand elle sont enfants, rouges quand elles sont adolescentes et noir quand elles sont épouses.

Un roman hypnotique, captivant dès les premières pages. Un roman emplit de mystère. Folie et violence à laquelle je ne m’attends pas. Un roman qui me fascine autant qu’il m’effraie ; une lecture que je lis, entre horreur et fascination. Ignorance, croyances, superstition, société patriarcale meurtrière. Un roman ado féministe d’une puissance rare.

« Parfois, j’ai l’impression que nous pourrions consumer le monde entier sous les flammes de notre amour, de notre rage et de tous les sentiments qui mènent de l’un à l’autre. »

Jean Hegland – Dans la forêt ****

Gallmeister – 2018 – 380 pages

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Nell et sa soeur Eva vivent depuis toujours dans une vieille maison au coeur de la forêt. À l’écart de toute grande ville. Leurs parents ont souhaité les élever de cette façon. Sans école. Dans les bois. À étudier ce qu’elles désirent. Mais vient un jour où le climat se dérègle, une infection se répand… Leur mère meurt, puis elles enterrent leur père. Les deux sœurs se retrouvent alors seules. À essayer de capter les informations du monde. À survivre dans ce monde en décomposition. Ce monde qu’elles ne reconnaissent plus.

Nell dévore tous les livres. Quand elle n’a plus rien à lire, elle s’attaque à l’encyclopédie, dans le droit fil de son rêve d’intégrer Harvard. Quant à Eva, elle passe son temps à danser. Danser pour tenir le coup ; danser pour oublier.

Au fur et à mesure de sa lecture de l’encyclopédie, Nell se retrouve assaillie par les souvenirs. Dans son cahier, elle les inscrit, aux côtés de la survie quotidienne. Elle raconte le rationnement, la peur – leurs angoisses face à l’absence de futur.

Et la forêt, qui les entoure – leur rempart. La forêt, lieu de jeux de leur enfance ; la forêt et ses mystères. La forêt qui leur a pris leur père et contre laquelle leur mère les mettait en garde… La forêt, les sauvera-t-elle ou les engloutira-t-elle ?

Une écriture somptueuse! C’est ce qui me happe en premier. L’écriture. Et l’atmosphère. Je me fonds dans ce roman et me laisse porter. Dans la forêt se révèle vite être une lecture intense ; je découvre un roman d’une puissance rare, aux héroïnes inoubliables.

Un roman d’apprentissage où la virtuosité de l’écriture prend aux tripes – un savant mélange de tension et de poésie, de férocité et de douceur, avec cette Forêt omniprésente – personnage central. C’est féministe et féminin, magnifique et tempétueux. ❤

Edward Abbey – Le Feu sur la montagne ****

Gallmeister Totem – 2020 – 256 pages

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Comme chaque été, Billy traverse les États-Unis afin de rejoindre son grand-père dans son ranch, en plein coeur du Nouveau-Mexique. John Vogelin y a passé toute sa vie, cette terre signifie tellement pour lui. Son ranch en pierre, isolé de toute civilisation, cerné de montagnes. Un paysage désertique à couper le souffle, traversé par des tornades de poussière. Les vautours et les engoulevents peuplent le ciel.

Mais cet été est différent ; l’armée va réquisitionner les terres de John pour agrandir son Champ de Tir de Missiles. Le vieil homme ne cèdera jamais sa terre. Et Billy, du haut de ses douze ans va le soutenir, envers et contre tout.

L’écriture d’Edward Abbey est une véritable invitation au voyage ; elle nous propulse dans cette nature hostile et hypnotique – on s’y croirait.

« Alors… l’été avança, chaud et sec et magnifique, si magnifique que ça vous brisait le coeur de le voir en sachant qu’il n’était pas éternel : cette lumière éclatante vibrant au-dessus du désert, les montagnes pourpres dérivant sur l’horizon, les houppes roses des tamaris, le ciel sauvage et solitaire, les vautours noirs qui planent au-dessus des tornades, les nuages d’orage qui s’amassent presque chaque soir en traînant derrière eux un rideau de pluie qui n’atteint que rarement la terre (…) Je pourrais citer mille choses que j’ai vues et que je n’oublierai jamais, mille merveilles et mille miracles qui touchaient mon coeur en un point que je ne maîtrisais pas. »

Une lecture somptueuse, qui m’a happée. Le vieil homme et l’enfant, leur combat pour garder cette terre, ce ranch ; cet attachement à la terre sur laquelle il est né – cette terre aride et sauvage – qui l’a vu grandir, qui a vu mourir ses ancêtres, sur laquelle il veut mourir lui-même. Le Feu sur la montagne est un roman absolument magnifique, gorgé de la beauté des grands espaces, qui m’a émue aux larmes.

Dan Gemeinhart – L’incroyable voyage de Coyote Sunrise ***

9782266296281ORI

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Coyote a douze ans et elle vit avec son père Rodeo dans un vieux bus scolaire, qu’ils ont surnommé Yageur. Yageur est aménagé comme une maison ; on y retrouve un coin bibliothèque, un vieux canapé déglingué, un coin cuisine et même un petit jardin…

Ensemble, ce duo père et fille trace la route, sans destination précise, sans attache, au gré de leurs envies. Cela fait des années qu’ils sillonnent les routes américaines – depuis le drame qui les a touchés. Des kilomètres avalés. Rodeo est un père atypique, à la barbe hirsute et longue, aux fringues trouées ; pieds et torse nus, ce père aux allures de vieux hippie attire l’attention mais aussi l’affection. Coyote est une gamine à la fois candide et intelligente, davantage meurtrie par la solitude que lui impose son quotidien que par son passé.

Ils accueillent des voyageurs, le temps de quelques centaines de kilomètres, ils se racontent des histoires – « Il était une fois ». Se confient les rêves Velu qui s’emparent d’eux soudainement.

Quand Coyote apprend que le parc de son enfance va être détruit, elle décide d’y retourner. Sauf qu’ils sont actuellement en Floride et que le-dit parc se trouve dans l’état de Washington… à l’autre bout du pays. Et sauf que son père n’a jamais voulu revenir sur ces lieux chargés de souvenirs… Elle a 4 jours pour traverser le pays d’Est en Ouest. Le compte à rebours est lancé.

On se glisse dans ce petit pavé comme dans un pull tout doux et chaud en plein hiver. On se prend d’affection pour cette famille bancale et insolite qui va étrangement s’agrandir au fil des kilomètres avalés.

L’histoire aurait pu être mièvre… Mais c’est de la fraîcheur qui se dégage de ce roman au doux parfum de liberté – on y réfléchit au sens de la famille, au deuil, aux relations humaines. Une lecture pépite qui se révèle grisante et nous invite au voyage – exactement le genre de lecture dont j’avais besoin en ce moment.

David Vann – Komodo **

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Gallmeister – mars 2021 – 304 pages

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Lecture effectuée dans le cadre du précieux #PicaboRiverBookclub

Tracy quitte la Californie avec sa mère pour retrouver son frère Roy ; elles débarquent sur la petite île indonésienne de Komodo. Au programme : une petite semaine de détente et de plongée en compagnie des requins et raies mantas. Quoi de mieux qu’une île paradisiaque pour réparer les liens qui les unissent et se sont fragilisés au fil des dernières années ? Roy vient de divorcer ; écrivain aux nombreux prix littéraires, la cinquantaine tassée, il vit à Komodo depuis un mois et termine une formation pour devenir divemaster. Pour Tracy, ce sont les premières vacances qu’elle s’accorde en cinq ans ; cinq ans durant lesquels elle s’est dévouée corps et âme pour son ingrat de mari et ses jumeaux turbulents. Pour la première fois, elle les laisse seuls. Ce voyage est aussi l’occasion pour elle de se ressourcer, d’éviter le burn out qui menace de l’étrangler.

Dès les premiers moments en famille, la tension est palpable ; Tracy ne peut s’empêcher d’être agressive et odieuse avec son frère. Elle ne lui pardonne pas son divorce. Les reproches et souvenirs culpabilisants s’accumulent. Tracy est un personnage peu amène – si peu attachant. Elle est grossière, vulgaire, agressive. Elle crache son venin et cherche sans cesse le conflit. A cela s’ajoute la nourriture exécrable et l’atmosphère hostile qui règne au centre de formation.

Les seuls moment de paix ont lieu durant les plongées sous-marines, toutes plus incroyables les unes que les autres. Mais Roy se révèle étourdi, peu réactif et le drame semble n’être jamais loin, à portée de palmes… On retient notre souffle devant la beauté des descriptions de la vie sous-marine tout comme face aux dialogues de plus en plus chargés de violence.

Le malaise rôde, sournois. La tension dramatique imprègne les mots ; pour finir par atteindre son paroxysme. Avec une écriture toujours aussi vive et efficace, empreinte d’humour noir, David Vann joue avec nos nerfs et dresse le terrible portrait d’une femme – une mère et une épouse – au bord du gouffre. Tracy perd lentement pied et la lecture des dernières pages se fait en apnée. La fin, pourtant, me laisse dubitative et presque déçue… Ce n’est clairement pas mon roman préféré de l’auteur ! Et vous, qu’en avez-vous pensé ?

Stephen King – Carrie ***

Carrie

Le Livre de Poche – 2010 – 288 pages

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Carrie White, c’est cette adolescente de dix-sept ans, solitaire, timide, peu grâcieuse avec une allure bovine. Depuis toujours, elle est la risée du lycée ; ses camarades passent leur temps à se moquer d’elle – les moqueries sont de plus en plus méchantes et cruelles. Comme cette fameuse scène sanglante dans les douches collectives.

Son calvaire au lycée est accentué par le fanatisme religieux dans lequel sa mère la fait baigner. Une mère irrascible, qui fait des crises d’hystérie et l’enferme des heures dans un placard pour la punir.

Lorsque Tommy Ross, un des garçons les plus séduisants et populaires du bahut, l’invite au Bal de Printemps, Carrie ne sait pas si elle doit se réjouir ou se méfier…

Et puis il y a ce don qu’elle ne maîtrise pas encore… Ce pouvoir étrange et déstabilisant de déplacer les objets à distance, de provoquer des chutes, briser des miroirs, griller des ampoules… Surtout quand elle se trouve submergée par un trop-plein d’émotions et de stress.

Mon premier Stephen King, enfin! Je suis sortie de cette lecture conquise!

La narration, habilement ficelée, m’a happée – ces allers retours dans le passé et le futur à l’aide de coupures de journaux, extraits d’articles et témoignages de spécialistes et anciens élèves… Une multiplication des points de vue qui participe à la tension dramatique et l’accentue.

Carrie est une lecture angoissante à souhait, le personnage de la mère est terrifiant et le malaise grandit au fil des pages de façon crescendo, la tension nous noue les entrailles jusqu’à la toute fin… Une pépite horrifique.