Richard Wagamese – Starlight ***

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Editions ZOE – août 2019 – 272 pages

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Dans l’ultime roman de Richard Wagamese, nous retrouvons Franklin Starlight, le jeune héros adolescent dans Les étoiles s’éteignent à l’aube. Franck est devenu adulte, le vieil homme est mort et il s’occupe de sa ferme. Quand il ne travaille pas la terre, il parcourt les forêts alentours afin de photographier la vie sauvage, au plus près. Depuis qu’il est enfant, il se promène seul dans la nature, il s’y ressource, il apprivoise les sons, les animaux. Il s’y sent chez lui.

« Un ciel nocturne rempli d’étoiles, le craquement et le crépitement d’un feu derrière lui dans l’obscurité, le hurlement des loups au loin dans les montagnes étaient toute la spiritualité dont il avait jamais eu besoin. »

Frank est un homme taiseux. Les mots sont un peu traîtres pour lui, il a du mal à les manier, à les apprivoiser. Il a conscience du poids des mots.

« Starlight avait toujours eu l’impression que les mots possédaient leurs propres limites. Pas tant comme des dénouements ou des finalités, mais davantage comme le lieu où ils s’arrêtent. Il y avait une lisière semblable au bord d’une falaise où les mots venaient vaciller, l’interruption de leur flux, soudaine, grisante sous l’impact de leur chute à la verticale, de sorte que, pendant un instant, tout était déséquilibré. »

L’existence rude et solitaire qu’il mène avec son ami Roth va être bouleversée le jour où débarquent dans son existence Emmy et sa fille de neuf ans, Winnie, qui fuient Cadotte, un homme alcoolique et violent. Elles sont prêtes à tout pour oublier ce passé tortueux. Prises en flagrant délit de vol, Frank propose de les héberger en échange de travail à la ferme. Emmy fera les repas, le ménage. Il fournira un toit et de la nourriture.

Ce que tous les quatre ignorent, c’est que Cadotte s’est lancé à leurs trousses, bien décidé à se venger de leur brusque fuite.

Pour Starlight, Emmy et sa fillette sont comme deux créatures un peu sauvages, craintives. Au contact de la nature, mère et fille vont panser leurs blessures. Il va leur apprendre à y vivre, à la sentir, la ressentir… Ensemble, ils s’aventurent dans les profondeurs de la forêt ; dorment sous la tente. Ils apprennent à sentir le pouls de la nature, à percevoir les choses.

Richard Wagamese nous embarque dans l’immense et sauvage Colombie-Britannique à travers ce magnifique roman qui hélas demeure inachevé… Page après page, j’ai été saisie par la fulgurance des mots et leur poésie et les virées en pleine nature m’ont happée par leur réalisme et leur beauté.

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« Quand elle tint enfin dans ses mains les mocassins achevés, l’idée de marcher était devenue, au fil de leur réalisation, équivalente à entrer dans une contrée étrangère, les seules cartes nécessaires étant les plantes de ses pieds. »

Frankenstein à Bagdad ***

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Le Livre de Poche – 2017 – 448 pages

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Bagdad, printemps 2005. Dans le quartier de Batawin, Hadi le chiffonnier récupère des fragments de corps abandonnés sur les lieux de différents attentats pour les coudre ensemble et reconstituer un corps… Corps qui va disparaître quelques jours plus tard.

Il raconte ensuite que la mystérieuse créature qu’il a fabriquée – et qu’il nomme « Trucmuche » – a pris vie et qu’elle écume les rues pour venger les victimes dont elle est constituée. Sa réputation d’affabulateur n’étant plus à faire, personne ne le croit au début… Jusqu’à ce que le journaliste Mahmoud se penche sur l’affaire.

C’est aussi l’histoire d’Elishua, Oum Daniel, qui pleure toujours son fils disparu il y a des années, jamais revenu d’une guerre. C’est l’histoire également de ce gardien renversé par une voiture piégée, dont l’âme se balade sans corps

Un synopsis séduisant et prometteur qui tient ses promesses.

A la fois conte réaliste et fantasmagorique, ce roman terriblement prenant nous remue et nous émeut ; cette lecture aux multiples visages m’a fascinée. Le Trucmuche est une figure symbolique très forte ; à la fois victime et bourreau, ce Frankenstein irakien, aussi nommé le « Sans-Nom », symbolise un pays, entre crises et contradictions. « Je vengerai les innocents qui n’ont d’autres secours que les frémissements de leur âme qui en appelle à refouler la mort et à l’entraver. »

Celle qui s’enfuyait – Philippe Lafitte ***

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Éditeur : Grasset – Date de parution : mars 2018 – 224 pages

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Phyllis est une femme de soixante ans, afro-américaine, qui a choisi de vivre dans un petit hameau du sud de la France, où vivent à peine une centaine d’âmes. Éloignée volontairement de toute civilisation, elle y vit paisiblement avec sa chienne Douze. Quand elle ne court pas dans les bois, elle écrit des polars sous pseudonymes.

Un matin dans les bois, Phyllis se fait tirer dessus. C’est Douze qui meurt sous les balles. Qui est cet homme qui roule en clinquante Mercedes de location et qui en a après elle ? Pour le savoir, nous plongeons par intermittence dans le passé empreint d’ombres de ces deux personnages – Phyllis et Corso -, tous deux originaires de New York. Se dessinent en toile de fond les émeutes des années 60 aux Etats-Unis, le conflit racial, les violences policières…

Celle qui s’enfuyait est un roman qui se révèle peu à peu passionnant, et plus profond qu’il n’y paraît au premier abord. L’écriture de Philippe Lafitte, fine et ciselée, nous plonge dans le passé de Phyllis et Corso, tous deux orphelins de père, tous deux ayant grandi dans la rage et le désir de se venger, de s’en sortir et de se battre pour ça. Il s’agit d’obtenir réparation.

La fuite dans ce roman est à double tranchant : c’est une fuite dans l’imagination et une fuite d’un pays à l’autre. Un beau roman énigmatique qui prend les traits d’un thriller psychologique prenant qui m’a agréablement surprise.

« Elle continua de courir, oubliant la douleur du corps et de l’exil, fourmi obstinée perdue dans un paysage de sauvagerie et d’harmonie féroce. Un espace qui l’envahissait et la protégeait de tout. »

Jim Harrison – La fille du fermier ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : novembre 2017 – 129 pages

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La fille du fermier c’est Sarah, la fille de Peps et Franck – ils vivent dans le fin fond du Montana. Un père taciturne et une mère évangéliste qui, lorsque Sarah a quatorze ans, fuit avec le premier homme venu. Poursuivant des études par correspondance, Sarah rêve de Montgomery Clift, et de quitter sa vie pour le grand Ouest ou New York. Elle dévore les bouquins que lui prête en cachette Terry, son ami au pied bot ; Willa Cather, la poésie de Withman, Dreiser… Grâce à la lecture, elle découvre la vie, s’enrichit et apprend tout ce qui se passe en dehors de ce coin paumé où elle habite. Elle passe son temps avec sa chienne Vagabonde, son cheval Lad et Old Tim, son seul ami.

Quand l’irréparable se produit, Sarah se métamorphose ; éprise de vengeance, oscillant entre fureur et dépression, la jeune femme demande réparation… Un beau récit, âpre et vivant, servi par une écriture juste et émouvante.

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« Elle se rappela alors un rêve troublant de la nuit précédente et se dit tout à trac qu’elle devait faire grandir sa vie pour que son traumatisme devienne de plus en plus petit. »

Emily Brontë – Les Hauts de Hurlevent ***

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Éditeur : Archi Poche – Date de parution : août 2013 – 450 pages

Présentation de l’éditeur : « L’unique roman d’Emily Brontë, publié en 1847 sous le pseudonyme d’Ellis Bell, se présente comme la chronique d’un amour contrarié. Au climat passionnel qui ravage ses personnages, répondent les paysages de lande balayés par les vents, emblématiques de ce chef-d’oeuvre de la littérature anglaise. »

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Le roman s’ouvre, en 1801, sur le personnage de Mr Lockwood, un homme au tempérament solitaire, qui décide de s’installer à Thrushcross Grange, un lieu où il espère jouir d’une vie paisible, à l’écart du monde et de l’agitation mondaine. A son arrivée, il fait la connaissance du propriétaire de la maison qu’il occupe, Heathcliff, un personnage ombrageux et sinistre, au caractère taciturne qui réside à Hurlevent, à quelques miles de là. Au début amusé, Lockwood ressent bien vite un sentiment de malaise, notamment à cause de l’accueil glacial qui lui est réservé à Hurlevent et de la haine qu’il sent dans le regard de ses habitants… A Thrushcross Grange, il fait la connaissance de Mrs Dean, femme de charge depuis 18 ans, qui va finir par lui raconter l’histoire de Heathcliff. C’est de cette façon que débute l’histoire des Hauts de Hurlevent, avec Mrs Dean – Nelly – en tant que narratrice.

Nelly nous fait voyager dans le temps et nous nous retrouvons une trentaine d’année dans le passé. Une nuit d’hiver, revenant d’un voyage, Mr Earnshow ramène un enfant sous son bras. Il s’appellera Heathcliff, sans que l’on sache pourquoi. Le grand frère, Hindley, le déteste tout de suite et passe son temps à le tourmenter. Mais sa sœur Catherine se prend d’une affection sans borne pour Heathcliff et ils s’attachent fortement l’un à l’autre. Elle ressent pour lui l’amour le plus pur… Elle se mariera pourtant avec Edgar Linton. En apprenant ça, Heathcliff s’échappera sans donner aucune nouvelles. Il revient au bout de 3 années, plus sombre et énigmatique qu’avant et bien décidé à se venger de son enfance malheureuse.

C’est un roman que je souhaitais lire depuis un moment ! L’atmosphère est telle que je me l’imaginais : sombre, angoissante, pesante et terriblement énigmatique…  On se retrouve au milieu de ces paysages de lande brumeuse, tourmentés par les vents. Noirceur du roman, folie des personnages, violence des sentiments, déchaînement des passions… On est emporté par le destin de ces êtres en perdition, touchés par le malheur. Le récit est admirablement bien écrit, au point qu’on a l’impression d’être propulsé dans le temps et l’espace : on suit les personnages, on est réellement avec eux.

C’est une lecture vraiment hypnotique, au point que j’avais beaucoup de mal à refermer le roman avant de dormir. J’avais envie de connaître le fin mot de l’histoire. Le personnage de Heathcliff a une aura bien singulière et fascinante. La fin est saisissante, on referme le livre le cœur battant, touché par cette histoire d’un amour infernal, de fantômes revenant hanter le cœur des vivants. Un grand roman.

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« Mais sûrement vous avez, comme tout le monde, une vague idée qu’il y a, qu’il doit y avoir en dehors de vous une existence qui est encore vôtre. A quoi servirait que j’eusse été créée, si j’étais tout entière contenue dans ce que vous voyez ici ? Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les souffrances de Heathcliff, je les ai toutes guettées et ressenties dès leur origine. Ma grande raison de vivre, c’est lui. »

« Catherine Earnshaw, puisses-tu ne pas trouver le repos tant que je vivrai ! Tu dis que je t’ai tuée, hante-moi, alors ! Les victimes hantent leurs meurtriers, je crois. Je sais que des fantômes ont erré sur la terre. Sois toujours avec moi… prends n’importe quelle forme… rends-moi fou ! mais ne me laisse pas dans cet abîme où je ne puis te trouver. »

« Le monde entier est une collection de témoignages qui me rappellent qu’elle a existé, et que je l’ai perdue ! »