Ernest Hemingway – Les aventures de Nick Adams ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : avril 2017 – 360 pages

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Nick Adams n’est autre que l’alter ego de Hemingway. Ce personnage apparaît dans une multitude de nouvelles que l’auteur avait savamment éparpillées au sein de son oeuvre ; ce recueil a travaillé à réunir ces fragments aux inspirations autobiographiques, reconstituant le puzzle du romancier, dans l’ordre chronologique, du petit garçon effrayé sous une tente à l’homme marié et père… Nick Adams est un homme touchant et attachant ; on le suit, de son premier cœur brisé, à ses parties de pêche en solitaire, les évasions avec sa sœur, son expérience de la guerre, mais aussi ses aventures féminines. « La vie, il faut la digérer, puis créer ses propres personnages. »

Les nouvelles oscillent entre sensibilité et humour. Une écriture épurée, posée, qui offre des questionnements sur la mort, la solitude mais aussi sur l’écriture. « La seule écriture valable, c’est celle qu’on imagine. C’est ce qui rend les choses réelles. »

Merci aux éditions Folio pour cette lecture !

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« Lorsqu’il se réveilla dans la nuit, il entendit souffler le vent dans les sapins à l’extérieur du cottage et les vagues se briser sur le rivage, et il se rendormit. Au matin, le vent soufflait fort et les vagues déferlaient de très haut sur la plage, et il resta longtemps éveillé avant de se rappeler qu’il avait le cœur brisé. »

Amanda Coplin – L’homme du verger ****

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : juin 2015 – 543 pages

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Nous sommes à l’aube du XXe siècle. L’homme du verger, c’est William Talmadge. Il a grandit dans un verger à Wenatchee avec sa mère et sa sœur. La première est morte de maladie, et la seconde a disparu un jour dans la forêt, sans laisser une seule trace, un seul mot. Talmadge avait dix-sept ans. Depuis, il a vécu seul dans son verger, entretenant ses arbres, abricotiers, pruniers, pommiers ; vivant de ses récoltes.

Talmadge demeure hanté par la disparition de sa sœur. C’est un homme taiseux et solitaire, qui est resté bon et généreux malgré les douleurs du passé ; il vit au rythme des saisons et des récoltes. Sa vie est également rythmée par l’arrivée des Indiens et des chevaux qu’ils dressent pour les revendre dans d’autres villes.

Deux très jeunes filles enceintes vont débarquer dans sa vie. Deux gamines farouches qui rôdent autour de son verger comme deux animaux sauvages, lui volant d’abord des pommes. Puis Talmadge tentent de les apprivoiser en leur laissant de la nourriture sur le pas de sa porte… Elles semblent affamées. D’où viennent-elles ? Leur passé va vite les rattraper et chambouler la sérénité du verger.

Le récit se déploie avec lenteur et poésie. J’aime l’ambiance qui s’installe, paisible, et je découvre des personnages authentiques et une écriture exaltante et sensible. Certains passages m’ont ému aux larmes. C’est un roman sublime sur la famille, la solitude…

Ce roman est une bouffée d’oxygène. On entend le vent dans les abricotiers, on ressent la chaleur du soleil sur notre peau. On traverse les allées des vergers avec Talmadge. Je me suis laissée transporter à cette époque où prendre le train relevait de l’extraordinaire.

Coup de cœur pour cette merveille…   ❤

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« Dans les vergers, les feuilles étaient d’un bleu argenté. Les cris des oiseaux, que le silence de la route lui avait fait oublier, quadrillaient le ciel. Et puis il y avait ce mélange d’odeurs : celles de l’eau, des fruits, des fleurs et de la poussière. Toujours la poussière. »

« La tristesse était le produit de ces deux sentiments – le bonheur d’avoir de la compagnie, l’inquiétude de voir sa solitude interrompue. »

« Que signifient les saisons pour un homme qui va mourir ? Talmadge ouvrait les yeux en milieu de matinée et observait l’air dans la pièce. L’air avait quelque chose à voir avec la lumière, la qualité de la lumière – intensément dorée – ainsi qu’avec la vie des arbres, qui rejetaient de l’oxygène, l’air qui silencieusement tourmentait la maison. L’air qu’il inspirait dans ses poumons avait encore en lui quelque chose de la vie intérieure des arbres, leurs rêves saturés de chlorophylle, de soleil et d’eau, de pesanteur, de racines et d’enchevêtrements.

Gillian Flynn – Nous allons mourir ce soir ***

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Éditeur : Sonatines – Date de parution : 2016 – 60 pages

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La narratrice – dont on ne connaîtra pas le nom – travaille dans une drôle d’entreprise : elle est à la fois vendeuse de branlettes à des hommes mariés et diseuse de bonne aventure pour des femmes riches et désœuvrées. Arnaqueuse en herbe à l’enfance difficile, son savoir-faire lui a été transmis par sa mère. Elle a développé au fil des années un véritable don pour décrypter la psychologie de ses interlocuteurs.

Un jour, Susan, jeune mère de famille riche et désespérée, vient la consulter. La narratrice la trouve tout de suite différente des autres femmes. Attiré par l’appât du gain, elle lui propose son aide et se rend chez elle, au Carterhook Manor, une vieille demeure inquiétante qui dégage une aura particulière, comme si elle était vivante… La narratrice y rencontre le beau-fils de Susan, Miles, un adolescent sombre et effrayant, qui ne semble pas faire une simple crise d’adolescence…

Gillian Flynn excelle dans l’art de planter le décor et de distiller une atmosphère macabre en quelques pages seulement… Cette lecture m’a tout de suite glacée. Un roman sur la manipulation et le mensonge absolument génial, dont la chute est inattendue. J’ai adoré me sentir moi-même manipulée… Une lecture courte et intense, qui se dévore et qui nous laisse avec un sentiment très étrange mêlé d’angoisse et de questions avortées.

Sylvia Plath – Le jour où Mr Prescott est mort ***

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Éditeur : La Table Ronde – Date de parution : avril 2017 [1952-1953] – 326 pages

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Cet ouvrage rassemble les nouvelles de Sylvia Plath. On y rencontre beaucoup de personnages féminins qui semblent attachés à des rêves, des lubies… Une femme qui ne rêve plus la nuit se désespère face aux rêves si poétiques de son mari. Une femme se met à taper à la machine les rêves des autres, se glissant dans la peau d’un collectionneur de rêves ; et ce lac où se retrouvent tous les rêves des gens depuis le début du monde…

Les récits de ce recueil me sont apparu assez inégaux. Certains m’ont séduit quand d’autres m’ont laissée totalement indifférente. Il demeure malgré tout que l’écriture de Sylvia Plath est belle et élégante. Ses personnages sont délicieusement en dehors du réel, flottant entre deux mondes, évanescents et rêveurs. Un peu fous, ils ont des envies d’ailleurs et aiment se soustraire au monde réel.

Merci aux éditions de La Table ronde pour cette lecture !

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« Elizabeth chérissait comme un ami calomnié le monde vague et imprécis dans lequel elle vivait. C’était un monde crépusculaire où, la nuit, la lune flottait par-dessus les arbres, frémissant ballon de lumière argentée ; les rayons bleuâtres vacillaient à travers le feuillage, traçant des dessins fluides et tremblants sur le papier peint de sa chambre. »

Claire Cameron – L’Ours **

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Editeur : 10-18 – Date de parution : – pages

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La quatrième de couverture annonçait un roman à mi-chemin entre Into the wild et Room ; cela avait de quoi m’intriguer car j’avais été très émue par le film de Sean Penn, et j’avais adoré le roman d’Emma Donoghue.

La romancière s’inspire ici d’un fait divers survenu en 1991 dans un parc naturel de l’Ontario, au Canada. Sur les rives du lac Opeongo, sur l’île de Bates, un couple qui campait a trouvé la mort, attaqué en pleine nuit par un ours brun. A l’époque, personne n’a compris comment cela avait pu arriver.

Dans le roman de Claire Cameron, le couple a deux enfants. C’est la petite Anna, cinq ans, qui prend la parole. C’est par ses mots et son regard que nous sont racontés les événements. Un récit à hauteur d’enfant, comme dans Room. Avec ses propres mots, son univers et son imaginaire, Anna raconte comment, avec son frère Stick, ils se retrouvent seuls au petit matin, après l’attaque de la nuit. Le campement est sans dessus dessous. Anna retrouve un « morceau de viande » avec la chaussure de son père. La chaussure de sa mère se trouve à l’autre bout du campement. Quand la fillette s’approche, sa mère lui ordonne de prendre le canoë et de partir avec son petit frère.

L’atmosphère du roman est lourde ; on a peu à peu une boule au ventre de voir évoluer ces deux enfants au milieu de cette nature sauvage, sans présence humaine, privés de leurs parents. Livrés à eux-mêmes sans s’en rendre compte, sur cette île qui deviendra le théâtre de ses cauchemars. Et ce chien noir qu’elle a en elle et qui ne la quittera pas…

Au début, je suis dérangée et déroutée par cette voix d’enfant, qui me perd un peu et m’agace par moments – je n’avais pas eu ce sentiment à la lecture de Room.

Et finalement, de la voix d’Anna il finit par se dégager une certaine poésie ; cette voix d’enfant a quelque chose de sauvage et de brut, comme la nature qui les entoure. Si elle m’agace dès les premières pages, elle finit par me convaincre et me remuer. Le regard qu’elle porte sur le monde est empreint de la magie de l’enfance ; quand on croit encore que les parents vont revenir du Paradis, que les fauteuils volent d’une maison à une autre. Derrière l’innocence de la voix d’Anna se dessine en filigrane l’horrible vérité…

Un roman qui m’a fait éprouver des émotions contradictoires. L’émotion a surgit de façon brutale dans les dernières pages. Une lecture marquante, qui m’a serré le cœur une fois la dernière page tournée.

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« Je pleure et il y a un lac à l’intérieur de moi, c’est de là que toutes les larmes sortent et il devient plus petit pendant que le lac à mes pieds grandit tout le temps, bientôt mon lac caché sera sec et je mourrai, et ce sera la faute de Maman parce qu’elle m’a laissée pleurer toute la journée, ou en tous cas très longtemps je crois. »

« J’ai plus envie de flotter même si la chambre est bleue, et puis mon cœur est trop lourd, il me laisse pas décoller. »

« Ma mémoire rugit dans ma poitrine et on croirait qu’elle va me dévorer, et puis j’entends un bruit sourd, mes yeux s’ouvrent d’un coup et glissent sur le côté pour regarder. »

Annie Dillard – L’amour des Maytree ****

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Éditeur : Christian Bourgois – Date de parution : avril 2017 – 277 pages

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Après la Seconde Guerre mondiale, Toby Maytree – charpentier et poète trentenaire – est de retour dans sa ville natale de Provincetown, balayée par les vents. Il tombe amoureux de Lou, une jeune femme de vingt-trois ans, dont la ressemblance avec Ingrid Bergman est frappante ; Lou parle peu, elle semble économiser ses mots. Quant à Maytree, il passe son temps à méditer et s’interroger sur l’amour, griffonnant ses réflexions dans de petits carnets rouges. De leur amour naît Ti’Pol, leur seul enfant. Ils lui transmettent leur soif d’apprendre.

Leur quotidien est rythmé par les saisons et les marées. Ensemble ils apprennent le langage des étoiles, observent la voûte céleste, déambulent sur la plage, gravissent les dunes de sable sous un ciel toujours changeant. Ils se lient avec Deary, une femme énigmatique qui a choisi une vie de bohème, Cornelius leur fidèle ami, Reevadare, une vieille femme à la mondanité farfelue.

Annie Dillard nous livre l’histoire de leur amour, leur mariage et leurs désillusions dans une langue poétique et ciselée qui m’a conquise. Si j’ai eu quelques difficultés à entrer dans le roman au début, elles ont vite été balayées par le charme qui se dégage de cette histoire qui aurait pu être banale.

On découvre un style imagé et poétique, entre citations littéraires, descriptions de la nature et réflexions sur l’amour et la nature humaine… Ce roman nous invite également à méditer et à nous questionner sur le passage du temps, la vieillesse, ce qu’il reste des souvenirs et de la mémoire.

❤  Un coup de cœur inattendu… L’amour des Maytree est un roman exaltant, qui fourmille d’intelligence et de beauté. Un de ces livres enrichissants, que l’on a envie de relire.

Un grand merci aux éditions Christian Bourgois !

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« Après leur mariage, elle appris à ressentir leurs deux peaux comme n’en faisant qu’une seule, à double face. »

« Pourquoi reste-t-on amoureux ? L’amour en tant que sentiment est si crucial pour notre espèce qu’il en est excessif, comme les douleurs de l’enfantement. »

« Parfois, le jour ou la nuit,  il les écoutait respirer, elle et lui, vieux comme les océans – pleins d’expérience. Ils s’étreignaient et regardaient, chacun par-dessus l’épaule de l’autre, le naufrage qu’était le monde, en tenant à distance tout ce qui était en ruine ou défeuillé. Ou alors, ils le berçaient, ce monde, entre eux deux, comme un enfant mortellement malade – avec amour, mais sans lui dire tout ce qu’ils savaient. »

Kent Haruf – Nos âmes la nuit ***

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Éditeur : Robert Laffont – Date de parution : septembre 2016 – 167 pages

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« Et puis il y eut le jour où Addie Moore rendit visite à Louis Waters. C’était un soir de mai juste avant qu’il fasse complètement nuit. »

Addie, 75 ans, veuve depuis des décennies, vient frapper un soir chez son voisin, Louis, septuagénaire également. Elle lui demande s’il voudrait bien passer de temps en temps la nuit avec elle. Simplement pour se parler et se tenir compagnie. La solitude se fait parfois tenace et le sommeil a tendance à prendre la tangente la nuit venue.

Chaque soir, Louis vient donc frapper chez Addie. Une fois couchés, ils se racontent leur vie par bribes, leurs souvenirs, leurs pensées. Ils se livrent l’un à l’autre dans la nuit qui s’installe. Se tiennent la main à l’approche du sommeil. Bientôt, c’est comme s’ils avaient toujours vécu comme ça, ils ne peuvent plus s’en passer. Mais c’est sans compter le jugement des voisins et de leurs familles.

Le style du roman m’a tout de suite plu – pas de guillemets pour introduire les dialogues, ils se fondent dans la narration. Il s’en dégage une délicatesse teintée d’un humour léger. C’est un roman doux et aérien, qui se déguste mot après mot. Une belle histoire d’amour atypique, qui serre le cœur.

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« J’adore. C’est mieux que ce que j’espérais. C’est une sorte de mystère. J’aime l’amitié que ça implique. J’aime ces moments ensemble. Être ici au cœur de la nuit. Discuter. T’entendre respirer à côté de moi si je me réveille. »