Alecia McKenzie – Trésor ***

trésor

 

Éditeur : Envolume – Date de parution : mai 2016 – 182 pages

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Dulcinea Gertrude Evers, jeune peintre d’origine jamaïcaine dont le succès est fulgurant à New York, vient de mourir. Au lendemain de ses funérailles, c’est Cheryl, sa meilleure amie, qui se charge de rapporter une partie de ses cendres aux Etats-Unis.

Entre Kingston et New York, les personnes qui ont connu Dulci vont prendre la parole à tour de rôle pour dresser le portrait de cette jeune femme… A travers le regard de chacun – la meilleure amie, le père, l’amant, la femme de l’amant, le mari… – nous découvrons l’enfant à la peau de miel et au caractère bien trempé, l’adolescente effrontée, butée, la femme déterminée

« Comme elle oubliait souvent le nom des gens, ta mère appelait tout le monde trésor, toi y compris, mais elle ne le disait pas sur le même ton lorsqu’elle s’adressait à sa « seule et unique » fille. »

Les pages défilent à toute allure, j’ai littéralement dévoré ce petit roman choral au charme fou. Les personnages, brossant le portrait de Dulci, se dévoilent un à un ; j’ai aimé leurs traits de caractères, propres à chacun, les rendant tous attachants.

Je crois qu’au delà de Dulcinea, c’est le destin et le récit empreint de nostalgie de tante Mavis qui m’a le plus touchée… On a l’impression de voyager dans le temps et l’espace. La Jamaïque se déploie sous nos yeux, charriant son lot de superstitions et d’esprits ; un pays sublime où les ouragans rythment la mémoire.

L’auteur a un talent fou, son écriture est incroyablement vivante et colorée. Je me suis retrouvée en immersion totale, sentant presque le goût des mangues et du rhum, et le soleil qui brûle la peau.

L’objet livre en lui-même m’a séduite : une couverture douce et légèrement scintillante ; il s’en échappe tout de suite un parfum d’été.

C’est avec regrets que j’ai quitté ces personnages hauts en couleur que j’aurais souhaité connaître un peu plus.

Mille mercis aux éditions Envolume de m’avoir permis de découvrir cette pépite aux accents exotiques !

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« En emménageant dans cette maison, nous avions également hérité d’un cotonnier dans un coin du jardin. Il donnait de petits nuages de coton, blancs et irréguliers, que nous ramassions de temps en temps. Ma mère nous avait dit de ne jamais jouer près de l’arbre après le coucher du soleil. Comme tous les gens de notre quartier, elle pensait que les esprits vivaient sous les cotonniers pendant la nuit. »

« Il doit y avoir une pointe de nostalgie dans cette toile-ci, quelque chose qui rappelle ces journées où la télévision n’existait pas, quand les gens lisaient l’unique journal de l’île et écoutaient l’une des deux stations radio. (…) Dessine un grand terrain autour de chaque maison, et peins les nuances de vert des pawpaw, des mangues, des corossols, des fruits à pain – et le violet des pommes de lait. »

Max Porter – La douleur porte un costume de plumes **

la douleur

 

Éditeur : Seuil – Date de parution : janvier 2016 – 121 pages

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Une mère meurt, laissant derrière elle deux enfants et un père terrassés par la chagrin. Comment vivre sans elle, est-ce même possible ? Un soir, ils entendent quelqu’un frapper à la porte de leur appartement. S’immisce alors dans leur vie familiale endeuillée un étrange personnageUn corbeau doué de parole, à l’imagination débridée et à l’humour particulier… Corbeau va être à la fois un confident, un analyste, un partenaire de jeu, un ange-gardien…

Le roman semble flotter dans un hors temps, à la frontière du réel et de l’imaginaire. La douleur semble être le seul indice de réalité. Le corbeau, souvent distingué comme un oiseau de malheur, est humanisé, doué de parole, et il a une façon de s’exprimer vraiment singulière. Comme une mélopée dissonante. On ne saura pas si sa présence est réelle ou non. Il fait en tous cas référence à Ted Hughes, auteur qui fascine le père.

C’est un court roman tout à fait étrange, où la parole est tour à tour donnée aux personnages, comme dans une pièce de théâtre : le père, les garçons, Corbeau. Le texte est à la fois poétique et délibérément absurde. Les propos de Corbeau sont absurdes, on a du mal à les comprendre, il raconte beaucoup de contes, de fables ; récite des chansons qui n’ont ni queue ni tête… Il se joue du faux et du vrai.

Ce récit, par moments âpre et violent, m’a beaucoup déroutée, sans doute un peu trop. J’ai terminé ma lecture avec une impression d’étrangeté ; beaucoup de choses m’ont échappé. Je pense que c’est le genre de roman qui nécessite une deuxième lecture, pour le saisir entièrement, pour mieux s’en imprégner et l’appréhender…

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« PAPA

Il y a un aller-retour constant et fascinant entre le naturel de Corbeau et son côté civilisé, entre le charognard et le philosophe, la déesse de l’être entier et la tache noire, entre Corbeau et son être-oiseau. Il me semble que c’est le même aller-retour qu’entre le deuil et la vie, avant et aujourd’hui. J’ai beaucoup à apprendre de lui. »

« Tourner la page, le concept, c’est pour les idiots, toute personne censée sait que la douleur est un projet à long terme. je refuse de précipiter les choses. La souffrance qui s’impose a nous empêche quiconque de ralentir ou d’accélérer ou de s’arrêter.

 

Francisco Goldman – Dire son nom ***

dire son nom

 

Éditeur : 10-18 – Date de parution : 2012 – 474 pages

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Pas vraiment un roman, l’auteur nous livre un récit en hommage à la femme qu’il aime et qui est morte. Francisco Goldman écrit en effet ce « roman-mémoire » comme pour sublimer le deuil de sa femme. L’écrivain rend hommage à son épouse Aura, qui s’est noyée, emportée par les vagues sur une plage au Mexique, sa terre natale. Elle avait trente ans.

Sous la forme d’une collecte de souvenirs, en relisant ses journaux intimes et ses écrits, l’auteur nous raconte la femme aimée« Descendre dans le souvenir tel Orphée pour ramener un instant Aura à la vie, tel est le but désespéré de tous ces petits rites et reconstitutions inutiles. »

Un très joli récit, parsemé de références littéraires, de citations d’auteurs. On voyage de Mexico à Brooklyn. La prose de l’auteur est touchante et fluide. Pas à pas, on voit cet homme tenter de faire son deuil, de comprendre ce qui lui arrive.

Ce roman hybride pourrait avoir un petit côté malsain et voyeur à raconter ainsi l’intimité de cet amour, et l’intimité de cet homme en deuil. Mais ce n’est pas le sentiment que j’ai eu à ma lecture. La mise en roman se fait aisément, elle coule de source. Cette confrontation entre réalité et fiction resurgit dans le prolongement de ma lecture du dernier Delphine de Vigan…

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« La découverte qu’il était possible de passer presque toute une journée dans un hamac à lire, écrire, regarder l’océan, rêvasser ou fermer les yeux pour écouter les cris et les rires des enfants du pêcheur, leurs fragments de discours apportés par le vent comme des vers de poésie expérimentale. »

« Pourquoi le Petit Chaperon rouge veut-il aller avec le vieux loup ? Aura pressa son front tiède contre le mien : Voilà pourquoi. La poésie. Elle répéta : LA POÉSIE. Le Petit Chaperon rouge veut être poète lui aussi. »

« Je ne me sentis pas bien après, mais elle était partie, cette sensation de vide absolu et de peur qui m’érodait de l’intérieur avec une précision géométrique, comme une preuve mathématique que la vie, du moins la mienne, n’a pas de sens. »

« Serrez-la fort, si vous l’avez, serrez-la fort, pensai-je, tel est mon conseil à tous les vivants. Respirez-la, mettez le nez dans ses cheveux, respirez profondément. Dites son nom. ce sera toujours son nom. Même la mort ne peut le voler. Le même, vivante ou morte, toujours. Aura Estrada. »

Russell Banks – De beaux lendemains ***

Russell-Banks--De-beaux-lendemains

Éditeur : Babel Actes Sud – Date de parution : 1997 – 327 pages

4ème de couverture : « L’existence d’une bourgade au nord de l’état de New York a été bouleversée par l’accident d’un bus de ramassage scolaire, dans lequel ont péri de nombreux enfants du lieu.
Les réactions de la petite communauté sont rapportées par les récits de quatre acteurs principaux. Il y a d’abord Dolorès Driscoll, la conductrice du bus scolaire accidenté, femme solide et généreuse, sûre de ses compétences et de sa prudence, choquée par cette catastrophe qui ne pouvait pas lui arriver, à elle. Vient Billy Ansel, le père inconsolable de deux des enfants morts. Ensuite, Mitchell Stephens, un avocat new-yorkais qui se venge des douleurs de la vie en poursuivant avec une hargne passionnée les éventuels responsables de l’accident. Et enfin Nicole Burnell, la plus jolie (et la plus gentille) fille de la bourgade, adolescente promise à tous les succès, qui a perdu l’usage de ses jambes et découvre ses parents grâce à une lucidité chèrement payée.
Ces quatre voix font connaître les habitants du village, leur douleur, et ressassent la question lancinante — qui est responsable ? — avec cette étonnante capacité qu’a Russell Banks de se mettre intimement dans la peau de ses personnages. »

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Sam Dent, petit patelin au nord de l’Etat de New York, traversé par les vents. La vie y est rude. Comme le dit l’avocat Mitchell Stephens, fraîchement débarqué de Manhattan, on se croirait presque en Alaska, en terre désolée, dépeuplée, montagneuse. Un terrible accident de bus scolaire survient par une matinée enneigée et coûte la vie à quatorze enfants. C’est la stupeur parmi les habitants. Ce récit fait entendre quatre voix : Dolorès Driscoll, la conductrice du bus ; Billy Ansel, le père de deux enfants morts dans l’accident ; Mitchell Stephens, l’avocat qui décide de prendre à bras le corps cette affaire en misant sur la colère des parents ; et Nicole Burnell, l’adolescente survivante, qui a perdu l’usage de ses jambes… Quatre points de vue sur cet accident : on y décèle les effets du drame, la conscience d’un avant, d’un après. Une rupture dans le quotidien… Et transparaît cette question lancinante : comment vivre après ça ?

C’est un très beau roman, le premier que je lis de Russell Banks. J’ai découvert une écriture ciselée, forte et vraiment très belle, qui donne corps aux mots et forme aux émotions. L’auteur parvient à nous faire plonger dans la conscience de ces quatre personnages différents, différemment touchés par ce drame, mais qui tous n’en ressortent pas indemnes. Même le personnage de l’avocat, a priori extérieur à l’accident, est touchant. Tous sont heurtés d’une façon ou d’une autre par l’accident, ils doivent faire face à la mort, la perte, le deuil, la solitude. Qui est responsable ? Le roman semble aussi hanté par cette question et par le désir de trouver un responsable à cet accident. Comme pour lui donner un sens.

L’écriture est telle qu’on se projette complètement dans l’histoire, et on se glisse dans la peau de chaque protagoniste qui prend la parole ; pour chacun d’eux j’ai ressenti une véritable empathie. Le récit est sombre, mais l’espoir ne semble pas en être absent de façon absolue.

Cela m’a donné envie de lire d’autres livres de l’auteur sous peu !!