Adèle Bréau – L’odeur de la colle en pot ***

Le Livre de Poche – 2019 – 288 pages

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En 1990, Caroline a treize ans. Elle débarque dans son nouveau collège ; se lie tout de suite avec Vanessa.

Chez elle, rien ne va. Son père passe son temps à les fuir, sa mère à pleurer, sa petite sœur est une teigne qui joue encore aux poupées. Et son corps, qui change, qu’elle ne reconnaît plus. Ses humeurs, ses émotions. Et ces adultes qui ne comprennent rien à rien.

Heureusement, il y a Vanessa et le téléphone à cadran grâce auquel elles s’échangent confidences et scoops.

L’Odeur de la colle en pot est la chronique douce amère d’une ado des années 90. Adèle Bréau nous plonge dans cette époque avec brio. On s’attache à Caroline, sa vision du monde. Ses coups de blues et de coeur, ses espoirs. Sa vision du monde si ténue. Un roman au ton si juste que j’ai été happée de la première à la dernière page.

« C’est pourtant lors de l’un de ces atroces samedis matin que ma vie a réellement commencé. Disons que c’est comme ça que j’interprète ce moment, à la lueur de ce que j’ai vécu depuis, car rien de ce qui l’avait précédé n’avait la même saveur, le même parfum d’interdit. Oui, c’est sans doute à partir de ce jour-là que je me suis enfin délestée de l’enfance. »

Antonio Da Silva – ABC … ***

Editions du Rouergue – 2020 – 176 pages

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Depuis l’âge de six ans, Jomo est fou de basket. Onze ans après son premier panier, il est recruté par un dénicheur de jeunes talents pour intégrer un club en France, celui de Tony Parker. Le coeur lourd, il quitte son quartier pauvre de Bamako pour la première fois, transporté par le rêve de devenir joueur professionnel.

« J’ai eu la nostalgie de ma vie d’avant, avant même de la quitter. »

Mais en arrivant à Lyon il se heurte à l’animosité de certains, la moquerie d’autres… Un monde nouveau s’offre à lui. Il va apprendre à lire et rencontrer des personnes hautes en couleur dont une qui va particulièrement faire battre son coeur… Rosa-rose comme il l’appelle. Rosa-rose qui va lui lire des livres et lui donner le goût des mots autant que de l’amour.

Un roman touchant aux singuliers personnages ; Rosa-rose qui se joue des apparences, aussi fragile que coriace – son père dont l’absence est béante. Jomo ce géant dégingandé au grand coeur, qui apprend à écrire et lire. Un roman dans lequel il n’est pas seulement question de basket. Où l’amour est pur comme celui des premières fois. C’est tendre et impitoyable ; drôle et tragique.

Sylvain Pattieu – Amour Chrome ***

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école des loisirs – janvier 2021 – 180 pages

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Mohammed-Ali a la cote au collège, que ce soit auprès des profs comme des élèves – c’est un délégué dévoué qui prend sa mission au sérieux. Mais derrière ces apparences lisses se cachent deux secrets. Le premier ? Mohammed-Ali aime sortir la nuit pour taguer. Le deuxième ? Il est amoureux d’Aimée, une grande renoi aux jambes immenses qui adore le foot. Son pote Zako est le seul au courant de ces deux secrets…

Le contexte est habilement planté. Bagarres entre collégiennes, PNL en fond sonore, langage d’ado, Sylvain Pattieu nous propulse dans le monde adolescent de la banlieue. Mais réduire le roman à cela serait une erreur.

Amour Chrome est un roman que j’ai dévoré avec un vif plaisir. Les personnages sont touchants, les premiers comme les seconds rôles. L’écriture est rythmique, rythmée. L’intrigue est réaliste, loin des clichés. Très vite, je me prends d’affection pour Mohammed-Ali, je me plonge dans son quotidien et me glisse dans les émotions qui le traversent dans ce passage de l’enfance à l’adolescence – cette peur de grandir qui se mélange avec la soif de premières fois. Une tranche de vie émouvante et brute. Hésitante au début, j’en sors conquise!

Sandro Veronesi – Le Colibri ****

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Grasset – janvier 2021 – 384 pages

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Marco Carrera est ophtalmologue ; il est marié à Marina depuis plusieurs années et père d’une petite Adele de dix ans. Un matin, le psychanalyste de sa femme débarque dans son cabinet, lui annonçant qu’il court un grand danger ; cette première scène nous offre le portrait du personnage principal et donne le ton du nouveau roman de Sandro Veronesi.

Le colibri, c’est Marco adolescent, plus petit que la norme, ce qui inquiète son père. C’est son amour secret pour Luisa depuis plus de vingt ans ; un amour par correspondance, un amour à distance, un amour chaste, un amour fou. C’est sa fille qui, enfant, affirme avoir un fil dans le dos. C’est le destin tragique de sa sœur Irene. C’est le silence de son frère Giacomo, parti refaire sa vie aux Etats-Unis.

Je retrouve le style qui m’avait plu à la lecture de Chaos Calme ; Sandro Veronesi incorpore à son roman tous les ingrédients permettant d’en faire une belle pépite, sans fausse note : un anti-héros furieusement attachant dont la vie est jalonnée par la perte, la rupture, la douleur. Une plume drôle, vive, bavarde et chargée d’humanité, d’émotion brute et poétique. Une chronologie éclatée qui donne un certain tempo au roman, une matière.

La narration nous entraîne dans le passé et le futur de Marco ; enfance, adolescence, âge adulte. Voyages temporels ponctués par les lettres que Luisa et Marco s’échangent et les lettres qu’il envoie à son frère et demeurent sans réponse. On découvre au fil des pages un passé criblé de lézardes, de cicatrices.

Le Colibri est un roman qui dégage une aura singulière, dont j’ai profondément aimé les réflexions sur le temps qui passe, la culpabilité, l’amour et les liens familiaux.

Charlotte Erlih & Julien Dufresne-Lamy – Darling #Automne ***

Actes Sud junior – 2020 – 368 pages

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May et Néo sont jumeaux, mais tout les oppose. Néo, geek boutonneux, matheux et à l’embonpoint prononcé, se fout des apparences. May passe des heures à se pomponner, choisir avec soin ses tenues et son maquillage, tout comme ses fréquentations. Quand l’adolescente est élue fille la plus populaire du bahut, le fossé entre le frère et la sœur ne fait que s’accentuer.

Depuis quelques temps, May reçoit sur Instagram des messages d’un certain Y… Un Y qui a besoin de changer d’identité pour avoir le courage d’écrire à May, dont il semble fou amoureux. Fou, jusqu’à quel point ?

Un roman choral où retentissent à tour de rôles les voix des jumeaux, ainsi que celle de Y. Le temps d’une saison – l’automne. Une narration ponctuée par les mystérieux messages de Y.

Très vite, la lecture de ce roman devient addictive. Charlotte Erlih et Julien Dufresne-Lamy nous offrent une vertigineuse plongée dans l’univers adolescent ; où les réseaux sociaux sont les lieux de tous les possibles, de toutes les démesures. Où le harcèlement, les moqueries et rumeurs gagnent en ampleur et densité. Entre émotion et suspense, on dévore ce premier tome qui questionne l’identité adolescente avec acuité et intelligence.

Giosuè Calaciura – Borgo Vecchio ***

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Folio – janvier 2021 – 160 pages

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L’intrigue se déroule dans un quartier pauvre de Palerme, le Borgo Vecchio. Mimmo et Cristofaro sont amis à la vie à la mort. Ils passent leur temps ensemble ; ils s’échappent et traversent la ville pour aller se baigner. Ils volent. Le soir, chacun rentre chez soi. Cristofaro retrouve son alcoolique de père qui le bat jusqu’au sang après avoir écumé son pack de bières quand Mimmo est occupé à guetter l’énigmatique Celeste recluse sur son balcon pendant que sa mère Carmela fait défiler les hommes dans son lit, sous les yeux de la Vierge au Manteau. Carmela qui fait tomber les hommes comme des mouches et provoque le fruit des commérages féminins incessants. Mais il n’y a que Totò le voleur, dont elle est amoureuse et que tous les gamins du Quartier rêvent d’avoir comme père.

Un court roman au charme fou ; en ouvrant ses pages, on se retrouve dans une ambiance qui nous rappelle le quartier pauvre de Naples d’Elena Ferrante ; il y a le parfum du pain, à l’aube et au crépuscule, tout comme celui des embruns. La folie des hommes et la misère des femmes.

La tension monte lentement au fil des pages, à mesure que le drame se profile et on se laisse porter par la beauté de la langue. Giosuè Calaciura nous raconte une histoire d’amitié tragique tout en nous livrant une fresque poétique et sensuelle du quotidien de ce quartier en proie à la folie, à la misère et à la délinquance.

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« En regardant les arbres, ils furent pris d’une mélancolie qu’ils ne pouvaient s’expliquer. Peut-être était-ce tout ce vert qui n’avait pas de saisons et ne vieillissait jamais, peut-être étaient-ce ces femmes noires qui se vendaient le long des avenues et, pour s’amuser, faisaient des clins d’œil à Mimmo qui répondait d’un geste de la main. Peut-être était-ce seulement la fin de l’été et sentaient-ils que le temps passait comme si on guérissait d’une maladie. »

Jón Kalman Stefánsson – D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds ***

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Folio – 2017 – 480 pages

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Ari est un éditeur exilé au Danemark depuis deux ans, sans que l’on sache vraiment ce qui l’a fait fuir. Etouffant au coeur des montagnes islandaises, il abandonne du jour au lendemain sa femme et ses enfants. Un matin, il reçoit un message de son père mourant et se trouve contraint de revenir à Keflavík, cette terre où « nulle part ailleurs en Islande, les gens ne vivent aussi près de la mort. »

Les souvenirs d’Ari resurgissent en même temps qu’il entame son retour sur son île natale. Son enfance dans les années 70, le spectre de sa mère, dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’Ari n’a jamais guéri de son absence.

Le récit de Jón Kalman Stefánsson, entre réalité brute et onirisme, nous transporte dans le passé de cet homme un peu torturé mais aussi dans celui de son grand-père Oddur, un marin intrépide, qui tomba fou amoureux de Margrét, à la beauté renversante.

Poésie et mélancolie entament leur lent ballet. Les lieux sont gorgés de souvenirs et d’insolite – à l’image de ce bar appelé Janvier 1976 – et les personnages lisent trop de poésie et veulent habiter sur la lune.

Aucune linéarité, passé et présent s’entremêlent, se superposent. On saute d’un personnage à l’autre – les digressions sont trop nombreuses, au point que parfois je dois relire certaines pages et me retrouve noyée par tant d’histoires superposéesLe narrateur s’éparpille trop ; d’ailleurs qui est-il ? est-ce un fantôme, un souvenir, une âme du passé ? Ou un double d’Ari, son ombre plutôt ?

J’ai eu beau être agacée par ces digressions incroyables, ce roman demeure magnifique avec de nombreux passages que j’ai eu envie de recopier… Stefánsson a une façon tellement unique de parler de l’amour, de la beauté et de la folie humaine… Sous sa plume, l’Islande et ses fjords, ses montagnes et ses glaciers se déploient, prennent vie. On a l’impression d’y être.

« Ce qui nous empêche de nous désagréger, de tomber en morceaux, de nous transformer en malheur, en plaie suintante ou en pure cruauté, c’est la poésie, la musique : l’art. À la fois excuse et justification de notre existence, à la fois provocation, accusation et cri, en dépit des paradoxes irréconciliables qui habitent chaque être humain, l’art est ce qui nous permet de vivre sans sombrer dans la folie, sans exploser, sans nous transformer en blessure, en malheur, en fusil. Il est ce qui permet malgré tout à l’homme de se pardonner les imperfections de sa condition humaine. »

John Green – Qui es-tu Alaska ? ***

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Gallimard Jeunesse – 2016 – 416 pages

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Miles débarque en Alabama, sur le campus de Culver Creek, son nouveau lycée. À seize ans, il a l’impression de n’avoir jamais vécu ; c’est la première fois qu’il quitte ses parents. Pour reprendre les derniers mots prononcés par Rabelais, Miles est à la recherche de son « Grand Peut-Être ».

Si l’adolescent a peu d’amis, il possède néanmoins un solide répertoire de dernières paroles de gens célèbres. A Culver Creek, il découvre son camarade de chambre qui se fait appeler Le Colonel et qui lui fait connaître Alaska, une drôle de fille dont la chambre disparaît sous des piles de livres. Il tombe immédiatement sous son charme. Alaska est fougueuse et émotive, parfois très expansive et parfois complètement fermée ; Miles ne sait sur quel pied danser avec elle. Une aura de mystère l’entoure. Au fil des jours, il s’insère dans cette joyeuse bande délurée qui ne pense qu’à boire et faire des blagues pour mettre un bazar monstre au lycée et faire enrager l’Aigle, le Proviseur.

L’écriture assez drôle et cocasse de John Green me surprend et me plaît d’emblée. Les premiers chapitres – sous forme de compte à rebours – se lisent avec plaisir… Au bout de 200 pages, ça s’essouffle un peu… l’ennui pointe le bout de son nez. Et soudain, le choc auquel je ne m’attendais pas. Vraiment pas. L’émotion débarque, j’ai ma petite larme à l’œil et une drôle de boule au ventre. Qui es-tu Alaska ? est une lecture à laquelle je ne m’attendais pas, qui me surprend.

Un roman jeunesse émaillé de références littéraires qui se révèle piquant et attachant et qui, au-delà d’être un joli récit sur l’amitié, l’amour et la quête de sens à l’adolescence, nous offre des réflexions sur la souffrance, nous questionne sur la façon de vivre avec celle-ci – d’y survivre. « Comment vais-je sortir de ce labyrinthe ? » 

Holly Ringland – Les Fleurs sauvages ***

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Le livre de Poche – 2020 – 512 pages

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Alice Hart est une enfant de sept ans, qui vit avec un père violent qui se réfugie dans son atelier et en interdit l’accès aux autres et une mère battue, qui se réfugie dans la contemplation des fleurs. Dans sa chambre, Alice dévore des livres sur le feu, rêvant secrètement d’immoler ce père monstrueux qu’elle ne comprend pas – tantôt lumineux et bon, tantôt sombre et cruel. Elle aime passer du temps avec sa mère, écouter le langage qu’elle emploie pour parler aux fleurs, les cueillir pour en remplir ses poches. Elles oublient toutes deux leurs côtes douloureuses, leurs bras parsemés de bleus.

Jusqu’au jour où le pire se produit, deux ans plus tard. Alice perd sa voix et est alors obligée d’aller vivre à Thornfield chez sa grand-mère June, une femme qu’elle n’a jamais vu. Elle quitte le littoral et l’océan pour la campagne. Elle va y rencontrer ces femmes qui se font appeler les Fleurs ; Twig et sa sagesse, Candy, ses cheveux bleus et sa cuisine exquise. Alice apprendra le langage des fleurs au même titre que la survie à ses blessures, à son passé ; elle apprendra à s’épanouir en tant que femme.

Thornfield est un univers exclusivement féminin ; l’énigmatique June, qui boit du whisky en cachette afin d’anesthésier ses souvenirs et recueille les femmes qui ont besoin d’un refuge ; elles ont chacune une histoire à raconter, ou à cacher. Au milieu des fleurs et de leurs parfums entêtants, trop de non-dits et de secrets planent sur les esprits…

Ce roman australien m’a tout de suite attirée avec ses chapitres aux noms de fleurs sauvages, ornés de dessins, comportant une petite description de chaque fleur. Il s’en dégage un indéfinissable charme. Bon, certains passages sont très – trop – romanesques à mon goût. Les fleurs sauvages demeure un beau roman initiatique, qui tient ses promesses, impétueux et attachant, qui nous offre un voyage à l’autre bout du monde, jusqu’au coeur du bush australien.

À coeur vaillant, rien d’impossible…

Benedict Wells – Presque génial **

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Slatkine & Cie – août 2020 – 416 pages

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Francis Dean a tout juste dix huit ans ; il vit avec sa mère dans un mobil-home délabré parmi d’autres, à la lisière de Claymont ; une ville qu’il considère comme un trou, sur la côte est des USA, au coeur du New Jersey. Sa mère jongle entre dépression, nouveaux mecs et internement en psychiatrie. En allant rendre visite à sa mère à la clinique, Francis amoureux d’une jeune fille, Anne-May, internée elle aussi.

Francis a toujours rêvé de quitter cette ville de misère, dans laquelle il sent qu’il finira par s’enliser s’il n’agit pas. Quand sa mère fait une tentative de suicide et lui laisse une lettre dans laquelle elle lui révèle la vérité sur son vrai père, Francis décide de le retrouver. Il embarque dans l’aventure son pote Grover – un peu loser sur les bords et complètement nerd – et Anne-May, qui en profite pour fuguer de la clinique. Ensemble, ils vont traverser les USA pour atteindre Los Angeles où se trouve peut-être le père de Francis.

Un road-trip aux USA, en direction de l’Ouest ? Ce synopsis avait tout pour me plaire ! Au début, je m’attache assez vite au personnage principal, qui ne peut qu’attirer la sympathie ; et je trouve ce road-trip tendre et cocasse. Et puis, quelques facilités me sautent aux yeux, certains passages m’apparaissent peu crédibles. Si j’ai aimé les références à Kerouac, les clichés m’ont un peu agacée. Presque génial demeure cependant une lecture agréable, qui se déguste avec plaisir, mais sans surprise.