Antoine Sénanque – Que sont nos amis devenus ? ****

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Grasset – mars 2020 – 224 pages

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Pierre Mourange a la cinquantaine, il est médecin et directeur d’une maison de retraite. Il est également mari et père, mais semble l’avoir oublié depuis longtemps. Un jour, il aperçoit un revolver dans le tiroir du bureau de son psychanalyste. Curieux et fasciné, Pierre s’en saisit quelques instants pendant l’absence du thérapeute. Mais quelques heures plus tard, ce dernier se suicide avec ce même revolver.

Immédiatement, Pierre se trouve être le coupable tout désigné… Interrogé par la police, il se rend compte qu’il n’a aucun alibi.

Mais qu’il a autour de lui des amis, des personnes prêtes à le sauver. Sa secrétaire Blanche, amoureuse de lui depuis toujours. Son ami d’enfance Camille, écrivain qui s’inspire souvent de sa vie pour écrire ses romans. Ses petits vieux de la maison de retraite, qu’il appelle les hiboux – Nikolas qui menace de pirater les serveurs pour lui et son fidèle compagnon Boisvieux. Et Mathilde, sa fille qu’il a trop longtemps négligé…

Ce roman est une belle surprise ; tous les ingrédients étaient réunis pour me plaire. La plume légère et poétique. L’humour qui se révèle entre les lignes. La tendresse du narrateur envers ses personnages.

J’ai aimé aussi la référence à la poésie de Rutebeuf contenue dans le titre ; le jeu avec la fiction ; et cette amitié qui me rappelle celle de Montaigne et La Boétie. Une amitié absolue. A travers Camille et Pierre, l’auteur questionne la trahison et la loyauté amicaleQue sont nos amis devenus ? nous offre une mise en abyme fictionnelle ; avec Camille comme double littéraire de l’auteur, qui ne peut s’empêcher de mettre en roman son ami, d’en faire un personnage de son oeuvre.

Il se dégage de ce texte une indéfinissable mélancolie, qui m’a aimantée. C’est un coup de cœur, un coup au cœur, tout en douceur. ❤

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« Les mots restaient à la surface des sensations, comme les souvenirs à celles de la vérité. Personne ne savait comment faire pour ressusciter une émotion. Elle finissait toujours par mourir en paix, du seul coeur qui l’avait éprouvée. »

Gianrico Carofiglio – Trois heures du matin ***

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Slatkine & Cie – mars 2020 – 224 pages

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Années 80, en Italie. Antonio a depuis l’enfance des absences ; la réalité sonore qui l’entoure l’écrase soudainement – les sons semblent décuplés – et lui fait perdre connaissance. Le médecin qu’il consulte parle à l’époque de perturbation neurovégétative. Cela semble passer avec le passage à l’adolescence. Mais après une nouvelle crise, avec perte de connaissance et convulsions, on lui apprend qu’il est atteint d’épilepsie.

Antonio perd goût à beaucoup de chose ; la lecture, les amis. Il se replie sur lui-même. Son père décide de l’emmener à Marseille consulter un spécialiste qui va lui redonner confiance en lui en évoquant des génies et artistes qui étaient aussi épileptiques (Maupassant, Poe, De Vinci, Molière, Van Gogh…). Trois ans plus tard, père et fils le consultent à nouveau. Pour s’assurer qu’il est guéri, le médecin demande à Antonio de ne pas dormir 2 nuits de suite et de prendre des amphétamines pour se maintenir éveillé.

Avec son père, qu’il connaît au fond si peu, ils vont ainsi profiter de ces deux nuits pour se confier l’un à l’autre, se redécouvrir. Antonio va pousser son père à se livrer sur sa rencontre avec sa mère, et sur son passé. Le fils découvre son père sous un nouveau jour et se rend compte à quel point cet homme était un inconnu pour lui.

De ce roman, j’ai tout aimé : l’écriture somptueuse, la fluidité de la narration, la jeune voix du narrateur à laquelle on s’identifie immédiatement et dans la peau duquel on se glisse sans accro. Trois heures du matin est un de ces romans qui laissent une empreinte sur la rétine, une marque indélébile dans la mémoire. La relation qui unit ce père et son fils est émouvante et juste, décrite tout en simplicité. C’est un très beau roman, authentique et touchant.

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« Il se produit des courts-circuits, dans la tête et dans l’âme des gens, que personne ne parviendra jamais à saisir. Si on essaye de les élucider, on devient fou. »

« Les paroles de Saint-Augustin sur le temps : Si personne ne me le demande, je sais ce que c’est, si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne sais plus. »

« Il faut épuiser la joie, c’est la seule façon de ne pas la gâcher, après, elle disparaît. »

Alice Parriat – Des yeux de loup ***

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Ecole des loisirs – février 2020 – 164 pages

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La mère de Volga adore l’entraîner au fond des bois ; mère et fille se gorgent de l’odeur des pins, elles écoutent le pouls de la nature. Elles se lèvent à l’aube pour découvrir les forêts et les lacs alentours. Et puis un jour, elles découvrent des empreintes de loup… ou plutôt de louve.

« Ma poésie à moi, c’était celle des écorces de pin qui craquent et chantent, du vent dans les ramures, du bruissement des bêtes rampant sous la terre. » Volga est une adolescente marginale, elle aime passer des heures dans la nature, loin des bars et des soirées auxquelles se rendent les ados de son âge. Mais elle aime aussi les livres, les mots ; qu’elle ne partagerait pas avec n’importe qui.

Et puis un jour, une nouvelle élève débarque au lycée. Mado a des cheveux d’encre, débrayés, un curieux style vestimentaire… Et des yeux magnétiques. Comme des yeux de loup. Immédiatement, Volga est se sent attirée par elle et le halo de mystère qui l’entoure.

L’écriture poétique et soyeuse d’Alice Parriat nous attire dans ses filets. Les chapitres, très courts, permettent au roman d’infuser lentement en nous. Qui est l’animal ? Le loup ou l’adolescent ? Avec talent, l’autrice parvient à décrire la fougue adolescente et le tumulte qui agite les cœurs. Un texte d’une beauté !

Sébastien L. Chauzu – Modifié **

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Grasset – 11 mars 2020 – 288 pages

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Martha Erwin est une détective au caractère bien trempé qui râle à longueur de temps, déteste tout le monde et possède un look improbable – entre gilet à pois, veste à franges et parka orange. A quarante ans, elle préfère fumer des joints et siroter du whiskey plutôt que de penser aux enfants. Elle vit dans le New Brunswick – cette région du Canada où il ne fait que neiger – avec un chouette type qui répond au nom d’Allan et qui ne se sépare jamais de ses deux bichons, qu’il a toujours dans les bras, comme deux ex-croissances velues et de ss fille, Allison, avec qui Martha adore se crêper le chignon dès qu’elle en a l’occasion.

Un matin, Martha aperçoit sur la route une forme vaguement menaçante ; un monstre ? Un animal ? … Le blizzard laisse le doute planer. Il s’agit en fait d’un adolescent qui porte un bonnet à oreilles de chien. Perché sur une caisse en bois, il attend une « gratte » – comprenez un chasse-neige – engin pour lequel il voue un véritable culte.

Ce drôle d’ado qui tient absolument à se faire appeler Modifié et qui ne boit que du Big 8 Cola, va passer beaucoup de temps chez Martha et Allan, à déneiger leur allée de façon sportive, s’attirant les foudres du voisin. Modifié n’est pas comme les autres, ne parle pas comme eux – il est sans vice. Il y a quelque chose de profondément désarmant chez lui et il va s’attacher à Martha, sans que celle-ci comprenne pourquoi…

Dans le même temps, le quotidien de cette petite campagne du New Brunswick va être ébranlé par le meurtre d’un prof du lycée ; son cadavre est retrouvé flottant dans la piscine, entièrement nu. Le jeune cousin de Martha, Daniel, est un des suspects.

Un premier roman déconcertant et étonnant qui m’a fait sortir de ma zone de confort – certaines scènes burlesques m’ont pliée en deux quand d’autres m’ont laissée pensive. Modifié au fond, est le seul personnage qui ne change pas ; autour de lui gravite ce petit monde, et la présence de l’adolescent va permettre à chacun de modifier le regard qu’il porte sur sa vie, sur son intériorité, d’accepter ce qu’il est. En quelques mots : un roman absurde à souhait et profondément intelligent qui aborde l’autisme de façon inattendue. J’attends le suivant !

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« Je n’avais jamais dis « Grandis ! » à personne, jamais. Je n’aimais pas les adultes qui disaient ce genre de choses, souvent des vieux rassis qui voulaient à tout prix voir les jeunes abandonner la plus belle part de leur existence pour leur ressembler. »

Rosie Price – Le rouge n’est plus une couleur ***

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Grasset – 11 mars 2020 – 416 pages

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Kate rencontre Max à la fac. Ils deviennent amis et très vite inséparables. Ils se gavent de films, révisent un peu, sortent beaucoup, partent en vacances. Kate fait rapidement la connaissance de la famille de Max, une famille aisée et cultivée, très différente de la sienne. La mère, Zara, est réalisatrice ; ce qui fascine beaucoup Kate. Mais le côté paternel de la famille est plus ombrageux ; à la mort de la grand-mère, leurs relations s’enveniment, l’oncle Rupert dépressif et alcoolique fait une overdose. Au sein de cette famille qui perd lentement la boule et s’entre-déchire autour de l’héritage de Bisley House – la maison familiale – il y a le cousin de Max, Lewis, un jeune mec un peu distant, renfrogné.

Pendant une fête d’anniversaire chez eux, Lewis entraîne Kate à l’étage dans une chambre et referme la porte derrière elle. Il fait tourner la clé dans la serrure. Kate ne parvient pas à s’opposer à lui. Son regard restera accroché au ruban rouge du col de son agresseur durant toute la durée du viol – sans coups ni cris.

Les jours qui suivent, Kate ne parvient à en parler à personne. Si elle n’en parle pas, peut-être que l’horreur se dissipera. Si je n’en parle pas ça n’existe pas.

« Alors, elle se tut dans l’espoir que, si elle choisissait de ne pas donner voix à ce qui s’était logé dans sa poitrine, quelque part entre ses poumons et son coeur, cela finirait par s’atténuer ; que sa toxicité évacuerait son corps par ses propres moyens, sécrétée avec la sueur, le sang, la salive, la merde ; qu’en se contentant simplement de respirer, d’exister, elle pourrait peu à peu se purger sans avoir à affronter l’horreur d’avoir à lui donner une forme reconnaissable ; si elle se taisait, peut-être que ça refluerait. »

Elle s’éloigne de Max et trouve refuge dans l’alcool, les cachets, la drogue. « Pour survivre, il lui fallait résider hors d’elle-même. »

Le déni. La culpabilité. La peur de ne pas être crue. Tous ces sentiments l’agitent et la bâillonnent, l’empêchant pendant un temps de se confier. Elle éprouve le besoin de se faire du mal ; la douleur physique pour oublier les souvenirs de cette maudite soirée qui lui gangrène la mémoire. Le rouge, c’est le col de Lewis, et puis c’est le sang qui coule des blessures qu’elle s’inflige.

Rosie Price nous livre un premier roman brillant ; l’histoire du retour à la vie d’une femme après un viol. L’histoire d’une femme brisée qui va connaître la destruction puis la reconstruction. L’écriture, efficace et dénuée de tout pathos, nous délivre les réactions des proches de l’agresseur et celles de l’agresseur lui-même.

Le rouge n’est plus une couleur explore la question du viol, de sa violence physique et psychologique avec acuité et nous livre une analyse psychologique et chirurgicale du traumatisme ; les stigmates mémorisés par le corps et l’esprit, les émotions violentes qui traversent la jeune femme, et enfin, sa capacité de résilience.

« Ce n’était pas l’attaque isolée, mais ses conséquences : la façon dont elle fracassait la perception, déformait les sens, étouffait toute capacité à la confiance, toute possibilité d’aimer et d’être aimée, et vidait le monde de sa couleur, de sa lumière. »

Seo Mi-Ae – Bonne nuit maman ***

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Matin Calme – mars 2020 – 360 pages

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« Quel est votre plus vieux souvenir? »

Seon-gyeong est criminologue ; elle donne des cours à la fac sur les tueurs en série. Elle aime s’interroger sur l’enfance des assassins… Un jour, elle apprend que Lee Byeong-do souhaite s’entretenir avec elle ; Lee Byeong-do, c’est le tueur en série qui a défrayé la chronique il y a quelques années en enlevant et assassinant treize femmes en l’espace de 3 ans. Depuis une année, il est sous les verrous. Pourquoi souhaite-t-il la voir, elle ? Alors qu’il ne la connaît pas et qu’il a toujours refusé de voir qui que ce soit.

Cet homme au visage si séduisant… Qui pourrait penser aux atrocités dont il est capable ? Le Diable avec un visage d’ange… On en apprend davantage sur son passé – les origines de la violence. Son enfance et sa relation avec une mère violente qui l’a meurtrie et lui a lacéré l’âme avec ses mots haineux, le torturant au rythme d’une seule et même mélodie, qui ne le quittera jamais et qu’il fredonnera à chacune de ses victimes… Maxwell’s Silver Hammer des Beatles.

Parallèlement, le mari de Seon-gyeong revient un soir avec la fille qu’il a eu de son premier mariage. Sa mère s’est suicidée et ses grands-parents viennent de mourir dans un incendie ; un incendie pour le moins suspect. La fillette a un comportement étrange, elle est peu bavarde. Elle semble en vouloir à Seon-gyeong et sa présence lui fait froid dans le dos.

Bonne nuit maman est un thriller psychologique implacable, addictif et angoissant à souhait qui explore la question des maltraitances infantiles et leur impact sur l’humain en devenir. Une fois commencé, on ne peut plus le lâcher. Page après page, l’atmosphère s’assombrit, l’horreur se diffuse et nous nous retrouvons captif de cette intrigue habilement ficelée.

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Marc Nexon – La traversée de Pyongyang ***

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Grasset – février 2020 – 168 pages

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Un homme court dans une ville. Une ville silencieuse, trop calme. Sa semelle frappe le bitume, ça résonne. Les avenues immenses et vides défilent devant ses yeux. Malgré son statut de journaliste, Marc Nexon a réussi à s’inscrire au marathon de Pyongyang, la capitale de la Corée du Nord. Un matin, il s’est réveillé avec l’envie folle de ce marathon, curieux de fouler le sol de ce pays interdit.

En quelques 160 pages, l’auteur nous livre ses émotions et impressions, les petits détails qui saisissent son regard. De chambres d’hôtel en excursions inopinées aux toilettes, le regard fouineur du narrateur cherche, scrute et tente de tromper la vigilance de ses guides. Il désire plus que tout lever le voile des apparences, faire tomber les masques et craqueler le vernis de ces immeubles aux façades anonymes.

Si le récit de Marc Nexon fait froid dans le dos, il n’est pas dénué d’ironie. Certaines situations frôlent l’absurde, nous faisant hésiter entre rire et angoisse. On se croirait presque dans un film de science-fiction.

Pendant ce voyage un peu surréaliste, le journaliste ne peut s’empêcher d’évoquer ce 5ème étage interdit et l’affaire Otto Warmbier – cet étudiant américain qui ne reviendra pas vivant de son séjour à Pyongyang. L’écriture incisive et concise de Marc Nexon nous saisi immédiatement et nous offre une plongée percutante dans cette ville qui ne se visite pas sans une armée de guides curieux et déterminés et où le moindre faux pas peut se révéler fatal