Xavier de Moulins – La vie sans toi **

81Or62YyFPL

JC Lattès – mars 2019 – 304 pages

*

Eva et Paul sont restés ensemble malgré le drame qui les a ébranlés il y a 8 ans. Eva passe sa vie à voyager pour le travail, sauter dans l’Eurostar pour Londres, attraper des vols pour l’Amérique du Sud. Tout ça pour gérer l’argent des riches. Les rendre encore plus riches. Elle vit à cent à l’heure, immergée dans les chiffres, le monde de la finance. Les sables mouvants des marchés financiers. Quant à Paul, il peint dans son atelier – il se retrouve en panne d’inspiration alors que son exposition a bientôt lieu.

Le père s’est réfugié dans sa peinture et la mère dans son travail.

Les voix de l’homme et de la femme alternent, chapitre après chapitre. Les Je se succèdent, se répondent. Qu’est ce qui les ronge depuis 8 ans ?

Eva fait la connaissance d’Andreas Serain, comme serein mais avec un a. Un homme doux et mystérieux. Qui l’attire dans ses filets. Parfaite occasion pour la mère de famille meurtrie de s’extraire de cette vie peuplée par les fantômes du passé.

Décidément les thrillers ne me réussissent pas ces derniers jours. Encore une déception. La vie sans toi est un thriller psychologique avec une pointe de surnaturel sur le deuil, les fantômes du passé qui s’est révélé bien vite addictif et dont j’ai tourné les pages avec avidité. Mais quelle fin décevante ! Un retournement de situation auquel je n’ai pas cru le moins du monde ; la dissociation d’identité, voie de la facilité ? …

Gail Honeyman – Eleanor Oliphant va très bien ****

71Z61bvLyaL

10-18 – 2018 – 456 pages

*

Eleanor est une jeune femme trentenaire et solitaire qui semble se suffire à elle-même ; elle applique à la lettre l’adage selon lequel il vaut mieux être seule que mal accompagné. Ses semaines sont réglées comme du papier à musique et rien ne semble lui manquer. Chaque mercredi soir, elle a sa mère au téléphone. Chaque vendredi soir, une nouvelle bouteille de vodka lui tient compagnie. Et puis un soir où elle se rend exceptionnellement à un concert de charité, Eleanor croise l’amour de sa vie. Il est sur scène. À quoi le reconnaît-elle ? Le dernier bouton de son gilet n’est pas fermé. C’est certain, c’est lui. Ce chanteur de rock est forcément un vrai gentleman.

À partir de cet instant, la vie de la jeune femme se retrouve irrémédiablement chamboulée. Les événements vont se précipiter, et Eleanor va faire des choses qu’elle n’avait jamais faites avant. Elle va porter un regard différent sur sa vie, sa solitude… et comprendre petit à petit l’importance de l’amitié.
Le ton mordant et pince-sans-rire d’Eleanor me plaît d’emblée et je m’attache instantanément à ce drôle de personnage. Elle prend tout au premier degré et ne semble pas avoir les mêmes codes sociaux que les autres. Elle est d’une franchise désarmante, dit tout ce qu’elle pense, sans arrière-pensée.

Je dois avouer que les quarante premières pages, j’étais franchement dubitative, on a l’impression d’être en pleine chick litt. Et puis… des indices nous sont délivrés furtivement au fur et à mesure de notre lecture et on comprend qu’on a affaire à un roman vraiment différent. Un roman unique en son genre. Un roman qui se dévoile à la façon d’une enquête ; le passé d’Eleanor se révèle petit à petit, dans toute son horreur.

Pour ne pas vous gâcher l’effet de surprise, je n’en dirai pas davantage sur ce livre surprenant à l’humour ravageur ; juste : lisez-le. Coup de ❤

***

« J’ai parfois le sentiment que je ne suis pas là, que je suis le fruit de mon imagination. Il y a des jours où je me sens si peu attachée à la Terre que les fils qui me relient à la planète sont fins comme ceux d’une toile d’araignée, comme du sucre filé. »

Richard Wagamese – Starlight ***

thumb-large_wagamese_starlight_140x210_103

Editions ZOE – août 2019 – 272 pages

*

Dans l’ultime roman de Richard Wagamese, nous retrouvons Franklin Starlight, le jeune héros adolescent dans Les étoiles s’éteignent à l’aube. Franck est devenu adulte, le vieil homme est mort et il s’occupe de sa ferme. Quand il ne travaille pas la terre, il parcourt les forêts alentours afin de photographier la vie sauvage, au plus près. Depuis qu’il est enfant, il se promène seul dans la nature, il s’y ressource, il apprivoise les sons, les animaux. Il s’y sent chez lui.

« Un ciel nocturne rempli d’étoiles, le craquement et le crépitement d’un feu derrière lui dans l’obscurité, le hurlement des loups au loin dans les montagnes étaient toute la spiritualité dont il avait jamais eu besoin. »

Frank est un homme taiseux. Les mots sont un peu traîtres pour lui, il a du mal à les manier, à les apprivoiser. Il a conscience du poids des mots.

« Starlight avait toujours eu l’impression que les mots possédaient leurs propres limites. Pas tant comme des dénouements ou des finalités, mais davantage comme le lieu où ils s’arrêtent. Il y avait une lisière semblable au bord d’une falaise où les mots venaient vaciller, l’interruption de leur flux, soudaine, grisante sous l’impact de leur chute à la verticale, de sorte que, pendant un instant, tout était déséquilibré. »

L’existence rude et solitaire qu’il mène avec son ami Roth va être bouleversée le jour où débarquent dans son existence Emmy et sa fille de neuf ans, Winnie, qui fuient Cadotte, un homme alcoolique et violent. Elles sont prêtes à tout pour oublier ce passé tortueux. Prises en flagrant délit de vol, Frank propose de les héberger en échange de travail à la ferme. Emmy fera les repas, le ménage. Il fournira un toit et de la nourriture.

Ce que tous les quatre ignorent, c’est que Cadotte s’est lancé à leurs trousses, bien décidé à se venger de leur brusque fuite.

Pour Starlight, Emmy et sa fillette sont comme deux créatures un peu sauvages, craintives. Au contact de la nature, mère et fille vont panser leurs blessures. Il va leur apprendre à y vivre, à la sentir, la ressentir… Ensemble, ils s’aventurent dans les profondeurs de la forêt ; dorment sous la tente. Ils apprennent à sentir le pouls de la nature, à percevoir les choses.

Richard Wagamese nous embarque dans l’immense et sauvage Colombie-Britannique à travers ce magnifique roman qui hélas demeure inachevé… Page après page, j’ai été saisie par la fulgurance des mots et leur poésie et les virées en pleine nature m’ont happée par leur réalisme et leur beauté.

***

« Quand elle tint enfin dans ses mains les mocassins achevés, l’idée de marcher était devenue, au fil de leur réalisation, équivalente à entrer dans une contrée étrangère, les seules cartes nécessaires étant les plantes de ses pieds. »

Kevin Powers – L’écho du temps ***

L-echo-du-temps

Delcourt – 9 octobre 2019 – 264 pages

*

« Nous naissons en oubliant, et bientôt notre naissance et notre enfance deviennent des rêves dont nous ne pouvons plus nous souvenir. C’est une grâce que la nature nous accorde, l’un de ses rares cadeaux, parce qu’elle nous laisse croire que nous ne sommes pas faits d’un bloc, que nous aurons notre mot à dire, quand, en réalité, notre fin est écrite longtemps avant notre début. »

L’Echo du temps se déploie autour de trois personnages dont le destin s’est scellé sur les ruines de la Plantation Beauvais, aux abords de Richmond, en Virginie. Nul n’a jamais su ce qu’il est advenu d’Emily Reid Levallois. A-t-elle péri en 1865 dans l’incendie criminel de la plantation, qu’elle aurait provoqué pour se débarrasser d’un mari tyrannique et esclavagiste ? Ou s’est-elle réinventée une vie ailleurs, comme le prétend la rumeur ? Rawls et Nurse, couple d’esclaves en fuite, ont-ils disparu dans les marais de Great Dismal ? Sont-ils parvenu à s’échapper sains et saufs ?

Près d’un siècle plus tard – en 1956George Seldom tente de démêler l’énigme de ses origines. Le vieil homme de plus de quatre-vingt-dix ans vit à Richmond. Du début de sa vie il ne se souvient de rien avant ce jour où il se retrouve, petit garçon, devant la porte d’une maison, en Caroline du Nord, avec rien d’autre qu’un morceau de papier portant cette inscription : « 1866. Je m’appelle George. J’ai presque trois ans. Prenez soin de moi. Je vous appartiens maintenant. » Le passé et la mélancolie viennent le visiter. Il saute dans un train, avec comme seul bagage, l’espoir de trouver les pièces manquantes de sa mémoire.

De la guerre de Sécession à l’Amérique contemporaine avec la guerre du Vietnam, la plume de Kevin Powers explore les tréfonds de l’âme humaine à travers des personnages en proie à la violence de leur époque ; l’auteur nous livre le portrait sanglant d’une Amérique torturée par son passé.

Un roman puissant, coup de poing, porté par une écriture flamboyante et maîtrisée, brute et poétique. La vie et l’humain, dans toute sa violence. La mort, le rêve d’une autre vie. Des destins brisés. Quelle empreinte laissons-nous sur terre ? Quelles répercussions le passé peut-il avoir sur le présent ?

 

Katharina Hagena – Le bruit de la lumière ***

412re7K6CyL._SX195_

Editions Anne Carrière – août 2018 – 250 pages

*

La narratrice est dans la salle d’attente d’un neurologue ; avec elle, quatre personnes attendent. Pour tromper l’ennui, par jeu, par excès d’imagination, elle s’amuse à inventer une vie pour chacun de ses compagnons d’attente. Un jeu qui interroge la frontière entre fiction et réalité.

Ainsi, cette jeune femme avec une plume collée sur la semelle de sa chaussure, ce sera Daphne Holt ; une botaniste qui travaille sur les mousses et leur typologie et qui part au Canada, à la recherche d’une collègue disparue. Et le veuf planqué derrière son journal ce sera cet homme d’âge mûr qui part au Canada à la recherche du souvenir de sa femme. Artiste sonore, il tente de capturer le son que fait une aurore boréale… L’enfant qui joue avec son téléphone sera un enfant autiste qui enquête pour retrouver sa mère et sa sœur parties pour la planète Tchou. Il interprète tout ce qu’il voit : distributeur de bonbons, bouches d’égouts, d’aération… comme un signe qui le mettra sur la piste de sa mère. [Un personnage qui me fait immédiatement penser au petit garçon du roman de Jonathan Safran Foer, Extrêmement fort et incroyablement près – à la recherche de son père dans le New York de l’après 11 septembre 2001.] Enfin, il y a cette vieille femme qui lance de curieux regards et ne cesse de fouiller dans son sac… Elle sera celle qui lutte contre la maladie d’Alzheimer.

Des personnages qui partent tous au Canada, attirés par les grands espaces, le froid, les aurores boréales, la sonorité indienne des régions et villes… Et une histoire qui semble revenir sous différentes versions au fur et à mesure des personnages inventés. Une fausse couche, un accident de voiture, une trahison / une disparition.

La narratrice réalise un entrelacs d’existences fictives qui se font écho. Et peu à peu, on se rend compte que les histoires de chacun de personnages ont toute un point de jonction, des motifs récurrent, une obsession commune. Elles se rejoignent : chaque histoire qui naît de l’imagination de cette femme est la variation d’une seule et même histoire : la sienne. Raconter l’histoire des autres pour ne pas avoir à raconter la sienne, pour la fuir – et malgré tout, la vérité fait lentement surface.

Une écriture fine et ciselée, entre humour et surnaturel. La lumière est celle des aurores boréales, du ciel ? Le bruit, celui de la neige qui craque sous les pas ou celui des souvenirs ? Un roman à la construction originale, qui m’a complètement séduite. Peu à peu le roman prend des allures de thriller, et l’énigme se déroule comme une pelote de laine jusqu’à la révélation finale. Une très belle réflexion sur la mémoire, les souvenirs, la frontière entre réalité et fiction, l’écriture et l’invention.

Violaine Huisman – Fugitive parce que reine ***

Fugitive-parce-que-reine

Folio – avril 2019 – 304 pages

*

C’est à travers les yeux de la petite fille qu’elle était que Violaine raconte son enfance tumul-tueuse auprès d’une mère pas comme les autres. Une mère un peu folle, qui oscille entre ombre et lumière, qui survit malgré ses blessures et sa défaillance. Une mère dont le diagnostique tombe quand l’enfant a dix ans : elle est maniaco-dépressive.

L’enfant nous raconte tout : les séjours en hôpital psychiatrique, les visites récurrentes des pompiers pour réanimer la mère… Ses coups d’éclats, ses folies en voiture… Leur quotidien complètement barré qu’il faut cacher aux autres afin que la famille ne vole pas en éclats.

Un récit qui bouillonne et qui fourmille de détails, de souvenirs, d’anecdotes ; ça part dans tous les sens. Le texte semble vouloir rendre compte de la folie de cette mère, sans rien omettre de cette enfance instable. Un récit auquel j’ai du mal à accrocher car il arrive après ma lecture de Dites-lui que je l’aime. Je me sens agacée par cette lecture et je décroche un peu – j’ai déjà lu ça.

Et puis dans la deuxième partie, l’auteure prend ses distances avec l’intime et nous raconte l’histoire de sa mère, le récit de sa vie, depuis sa naissance. L’immersion dans le texte commence enfin. Et le roman de Violaine prend le dessus sur celui de Clémentine. Fugitive parce que reine me prend par surprise, je ne m’attendais pas à être autant émue.

Un récit autobiographique déchirant qui nous dévoile les questionnements d’une femme sur le deuil de la mère, la maternité, la folie. La fin m’a particulièrement émue. On fait la connaissance d’une femme qui s’est toujours revendiquée libre, jusqu’à la fin. Une femme blessée dans son enfance, qui ne s’en est jamais remise, qui a toujours voulu donner à ses filles ce qu’elle n’avait pas eu.

***

« La vérité d’une vie n’est jamais que la fiction au gré de laquelle on la construit. »

« Qu’est-ce qu’on garde d’une vie ? Comment la raconter ? Qu’en dire ? Est-ce qu’une vie compte autrement que dans l’enfantement ou la création ? Quelle vie vaut la peine d’être retenue ? De qui se souvient-on ? De qui se souviendra-t-on ? »

Bernard Comment – Neptune Avenue ***

9782246818328-001-T

Grasset – mars 2019 – 272 pages

*

Neptune Avenue, au fin fond de Brooklyn, près de Cosney Island. C’est là qu’habite le narrateur. Handicapé à cause d’une maladie, il est bloqué au 21ème étage d’un building sans charme dont les ascenseurs sont en panne depuis quelques jours. Mais il n’y a pas qu’eux ; le monde à l’entour ploie sous la canicule et semble pris dans une curieuse brume laiteuse et tous les appareils électroniques sont tombés en panne. Internet ne fonctionne plus.

La maladie du narrateur, peu à peu, ronge ses dernières forces. Ses muscles sont usés comme s’il était un vieillard alors qu’il a la cinquantaine. Il a quitté la Suisse il y a deux ans, après la mort de sa mère et après avoir fait fortune dans la finance, attiré par New York et l’espoir d’y retrouver des cousins. Savoir que Bijou s’y trouvait ne pouvait que le motiver davantage. Mais qui est Bijou ? Pourquoi le narrateur veut-il à ce point la retrouver, se rapprocher d’elle ? Qu’est-elle pour lui ? Cette jeune femme qui n’a pas trente ans, ne jure que par la décroissance et ne connaît que l’amour multiple.

Dans ce monde comme suspendu, en attente, le narrateur n’a d’autre choix que de méditer sur la terrasse, avec pour seule compagnie un verre de vin blanc et un bol de cornichons. Et Bijou quand elle passe le voir… Les souvenirs de sa jeunesse avec Bob et Nina et ceux de son unique amour, trop tôt disparu, s’imposent à lui et le plonge dans une douce nostalgie.

L’écriture de Bernard Comment m’a séduite immédiatement. Empreinte d’une solitude et d’une tristesse latentes, elle rend compte de l’indolence des jours s’égrenant dans l’incertitude du futur.

Neptune Avenue est un roman qui ressemble à un chuchotement poétique, une lecture énigmatique et belle, qui nous fait réfléchir sur le destin, la passé, la mort et la vie.

***

« L’autre vie commençait pour moi. Elle n’a jamais vraiment cessé depuis. Et j’ai parfois l’impression que je suis venu ici pour fermer la parenthèse, et retrouver le fil, un fil ancien, incertain, mystérieux. »