Ali Smith – Automne ****

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Grasset – 4 septembre 2019 – 240 pages

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Nous sommes dans l’Angleterre du Brexit. Un pays qui se révèle sous un nouveau jour. Un pays où l’absurde semble avoir pris le pouvoir, insidieusement : le parcours du combattant pour faire renouveler son passeport, l’impossibilité de se balader sereinement au bord de la lande… Une hostilité nouvelle envers l’étranger semble émerger quotidiennement.

Elisabeth a la trentaine et elle rend visite quasiment tous les jours à son vieil ami centenaire, Daniel Gluck. Elle l’a connu alors qu’elle était enfant, il était leur voisin et il était déjà très vieux… « Les amis d’une vie. On les attend parfois toute sa vie. »

Il gît à présent dans son lit à la maison de retraite et ne fait quasiment plus que dormir. La jeune femme imagine alors des conversations avec lui. Et elle se souvient… Leurs promenades au bord de la rivière. Elle a onze ans et Daniel lui parle d’art, de livres, de Keats ;  il imagine mille choses, invente et fait danser le langage et les images pour elle, avant d’affirmer que le temps file et de lancer sa montre dans la rivière.

À travers les souvenirs d’Elisabeth et de Daniel, c’est la figure artistique de Pauline Boty qui apparaît, seule artiste féminine anglaise de pop art dans années 60. Daniel était fou de cette jeune femme féministe et engagée – victime de la misogynie de son milieu artistique – qui meurt à l’âge de vingt-huit ans d’un cancer.

Automne est un curieux roman où l’on se questionne sur la normalité, la vérité, où l’imagination est reine aux côtés de l’art…  L’écriture imagée de Ali Smith m’a conquise – « Toutes les autres maisons ont déjà été arrachées de la rue telle des dents gâtées. »« De nos jours, les nouvelles, c’est comme un troupeau de moutons lancé à pleine allure qui se jette du haut d’une falaise. » Son style si singulier m’a surprise et interpellée dès les premiers mots.

Coup de ❤ pour ce roman décalé et poétique, humain et féministe sur l’oubli et la mémoire. 

Edward St Aubin – Dunbar et ses filles ***

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Grasset – mars 2019 – 288 pages

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Henry Dunbar a décidé de s’enfuir du foyer pour personnes âgéesses deux filles Megan et Abigail l’ont placé, avec la complicité d’un médecin véreux et cupide. Encore à la tête d’un empire médiatique, Dunbar est un des hommes les plus riches du monde, et ses filles sont prêtes à tout pour s’emparer de sa fortune, dès la prochaine assemblée générale. Il n’y a que la dernière de ses filles, Florence, à qui l’on a tout caché, qui souhaite retrouver son père pour le mettre en sécurité.

Ne comptant pas se laisser avoir plus longtemps, Dunbar s’enfuit donc avec un autre pensionnaire, un ancien acteur célèbre à l’humour légendaire et très porté sur la boisson… Leur évasion ne se passe pas comme prévu ; l’acolyte alcoolique finit par lui faire faut bond et le vieux Dunbar se retrouve seul en pleine nuit, à traverser une nature hostile… Terrassé par la culpabilité qu’il éprouve envers Florence et la peur, croulant sous le poids de la trahison de ses deux filles aînées, l’octogénaire poursuit sa fugue tout seul.

Une belle écriture d’une redoutable efficacité pour un roman tragi-comique terriblement bien mené, ponctué de scènes vraiment cocasses et loufoques, qui se lit d’une traite. Comme pour Le mort était trop grand, le roman d’Edward St Aubin m’a fait sortir de ma zone de confort et cette fois-ci, je me suis vraiment délectée de ma lecture!

L’intrigue se déroule et on oscille entre deux extrêmes : l’émotion ressentie pour le vieux Dunbar qui prend conscience, au crépuscule de sa vie, d’un certain nombre de choses, et le fou rire face à ces filles écervelées et nymphomanes comme pas possible. Dunbar et ses filles est un Roi Lear moderne et une jolie satire du monde capitaliste et financier ; Edward St Aubin a effectué un savant dosage de comique et de tension afin de nous faire passer un excellent moment de lecture.

Julien Dufresne-Lamy – Boom ***

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Actes Sud Junior – avril 2018 – 112 pages

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Timothée et Étienne – deux amis inséparables depuis leur rencontre au cours de danse africaine de leurs mères. Une amitié de trois ans qui se trouve fauchée par un fou de Dieu sur le pont de Westminster, à Londres.

Dans ce monologue, Étienne s’adresse à Tim, son ami disparu. L’adolescent égrène les souvenirs de leur rencontre, leurs années lycée, leurs beuveries, leurs soirées, leurs fous rires, leurs (rares) disputes… Jusqu’à ce voyage scolaire qu’ils n’auraient jamais dû faire.

La voix d’Etienne, vibrante d’émotion, conjugue les verbes tantôt à l’imparfait, tantôt au présent ; signe que la disparition de Timothée est une réalité inacceptable et absurde. Au fur et a mesure des mots et des souvenirs accumulés sur la page, le personnage de Timothée prend forme et couleur, épaisseur et vie et l’émotion nous étreint.

Charlotte Brontë – Jane Eyre ****

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Éditeur : Folio – Date de parution : 2015 [1847] – 832 pages

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Lire Jane Eyre faisait partie de mes désirs de lecture depuis un moment… Depuis mon engouement pour Les Hauts de Hurlevent en fait. Le roman d’Emily Brontë m’avait littéralement bouleversée. Quant à Jane Eyre, le roman de sa sœur Charlotte, il m’a également conquise, bien au-delà de mes attentes…!

Jane est une petite orpheline de dix ans, qui manque de confiance en elle et possède un caractère solitaire et effacé. Elle est élevée à contre-cœur par une tante odieuse et méprisante dont les enfants s’amusent à la martyriser. L’enfance de Jane est ainsi jalonnée par les critiques acerbes et les méchancetés, les coups bas et la vilenie.

Acquérant la réputation d’enfant rebelle, Jane est envoyée en pensionnat à Lowood – à son plus grand soulagement, s’y plaisant malgré l’austérité et la pauvreté, découvrant le goût d’apprendre et façonnant ses premières amitiés – notamment avec la douce Helen Burns. Huit ans plus tard, désirant changer de vie, Jane devient la gouvernante d’une fillette à Thornfield Hall ; elle y rencontre Mr Rochester, un homme sombre et énigmatique dont dont elle va tomber follement amoureuse… Sans se douter une seule seconde de ce que cache son passé – et son grenier.

Comme j’ai aimé ce personnage féminin et déjà féministe ! J’ai aimé sa retenue comme sa passion, sa générosité et son intelligence. Jane ne se compromet jamais, ni enfant, ni adulte, ni par amour, ni par haine. Une femme inoubliable, animée par une insatiable soif de vivre.

Un roman fougueux, qui m’a émue aux larmes, qui m’a fasciné et qui m’a fait frissonner – ce rire démoniaque qui résonne au cœur de la nuit, ces fantômes du passé… Un GRAND roman, que je classe dans mon petit panthéon personnel, aux côtés de Don Quichotte et du Portrait de Dorian Gray, notamment…

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« Personne ne sait combien de rébellions fermentent dans ces masses de vie qui peuplent la terre. On suppose généralement que les femmes sont très calmes, mais les femmes ont des sentiments tout comme les hommes ; elles éprouvent le besoin d’exercer leurs facultés, le besoin de disposer d’un champ d’action où appliquer leurs efforts tout autant que leurs frères ; elles souffrent des contraintes trop rigides, d’une stagnation trop absolue, exactement comme souffriraient les hommes, et c’est étroitesse d’esprit chez leurs semblables jouissant de privilèges de dire qu’elles devraient se limiter à confectionner des desserts ou à tricoter des bas, à jouer du piano et à broder des réticules. il est insensé de les condamner ou de les moquer si elles cherchent à en faire plus ou à en savoir plus que ce que la coutume a décrété nécessaire à leur sexe. »

« Jusqu’au point du jour, je fus ballottée sur une mer aérienne mais tourmentée, où les lames de désarroi se soulevaient sous une houle de joie. (…) La raison résistait au délire, le jugement mettait en garde la passion. »

Marie-Aude Murail – Miss Charity ****

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Éditeur : l’école des loisirs – Date de parution : 2008 – pages

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Nous sommes à la fin du XIXème siècle en Angleterre. Charity est une enfant débordante de curiosité envers le monde, assoiffée de paroles et d’échanges. Sa personnalité se heurte bien souvent aux carcans de la société anglaise des années 1880, tirée à quatre épingles, dans laquelle une petite fille ça doit se taire et ne pas trop se montrer. Sa mère la vouvoie et lui parle rarement sauf pour l’interroger sur sa connaissance du Guide spirituel du jeune enfant et lui demander de l’accompagner à l’église ; elle n’a jamais regardé son père dans les yeux ; quant à sa bonne Tabitha, qui ne cesse de lui dire qu’elle est mauvaise et possédée par le démon, elle lui raconte des histoires d’horreur juste avant de dormir…

Charity est drôle et attachante. Malgré son univers morose et sa solitude, elle garde sa joie de vivre. A l’âge de cinq ans, elle se découvre une passion pour les animaux : elle les recueille, les soigne, s’essaye à quelques expérimentations scientifiques, reconstituent des squelettes de loir… Rats, escargots, lapins, oisillons, poussins, souris… Charity recueille la moindre petite bête en détresse.

Elle apprend à lire en volant des livres dans la bibliothèque de son père ; se met à apprendre par coeur Hamlet, à en déclamer des passages entiers devant son rat Julius et son lapin Peter, à qui elle apprend des tours. Son corbeau Petruchio se mettra à réciter certaines répliques de Shakespeare.

Avec Mademoiselle Blanche sa gouvernante, Charity apprend l’aquarelle ; une véritable révélation de couleurs. Elle se met à peindre ses animaux, puis à inventer des histoires les mettant en scène.

Avec cette biographie romancée de Beatrix Potter, Marie-Aude Murail nous offre un roman savoureux, au ton éminemment caustique, avec des dialogues mis en scène comme au théatre ; un roman qui dépeint à merveille la condition féminine de l’époque. On y croise Oscar Wilde et Bernard Shaw. C’est délicieusement drôle, plein d’esprit et attachant. Bref, une petite merveille, un coup de ❤ !

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