Henning Mankell – Les bottes suédoises **

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Editions Points – 2017 – 373 pages

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Dans le tout dernier roman d’Henning Mankell, nous retrouvons son personnage des Chaussures italiennes, Fredrik Welin. C’est par une douce nuit d’automne que sa maison est détruite par un violent incendie – la maison de ses grand-parents ; celle de son enfance, sa jeunesse.

Fredrik a soixante-dix ans et c’est toute sa vie qui part en fumée. Il ne lui reste plus qu’une caravane, appartenant à sa fille, un petit bateau de treize pieds, une vieille voiture et les deux bottes gauches qu’il a enfilées dans la panique.

Cerise sur le gâteau, la police le suspecte d’avoir mis le feu lui-même à la maison.

Comment trouver la force et la volonté de vivre après ça ? Comment ne pas voir autre chose que la déchéance et la vieillesse comme seul avenir ? En somme, quelles raisons de vivre lui reste-t-il ? …

Deux femmes vont lui permettre de garder la tête hors de l’eau. Sa fille Louise qui le rejoint avec un secret – sa fille qu’il a tant de mal à comprendre et dont il n’a fait la connaissance que 37 ans après sa naissance. Et Lisa Modin, une journaliste dont il va tomber amoureux.

Délice de retrouver l’écriture si aiguisée et poétique d’Henning Mankell avec ce roman doux-amer sur la filiation, la vieillesse, le temps qui passe. Une lecture agréable mais qui, à mon sens, n’arrive pas à la cheville des Chaussures italiennes, qui m’avait davantage émue.

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« J’ai toujours perçu le temps comme un fardeau qui s’alourdissait avec les années, à croire que les minutes pouvaient se mesurer en grammes et les semaines en kilos. Là, sur le ponton, dans le noir, j’étais devenu impondérable. J’ai fermé les yeux. J’ai écouté le bruit du vent. Il n’y avait pas de passé, pas d’avenir, pas d’inquiétude pour Louise, pas de maison incendiée… »

 

Laurent Gaudé – Le soleil des Scorta ****

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Actes Sud Babel – 2013 – 288 pages

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Tout commence en 1875. Après quinze ans d’absence, Luciano Mascalzone revient à Montepuccio, petit village du sud de l’Italie, pour réclamer son dû ; le bandit s’est juré qu’à sa sortie de prison, il assouvirait son désir pour Filomena Biscotti envers et contre tout. Mais les Montepucciens l’ont prévenu : s’il revient, il est mort. Luciano frappe à la porte des Biscotti ; ce n’est pas Filomena qui lui ouvre, mais sa sœur, Immacolata. Le vaurien ne se rendra compte de son erreur que quelques minutes avant de périr sous les pierres lancées par les villageois. Quant à Immacolata, elle tombe enceinte… Et c’est le destin des Mascalzone Scorta qui se retrouve scellé ce jour-là, sous un soleil brûlant.

C’est la vieille Carmela Scorta qui va prendre la parole en se confiant à don Salvatore, le prêtre du village. La vieille femme sent qu’elle perd la tête, que sa mémoire va bientôt se faire la malle alors, après des années de silence, elle se met à raconter l’histoire de sa famille, les Scorta Mascalzone.

Le Soleil des Scorta est un roman solaire sur le destin d’une famille qui, de génération en génération, va tenter d’endiguer la malédiction qui semble peser sur elle. Les Scorta se trouvent irrémédiablement attachés à la terre aride des Pouilles et au soleil. « Jamais un Scorta n’échapperait au soleil des Pouilles. Jamais. » Les Scorta se battent pour vivre, ils ont la sueur au corps comme on a le diable au corps.

Au rythme de la tarentelle et sous un soleil de plomb, Laurent Gaudé brosse le portrait de personnages au sang chaud, emplis de fureur, d’orgueil et de fougue, de folie. La lignée des « mangeurs de soleil » a la fierté chevillée au corps. « Rien ne rassasie les Scorta. Le désir éternel de manger le ciel et de boire les étoiles. »

Quelle écriture ! Quelle atmosphère ! J’ai été saisie par la fulgurante beauté de l’écriture de Laurent Gaudé – ample, poétique, envoûtante – et par son talent de conteur fabuleux. Ce roman m’a littéralement subjuguée et je n’oublierai jamais Carmela, les frères Scorta, Elia, Donato, Rocco… Un grand roman

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« Il glissait sur les flots. En silence. Allongé au fond de sa barque, il ne se dirigeait qu’à la vue des étoiles. Dans ces moments-là, il n’était rien. Il s’oubliait. Plus personne ne le connaissait. Plus personne ne parlait. Il était un point perdu dans l’eau. Une minuscule barque de bois qui oscillait sur les flots. Il n’était rien et laissait le monde le pénétrer. Il avait appris à comprendre la langue de la mer, les ordres du vent, le murmure des vagues. »

 

Gianrico Carofiglio – Trois heures du matin ***

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Slatkine & Cie – mars 2020 – 224 pages

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Années 80, en Italie. Antonio a depuis l’enfance des absences ; la réalité sonore qui l’entoure l’écrase soudainement – les sons semblent décuplés – et lui fait perdre connaissance. Le médecin qu’il consulte parle à l’époque de perturbation neurovégétative. Cela semble passer avec le passage à l’adolescence. Mais après une nouvelle crise, avec perte de connaissance et convulsions, on lui apprend qu’il est atteint d’épilepsie.

Antonio perd goût à beaucoup de chose ; la lecture, les amis. Il se replie sur lui-même. Son père décide de l’emmener à Marseille consulter un spécialiste qui va lui redonner confiance en lui en évoquant des génies et artistes qui étaient aussi épileptiques (Maupassant, Poe, De Vinci, Molière, Van Gogh…). Trois ans plus tard, père et fils le consultent à nouveau. Pour s’assurer qu’il est guéri, le médecin demande à Antonio de ne pas dormir 2 nuits de suite et de prendre des amphétamines pour se maintenir éveillé.

Avec son père, qu’il connaît au fond si peu, ils vont ainsi profiter de ces deux nuits pour se confier l’un à l’autre, se redécouvrir. Antonio va pousser son père à se livrer sur sa rencontre avec sa mère, et sur son passé. Le fils découvre son père sous un nouveau jour et se rend compte à quel point cet homme était un inconnu pour lui.

De ce roman, j’ai tout aimé : l’écriture somptueuse, la fluidité de la narration, la jeune voix du narrateur à laquelle on s’identifie immédiatement et dans la peau duquel on se glisse sans accro. Trois heures du matin est un de ces romans qui laissent une empreinte sur la rétine, une marque indélébile dans la mémoire. La relation qui unit ce père et son fils est émouvante et juste, décrite tout en simplicité. C’est un très beau roman, authentique et touchant.

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« Il se produit des courts-circuits, dans la tête et dans l’âme des gens, que personne ne parviendra jamais à saisir. Si on essaye de les élucider, on devient fou. »

« Les paroles de Saint-Augustin sur le temps : Si personne ne me le demande, je sais ce que c’est, si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne sais plus. »

« Il faut épuiser la joie, c’est la seule façon de ne pas la gâcher, après, elle disparaît. »

Aylin Manço – Ogresse ****

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Sarbacane – février 2020 – 278 pages

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L’héroïne de ce curieux roman s’appelle Hippolyte. Mais l’adolescente préfère qu’on l’appelle « H ». Son coeur fait dix fois trop de bruit dans sa cage thoracique ; elle n’entend que lui – bam bam bam. Son coeur fait des basse de techno, son coeur martèle et rythme chacun de ses gestes. Depuis que ses parents se sont séparés, H a tout le temps peur.

Elle vit seule avec sa mère, en bordure de la forêt. Sa mère, qui est infirmière. Sa mère, qui a un drôle de comportement ces derniers temps. En effet, chaque nuit, la mère d’Hippolyte descend à la cave et s’y enferme soigneusement. Elle achète de la viande en grande quantité qu’elle fait manger à sa fille tout en refusant de manger devant elle. Et puis, un soir, elle lui saute dessus pour la mordre.

Dans le même temps, leur vieille petite voisine, Madame Muños, disparaît sans laisser de trace.

Ogresse est un roman qui se dévore sans en laisser un seul mot, que l’on ne peut s’empêcher de lire jusqu’à découvrir le fin mot de l’histoire – Aylin Manço nous tient habilement en haleine jusqu’au point final.

Ce pourrait être un roman adolescent tout ce qu’il y a de plus banal – un divorce mal digéré, une histoire d’amour, le quotidien d’une bande de potes… Mais son basculement presque immédiat dans le fantastique en fait un petit ovni littéraire prodigieusement fascinant dans lequel il est question de relation mère-fille, de famille, d’amour dévorant, qu’il soit maternel ou adolescent, de découverte du désir. À quelle sauce ta mère te mangera ? J’ai beaucoup aimé le jeu avec les chapitres ; tous ont pour titre un aliment, quelque chose qui se boit, se mange, se consomme.

Gros coup de ❤ pour ce roman délicieusement sanglant, à la plume alerte et acérée, qui ne pourra vous laisser indifférent – vous serez tour à tour fasciné, dérangé, hilare, ému – et qui vous poursuivra longtemps

Denis Rossano – Un père sans enfant ****

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Allary Editions – Août 2019 – 368 pages

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Le père, c’est Douglas Sirk, metteur en scène de théâtre dans les années 20 et l’un des réalisateurs fétiches de Goebbels dans les années 30 en Allemagne. Marié à une juive, il doit fuir l’Allemagne nazie… Il trouvera refuge à Hollywood.

L’enfant, c’est Klaus Detlef Sierck, le fils que Douglas a eu avec sa première femme, une actrice déchue qui plonge la tête la première dans les méandres du nazisme. Lorsqu’ils divorcent en 1928, Lydia lui interdit de revoir Klaus, qui n’a alors que quatre ans.

Pour nous raconter son histoire, Denis Rossano se glisse dans la peau d’un étudiant en cinéma des années 80 qui rencontre Douglas Sirk. Il fait le voyage jusqu’à Lugano, en Suisse, pour le voir. Sirk est alors un vieil homme de quatre-vingts ans. Ensemble, ils se retrouvent au bord du lac et ils discutent. De cinéma bien sûr. Mais aussi de littérature, de théâtre, de philosophie…. L’étudiant est animé d’une insatiable soif de savoir. A travers les dialogues, le vieil homme se dévoile, livre des pans de son passé et c’est le Berlin des années 30 qui revit, la propagande, son ascension fulgurante dans le cinéma allemand de la propagande, son exil américain avec Hilde…

Le cinéaste de génie ne livre quasiment rien sur Klaus, le fils perdu, l’enfant aux yeux bleus et aux cheveux blonds comme les blés, qui fut l’égérie du cinéma nazi… Cet enfant dont l’absence est intolérable et qui hante l’oeuvre cinématographique du père.

Une des seules fois où ce sujet brûlant est abordé, le cinéaste aura ces mots : « Klaus, c’est ce qui continuera de me briser jusqu’à mon dernier souffle. Il est ma débâcle, ma dévotion, ma tendresse, ma honte, mon regret. Klaus est l’enfant des souvenirs qui ne cesseront jamais de faire mal. » Une déclaration d’amour vibrante.

Un Père sans enfant est un roman vrai, écrit avec beaucoup de pudeur et d’émotions. Un récit abouti qui dégage une force romanesque rare et qui m’a tout à la fois bouleversée et fascinée.

Jonglant entre réalité et imagination, Denis Rossano nous livre le portrait magnifique d’un père torturé par son histoire et hanté par ce fils qu’il n’a pu sauver et qu’il n’a jamais revu, sinon sur un écran de cinéma.

Vous l’aurez compris, ce roman est un coup de ❤ et je ne peux que vous le recommander…

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« Un lac dans les montagnes de Bavière. L’eau a gelé dans la nuit ; maintenant, c’est l’aube et le ciel s’éclaircit. Une brume d’aurore flotte encore, elle va se dissiper lentement. Un homme se tient debout sur la rive, chaudement vêtu. Il serre contre lui un tout petit garçon. – Regarde Klaus. C’est la nature qui respire. »

Catel – Le Roman des Goscinny. Naissance d’un Gaulois ****

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Grasset – 28 août 2019 – 344 pages

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Catel est une artiste qui privilégie la mise en lumière d’héroïnes, de grandes femmes qui ont marqué l’Histoire, à leur façon : Olympe de Gouges, Joséphine Baker, Kiki de Montparnasse… Alors, lorsque Anne Goscinny lui propose de dessiner la vie de son père, elle refuse dans un premier temps.

Puis Catel rappelle un peu plus tard Anne pour lui demander de lui parler de son père. Car cette BD, c’est avant tout une histoire d’amitié qui naît entre les deux femmes. L’héroïne de son roman graphique, ce sera Anne. Elle sera la voix par laquelle se dessinera le personnage de René Goscinny.

Le Roman des Goscinny est un roman graphique fascinant ; on découvre le petit René qui, depuis sa naissance, fait rire tout le monde. « L’humour est une maladie que j’ai attrapée enfant et qui ne m’a jamais quitté! ». Encore enfant, il tombe amoureux de Stan et Ollie, de Disney, des Pieds Nickelés. Le dessin devient pour lui le meilleur moyen de déployer son humour et de s’exprimer en racontant des histoires. René commence par le dessin avant de se spécialiser dans l’écriture de scénario et de faire les rencontres qui donnèrent naissance à Astérix et Obélix (Uderzo), Lucky Luke (Morris) mais aussi le Petit Nicolas (Sempé)…

Cette lecture m’en apprend davantage sur une partie de l’histoire de la bande dessinée et sur le combat des dessinateurs à l’époque de Sempé, Uderzo et compagnie pour la reconnaissance de leur art. Elle me permet également de découvrir plus intimement l’homme que fut Goscinny ; sa naissance à Paris en 1926, son enfance à Buenos Aires, la déportation d’une partie de sa famille, ses aventures américaines et ses déboires à New York. Un récit à l’image du scénariste : pétri d’humour.

Catel raconte avec talent la vie de ce scénariste qui a marqué en profondeur l’histoire de la bande dessinée. Au fil de son récit, elle parvient à insérer les vrais dessins et croquis de René issus des archives. Son trait de crayon m’a touchée, ses dessins sont fluides et réalistes. Les chapitres alternent, en donnant la parole tantôt au père – grâce aux archives familiales et aux lettres – tantôt à la fille, qui raconte son père et son enfance – il est mort quand elle avait neuf ans. Le récit d’Anne se construit au fil des discussions avec Catel. Voici un roman graphique et biographique savoureux, minutieusement construit et documenté, empreint d’humour : une jolie pépite de la rentrée littéraire, à découvrir sans attendre !

Barbara Kingsolver – L’Arbre aux haricots ****

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Rivages – 1995 – 288 pages

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Marietta Greer saute dans la voiture offerte par sa mère et quitte son Kentucky natal un matin. Elle quitte cette région où les filles commencent à faire des bébés avant même de connaître leurs tables de multiplication.

Au volant de sa vieille coccinelle Volkswagen, la jeune femme ne désire qu’une seule chose : rouler vers l’ouest jusqu’à ce que sa voiture rende l’âme. Gardant en tête le 1-800-Seigneur, la ligne d’appel de secours qu’elle se remémore comme un mantra, juste au cas où.

Elle se choisit un nouveau nom aussi, au hasard des hameaux qu’elle traverse : ce sera Taylor. À cause de l’arbre de transmission de sa voiture qui tombe en rade, Taylor se retrouve dans un petit coin paumé de l’Oklahoma, en plein milieu des Grandes Plaines. Sur le parking d’un bar miteux, une femme lui dépose un bébé sur le siège passager de la voiture… une petite indienne. A qui elle donnera le nom de Turtle. Et qu’elle va finir par considérer comme son enfant.

C’est un pneu crevé qui les amène à s’arrêter en Arizona, à Tucson, au petit garage Seigneur Jésus, Pneus d’occasion. Elle y rencontre la douce Mattie, garagiste au grand cœur qui héberge des clandestins. Et Lou Ann, originaire du Kentucky comme elle, larguée par son macho d’Angel alors qu’elle était enceinte de son fils, Dwayne Ray. Elles partagent ensemble une maison.

L’Arbre aux haricots est un roman doux et drôle à l’écriture sensitive et magnétique. Comme je l’ai aimé ; émouvant juste ce qu’il faut. Je me suis prise d’affection pour Turtle et Taylor avec son ton toujours à moitié moqueur et bravache ; un délice. Je n’avais pas la moindre envie de les quitter. En fait, tous les personnages de ce roman sont attachants ; ces amitiés, ces liens indéfectibles qui naissent. Ce livre est une douceur ; il nourrit nos réflexions sur la vie, la mort, le destin et la filiation. La perte, aussi. Une petite pépite de littérature américaine que je range sur l’étagère des indispensables.

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