Kristopher Jansma – New York Odyssée ***

81Uyn-cyhpL

Le Livre de Poche – 2018 – 608 pages

*

« Nous sommes venus en ville parce que nous voulions une vie désordonnée, voir ce que nos échecs avaient à nous apprendre, et ne satisfaire que nos désirs les moins raisonnables, et non pas revenir à la vie, en se rendant compte que nous n’avions jamais été morts. »

Jacob, George, Sara et Irene sont inséparables depuis l’université. Une bande de potes soudés, qui ont quitté leurs foyers respectifs pour se lancer dans une carrière à New York. À l’assaut de la Grosse Pomme. Quelques années plus tard, ceux que l’on surnommait les Murphy sont toujours amis. George s’apprête à demander Sara en mariage. Jacob n’a pas changé, trublion poète gay irrévérencieux. Irene, l’artiste de la bande, s’apprête à découvrir et annoncer sa maladie. William les a longtemps enviés et admirés de loin, à l’université. Il les retrouve lors de cette prestigieuse soirée au Waldorf Astoria. Il ne les a jamais oubliés ; son coeur bat toujours pour Irene.

Le quotidien de cette joyeuse bande se trouve chamboulé par l’annonce du cancer d’Irene. Leur jeunesse insouciante vole en éclat ; leur vulnérabilité, leurs faiblesses, leurs démons se révèlent. Ils changent, sans s’en rendre compte. Sans réaliser tout de suite qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Chacun fera son deuil comme il le peut. Chacun pansera ses blessures à sa façon.

Par moment, j’ai beaucoup pensé aux Chroniques de San Francisco. New York Odyssée est un roman au ton ironique, qui glisse lentement dans le drame, mais sans jamais devenir larmoyant ou plaintif.

Je crois que mon personnage préféré reste Jacob, ironique, irrévérencieux, provocateur, il m’émeut et me fait rire. Il est vrai, entier. Une vraie bourrasque de vie. Les autres personnages m’ont paru parfois dénués de consistance, flous, ils se fondent et se confondent aisément dans le groupe, même Irene.

Une lecture drôlement touchante, aux personnages tragi-comiques. Malgré quelques longueurs, j’ai pris plaisir à me plonger dans ce roman new yorkais doux-amer sur le deuil, l’amitié, les liens indéfectibles qui nous unissent les uns aux autres, l’importance des familles que l’on se choisi.

***

« Tu imagines ? Si le mal était juste cette chose vivant en bas de la rue ? Pas un petit Napoléon nord-coréen ou un intégriste fanatique afghan. Pas un… mal-être généralisé. Pas une cellule maligne dans l’organisme. Imagine si on pouvait pointer un endroit sur la carte et dire, c’est de là, de là que viennent tous les malheurs. »

Joyce Maynard – Un jour, tu raconteras cette histoire ***

un-jour-tu-raconteras-cette-histoire-9782848766096_0

Philippe Rey – 2017 – 432 pages

*

Joyce Maynard nous livre son histoire avec Jim, l’homme dont elle est tombée amoureuse à cinquante-cinq ans passés, alors qu’elle ne croyait plus vraiment en la vie de couple, au mariage… Après un divorce et une foule de relations compliquées et sans avenir. Quelques mois après leur mariage, on diagnostique à Jim un cancer du pancréas.

« Comment décrire le moment où son univers s’effondre ? Je l’ai senti dans mon cœur, aussi réel qu’un coup de poignard. J’ai cru que j’allais vomir. »

Joyce Maynard se met à nue. Elle nous confie son histoire intime. L’amour. La maladie de Jim. « Un jour, tu raconteras cette histoire », ce sont les mots de Jim, alors que sa santé décline jour après jour. L’autrice nous décrit la chimio et ses nombreux effets, les opérations. Le corps qui maigrit et vieillit prématurément. Le visage de l’être aimé qui se trouve transfiguré par la maladie.

« C’était comme si l’homme que j’aimais portait une ceinture d’explosifs prête à être activée à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. »

En une succession de chapitres brefs, elle raconte leur combat contre la maladie, son obstination, sa rage de le sauver à tout prix, de gagner ne serait-ce quelques mois, quelques années. La course au meilleur traitement…

C’est une lecture éprouvante et laborieuse, que j’ai hésité à abandonner ou laisser de côté tellement certains passages sont durs. Mais l’écriture demeure magnifique et juste, il n’y a aucun pathos, aucun mélo ; à aucun moment je n’ai ressenti de voyeurisme.

« Couchée à côté de lui une nuit, j’entendais le battement d’un cœur et ne savais pas auquel de nous il appartenait. »

Au-delà de la maladie, le texte de Joyce Maynard développe d’importantes réflexions sur l’amour, la vie à deux, le dépassement de soi, l’acceptation de la fin aussi. Qu’est-ce que le mariage ? Elle n’en a vraiment compris le sens qu’avec l’épreuve de la maladie.

 

Hélène Duvar – Mon Eden **

mon éden

Le Muscadier – juin 2019 – 216 pages

*

Erwan ne parvient pas à se remettre du suicide de sa sœur jumelle, Eden. Depuis sa mort, il n’a plus goût à rien, reste vautré chez lui, ne répond plus à ses amis. Et surtout, il ne comprend pas pourquoi elle a fait ça ; il cherche à comprendre le geste d’Eden, et ça le rend lentement fou. Et puis, un soir, il tombe sur le journal intime que sa sœur tenait. Lui qui pensait la connaître, il a soudain l’impression de lire les mots d’une étrangère. Et qui se cache sous l’initiale D ? Qui a brisé le cœur de sa sœur ? Erwan va passer par toutes les étapes du deuil jusqu’au moment où il sera prêt à accepter la réalité.

La narration est entrecoupée de pages du journal intime d’Eden et d’articles issus de sites Internet sur le suicide, la gémellité.

L’écriture d’Hélène Duvar ne m’a pas franchement transcendée, je l’ai trouvée assez enfantine et plaintive… Et pour mon plus grand désarroi je suis demeurée hermétique aux émotions pourtant intenses qui traversent Erwan. J’ai eu beau chercher, les mots ne m’ont transmis aucune émotion… c’est peut-être le côté très bavard de ce roman qui m’a dérangée ; bref, cette lecture ne m’a pas convaincue.

Et vous, qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous d’autres lectures à me conseiller sur le sujet ?

***

« Eden. J’ai perdu mon ombre, mon double. J’ai perdu mon autre moi, mon reflet, mon miroir. »

***

mespremires68

Stefan Merrill Block – Le noir entre les étoiles ****

9782226438607-j

Albin Michel – Terres d’Amérique – février 2020 – 448 pages

*

Il y a dix ans, à 21h13 précises, le 15 novembre, une fusillade éclate au bal du lycée de Bliss – petite ville du Texas, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière mexicaine. Une zone où les tensions entre blancs et latinos sont palpables.

Oliver Loving figure parmi les victimes de la fusillade et se retrouve dans le coma – il se trouvait au mauvais endroit, au mauvais moment… « Il était une fois un garçon qui tomba dans une faille temporelle. » Aujourd’hui, il y est toujours plongé. Il est allongé depuis dix ans, dans cette chambre d’hôpital, dans ce lit numéro quatre.

Après la fusillade, la ville de Bliss plonge dans le désarroi et la famille Loving se disloque. Le père, professeur d’arts plastiques et artiste maudit, trouve refuge dans l’alcool ; le petit frèreCharlie – quitte ce climat familial oppressant et ce grand frère encombrant pour trouver refuge à New York, embarquant le journal poétique d’Oliver dans l’espoir de devenir l’écrivain de la famille.

Quant à la mère, Eve, elle ne quitte plus le chevet d’Oliver, refusant de perdre espoir, d’oublier son enfant. Ce garçon qui aimait « Bob Dylan, la poésie, la science-fiction et les histoires extraordinaires » et qui vivait son premier amour. Cette mère que le chagrin a sublimé, et qui s’est transformée en voleuse compulsive, ne parvient pas à faire son deuil, elle est déterminée à croire qu’un jour, Oliver se réveillera.

A sa demande, les médecins réalisent une IRM qui va révéler une activité cérébrale… Chacun se retrouve alors au chevet d’Oliver, en proie à ses propres démons, ses propres défaites. Chacun, en fait, se raconte sa propre histoire.

La narration alterne présent et passé afin de nous révéler la vérité sur le 15 novembre. Chaque chapitre se concentre sur un membre de la famille Loving. Les chapitres sur Oliver sont à la deuxième personne du singulier – ce qui nous permet de nous identifier au personnage, de se glisser dans sa peau, son esprit et ses souvenirs.

Le noir entre les étoiles file la métaphore de l’Univers, se concentrant sur les survivants de la fusillade et nous entraînant dans les méandres de l’histoire familiale des Loving ; une famille en proie au chagrin, minée par la culpabilité et les secrets, et dont chaque membre va trouver des parades pour survivre… Qu’advient-il d’une famille après un tel drame ? Et puis, au fond, qu’est-ce qui détermine le fait d’être vivant ?

J’ai eu un véritable coup de ❤ pour ce roman ; les descriptions psychologiques et les émotions des personnages sont décrits avec une telle justesse… La langue poétique de Stefan Merrill Block nous transporte dans ce Texas aux cieux étoilés et aux allures marsiennes, avec ses étendues désertiques rappelant les terres désolées de la planète rouge.

***

« Comme ton père et ton frère, tu as toujours été fasciné par les choses invisibles à notre œil : les mondes ensevelis et l’action fantôme à distance, les effets mystérieux de l’énergie noire et les mathématiques hallucinantes de la théorie des cordes. »

« Partout dans le cosmos, les choses naissent et s’achèvent de la même façon : dans un unique point lumineux. »

« C’est là que tu as échappé à ta famille, happé par un de ces corps célestes que ton père avait décrits un soir, dans son atelier de peintre. Un trou noir où aucun télescope ne pourra jamais te localiser. Un lieu où les années volent en éclats, un aveuglement d’une densité infinie, une île déserte abandonnée dans l’immensité croissante. Où tes proches pouvaient-ils alors te trouver ? Seulement dans une idée extravagante, peut-être. Dans les histoires auxquelles ils essayaient encore de croire. »

Xavier de Moulins – La vie sans toi **

81Or62YyFPL

JC Lattès – mars 2019 – 304 pages

*

Eva et Paul sont restés ensemble malgré le drame qui les a ébranlés il y a 8 ans. Eva passe sa vie à voyager pour le travail, sauter dans l’Eurostar pour Londres, attraper des vols pour l’Amérique du Sud. Tout ça pour gérer l’argent des riches. Les rendre encore plus riches. Elle vit à cent à l’heure, immergée dans les chiffres, le monde de la finance. Les sables mouvants des marchés financiers. Quant à Paul, il peint dans son atelier – il se retrouve en panne d’inspiration alors que son exposition a bientôt lieu.

Le père s’est réfugié dans sa peinture et la mère dans son travail.

Les voix de l’homme et de la femme alternent, chapitre après chapitre. Les Je se succèdent, se répondent. Qu’est ce qui les ronge depuis 8 ans ?

Eva fait la connaissance d’Andreas Serain, comme serein mais avec un a. Un homme doux et mystérieux. Qui l’attire dans ses filets. Parfaite occasion pour la mère de famille meurtrie de s’extraire de cette vie peuplée par les fantômes du passé.

Décidément les thrillers ne me réussissent pas ces derniers jours. Encore une déception. La vie sans toi est un thriller psychologique avec une pointe de surnaturel sur le deuil, les fantômes du passé qui s’est révélé bien vite addictif et dont j’ai tourné les pages avec avidité. Mais quelle fin décevante ! Un retournement de situation auquel je n’ai pas cru le moins du monde ; la dissociation d’identité, voie de la facilité ? …

Maria Pourchet – Champion ***

product_9782072864643_195x320.jpg

Folio – novembre 2019 – 256 pages

*

Sur des cahiers à petits carreaux, Fabien raconte à sa psychiatre son quotidien dans une pension catholique en 1992. Il noircit les pages de ces cahiers, les uns après les autres, depuis un centre de repos, dont il ne pourra sortir que lorsqu’il aura raconté les événements qui l’y ont conduit

Fabien nous livre aussi ses weekend chez ses parents ; sa mère qui passe son temps à l’engueuler et à le battre, son père toujours absent, qui se tue au boulot. Une ambiance familiale exécrable et violente ; des parents qui semblent n’avoir jamais voulu de cet enfant. Mais l’adolescent ne s’en formalise ; il a décidé de devenir un « crack » en anglais pour s’envoler jusqu’à Manhattan, loin de ce bled pourri. Son seul ami c’est Champion, un loup. Son ami imaginaire – son versant animal – sa part d’ombre.

Cahier après cahier, l’on découvre la personnalité de Fabien, un adolescent solitaire, subversif et moqueur, grossier et provocateur – très pince-sans-rire, ses écrits n’épargnent personne. Très vite, on se rend compte qu’il se donne un genre ; tout n’est qu’apparence. Fabien a choisi le rire pour ne pas chialer, comme il dit. Il écrit comme il parle, ne fait pas attention au style, aux mots grossiers qu’il emploie. Il écrit avec son coeur. Ses tripes, il les met sur la table.

Un roman aussi bluffant que poignant sur l’adolescence, le deuil et le refoulement

***

« J’ai ricané, et on est pas passés loin que je réponde ‘quel coeur?’. Je me suis retenu. Ce sont des répliques à balancer droit dans ses bottes, la main sur le colt. En robe de chambre, ça vous ferait vite passer pour un con. »

Pete Fromm – La Vie en chantier ****

arton39597-2d3ca (1)

Gallmeister – Septembre 2019 – 487 pages

*

Taz et Marnie sont un couple épanoui, heureux. Depuis trois ans qu’ils ont acheté leur petite maison à Missoula dans le Montana pour une bouchée de pain, ils n’ont pas beaucoup avancé les travaux… Le salon est encore en chantier lorsque Marnie annonce qu’elle est enceinte à Taz. Bouleversés, ils vont tenter de faire progresser les travaux avant l’arrivée du bébé… Tout en continuant leurs balades au cœur des forêts de pins ponderosa, sur leur petit bout de plage au bord de la Clearwater, méconnu de tous. Mais lorsque Marnie meurt d’une embolie pulmonaire juste après avoir accouché, Taz se retrouve anéanti comme jamais, avec sa fille Midge, dont il va devoir apprendre à s’occuper…

La vie en chantier, c’est celle de Taz, après la mort de l’amour de sa vie. Jour après jour, Pete Fromm nous raconte cet homme, ébéniste de métier, sa lente reconstruction malgré le chagrin qui s’agrippe à lui ; son quotidien se déroule sous nos yeux, avec sa fille qui grandit, qu’il apprend à connaître. La paternité, qu’il apprivoise. La tête, qu’il sort peu à peu de l’eau. La voix de Marnie qui résonne dans sa tête, son corps qui le hante. L’entrée d’Elmo dans leurs vies. Comment apprend-t-on à vivre sans l’autre ?

J’avais à peine lu 50 pages que je pleurais déjà… Et par moment, je me surprenais à sourire, malgré tout. Un roman profondément humain, où les épreuves de la vie tout comme la banalité du quotidien sont décrits avec beaucoup de justesse et où la question du deuil est sublimée par l’écriture, dénuée de tout pathos, de toute mièvrerie. Je l’ai dévoré à toute allure, retardant cependant le moment de me séparer de ces personnages qui au fond nous ressemblent… ❤

Violaine Huisman – Fugitive parce que reine ***

Fugitive-parce-que-reine

Folio – avril 2019 – 304 pages

*

C’est à travers les yeux de la petite fille qu’elle était que Violaine raconte son enfance tumul-tueuse auprès d’une mère pas comme les autres. Une mère un peu folle, qui oscille entre ombre et lumière, qui survit malgré ses blessures et sa défaillance. Une mère dont le diagnostique tombe quand l’enfant a dix ans : elle est maniaco-dépressive.

L’enfant nous raconte tout : les séjours en hôpital psychiatrique, les visites récurrentes des pompiers pour réanimer la mère… Ses coups d’éclats, ses folies en voiture… Leur quotidien complètement barré qu’il faut cacher aux autres afin que la famille ne vole pas en éclats.

Un récit qui bouillonne et qui fourmille de détails, de souvenirs, d’anecdotes ; ça part dans tous les sens. Le texte semble vouloir rendre compte de la folie de cette mère, sans rien omettre de cette enfance instable. Un récit auquel j’ai du mal à accrocher car il arrive après ma lecture de Dites-lui que je l’aime. Je me sens agacée par cette lecture et je décroche un peu – j’ai déjà lu ça.

Et puis dans la deuxième partie, l’auteure prend ses distances avec l’intime et nous raconte l’histoire de sa mère, le récit de sa vie, depuis sa naissance. L’immersion dans le texte commence enfin. Et le roman de Violaine prend le dessus sur celui de Clémentine. Fugitive parce que reine me prend par surprise, je ne m’attendais pas à être autant émue.

Un récit autobiographique déchirant qui nous dévoile les questionnements d’une femme sur le deuil de la mère, la maternité, la folie. La fin m’a particulièrement émue. On fait la connaissance d’une femme qui s’est toujours revendiquée libre, jusqu’à la fin. Une femme blessée dans son enfance, qui ne s’en est jamais remise, qui a toujours voulu donner à ses filles ce qu’elle n’avait pas eu.

***

« La vérité d’une vie n’est jamais que la fiction au gré de laquelle on la construit. »

« Qu’est-ce qu’on garde d’une vie ? Comment la raconter ? Qu’en dire ? Est-ce qu’une vie compte autrement que dans l’enfantement ou la création ? Quelle vie vaut la peine d’être retenue ? De qui se souvient-on ? De qui se souviendra-t-on ? »

Clémentine Autain – Dites-lui que je l’aime ***

9782246813958-001-T

Grasset – mars 2019 – 162 pages

*

Comédienne qui crève l’écran dans les années 70, Dominique Laffin est aujourd’hui oubliée. Femme fascinante, radieuse et libérée, elle a trente ans lorsqu’elle décède brutalement. Sa fille Clémentine en a douze. Ce n’est que trente ans plus tard que la jeune femme parvient à mettre des mots sur cette mère que Dominique fut pour elle – une mère en souffrance, alcoolique, multipliant les amants et les coups d’éclats. Cette mère, elle en est d’abord obsédée à l’adolescence. Puis elle comprend plus tard qu’il faut l’effacer pour avoir une chance de survivre et de se construire.

Clémentine raconte son enfance avec cette mère, entre lumière et noirceur. Une femme capable du meilleur comme du pire, qu’elle aime à la folie mais qui parfois lui fait peur. Elle la tutoie, et cela a pour effet de nous convoquer, de nous prendre à partie et de nous immerger dans le récit.

Les souvenirs resurgissent à mesure que l’écriture délivre la narratrice. Les rencontres avec les anciens amants, les réalisateurs et les amies de sa mère se succèdent ; Clémentine désire confronter l’image qu’ils avaient de sa mère avec la sienne« C’est la révolution intérieure. Dans ma tête, tu renais. Par touches successives, mon rapport à toi a changé. Il s’est ouvert, adouci, apaisé. »

Elle met des mots sur le sentiment d’abandon qui lui colle à la peau depuis tout ce temps… C’est aussi le mystère autour de sa mort qu’elle souhaite questionner, éclaircir. L’écriture lui permet finalement de faire son deuil.

Dites-lui que je l’aime me fait forcément penser au livre de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit. C’est un beau récit féminin qui interroge la figure maternelle disparue mais aussi la femme que la petite fille abandonnée est devenue, se construisant autour de ce vide.

Une belle déclaration d’amour et un portrait de femme(s) écrit avec une sincérité et une simplicité qui m’ont beaucoup émue.

***

« Quand tu es morte, j’ai passé des heures et des heures devant le miroir à répéter maman. Ce mot m’apparaissait aussi magique que mystérieux. (…) Je n’avais plus de raison de dire maman mais j’avais besoin de dire maman. »

Agnès Debacker – L’arrêt du coeur ****

L_ARRET_DU_COEUR_DP300-1

Editions Memo – 21 février 2019 – 108 pages

*

Depuis quelques jours, Simon ne peut s’empêcher d’aller frapper à la porte de la loge de Françoise, sa concierge. Pour qu’elle lui raconte encore une fois l’histoire de Simone. Simone et son rire d’alouette, que l’on retrouve un matin effondrée dans son bol de café au lait, une tartine de confiture aux framboises dans la main.

L’enfant de dix ans qu’il est ne comprend pas comment on peut s’effondrer comme ça, du jour au lendemain, une tartine à la main ; et il ne trouve personne pour répondre à sa question. Le cœur de Simone s’est arrêté et celui de Simon souffre. C’est sa première morte. Simone était sa nounou et sa voisine… Le chagrin de l’enfant est immense.

Simon repense à la théière à vœux de Simone, dans laquelle il a glissé une multitude de petits papiers sur lesquels il inscrivait ses souhaits. Comme il ne veut pas que n’importe qui tombe dessus et se mette à lire le moindre de ses désirs, il s’empare des clés et se rend dans l’appartement de la défunte… Alors, en même temps qu’un mélange d’odeurs familières – café bouilli tarte aux pommes fleurs séchées – les souvenirs l’assaillent. Des images fugaces et fugitives le traversent.

52997975_1051347061720321_4709904138006167552_n

Prestement, il s’empare de la théière et la cache dans sa chambre. « Cette théière, à l’allure altière, c’est un peu des bouts de Simone planqués sur ma moquette. Des morceaux d’elle échappés de la mort. »

La théière rouge cristallise tous ces secrets et désirs enfouis ; tous ces possibles. Cette mer de petits papiers… en plongeant dedans, Simon ne se doute pas qu’il va y découvrir une histoire d’amour.

52373484_635978706834106_8841101741144408064_n

L’écriture tendre et émouvante d’Agnès Debacker m’a conquise. Les illustrations aux couleurs vives de Anaïs Brunet sont puissantes ; à la fois brutes et douces, elles épousent le texte à merveille. L’arrêt du cœur est un roman surprenant, triste et beau à la fois, comme la vie (pour paraphraser les mots de la fin…) Un roman poétique qui m’a complètement chamboulée. ❤

52595447_582778832188322_5440311950015725568_n.jpg