Françoise Héritier – Le sel de la vie ***

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Éditeur : Odile Jacob – Date de parution : mai 2017 – 91 pages

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Un petit livre indispensable, sorte d’énumération de tout ce qui fait le sel d’une vie. Cette vie, c’est celle de l’auteure. Mais ce pourrait être la nôtre, aussi, parfois. Recueil de sensations, de souvenirs, palette d’émotions ressenties à différents âges de la vie.

« J’ai voulu traquer l’imperceptible force qui nous meut et qui nous définit. »

C’est à la suite d’une carte postale reçue par un ami de longue date – Monsieur Piette – que Françoise Héritier entreprend ce recensement, cette méditation introspective. Virgule après virgule, elle égrène les sensations, émotions et images, plaisirs et déplaisirs qui ont jalonné sa vie, et la jalonnent toujours. Elle pioche dans le passé et le présent ces petits riens. Il peut s’agir d’une brise qui vient caresser le visage comme d’une conversation animée avec une amie.

Ces mots font naître une petite musique entêtante et enivrante ; émouvante. Une flânerie poétique qui nous donne envie de nous plier au même exercice – de nous interroger sur ce qui fait le sel de notre propre vie.

 

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Danielle Younge-Ullman – Toute la beauté du monde n’a pas disparu ****

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Éditeur : Gallimard jeunesse – Date de parution : 2017 – 369 pages

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Ingrid est envoyée par sa mère à Peak Wilderness, un camp de survie en pleine nature, avec huit autres adolescents au passé trouble et à l’âme plus ou moins torturée.

L’adolescente ne comprend pas comment sa mère a pu l’envoyer dans un tel camp. Elle tente de faire face aux conditions extrêmes, aux adolescents perturbés… et à son propre passé qui la rattrape.

Les chapitres alternent passé et présent de l’aventure, afin de nous faire comprendre petit à petit le pourquoi de l’histoire et la relation complexe qui unit mère et fille. Comment vivre avec une mère chanteuse d’opéra qui un jour perd sa voix et se retrouve à passer des journées entière au lit. Comment passer d’une vie nomade faite de voyages à travers l’Europe au gré des tournées, à une vie sédentaire au Canada, dans une nouvelle ville. Comment devenir brusquement adulte à l’âge de onze ans ?

Je me suis tout de suite attachée au personnage d’Ingrid, cette adolescente au caractère bien trempé, qui se retrouve au bord du gouffre et qui finalement se rend compte de son désir de vivre. J’ai aimé le ton mordant et ironique dont elle ne se départi jamais.

Mortifiée, éreintée, ne parvenant même pas à savourer la beauté des paysages qui l’entourent, Ingrid se retrouve à manger des insectes en guise de dîner, apprendre à monter une tente, construire un abri, porter un kayak, marcher dans la nature sauvage en évitant les obstacles… Elle se heurte à ses propres démons, lutte, pleure, mais se relève.

Je ne m’attendais pas à aimer autant ce roman. Entre rire et larmes, j’ai littéralement dévoré ce roman d’apprentissage. Si je me suis doutée de la fin, cela ça n’a rien changé à la magie de ce roman. Un coup de coeur inattendu  ❤

L’avis tout aussi enthousiaste de Mes échappées livresques !

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« J’ai l’impression que je pourrais passer cent ans à dormir, j’ai envie de pleurer, de chanter, de poser mes lèvres sur les siennes, de me glisser dans un terrier et d’y passer le reste de ma vie. J’ai envie de m’allonger sur le dos pour contempler le ciel et de laisser les étoiles me tomber dans les yeux. »

Anne-Laure Bondoux – L’aube sera grandiose ***

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Éditeur : Gallimard Jeunesse – Date de parution : octobre 2017 – 297 pages

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Vendredi, 22:00. Nine se retrouve contre son gré dans la voiture de sa mère, qui file à toute allure. Elle était censée aller au bal du lycée et sa mère l’a embarquée avec elle, sans préavis. 500 kilomètres plus tard, mère et fille se retrouvent devant une cabane au bord d’un lac, en pleine forêt. La nuit est noire et profonde. Aucun réseau. Titiana a une histoire à raconter à sa fille – une histoire qui prend racine dans son enfance, en juillet 1970. Des personnages inoubliables émergent peu à peu des mots de la mère : Octo, Orion, Rose-Aimée, sa folie et ses amours.

Le roman se construit page après page sur une alternance du présent – la nuit qui s’écoule heure après heure – et du passé – l’enfance de la mère. Le temps d’une nuit blanche, Titiana révèle son passé à sa fille. Les heures s’égrènent au rythme des souvenirs et les certitudes de Nine à propos de sa mère s’évanouissent les unes après les autres. Son écrivain de mère, surnommée la Fée du Suspense, lui raconte sa propre histoire.

Un beau roman jeunesse que j’ai dévoré, un vrai page turner au suspense savamment cuisiné… Les mots d’Anne-Laure Bondoux sont un vrai plaisir ; ils sont cette fois-ci ponctués par les dessins de Coline Peyrony. Un roman que l’on prend plaisir à lire, mais qui m’a laissée légèrement sur ma faim.

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« Comme le bruit du moteur se rapproche, Nine fait pivoter son corps vers le lac. Non. Elle n’est pas prête à affronter en chair et en os les personnages qui ont peuplé sa nuit. »

David Vann – Aquarium ***

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Éditeur : Gallmeister – Date de parution : 2016 – 270 pages

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Caitlin vit avec sa mère à Seattle, seules toutes les deux dans une pièce qui fait office d’appartement. Tous les jours après l’école, elle attend à l’aquarium que sa mère vienne la chercher. Elle aime observer les poissons, les identifier, en apprendre plus sur eux. « Ils étaient les émissaires d’un univers plus vaste. Ils représentaient les possibles, une sorte de promesse. » L’aquarium est un sanctuaire où Caitlin se sent bien. Un après-midi, elle y fait la rencontre d’un vieil homme avec qui elle se lie d’amitié. Chaque jour, ils discutent des poissons, de leur vie, leurs particularités. Le texte est agrémenté de dessins représentant tous ces poissons, tous plus étranges les uns que les autres, parmi lesquels on trouve le poisson-fantôme, ce poisson qui ressemble à « une feuille d’arbre qui donne naissance à des étoiles ».

Le jour où Caitlin parle à sa mère de son amitié avec le vieil homme, parce que ce dernier souhaite la rencontrer, son petit monde semble s’écrouler…

Caitlin est une enfant de douze ans à l’esprit vif, intelligente, qui se pose beaucoup de questions sans avoir les réponses. Elle est très perméable au monde qui l’entoure et elle aime le transformer en aquarium géant, filant la métaphore marine au fil du récit et des émotions qu’elle ressent, de ses impressions sur la vie, le passé de sa mère.

Très vite, nous sentons le drame pointer le bout de son nez et ramper au fil des pages. C’est une lecture qui devient vite cruelle et éprouvante… Même en connaissant l’univers de David Vann – chez qui on a rarement affaire à des familles apaisées – je ne m’attendais pas à cette violence ; certains passages sont de vrais brise-cœur.

Une lecture dont je suis ressortie le cœur lourd, malgré le dénouement. L’auteur nous offre un contraste entre l’insouciance enfantine de Caitlin et la douleur amère de la mère, à travers ce récit violent, où le passé est un démon sans cesse miroitant. Encore une fois, David Vann fait fort, même si ce roman demeure moins traumatisant que certains de ses précédents – je pense notamment à Impurs.

Un grand merci aux éditions Gallmeister pour cette lecture.

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« La planète entière, un océan. J’aimais imaginer cela. Quand je m’endormais chaque soir, je m’imaginais au fond, à des milliers de lieux de profondeur, le poids de toute cette eau, mais je glissais au-dessus du sable, à la manière d’une raie manta, planant sans bruit et sans poids sur les plaines infinies… »

« Nous sommes nous-mêmes soumis à une évolution, chacun d’entre nous, progressant d’une certaine vision du monde à une autre, chaque âge oubliant le précédent, chaque esprit passé effacé. Nous ne voyons plus du tout le même monde. »

« Comment recolle-t-on les morceaux d’une famille, et comment pardonne-t-on ? »

Laurence Tardieu – A la fin le silence ****

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Éditeur : Seuil – Date de parution : août 2016 – 176 pages

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La narratrice est en train de vivre un chagrin intérieur : on s’apprête à mettre en vente la maison de vacances familiale. Cette maison, elle la connaît depuis qu’elle a l’âge de trois ans, où elle y a passé tous ses étés, en famille, avec ses parents, ses enfants, puis entre amis ; elle y est intimement liée. Elle souhaite en faire un roman, mettre en mots la déchirure qu’elle ressent, mais les attentats du 7 et du 9 janvier 2015 surviennent à Paris… Sphère intime et sphère publique se retrouvent alors dans la même ligne de mire, se croisent et s’entrechoquent. Intérieur et extérieur se fissurent ; tout semble lui échapper. Dans le même temps, la jeune femme est occupée à donner la vie…

Par moments le texte n’a plus de points, les mots se bousculent à toute allure et sans raison dans l’esprit de la narratrice, témoignage de la confusion qui l’habite depuis ce premier mercredi de janvier 2015. Elle a littéralement « la sensation que la violence du monde nous est rentrée sous la peau. »

Au fil des mots, j’ai découvert un texte à fleur de peau, très sensible & sensitif ; un texte fait de sensations, ressenties face aux attentats mais aussi face à la perte de cette maison qui symbolise l’enfance, la joie, la jeunesse, le passé qui s’enfuit. Évocations de couleurs, d’odeurs, de souvenirs par petites touches, par détails choisis. L’écriture devient le refuge de sa douleur présente et de son bonheur passé.

L’écriture de Laurence Tardieu, infiniment poétique, nous touche droit au cœur et dans les mots / maux qui s’enchaînent les uns à la suite des autres, les uns aux autres, à bout de souffle, nous ne pouvons que nous reconnaître. Un livre qui se révèle essentiel, indispensable.

Un coup de cœur, et un livre qui se retrouve hérissé de marque-pages…

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« Au fil du temps, ma peau, mon corps, mon âme se sont attachés à la maison, à force de s’y attacher, s’y sont agrégés, à force de s’y agréger s’y sont incorporés. Ses fondations sont devenues une part de mon ossature. J’y ai construit mon espace de sécurité intérieure. »

« Par quel poignant hasard deux menaces ne cessaient-elles depuis plusieurs semaines de grandir en parallèle dans ma vie, l’une, la menace terroriste, partagée par tous et concernant le monde, l’autre, la perte de la maison, intime, si dérisoire en comparaison de la première qu’elle en devenait indicible ? »

« Il me semblait parfois que j’avais perdu quelque chose, que je l’avais perdu pour toujours,. A d’autres moments, il me semblait que j’avais été chassée du monde que j’avais toujours habité. »

« Qu’est-ce qui avait fait que jusque-là ta vie avait été préservée, même si tu avais parfois ployé, même si tu étais parfois tombée ? A quoi cela tenait-il donc que tu sois toujours vivante ? »

 

 

Catherine O’Flynn – Ce qui était perdu ***

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Éditeur : Actes Sud – Date de parution : mars 2015 – 340 pages

4ème de couverture : « 1984. Kate Meaney est une petite fille hors du commun. Au lieu de fréquenter des enfants de son âge, elle joue les apprenties détectives avec sa peluche dans les rues de Birmingham et les allées de Green Oaks, le tout nouveau centre commercial. Le reste du temps, elle s’amuse avec Adrian, son seul ami – un jeune homme attachant qui travaille dans un magasin du quartier –, à scruter les clients et imaginer leurs troubles secrets. Jusqu’au jour où elle disparaît…
2003. Depuis des années, Kurt, agent de sécurité, contemple les masses somnambuliques venues tromper leur solitude dans l’immense piège de verre du centre commercial. Une nuit, il aperçoit l’image furtive d’une petite fille sur un écran de contrôle. Lisa, employée chez un disquaire, trouve quant à elle une peluche dans un couloir de service. Ensemble, ils se lancent à la recherche de la fi llette. Dans les entrailles labyrinthiques de Green Oaks, ils vont tenter de retrouver ce qui était perdu : l’enfance, l’innocence, l’envie de vivre. »

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Kate Meaney n’est pas une petite fille comme les autres, elle n’aime pas traîner avec les gens de son âge. Elle passe ses journées à enquêter, son singe Mickey au fond de son sacoche et son carnet de notes à la main, elle suit de possibles suspects dans les dédales du tout nouveau centre commercial Green Oaks et passe des heures à élaborer des scénarios, son livre Comment devenir détective à portée de main. Un jour, elle disparaît.

Près de 20 ans plus tard, les destins de Kurt, agent de la sécurité et Lisa, disquaire dans ce même centre commercial vont se croiser, en cherchant à découvrir ce qu’est devenue cette enfant, apparue une nuit sur les caméras de surveillance.

J’ai toujours beaucoup apprécié les ouvrages d’Actes Sud et ce roman ne déroge pas à la règle. Les personnages sont attachants, l’atmosphère empreinte de surnaturel est d’emblée séduisante et nous fait plonger tête la première dans l’intrigue. Au-delà de la disparition de la fillette, c’est aussi l’histoire des marques laissées par le passé, de l’empoisonnement consumériste, et de la volonté de s’en libérer.