Julie Bonnie – Je te verrai dans mon rêve ***

Grasset – mars 2021 – 180 pages

*

1971, après dix années derrières les barreaux, Gérald a 30 ans et goûte enfin à la liberté, et elle a un drôle de goût. Gérald devient Blaise – il rouvre le bar que tenait son père et rencontre la petite Nour, encore nourrisson dans les bras de sa maman, Josée. Une maman seule. Une maman qui a les yeux du désespoir. Josée lui rappelle sa propre mère. Nour et ses grands yeux bleus ébahis prennent en otage Blaise. Pour elle, il est prêt à tout. Il est prêt à les sauver.

Blaise et son amour du jazz. Un roman rythmé par la musique qui anime Blaise, qu’il va transmettre à Nour. Il va devenir le père qu’elle n’aura jamais.

Je te verrai dans mon rêve est un beau roman à deux voix – celle de Blaise et celle de Nour, dix-sept ans plus tard.

Il m’a donné des frissons ce livre, quand je l’ai refermé. C’est un récit chargé d’émotions. Brut. Poétique. J’ai été saisie par la beauté de l’écriture, interpellée par ces personnages heurtés par la vie.

Jean-Paul Dubois – Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon ***

tous-les-hommes-n-habitent-pas-le-monde-de-la-meme-facon

Editions de l’Olivier – août 2019 – 256 pages

*

Depuis deux ans, Paul Hansen est incarcéré dans une prison provinciale de Montréal. Il partage sa cellule avec Patrick Horton, un Hell’s Angel qui purge une peine pour meurtre. Horton s’avère être un drôle d’énergumène, qui fait frémir les autres et mais a pris Paul sous son aile ; il lui offre ses confessions les plus intimes, ponctuées de jurons, sur la lunette de leurs toilettes communes.

Mais les vrais compagnons de Paul sont les fantômes de son passé ; Winona, sa femme. Nouk, sa chienne. Le pasteur, son père… Un passé qui revient le hanter sans cesse. Comment en est-il arrivé là ? Lui, devenu à 35 ans la bonne fée de l’Excelsior, un immeuble de propriétaires aisés. Pour eux, il est « le superintendant, le concierge, le factotum, l’infirmier, le confesseur, le jardinier, le psychologue, l’électronicien, le plombier, l’électricien, le cuisiniste, le chimiste, le mécanicien, bref l’honorable gardien de ce petit temple dont je possédais presque toutes les clés, dont je connaissais tous les secrets. » Pendant 26 ans, Paul endosse tous les rôles, avec le sourire. Jusqu’à ce que le directeur de l’établissement change.

Le roman alterne passé et présent – on découvre un Paul aux origines danoises assez attachant, un anti-héros qui pourrait être vous comme moi. Il évoque ses souvenirs d’enfance, raconte ses parents, leur rencontre, leur séparation. Chapitre après chapitre, les murs de la prison s’effacent pour laisser place au passé, entre ironie et drame.

Un roman doux amer – savant cocktail d’ironie et d’émotion – que j’ai dégusté paisiblement, savourant l’humour toujours subtil de Jean-Paul Dubois. 

Sarah St Vincent – Se cacher pour l’hiver ***

51ZlVZJ8viL

Delcourt – octobre 2020 – 348 pages

*

Kathleen travaille dans le snack d’un parc naturel en plein coeur des forêts oubliées de Pennsylvanie, les Blue Ridge Mountains. A vingt-sept ans, elle loge chez sa grand-mère, et une aura de solitude semble flotter autour d’elle.

Un soir, alors qu’elle s’apprête à fermer la boutique, un étranger débarque. Il a un drôle d’accent. Elle lui ouvre le gîte pour qu’il y passe la nuit. Il prétend s’appeler Daniil et être un étudiant ouzbek. Cet étranger l’intrigue profondément – il a l’air de fuir quelque chose. Beaucoup de questions restent sans réponses. Et pourtant, la jeune femme sent qu’elle peut lui faire confiance.

Mais le personnage le plus énigmatique demeure sans doute Kathleen. Pourquoi ne veut-elle pas parler de cette douleur qui lui paralyse parfois l’épaule et la hanche ? Pourquoi a-t-elle toujours l’air effrayée ou sur le qui-vive, comme un animal sauvage, traqué ?

Daniil. Kathleen. Deux êtres hantés par leur passé, qui passent leur temps à fuir, à leur façon, et qui vont se lier d’amitié, petit à petit. Les mots et le passé vont jaillir au fil de leurs escapades au coeur de la beauté désarmante des Blue Ridge Mountains – la majesté des forêts, leur solitude à la fois rassurante et effrayante.

Je me glisse à pas de velours dans le roman de Sarah St Vincent, saisie par le mystère qui s’en dégage, la psychologie fouillée des personnages. Et cette nature à la fois majestueuse et imposante. Un premier roman américain abouti et intense, sur la violence et la résilience, mettant en scène une rencontre entre deux personnages que je ne suis pas prête d’oublier. 

Merci au #PicaboRiverBookClub pour cette lecture !

Valérie Perrin – Changer l’eau des fleurs ****

9782253238027-001-T

Le Livre de Poche – 2019 – 672 pages

*

Violette Toussaint a des voisins assez peu bruyants… Forcément, ils sont tous enterrés six pieds sous terre. Violette est gardienne de cimetière et habite donc juste à côté ; elle ouvre et ferme les grilles, entretien les tombes et recueille les confidences de tous – des gens de passage comme des habitués.

D’elle, personne ne sait grand chose, à part que son mari a mystérieusement disparu il y a vingt ans.

Chapitre après chapitre – comme autant de citations et d’épitaphes – les souvenirs de Violette nous sont dévoilés – à travers une subtile alternance du passé et du présent – et nous prenons connaissance du drame qui a touché sa vie et l’a menée jusqu’à ce cimetière qu’elle ne peut quitter.

Un matin très tôt, un homme frappe à sa porte. Les cheveux en bataille, une allure un peu triste ; il se dit commissaire. Il doit réaliser les dernières volontés de sa mère : répandre ses cendres sur la tombe d’un homme qu’il n’a jamais connu.

Changer l’eau des fleurs est un roman que j’ai dégusté lentement ; c’est une lecture douce et mélancolique. Le texte se déroule à la façon d’une lente mélopée, il suffit de se laisse emporter par les mots et la vie de Violette. Un roman dense qui questionne le deuil, la mort, l’amour, les deuxièmes chances et le passé-douleur qui encombre et plane comme une ombre. Une lecture qui émeut, qui remue, qui secoue, empreinte de douleur mais aussi de douceur et d’espoir. Beauté de ce roman qui m’a saisie par surprise. ❤

Holly Ringland – Les Fleurs sauvages ***

9782253101758-001-T

Le livre de Poche – 2020 – 512 pages

*

Alice Hart est une enfant de sept ans, qui vit avec un père violent qui se réfugie dans son atelier et en interdit l’accès aux autres et une mère battue, qui se réfugie dans la contemplation des fleurs. Dans sa chambre, Alice dévore des livres sur le feu, rêvant secrètement d’immoler ce père monstrueux qu’elle ne comprend pas – tantôt lumineux et bon, tantôt sombre et cruel. Elle aime passer du temps avec sa mère, écouter le langage qu’elle emploie pour parler aux fleurs, les cueillir pour en remplir ses poches. Elles oublient toutes deux leurs côtes douloureuses, leurs bras parsemés de bleus.

Jusqu’au jour où le pire se produit, deux ans plus tard. Alice perd sa voix et est alors obligée d’aller vivre à Thornfield chez sa grand-mère June, une femme qu’elle n’a jamais vu. Elle quitte le littoral et l’océan pour la campagne. Elle va y rencontrer ces femmes qui se font appeler les Fleurs ; Twig et sa sagesse, Candy, ses cheveux bleus et sa cuisine exquise. Alice apprendra le langage des fleurs au même titre que la survie à ses blessures, à son passé ; elle apprendra à s’épanouir en tant que femme.

Thornfield est un univers exclusivement féminin ; l’énigmatique June, qui boit du whisky en cachette afin d’anesthésier ses souvenirs et recueille les femmes qui ont besoin d’un refuge ; elles ont chacune une histoire à raconter, ou à cacher. Au milieu des fleurs et de leurs parfums entêtants, trop de non-dits et de secrets planent sur les esprits…

Ce roman australien m’a tout de suite attirée avec ses chapitres aux noms de fleurs sauvages, ornés de dessins, comportant une petite description de chaque fleur. Il s’en dégage un indéfinissable charme. Bon, certains passages sont très – trop – romanesques à mon goût. Les fleurs sauvages demeure un beau roman initiatique, qui tient ses promesses, impétueux et attachant, qui nous offre un voyage à l’autre bout du monde, jusqu’au coeur du bush australien.

À coeur vaillant, rien d’impossible…

Stephen Markley – Ohio ***

9782226442048-j

Albin Michel – Terres d’Amérique – août 2020 – 560 pages

*

« Il est difficile de dire où cela s’achève et même où cela a commencé, car on finit fatalement par se rendre compte que la linéarité n’existe pas. Tout ce qui existe, c’est ce lance-flammes délirant, ce rêve collectif dans lequel nous naissons, voyageons et mourons. »

Été 2013. Six ans après l’enterrement du caporal Rick Blinklan, un des membres de leur bande, quatre anciens camarades de lycée se retrouvent par hasard dans leur petite ville natale, New Canaan, en plein coeur de l’Ohio. Ils sont trentenaires. Le temps les a plus ou moins épargnés, plus ou moins marqués. En débarquant à New Canaan, ils se souviennent de ce qu’ils étaient, de leurs années lycée. Ils se confrontent, souvent malgré eux, au passé. Leurs amours, leurs folies, leurs échecs. Chaque partie se concentre sur un des personnages…

Il y a Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire à la Nouvelle-Orléans, devenu toxicomane. Il débarque à New Canaan pour y livrer un mystérieux paquet…

Quant à Stacey Moore, elle revient pour revoir la mère de son ex petite-amie et régler ses comptes… Elle repense à son frère aîné Patrick, qui n’a jamais accepté son homosexualité.

Danny Eaton, hanté par ses souvenirs de la guerre, a besoin de revoir Hailey, la fille avec qui il a perdu sa virginité au lycée et dont il était fou.

Enfin, Tina Ross est bien décidée à revoir le mec qui a brisé sa vie.

A travers cet épais roman, Stephen Markley dresse le portrait d’une jeunesse américaine désabusée et meurtrie par le 11 septembre, la guerre… Une jeunesse tiraillée, entravée, dont les blessures peinent à se refermer. Un pavé dense, pour lequel j’ai pris mon temps, dans lequel je me suis immergée. Ohio est un roman noir de chez noir, sans concession, qui m’a tour à tour secouée, révoltée, émue.

« La littérature, c’est une immense conversation qui transgresse toutes les limites définissant notre pensée : les frontières, notre durée de vie, les continents, les millénaires. »

Camilla Grebe – Un cri sous la glace **

2449129-gf

Le Livre de Poche – 2018 – 502 pages

*

Jespere Orre, PDG controversé et mal-aimé d’une célèbre chaîne de prêt-à-porter scandinave, demande en mariage Emma, l’employée d’une de ses boutiques. La jeune femme est obligée de garder ses fiançailles secrètes jusqu’au jour J…

Deux mois plus tard, le corps atrocement mutilé d’une femme est découvert dans la maison de Jesper Orre. En découvrant la scène de crime, Peter et son collègue enquêteur ne peuvent s’empêcher de penser à un crime similaire qui a eu lieu il y a dix ans et qui ne fut jamais élucidé. Ils reprennent contact avec Hanne, une profileuse avec qui Peter a rompu il y a dix ans et qu’il n’a plus jamais revue… Hanne qui tient à tout prix à dissimuler sa maladie.

Au fil des chapitres, les voix de Peter et d’Hanne retentissent, ainsi que celle d’Emma, deux mois plus tôt…

Un thriller qui se révèle vite addictif, que je dévore au début sans trop savoir où je vais. L’écriture de Camilla Grebe est efficace ; l’alternance des points de vue et des temporalités est cohérente.

Hélas, dès la page 389 je devine sans difficultés le dénouement final. Je termine donc ce thriller sans surprise et déçue, avec une fin bien trop convenue et prévisible. Dommage !

Emily Ruskovich – Idaho ***

idaho-1219827-264-432

Gallmeister – juin 2019 – 384 pages

*

Idaho, 1995. Wade est mariée à Jenny ; ils ont deux filles, June et May, âgées de 6 et 9 ans. Par une belle journée d’été, la petite famille se rend dans une clairière de montagne pour ramasser du bois – le soleil tape, les bourdons taquinent. Brusquement, l’impensable se produit. Ils ne rentreront pas indemnes…

Neuf ans plus tard, Wade a refait sa vie avec Ann – ils mènent une vie paisible. Mais depuis quelques temps, il perd la tête. Sa mémoire vacille et ses vieux démons le hantent, il a des accès de violence. Et Ann devient davantage obsédée par la tragédie qui a touché son mari, par son passé si obscur à ses yeux. Au point qu’elle ne peut s’empêcher de romancer la tragédie, d’imaginer, de combler les zones d’ombre avec les indices qu’elle découvre.

Un roman intriguant, encensé par certains, détesté par d’autres

La narration effectue des allers-retours dans le temps ; on fait des bonds dans le passé et le futur. Des années 2000 aux années 90 – puis aux années 2020. Du passé d’Ann à celui de Wade, celui de Jenny en prison… Des fantasmes d’Ann à la réalité.

Idaho possède une écriture ciselée. Emily Ruskovich nous offre des personnages dotés d’une belle épaisseur psychologique – une plongée vertigineuse dans les tréfonds de leur âme.

J’ai eu du mal à quitter cet étrange et dérageant roman sur la mémoire et le traumatisme… Certains s’attendaient sans doute à un vrai thriller, avec une mise en lumière finale. Ce n’est pourtant pas ce qu’il faut retenir. Le roman d’Emily Ruskovich est avant tout une belle et lancinante mélopée qui nous entraîne dans les méandres d’un drame familial, avec pour toile de fond les montagnes de l’Idaho, abruptes et sauvages. On termine cette lecture une pointe d’amertume et des questions qui demeureront sans réponse.

Gianrico Carofiglio – Trois heures du matin ***

COUVERTURE_TROISHEURES_HD-600x900

Slatkine & Cie – mars 2020 – 224 pages

*

Années 80, en Italie. Antonio a depuis l’enfance des absences ; la réalité sonore qui l’entoure l’écrase soudainement – les sons semblent décuplés – et lui fait perdre connaissance. Le médecin qu’il consulte parle à l’époque de perturbation neurovégétative. Cela semble passer avec le passage à l’adolescence. Mais après une nouvelle crise, avec perte de connaissance et convulsions, on lui apprend qu’il est atteint d’épilepsie.

Antonio perd goût à beaucoup de chose ; la lecture, les amis. Il se replie sur lui-même. Son père décide de l’emmener à Marseille consulter un spécialiste qui va lui redonner confiance en lui en évoquant des génies et artistes qui étaient aussi épileptiques (Maupassant, Poe, De Vinci, Molière, Van Gogh…). Trois ans plus tard, père et fils le consultent à nouveau. Pour s’assurer qu’il est guéri, le médecin demande à Antonio de ne pas dormir 2 nuits de suite et de prendre des amphétamines pour se maintenir éveillé.

Avec son père, qu’il connaît au fond si peu, ils vont ainsi profiter de ces deux nuits pour se confier l’un à l’autre, se redécouvrir. Antonio va pousser son père à se livrer sur sa rencontre avec sa mère, et sur son passé. Le fils découvre son père sous un nouveau jour et se rend compte à quel point cet homme était un inconnu pour lui.

De ce roman, j’ai tout aimé : l’écriture somptueuse, la fluidité de la narration, la jeune voix du narrateur à laquelle on s’identifie immédiatement et dans la peau duquel on se glisse sans accro. Trois heures du matin est un de ces romans qui laissent une empreinte sur la rétine, une marque indélébile dans la mémoire. La relation qui unit ce père et son fils est émouvante et juste, décrite tout en simplicité. C’est un très beau roman, authentique et touchant.

***

« Il se produit des courts-circuits, dans la tête et dans l’âme des gens, que personne ne parviendra jamais à saisir. Si on essaye de les élucider, on devient fou. »

« Les paroles de Saint-Augustin sur le temps : Si personne ne me le demande, je sais ce que c’est, si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne sais plus. »

« Il faut épuiser la joie, c’est la seule façon de ne pas la gâcher, après, elle disparaît. »

Samuel Western – Canyons ***

Gallmeister – juin 2019 – 224 pages

*

Idaho, 1970. Ward organise une partie de chasse avec sa petite amie Gwen et son frère jumeau Éric. Ils ont la vingtaine, sont insouciants, débattent philo et s’enthousiasment d’un rien. Mais ce jour-là, Ward tue accidentellement Gwen, anéantissant à tout jamais leur avenir.

25 ans plus tard, Ward cultive ses terres ; il trouve du réconfort dans l’alcool et demeure prisonnier de son passé. Quant à Eric, il est devenu guitariste et parolier en mal de reconnaissance, lourdement endetté. Sa bête intérieure se réveille à chaque évocation du passé.

25 ans plus tard, leurs chemins se croisent et Ward propose à Eric de le rejoindre quelques jours dans son ranch en plein cœur du Wyoming afin de chasser dans les Bighorn Mountains.

Les deux anciens amis se lèvent à l’aube pour descendre au fond du canyon… Eric attend sa vengeance ; celle qui le délivrera de sa bête intérieure. Quant à Ward, il n’espère que la rédemption. Le poids de la culpabilité pèse sur son âme et l’envie de mourir le dévore sournoisement…

Quel roman magnifique. Quelle émotion et quelle justesse de ton. Ce sont les seuls mots qui me viennent en refermant ce roman. Canyons est une histoire de rédemption et de pardon qui m’a émue au point que les mots me manquent pour en parler correctement. Samuel Western brosse le portrait de deux hommes meurtris à la recherche du pardon qui ne parviendront à se dépouiller de leurs démons et à renaître qu’au contact de la nature… Une pépite au fort potentiel émotionnel.