Claudie Gallay – La Beauté des jours ***

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Éditeur : Actes Sud – Date de parution : août 2017 – 416 pages

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Jeanne est mariée à Rémy et mère de jumelles ; elle aime sa petite routine, tout ce qui fait son quotidien. Sa vie est réglée comme du papier à musique, la petite famille passe ses vacances toujours au même endroit, aux mêmes dates, à Dunkerque, tout en rêvant un jour de les passer en Grèce.

Cette vie rangée rassure Jeanne. Chaque journée s’égrène à la lueur de petits rituels – comme le mardi, journée où son mari rentre avec un macaron. Chaque soir, elle regarde passer le train de 18h01. Mais elle aime aussi l’imprévu et le hasard. Par exemple, elle aime suivre au hasard un inconnu dans la rue pendant quelques minutes. Deviner sa vie.

Un jour, la photo de Marina Abramovic qu’elle conservait dans un cadre se décroche du mur. Il ne subsiste désormais qu’un rectangle blanc de lumière. Marina Abramovic, c’est cette artiste serbe qui a dédié sa vie toute entière à l’art et qu’un professeur lui avait fait découvrir l’année du bac. Jeanne aime son rapport absolu à la vie ; elle l’admire.

A partir de cet instant, sa vie semble légèrement dévier de sa trajectoire. Sa meilleure amie Suzanne se fait quitter par son mec. Puis, un jour que Jeanne suit un inconnu dans la rue, il se trouve que c’est Martin Fayolle, son amour d’adolescence, avec qui il ne s’est jamais rien passé…

Un beau roman qui se délie lentement, qui interroge l’amour et le bonheur – les choix d’une vie et la trajectoire empruntée par chacun. « Faut emmagasiner. Toutes les choses belles. Quand on va mourir, c’est ça qui nous aidera à passer de l’autre côté. Les choses belles. On se souviendra d’elles. » 

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Guillaume Para – Ta vie ou la mienne ***

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Éditeur : Anne Carrière – Date de parution : février 2018 – 250 pages

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Hamed et Léa sont les deux personnages phares de ce roman. Deux adolescents qui n’auraient jamais dû se croiser ; ils ne sont pas issus du même milieu social, n’ont pas les mêmes origines, ont vécu deux enfances radicalement différentes. Et pourtant…

….Hamed a passé son enfance à Sevran. Orphelin à treize ans, il part vivre chez son oncle et sa tante à Saint-Cloud, une commune assez bourgeoise qui le change complètement d’univers. Grâce aux entraînements de foot, il retrouve le sourire, laisse de côté l’obscurité de son passé. Il y rencontre François, le petit gros qui se laisse toujours taper dessus. François qui devient son meilleur ami et dont sa famille, les Villeneuve, vont se prendre d’affection pour Hamed.

……..Léa est née dans le 16ème, elle habite la partie la plus bourgeoise de Saint-Cloud, dans une belle demeure dans le Parc de Montretout qui surplombe la ville. Elle se rend dans une école privée catholique. Elle a tout pour être heureuse, son enfance est des plus épanouies. Mais à l’âge de treize ans, elle sombre brusquement dans une sorte de dépression, sans que ses parents comprennent pourquoi ni comment.

Les deux adolescents vont se retrouver quelques années plus tard dans le même lycée. Ils sont trop différents, et pourtant ne peuvent s’empêcher de se sentir aimanté l’un vers l’autre. Ils restent d’abord à distance, puis ils finissent par céder. Jusqu’à la nuit du drame.

Guillaume Para nous offre un premier roman dur et âpre, profondément touchant, porté par une écriture ciselée et incisive, qui m’a captivée dès les premières pages.

Lina Meruane – Un regard de sang **

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Éditeur : Grasset – Date de parution : janvier 2018 – 224 pages

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New York. C’est lors d’une soirée avec des amis que la catastrophe que Lina attendait survient : ses yeux se retrouvent voilés de sang à la suite de vaisseaux sanguins qui se rompent et la jeune femme se retrouve à moitié aveugle. Son ophtalmologue ne pouvant rien faire immédiatement, il lui conseille de partir se reposer dans sa famille au Chili. Ignacio, son petit ami, la rejoindra quelques jours plus tard. Elle y passera un mois, redécouvrant la ville de son enfance à travers sa cécité nouvelle et grâce à ses souvenirs.

Un roman très étrange qui se déroule du point de vue de Lina, nous sommes faisant partager son aveuglement. Le monde autour d’elle se transforme, devient flou. C’est un nouveau monde qui s’offre à elle, une perception nouvelle ; un monde qu’elle redécouvre avec d’autres sens et qui semble se liguer contre elle.

Un regard de sang est atypique ; construit de façon un peu anarchique – des phrases courtes, très ponctuées, pas de marques de dialogue, aucun paragraphes au sein des chapitres : au début je me surprends à perdre le fil du roman. Et puis peu à peu, le charme finit par opérer et une certaine poétique se dégage. Un roman nébuleux et troublant.

Isabelle Arsenault & Fanny Britt – Louis parmi les spectres ***

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Éditeur : La Pastèque – Date de parution : octobre 2016 – 160 pages

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« Je me souviens qu’en dehors des voitures de police banalisées, rien, nulle part, dans ma vie, n’est simple. »

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Après avoir eu un coup de ❤ pour Jane, le renard et moi, c’est avec bonheur que j’ai retrouvé le duo créateur Isabelle Arsenault & Fanny Britt. Dès les premières pages, l’émotion était au rendez-vous, encore une fois.

On découvre l’histoire de Louis et de son petit frère Truffe – l’innocence incarnée. Des parents qui se séparent. Deux frères qui se trouvent alors ballotés entre un père alcoolique et une mère angoissée.

 

Louis est amoureux de Billie, une « sirène à lunettes, une tempête de pluie, une fontaine à chocolat, une reine muette » qu’il n’ose pas aborder. Elle parle peu, défend les opprimés de la cour de récré et lit un livre par semaine.

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Des dessins en noir et blanc – l’intervention de la couleur symbolisant l’espoir et ces petits bonheurs qui font irruption dans un quotidien souvent terne et triste. Crayon et aquarelle. Délicatesse, douceur et poésie composent ce roman graphique. Un vrai moment de poésie, une lecture en suspension.

Susin Nielsen – Les optimistes meurent en premier ****

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Éditeur : Hélium – Date de parution : 2017 – 192 pages

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Attention : Pépite!

Pétula De Wilde vit à Vancouver avec ses parents. Depuis le drame qui a touché sa famille, l’adolescente a développé de nombreuses phobies : la foule, les microbes, les différents dangers de mort… De façon convulsive, elle compulse dans un album mille et un articles portant sur des morts toutes plus farfelues les unes que les autres.

Sa rencontre avec l’homme bionique – alias Jacob – à l’atelier d’art-thérapie auquel elle est obligée d’assister une fois par semaine au lycée, va la métamorphoser. Jacob est un grand dadet avec un avant-bras mécanique ; passionné de cinéma, il passe son temps à répondre par un scénario de film lorsqu’on l’interroge sur son passé. A l’atelier, tout les adolescents se sont confiés tour à tour, sauf lui…

Dès les premiers mots j’ai aimé ce roman. J’ai eu l’impression de déjà connaître Pétula, cette adolescente qui porte un regard très ironique sur le monde qui l’entoure – comme pour mieux enfouir la douleur qui l’assaille.

Un roman magnifique, drôle et émouvant, qui évoque avec justesse la culpabilité, le deuil et l’ineffable douleur. Un roman jeunesse d’une force incroyable et insoupçonnée et une lecture riche en émotions que je vous recommande… ❤

Walking on sunshine katrina and the waves

Sarah Crossan – Inséparables ***

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Éditeur : Rageot – Date de parution : mai 2017 – 416 pages

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Tippi et Grâce sont deux sœurs siamoises de seize ans, unies par les hanches. Une seule paire de jambes pour deux corps. Depuis qu’elles sont nées, leurs parents se saignent pour payer les cours à domicile et les soins spécialisés. Mais l’argent vient à manquer peu à peu… Elles sont alors obligées de faire leur rentrée au lycée de Hornbeacon High pour la première fois. C’est à la fois excitant et terrifiant pour ces jeunes filles que le monde entier regarde avec fascination et répulsion. Elles y font la connaissance de deux adolescents en marge, Jasmeen et Jon, qui vont les prendre sous leur aile.

« Une histoire qui raconte ce que c’est d’être Deux. » 

Pendant huit mois, Grâce nous raconte, à la façon d’un journal intime, cette entrée au lycée. Elle nous raconte également leur quotidien familial – leur père alcoolique, qui boit pour survivre au chômage ; leur petite sœur Nicole, surnommée « Dragon » qui devient de plus en plus maigre pour satisfaire sa passion de danseuse étoile – et cette vie à deux dans un seul corps : comment se sentir unique lorsque l’on partage le même corps que sa sœur jumelle ? Comment tomber amoureuse dans ces conditions ? Avoir une intimité ?

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Les deux filles sont très différentes en terme de caractère et pourtant elles ne se considèrent pas autrement qu’en une seule et même personne. A leur entrée au lycée, Grâce et Tippi se font la promesse de ne jamais tomber amoureuses

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Un roman en vers, servi par une écriture épurée, d’une grande justesse et sans aucun pathos. Le ton est souvent impertinent et drôle malgré un thème assez complexe et rarement abordé en littérature jeunesse. Inséparables est le récit d’une relation unique et une belle réflexion sur la différence et l’acceptation de soi. Une lecture surprenante et émouvante, qui m’a secouée et que je ne suis pas prête d’oublier.

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Catherine Poulain – Le Grand marin ****

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Éditeur : Points – Date de parution : avril 2017 – 375 pages

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Cette femme qui part du jour au lendemain pour le bout du monde, l’Alaska. Elle désire ardemment embarquer sur un bateau de pêche ; elle embarquera sur le Rebel avec à bord tout un équipage d’hommes – leurs silences, leur barbarie soudaine lorsqu’ils pêchent, leur violence. La dureté des conditions de vie en mer. Lili, seule femme dans cet univers très masculin, demeure hantée par Manosque-les-Couteaux. Pourquoi cette fuite ? Pourquoi ce désir de partir aussi loin ?

« Peut-être aussi que je voulais aller me battre pour quelque chose de puissant et de beau, je continue en suivant des yeux l’oiseau. Risquer de perdre la vie mais aussi la trouver avant… Et puis je rêvais d’aller au bout du monde, trouver sa limite, là où ça s’arrête. »

Cette femme demeure profondément mystérieuse. Impulsive, farouche. Un caractère sauvage qui se reflète dans la façon d’écrire de Catherine Poulain et qui m’a séduite. Lili m’évoque par moments un Kerouac des mers, un Kerouac au féminin – dans ce désir d’embarquer à tout moment, d’être sans cesse en mer.

Les hommes et leur ivresse, leur sauvagerie ; leurs façons de repeindre la ville en rouge. Parmi ces hommes, il y a le lion des mers, le grand marin… cet homme rude aux yeux jaunes qui ne semble jamais sourire.

Wahou quel roman… Brute et sauvage. Sombre et lumineux. Des phrases courtes et affûtées comme des lames. De la poésie brute. Un roman sublime, dont l’atmosphère m’a parfois fait penser aux Déferlantes de Claudie Gallay.

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« La radio grésille, parfois quelques paroles deviennent audibles. Elles semblent naître de la nuit, messages d’autres vivants qui eux aussi parcourent le grand désert. Les cieux et la mer ne font qu’un. On avance dans la nuit. Les hommes dorment. je veille sur eux. »

« J’ai déchargé dix tonnes de poisson, je me suis battue au pic avec la glace de la cale, je me suis rebellée et j’ai fait le tour des bars, rencontré un trappeur triste. Mon skipper veut m’emmener pêcher à Hawaï et Jude au motel. Manosque-les-Couteaux m’attend toujours. C’est beaucoup pour une même journée. Les hommes sont repartis au bar. J’entends l’eau glisser sur le flanc du bateau. »