Elitza Gueorguieva – Les cosmonautes ne font que passer ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : juin 2018 – 192 pages

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Ce court roman dirigé par la deuxième personne du singulier met en scène une enfant bulgare de sept ans qui se passionne pour la « conquête spéciale » et Iouri Gargarine. Son rêve : être cosmonaute. Elle se prépare pour cette mission secrète : pourquoi ce métier serait-il réservé seulement aux garçons ?! Quel est ce monde absurde où les petites filles devraient forcément se tenir sagement à carreaux ? … Le « tu » nous délivre le quotidien de cette enfant ; sa mère qui fume des dizaines de clopes par jour pour maintenir à distance son angoisse ; Constantza, cette gamine qui la suit partout et qui par devenir sa meilleure amie, forcée par le destin ; son grand-père communiste – un vrai de vrai – dont elle est si fière ; sans oublier Joki, son chien, son fidèle assistant dans sa mission secrète.

Elle grandit, passant de l’enfance à l’adolescence, de Iouri Gargarine à Kurt Cobain, de la dictature de la fin des années 1980 au post-communisme. La petite histoire se mêle à la grande. Et l’on finit par s’attacher à cette voix d’enfant à la fois naïve et ironique – une naïveté qui crée l’ironie. Au fil des chapitres brefs aux drôles de titres qui s’enchaînent, le ton truculent devient savoureux. Une lecture fraîche, drôle mais aussi touchante.

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Audrey Poussier – Tout le monde dort ? ***

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Éditeur : école des loisirs – mai 2018

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Au moment de se coucher, Antoine ne peut s’empêcher de poser une foule de questions à sa maman, comme pour retarder l’heure de s’endormir et d’éteindre la lumière… Il se demande si tout le monde dort : « Même le soleil ? Même la Lune ? » Hé oui, on apprend que même le soleil et la Lune vont se coucher et dorment, comme tout le monde ; le soleil a même un super pyjama noir et rond qu’il enfile à la fin de la journée ! Et la Lune possède une jolie couverture noire dont elle se couvre et se découvre au fil des nuits…

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Tout le monde dort ? est un très bel album remplit de poésie, d’humour et de douceur, à lire avec son petit bout de chou pour le rituel du soir. Franchement, je ne me lasse pas de cet album, c’est la mignonitude incarnée, il fourmille de petits détails à croquer ! Et en plus, Antoine a une magnifique veilleuse en forme de chat ; alors à chaque page que l’on tourne, Kamilichat crie « Chat », toute contente.

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Paulette Jiles – Des nouvelles du monde ****

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Collection Quai Voltaire – La Table Ronde – mai 2018 – 240 pages

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Hiver 1970, Texas. Le capitaine Kidd voyage en solitaire de ville en ville pour lire à voix haute les actualités – de préférence des nouvelles lointaines du monde – devant des assemblées dans des églises et salles de réunion.

Après une de ses lectures à Wichita Falls, le capitaine est chargé de ramener Johanna Leonberger à sa famille, près de San Antonio. Il fait la connaissance de cette enfant de dix ans, chétive et farouche, aux cheveux couleur caramel et aux étranges yeux bleus, vêtue comme une Indienne. Enlevée par des indiens Kiowas à l’âge de six ans, la fillette au regard de poupée de porcelaine se prend pour une indienne ; elle a appris leurs façons d’être, de vivre et leur langage… Le vieil homme et l’enfant vont apprendre à se connaître et à s’apprivoiser tout au long de leur périple qui sera semé d’embûches…

Un roman sublime qui nous propulse dans le temps ; nous parcourons avec Cho-Ena et Kepten les plaines plus ou moins sauvages du Texas à la fin du XIXème siècle, en proie aux conflits avec les tribus indiennes. Un western au rythme palpitant et aux personnages forts et attachants. Coup de ❤ !

Gaet’s, Luciani & Munoz – Un léger bruit dans le moteur ***

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Éditeur : Petit à Petit – Date de parution : avril 2017 – 124 pages

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Le héros – ou devrais-je dire l’anti-héros – de ce roman graphique est un enfant seul, furieusement seul, qui aime tuer les gens… oui, vous avez bien lu. Son passe-temps favoris est d’assassiner les villageois tous aussi bêtes et porcins, sans jamais éveiller le moindre soupçon ; « Parce qu’à force de tuer le temps, on finit par tuer vraiment. » Cet enfant tueur vit avec son père et sa nouvelle mère dans une petite et sinistre communauté villageoise où l’on ne s’arrête jamais sauf si l’on tombe en panne d’essence…

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De son propre point de vue, avec ses fautes de langage, le gamin nous expose son plan machiavélique et sanguinaire, dans les moindres détails, faisant preuve d’une imagination cruelle et malsaine. Pour ne pas perdre la main, il s’entraîne sur les animaux.

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Les dessins rendent compte parfaitement de l’ambiance sordide et miséreuse de ce village, ainsi que du caractère abjecte de ses habitants. Les personnages sont d’une laideur incroyable – aussi laids à l’extérieur qu’à l’intérieur.

C’est un roman graphique sombre et glauque qui m’a vraiment fait froid dans le dos ; j’ai été dérangée et dégoûtée et pourtant je l’ai dévoré… Il faut avoir le moral et le cœur bien accroché, l’humour est noir de chez noir, j’ai rarement lu un truc pareil ! Un ovni littéraire qui m’a fait frissonner, m’a donné la nausée et dont je ne sais qu’en penser une fois ma lecture finie…

BD repérée sur le blog de Fanny 😉

 

Angélique Villeneuve – Maria ***

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Éditeur : Grasset – Date de parution : février 2018 – 180 pages

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Maria aime s’occuper de son petit-fils de trois ans, Marcus, qu’elle aime comme son propre enfant. Leur relation est très fusionnelle. Ensemble ils observent les oiseaux, réinventent le monde… C’est décidé, plus tard Marcus volera.

Marcus n’est pas élevé comme tous les enfants. Un jour il porte une robe à volants, le jour suivant ses ongles sont peints en rouge. Pour leur deuxième enfant, la fille de Maria a fait un choix radical : nul ne connaîtra le sexe de l’enfant. C’est un bébé. Un bébé qui s’appelle Noun. Libre à Noun de choisir son genre comme on choisit un pays.

Maria est une grand-mère touchante et singulière ; elle perçoit le monde de façon synesthésique ; les personnes qui l’entourent, les sons, les événements ont une couleur. « Maria sait la couleur des gens, la couleur des sons et celle des odeurs. Les couleurs invisibles sont son secret et son privilège. »

La naissance de Noun cause une petite révolution – si ce n’est un raz-de-marée – dans sa vie : elle perd son emploi de coiffeuse et William la quitte en laissant ces quelques mots sur la table « C’est trop difficile. » La naissance de cet enfant est aussi la naissance d’un chagrin pour Maria, il fait émerger « sa honte, sa rage inexprimable », tout comme sa crainte de mal faire ou mal dire.

Je découvre l’écriture d’Angélique Villeneuve, riche et sensorielle. Un roman délicat et poétique, qui évoque la question du genre et ses extrêmes, sans aucun jugement.

Timothée de Fombelle – Neverland ****

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Éditeur : L’iconoclaste – Date de parution : septembre 2017 – 128 pages

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« Je suis parti un matin d’hiver en chasse de l’enfance. Je ne l’ai dit à personne. J’avais décidé de la capturer entière et vivante. Je voulais la mettre à la lumière, la regarder, pouvoir en faire le tour. Je l’avais toujours sentie battre en moi, elle ne m’avait jamais quitté. »

Pour une fois, Timothée de Fombelle ne nous livre par un roman jeunesse ; il choisit d’écrire sur l’enfance. Cette enfance que l’on retrouve dans ses romans, il nous la conte avec poésie et talent, comme à son habitude.

Le romancier cherche à savoir comment, un jour, il est passé de l’enfance à l’âge adulte ; cela semble s’être fait sans qu’il s’en rende compte. C’est un voyage pour lequel on n’est jamais préparé. « Alors on fait semblant. Cela commence toujours ainsi. On fait semblant d’être grand. Et dans le meilleur des cas, je crois, on fera semblant toute sa vie. » Alors, un matin, il décide de partir en chasse de cette enfance. En chasse de l’enfant, ce personnage singulier, qu’il était. Il se retrouve en pleine nuit devant la maison de ses grands-parents, plongée dans l’obscurité, à la recherche d’un poème perdu depuis trente ans.

J’aurais adoré lire ce bouquin à l’époque où j’ai écrit mon mémoire sur l’enfance dans l’oeuvre de Sylvie Germain ; dévoré le temps d’une après-midi, ce texte nous offre de magnifiques citations sur ce paradis perdu. Timothée de Fombelle trouve les mots justes pour évoquer l’enfance et l’imaginaire, « cette énergie renouvelable à l’infini ».

La réflexion de l’auteur prend des allures de conte ; il y mêle son propre passé : la saveur de ses vacances, ses grands-parents – figures totem de l’enfance par excellence – ces conteurs et consolateurs, leurs tiroirs remplis de trésors. L’écriture résonne de fragrances, de sons, de couleurs… une écriture sensorielle qui m’a encore une fois séduite.

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« Mais au début, il n’y a que la sensation. Le monde vient cogner contre lui et l’enfant le laisse entrer. »

« Je retrouvais cette douleur plus aiguë, incompréhensible, venue d’avant l’humanité, d’avant l’enfance. Moi qui me baignais dans des souvenirs de liberté, je me rappelais soudain ma peau d’enfant qui craquait sous l’envie d’exister. »

Sophie Adriansen – Linea Nigra ****

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Éditeur : Fleuve – Date de parution : septembre 2017 – 493 pages

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Je vous présente aujourd’hui un curieux objet littéraire : à la fois roman, enquête et essai sur la maternité, la grossesse et la condition féminine, la façon dont une femme devient une mère. Tous les changements intérieurs et extérieurs qu’une femme va connaître à partir du moment où elle apprend qu’elle est enceinte. Ce livre est aussi une belle histoire d’amour, celle de Stéphanie et de Luc, qui se rencontrent un soir. Puis, quelques mois plus tard, décident de devenir parents.

Je ne sais pas si c’est un livre qu’il faut avoir lu avant d’accoucher. En tous cas, neuf mois après avoir rencontré ma fille, il m’a profondément émue. Sophie Adriansen trouve les mots justes pour décrire cet état dans lequel on est lorsqu’on devient mère, jour après jour. Ce deuil de la femme que l’on était avant l’accouchement. Tout ce qui peut se passer dans notre petite tête et dans notre corps, irrémédiablement changé par un tel événement.

Ce livre est un trésor dans lequel je me suis plongée, dans lequel je me suis reconnue et qui m’a bouleversée. J’ai compatis, souris, pleuré – mes propres souvenirs ont refait surface… Un roman écrit avec sensibilité et justesse, qui nous livre une histoire d’amour, de naissance, une histoire de femme(s).

La grossesse vécue, mois après mois. Puis l’accouchement, la mise au monde d’un enfant, cette épreuve que vivent les femmes et que ne connaîtront jamais les hommes ; le fossé immense creusé entre eux. Donner la vie, rien que ça.

Au fil des pages, nous découvrons des anecdotes à propos de la maternité, de l’accouchement, la césarienne, l’allaitement, les conséquences physiologiques et psychologiques chez la femme. Des réflexions sur la pma, l’adoption, et les limites de ce droit à l’enfant, ce désir d’enfant. Le ton est parfois caustique, révolté – quand il s’agit de dénoncer les pratiques médicales abusives. Un livre féministe et militant, aux témoignages multiples – kaléidoscope féminin qui offre une palette de mots et de regards sur la maternité.

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« J’ignorais que le bonheur pouvait être aussi violent. Qu’il pouvait cogner aussi fort. Qu’il pouvait faire aussi mal. Je n’étais pas préparée. »

« Je partage à jamais un secret avec mon bébé, le secret de sa vie in utero, le secret de la façon dont mon corps l’a bercé, l’a porté, l’a fait grandir. Chacun a offert un cadeau à l’autre, qui n’avait rien demandé. Moi celui de le faire naître. Lui celui de me transformer. A jamais. Le secret qu’à un moment donné de l’existence, lui et moi avons fusionné. »

« Désormais je ne suis plus dans l’attente de quoi que ce soit, il me faut vivre. Embrasser la vie. La prendre à bras-le-corps. Y plonger, tout entière, en cessant de retenir mon souffle. »