Patrick Poivre d’Arvor – La Vengeance du loup ***

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Grasset – 9 janvier 2019 – 320 pages

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Charles n’a que douze ans lorsque sa mère meurt d’un cancer. Elle était tout pour lui, mère, confidente, femme de sa vie, idole. Avant de mourir, elle lui confie l’identité de son vrai père : c’est un acteur connu. La monde de Charles vacille. Pour survivre à la perte de sa mère, il s’accroche férocement à son ambition et ses études. Après l’obtention du bac, le fils abandonne le père adoptif taiseux et misanthrope qui n’a jamais su faire preuve d’affection, pour monter à Paris faire ses études de droit.

Il entre à Sciences Po avec en tête son rêve d’enfant : devenir président de la République. Lorsqu’il rencontre enfin son père, à l’âge de dix-huit ans, il lui confie cette folie. Ce dernier lui confie à son tour l’histoire de son propre père – le grand père de Charles. Nous sommes propulsé en pleine Algérie coloniale des années 1940. Le grand-père Guillaume fait ses études de droit à Alger ; en 1940 il a dix-huit ans. Son histoire est celle d’un amour interdit et clandestin ; celle aussi d’une famille déshonorée et brisée…

En entamant la lecture de ce roman, je n’avais aucune attente particulière.

Charles est un curieux personnage. Ni attachant ni antipathique. Mais j’aime cet enfant qui vit encore en lui, alors même qu’il est ce jeune loup ambitieux qui tentent de se faire une place dans ce monde sans pitié et qui accepte de venger son grand-père Guillaume, avec la complicité de son père, Jean-Baptiste d’Orgel.

La Vengeance du loup est une lecture addictive, portée par une très belle écriture ; j’ai littéralement été happée par cette histoire de vengeance qui se transmet comme un héritage et cette plongée dans le pouvoir politique, sa quête et ses échelons. Un roman initiatique passionnant, dévoré avec délectation ; romanesque et entêtant. J’ai même souri en reconnaissant une ou deux figures politiques sous les traits de certains personnages. Mais qui me laisse sur ma faim ! On attend la suite…

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« Ne regrette jamais rien dans la vie. Tente, ose, casse-toi la figure, mais essaie au moins d’aller jusqu’au bout de tes rêves. Il n’y a rien de plus détestable que la rancœur et la frustration. »

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Julien Dufresne-Lamy – Boom ***

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Actes Sud Junior – avril 2018 – 112 pages

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Timothée et Étienne – deux amis inséparables depuis leur rencontre au cours de danse africaine de leurs mères. Une amitié de trois ans qui se trouve fauchée par un fou de Dieu sur le pont de Westminster, à Londres.

Dans ce monologue, Étienne s’adresse à Tim, son ami disparu. L’adolescent égrène les souvenirs de leur rencontre, leurs années lycée, leurs beuveries, leurs soirées, leurs fous rires, leurs (rares) disputes… Jusqu’à ce voyage scolaire qu’ils n’auraient jamais dû faire.

La voix d’Etienne, vibrante d’émotion, conjugue les verbes tantôt à l’imparfait, tantôt au présent ; signe que la disparition de Timothée est une réalité inacceptable et absurde. Au fur et a mesure des mots et des souvenirs accumulés sur la page, le personnage de Timothée prend forme et couleur, épaisseur et vie et l’émotion nous étreint.

Michela Marzano – L’amour qui me reste ***

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Éditeur : Grasset – Date de parution : octobre 2018 – 304 pages

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Le soir où sa fille Giada se donne la mort, ne laissant que quelques mots sur un bout de papier, Daria s’effondre, et le monde autour d’elle aussi. Au fil de ce roman, la mère s’adresse à sa fille disparue – une adresse qui demeurera sans réponse. La mère endeuillée égrène les souvenirs sous la forme d’un long monologue : le désir impatient de devenir mère à vingt-cinq ans, l’adoption, l’amour inconditionnel, la maternité, la relation mère-fille fusionnelle et complexe, le sentiment d’abandon que Giada ne peut s’empêcher de ressentir…

Comment écrire sur cette réalité qui n’a pas de mot : la perte d’un enfant. Qui est-on quand on perd son enfant, que devient-on ? Aucun mot n’existe pour désigner cette réalité inadmissible, contre-nature.

Il y a la culpabilité aussi. Pourquoi Giada s’est-elle suicidée? Pourquoi a-t-on envie d’en finir à vingt-cinq ans ? Daria aurait-elle pu enrayer le cours des choses ? J’ai été touchée et ébranlée par cette mère qui cherche désespérément à donner un sens au geste de sa fille. A donner un sens à sa douleur.

L’amour qui me reste est une lecture poignante qui m’a prise à la gorge au fur et à mesure que je lisais… J’en suis ressortie sonnée.

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« Le mal laisse sans mots. Si tu ne le nommes pas, il n’existe pas. Si tu ne l’appelles pas, il disparaît. Jusqu’à ce que tu sombres dans la folie pour avoir ingurgité tous ces mots imprononçables. Mais ne vaut-il pas mieux se détacher de la réalité plutôt qu’admettre la fin de toute chose ? »

Trondheim & Chevillard – Je vais rester ***

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Éditeur : Rue de Sèvres – Date de parution : mai 2018 – 120 pages

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Fabienne et Roland débarquent à Pavalas ; ils ont prévu d’y passer une semaine de vacances. Leur logement est réservé, les places pour les spectacles achetées. Roland est une homme prévoyant et organisé. Cette station balnéaire est pleine de souvenirs d’enfance pour lui, c’est pourquoi il voulait la faire découvrir à Fabienne.

Ils sont en avance alors ils décident de marcher sur la plage, en amoureux, insouciants. Autour d’eux, le vent se fait violent, il ébouriffe les cheveux des vacanciers et fait s’envoler grains de sable, parasols et serviettes de plage. De façon si abrupte et soudaine, Fabienne se rend compte que son homme vient de se faire décapiter.

La jeune femme ne semble pas réaliser ce qu’il vient de se passer. Se réfugiant dans une sorte de déni, Fabienne décide de rester, malgré tout. Elle s’installe dans leur location et suit le programme que son homme leur avait concocté.

Elle fait la rencontre de Paco, un homme étrange qui collectionne les morts absurdes ; celle de Roland vient naturellement s’ajouter à sa collection.

De façon surprenante, il se dégage beaucoup de douceur de ce roman graphique – dans le déroulement de l’intrigue et dans le trait de crayon. Alors que le drame a eu lieu, cette femme a l’air si sereine. Pas de déchirement, ni de larmes, aucun éclat. Le chagrin de Fabienne est silencieux, muet.

Cette femme et ses réactions m’ont beaucoup questionnée, interrogée. J’avoue avoir été étonnée – voire perplexe – face à son comportement car elle n’agit pas du tout comme on s’y attendrait. Et finalement c’est ce qui m’a plu en elle. Jour après, Fabienne se rend aux divers manifestations et spectacles prévus, mais n’est pas vraiment là ; elle est comme absente aux autres et au monde. Spectatrice de la vie qui se déroule devant ses yeux. Personne ne fait attention à ce joli fantôme en robe verte à part Paco.

Une très jolie BD sur le deuil, qui m’a profondément déroutée et charmée.

Les billets d’Antigone et de Mo’

Guy Boley – Fils du feu ***

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Editeur : Grasset – Date de parution : 2016 – 160 pages

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Le père de Jérôme était forgeron, il domptait le fer et le feu avec l’aide de Jacky. Un jour, il lui a fabriqué une arbalète dont l’unique flèche tirée s’envola à travers le bleu du ciel et ne fut jamais retrouvée. L’arbalète fut rangée pour ne plus jamais servir. Peut-être pouvons-nous y voir comme une métaphore de la perte et du deuil, deux thèmes qui poursuivent les personnages de ce roman.

Il y a Marguerite-des-Oiseaux qui prépare toujours une assiette pour son enfant disparu. Et Lucien, cet homme respectable aux cheveux brillantinés et aux joues flasques qui semble avoir muselé son enfance pour toujours et auquel Jérôme ne veut surtout pas ressembler plus tard.

Devenu peintre, le narrateur se souvient de ce jour où sa mère lui apprend la mort de son petit frère ; il se souvient de son enfance qui vole en éclats. Son père se console dans l’alcool et s’efface peu à peu du foyer ; quant à sa mère, elle vit un véritable naufrage intérieur. Chaque jour elle sombre un peu plus dans le déni, dressant le couvert du fantôme, le bordant le soir et lui achetant de nouveaux vêtements et livres scolaires.

La plume de Guy Boley est fougueuse et furieusement poétique, pétrie d’images et de sonorités. Un roman d’une énigmatique beauté qui reste imprimé un moment sur la rétine et dans la mémoire.

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« Il sait désormais qu’il mourra tel qu’il est, sans rien d’ombilical entre le monde et lui, qu’il n’enfantera que de vagues chimères, qu’il devra se construire des mondes intérieurs, s’en inventer souvent et les détruire parfois. »

Susin Nielsen – Les optimistes meurent en premier ****

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Éditeur : Hélium – Date de parution : 2017 – 192 pages

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Attention : Pépite!

Pétula De Wilde vit à Vancouver avec ses parents. Depuis le drame qui a touché sa famille, l’adolescente a développé de nombreuses phobies : la foule, les microbes, les différents dangers de mort… De façon convulsive, elle compulse dans un album mille et un articles portant sur des morts toutes plus farfelues les unes que les autres.

Sa rencontre avec l’homme bionique – alias Jacob – à l’atelier d’art-thérapie auquel elle est obligée d’assister une fois par semaine au lycée, va la métamorphoser. Jacob est un grand dadet avec un avant-bras mécanique ; passionné de cinéma, il passe son temps à répondre par un scénario de film lorsqu’on l’interroge sur son passé. A l’atelier, tout les adolescents se sont confiés tour à tour, sauf lui…

Dès les premiers mots j’ai aimé ce roman. J’ai eu l’impression de déjà connaître Pétula, cette adolescente qui porte un regard très ironique sur le monde qui l’entoure – comme pour mieux enfouir la douleur qui l’assaille.

Un roman magnifique, drôle et émouvant, qui évoque avec justesse la culpabilité, le deuil et l’ineffable douleur. Un roman jeunesse d’une force incroyable et insoupçonnée et une lecture riche en émotions que je vous recommande… ❤

Walking on sunshine katrina and the waves

Benedict Wells – La Fin de la solitude ***

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Éditeur : Slatkine & Cie – Date de parution : août 2017 – 285 pages

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Après un accident de moto, Jules se réveille allongé dans un lit d’hôpital. Comment s’est-il retrouvé là ? Dans son esprit brumeux, les souvenirs refont surface. Son enfance, ses vacances en France dans les années 80… Alors qu’il n’est encore qu’un enfant, ses parents meurent dans un accident de voiture. Avec son frère Marty et sa sœur Liz, ils se retrouvent orphelins. Recueillie par leur tante, la fratrie poursuit sa scolarité dans un internat.

Chaque enfant va réagir différemment au drame. Marty s’enferme dans sa solitude et son mutisme, avec ses jeux vidéos ; il développe plein de tics, ne peut s’empêcher de fermer huit fois de suite sa porte de chambre quand il sort… Liz – la grande sœur qui semble toujours jouer la comédie, qui dessine & se vante de ses petits copains – prend goût à la drogue. Quant à Jules, le petit dernier – narrateur de cette histoire – il a l’impression parfois d’être spectateur de sa vie. Quand il prend la parole, il déforme les mots, s’habille n’importe comment. Sa rencontre avec Alva – une petite rousse aux yeux verts et froids qui a toujours le nez plongé dans un livre – va le sauver.

Jules est touchant dans ses faiblesses – plongé sans cesse dans ses rêves, vivant une vie d’ermite qu’il n’a pas vraiment voulu, désirant la solitude tout en la repoussant. Ses rêves et ses cauchemars ne le quittent jamais, le passé qui le hante en permanence. Au fond de lui, Jules se sent responsable de la mort de ses parents. A travers le défilé de ses souvenirs, les questions surgissent. De façon lancinante, il se demande : Que seraient-ils devenus si leurs parents n’étaient pas morts ?

Un roman d’une très grande justesse, qui monte en puissance au fil des pages, et qui nous invite à réfléchir sur le destin, la mort, la mémoire, le temps qui passe, inexorablement. Je me suis attachée aux personnages qui gagnent en épaisseur psychologique au fil des mots ; j’ai aimé la place que prend dans leur vie l’art, la littérature, la musique. La fin de la solitude est un quasi coup de cœur et une très belle surprise !   ❤

Merci aux éditions Slatkine & Cie pour cette lecture, et particulièrement à Louise ! Une maison d’édition très prometteuse et qui semble regorger de pépites littéraires…

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« Les mots déployèrent lentement leur signification monstrueuse et s’infiltrèrent partout, dans le sol qui semblait se gondoler, dans mon regard devenu flou, dans mes jambes qui me faisaient tituber dans la pièce. »

« Est-ce que ce serait vraiment mieux si le monde n’existait pas ? Au lieu de ça, on vit, on crée de l’art, on aime, on observe, on souffre, on est heureux et on rit. Nous existons tous sous des millions de formes différentes pour que le néant n’existe pas, et le prix à payer, c’est la mort. »

« Y aurait-il une nouvelle fois dans ma vie un événement qui me catapulterait encore dans cette insouciance un peu débile et grisante, même pour un instant ? »