Rebecca Watson – Sous la peau ***

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Grasset – mars 2021 – 288 pages

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Une jeune femme ouvre les yeux, se lève, prend le métro et se rend au travail. C’est sa routine hebdomadaire. Ses journées sont un enchaînement de taches, de façon automatique, mécanique. Peut-être une façon pour elle d’oublier l’angoisse qui la ronge à certains moment, la dévore à d’autres. Cette angoisse qui fourmille sur sa peau, la démange ; elle s’enferme alors dans les toilettes et se gratte jusqu’au sang. L’angoisse l’étrangle de croiser à nouveau l’homme qui l’a agressée, parce qu’il travaille dans la même entreprise qu’elle…

Un étrange roman, auquel je ne m’attends pas. Complètement morcelé, chaotique ; un chaos poétique qui nous secoue et nous met à l’épreuve, nous donne le vertige par moment.

Sous la peau est un texte fort, étonnant, déroutant, glaçant. On ne sait parfois dans quel sens lire ces mots qui claquent, qui crissent, qui bruissent. L’écriture comme reflet des tourments qui agitent la jeune femme ; le temps d’une journée, nous nous retrouvons plongés dans les méandres de ses pensées, au plus intime de son être. Rebecca Watson nous offre une étonnante et dérangeante expérience de lecture et une plongée vertigineuse dans la psyché d’une femme profondément meurtrie.

Ali Smith – Hiver **

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Grasset – février 2021 – 320 pages

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« C’est à ça que sert l’hiver : à se souvenir que tout s’arrête puis revient à la vie. »

Sophia commence lentement à perdre la raison, le jour où une tache apparaît à la périphérie de son champ de vision. Une tache qui se transforme en tête de petite fille grimaçante. À la respiration sifflante.

Son fils Art est censé venir pour les fêtes de Noël, et lui présenter enfin Charlotte, sa petite amie. Sauf que cette dernière l’a quitté quelques jours plus tôt. Pour sauver les apparences, il propose à une jeune fille rencontrée à un arrêt de bus de jouer le rôle de Charlotte, contre rémunération… Mais en arrivant chez sa mère, Art se rend compte qu’elle ne va pas bien. Quelque chose ne tourne pas rond. Il se décide à appeler la sœur de sa mère, Iris.. mais elles ne se sont pas vues depuis plus de 30 ans.

Une sourde ironie se dégage de ce roman, qui semble plongé dans une drôle de torpeur. Pendant cet hiver, Ali Smith nous entraîne dans une danse singulière, entre folie, rapport familiaux tortueux, solitude et questionnement politiques et environnementaux.

David Vann – Komodo **

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Gallmeister – mars 2021 – 304 pages

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Lecture effectuée dans le cadre du précieux #PicaboRiverBookclub

Tracy quitte la Californie avec sa mère pour retrouver son frère Roy ; elles débarquent sur la petite île indonésienne de Komodo. Au programme : une petite semaine de détente et de plongée en compagnie des requins et raies mantas. Quoi de mieux qu’une île paradisiaque pour réparer les liens qui les unissent et se sont fragilisés au fil des dernières années ? Roy vient de divorcer ; écrivain aux nombreux prix littéraires, la cinquantaine tassée, il vit à Komodo depuis un mois et termine une formation pour devenir divemaster. Pour Tracy, ce sont les premières vacances qu’elle s’accorde en cinq ans ; cinq ans durant lesquels elle s’est dévouée corps et âme pour son ingrat de mari et ses jumeaux turbulents. Pour la première fois, elle les laisse seuls. Ce voyage est aussi l’occasion pour elle de se ressourcer, d’éviter le burn out qui menace de l’étrangler.

Dès les premiers moments en famille, la tension est palpable ; Tracy ne peut s’empêcher d’être agressive et odieuse avec son frère. Elle ne lui pardonne pas son divorce. Les reproches et souvenirs culpabilisants s’accumulent. Tracy est un personnage peu amène – si peu attachant. Elle est grossière, vulgaire, agressive. Elle crache son venin et cherche sans cesse le conflit. A cela s’ajoute la nourriture exécrable et l’atmosphère hostile qui règne au centre de formation.

Les seuls moment de paix ont lieu durant les plongées sous-marines, toutes plus incroyables les unes que les autres. Mais Roy se révèle étourdi, peu réactif et le drame semble n’être jamais loin, à portée de palmes… On retient notre souffle devant la beauté des descriptions de la vie sous-marine tout comme face aux dialogues de plus en plus chargés de violence.

Le malaise rôde, sournois. La tension dramatique imprègne les mots ; pour finir par atteindre son paroxysme. Avec une écriture toujours aussi vive et efficace, empreinte d’humour noir, David Vann joue avec nos nerfs et dresse le terrible portrait d’une femme – une mère et une épouse – au bord du gouffre. Tracy perd lentement pied et la lecture des dernières pages se fait en apnée. La fin, pourtant, me laisse dubitative et presque déçue… Ce n’est clairement pas mon roman préféré de l’auteur ! Et vous, qu’en avez-vous pensé ?

Dalie Farah – Le Doigt ***

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Grasset – février 2021 – 224 pages

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Ce matin de janvier, une prof de philo traverse devant le lycée, en dehors du passage piéton. Une voiture klaxonne. La prof dresse un doigt d’honneur, sans un regard, comme un réflexe. L’homme sort de sa voiture, hurle et la défie : « Recommence! » Nouveau doigt d’honneur. Il la gifle brutalement.

Avec une écriture acérée, cheminant sur le fil du rasoir, Dalie Farah nous livre un récit composé de dialogues en salle des profs, réactions d’élèves et de souvenirs de la violence. Ce n’est pas la première fois que la jeune femme y est confrontée ; la violence, elle résonne avec son enfance.

Un récit saisissant qui dénonce la violence sous toutes ses formes ; celle de l’enfance, de la famille ; celle de la rue et celle des élèves. Mais c’est aussi la violence de l’indifférence administrative et du système éducatif français dans son ensemble.

Stephen Markley – Ohio ***

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Albin Michel – Terres d’Amérique – août 2020 – 560 pages

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« Il est difficile de dire où cela s’achève et même où cela a commencé, car on finit fatalement par se rendre compte que la linéarité n’existe pas. Tout ce qui existe, c’est ce lance-flammes délirant, ce rêve collectif dans lequel nous naissons, voyageons et mourons. »

Été 2013. Six ans après l’enterrement du caporal Rick Blinklan, un des membres de leur bande, quatre anciens camarades de lycée se retrouvent par hasard dans leur petite ville natale, New Canaan, en plein coeur de l’Ohio. Ils sont trentenaires. Le temps les a plus ou moins épargnés, plus ou moins marqués. En débarquant à New Canaan, ils se souviennent de ce qu’ils étaient, de leurs années lycée. Ils se confrontent, souvent malgré eux, au passé. Leurs amours, leurs folies, leurs échecs. Chaque partie se concentre sur un des personnages…

Il y a Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire à la Nouvelle-Orléans, devenu toxicomane. Il débarque à New Canaan pour y livrer un mystérieux paquet…

Quant à Stacey Moore, elle revient pour revoir la mère de son ex petite-amie et régler ses comptes… Elle repense à son frère aîné Patrick, qui n’a jamais accepté son homosexualité.

Danny Eaton, hanté par ses souvenirs de la guerre, a besoin de revoir Hailey, la fille avec qui il a perdu sa virginité au lycée et dont il était fou.

Enfin, Tina Ross est bien décidée à revoir le mec qui a brisé sa vie.

A travers cet épais roman, Stephen Markley dresse le portrait d’une jeunesse américaine désabusée et meurtrie par le 11 septembre, la guerre… Une jeunesse tiraillée, entravée, dont les blessures peinent à se refermer. Un pavé dense, pour lequel j’ai pris mon temps, dans lequel je me suis immergée. Ohio est un roman noir de chez noir, sans concession, qui m’a tour à tour secouée, révoltée, émue.

« La littérature, c’est une immense conversation qui transgresse toutes les limites définissant notre pensée : les frontières, notre durée de vie, les continents, les millénaires. »

Yasha Breen – Château Charbon **

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Slatkine & Cie – août 2020 – 224 pages

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Marceau passe son temps à accompagner les gens à leur insu. Il aime les suivre sans qu’ils le sachent. C’est sa façon à lui de se faire des amis, d’être avec les gens, de partager leur quotidien. Comme cette fille qu’il a un jour croisé dans le bus et qu’il suit quotidiennement – Louise.

De Marceau, on ne sait pas grand chose, si ce n’est qu’il demeure traumatisé par la mort de son frère et par la dislocation de sa famille.

Parallèlement, on suit Schwartz, dont le passe-temps est de voler des fringues de valeur pour les revendre sur le bon coin, tout en dealant.

Et le Château Charbon, lieu de squat associatif privilégié pour des activités et ateliers qui finira démantelé.

De cette lecture, j’en suis ressortie un peu perdue, ne sachant pas du tout où l’auteur voulait en venir. L’écriture ne m’a pas transcendée et je ne suis pas parvenue à m’attacher à cette bande de losers. Sans boulot. Qui vagabondent. Volent. Dealent. Je n’ai pas saisi le sens de ce roman que j’ai trouvé bien maladroit ; les thèmes qui y sont abordés auraient mérité d’être davantage analysés, explorés – l’autisme, la culpabilité, la délinquance. Bref, je suis complètement passée à côté !

Colson Whitehead – Nickel Boys ***

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Albin Michel – 19 août 2020 – 272 pages

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Dans les années 2000, un cimetière clandestin et des ossements non identifiés sont découverts aux abords de la Nickel Academy, une ancienne maison de correction pour mineurs délinquants, qu’ils soient noirs ou blancs.

La Nickel Academy… Un nom qui fait froid dans le dos. Un nom dont se souviennent tous ceux qui y ont un jour mis les pieds… Un nom qui revient hanter les nuits des anciens pensionnaires.

A l’époque, Nickel promet de remettre les adolescents sur le droit chemin, d’en faire des hommes honnêtes et honorables. Mais derrière ces murs immaculés, se cachent les pires sévices… Les garçons qui s’en sortent ne sont plus jamais les mêmes. Et encore, s’ils ont de la chance de s’en sortir vivant.

Elwood Curtis se souvient…

Dans les années 60, en plein coeur d’une Floride ségrégationniste, le jeune adolescent noir adule Martin Luther King et se passionne pour l’école ; abandonné par ses parents très tôt, il est élevé par sa grand-mère Harriet. Intelligent et très travailleur, il rêve de poursuivre ses études à l’université. A la suite d’une mauvaise rencontre, il est envoyé à Nickel.

Elwood va devoir affronter le pire visage de l’âme humaine. Dans cet environnement hostile, il se lie d’amitié avec Turner, qui devient très vite un allié précieux pour survivre.

Si la Nickel Academy n’a jamais existé, Colson Whitehead s’inspire cependant de faits réels, et d’un établissement qui a vraiment existé.

Un roman sur le racisme qui démarre fort et qui m’a immédiatement prise aux tripes – l’horreur nous saisi, le sentiment de révolte gronde en nous face à la cruauté, aux injustices et à la sourde violence qui imprègne les pages. Nickel Boys fait partie de ces romans qui m’ont touché et dont j’ai du mal à parler… Je l’ai trouvé captivant mais il m’a quand même manqué quelque chose pour que je m’attache vraiment aux personnages, et je l’ai trouvé bien trop court pour saisir vraiment l’ampleur du thème abordé.

Grégoire Delacourt – Un jour viendra couleur d’orange ***

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Grasset – 19 août 2020 – 272 pages

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Couleur d’orange ou couleur d’orage ? Les mots du titre sont ceux d’un poème d’Aragon. La révolte fait rage en France. Les gilets jaune envahissent les ronds-points, débarquent à Paris chaque samedi pour faire entre leurs voix – dénoncer l’injustice et la misère sociale au fin fond des campagnes.

Pierre est engagé dans la lutte. Cela lui permet de s’extirper, de s’évader de cette famille où il ne trouve pas sa place. Vigile à Auchan, c’est Pierre est un homme dans l’ombre. Avec les gilets jaunes, il ose enfin s’exprimer, gueuler, s’affirmer. Il existe enfin.

Sa femme Louise travaille à l’hôpital. Son fils Geoffroy a treize ans et il n’a jamais supporté aucun contact ; il est dans sa bulle, différent. Il a été diagnostiqué autiste il y a peu et pour Pierre, ce fut le cataclysme. Geoffroy parle peu et a du mal à comprendre les autres, il dévore avec avidité les livres et mémorise tout. Il ne parvient à appréhender le monde qu’à travers le prisme des couleurs. Tout son univers se trouve régi par les couleurs. 

Mais dans ce monde de brutes, il y a Djamila et ses yeux verts véronèse. Sa douceur. Ses cheveux noirs de jais. Il n’y a qu’avec elle que Geoffroy se sent bien ; il n’y a qu’elle qui semble prendre sa différence pour une richesse. Ils passent du temps dans la forêt, à écouter le pouls de la nature qui bat, écouter le murmure des arbres.

Ce roman dont chaque chapitre porte le nom d’une couleur, d’une teinte, est une jolie pépite. Haute en émotions, en couleurs, en coups de foudre ou coups de rage. Entre ces pages, on lit la rage de vivre. La rage d’être entendu. La rage d’être reconnu.

L’écriture m’a transportée et chaque personnage, à sa façon, m’a émue profondément. J’ai aimé leurs blessures et leur luminosité, malgré tout. Comme le vieil Hagop, qui a perdu sa femme mais qui l’entend toujours au fond de lui – c’est un enfant de 70 ans qui prend les deux enfants sous son aile. Même Pierre, le père fou de colère, j’ai fini par l’aimer.

Un roman d’une grande beauté sur la différence, les laissés pour compte, les injustices. Un roman sur la richesse intérieure de chacun.

Laurine Roux – Une immense sensation de calme ****

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Folio – juin 2020 – 144 pages

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La voix que l’on entend entre ces pages est celle d’une jeune fille ; encore vierge de tout. Et puis un jour dans la montagne, elle rencontre Igor. Lorsque son regard se pose sur lui, son corps fond, son coeur cogne.

« Il y a des gens qui sont bâtis pour exister toujours, leur corps éblouissant érigé pour résister aux assauts du temps, de la maladie et de la mort. Des anatomies de soleil et d’éclat. Igor était de ceux-là. »

Elle tombe amoureuse sans avoir eu le temps de s’y préparer, et elle suit aveuglément Igor à travers la montagne hostile et dévorante ; elle est désormais sienne. Ils voyagent à travers la taïga, font corps avec la nature.

La jeune fille se remémore sa vieille Baba, ses récits aux accents légendaires. Avant de s’abandonner au Grand-Sommeil, la vieille femme lui a raconté des histoires d’avant le Grand-Oubli. A l’abri du vent qui souffle avec acharnement, les petites vieilles aiment se confier à la jeune fille. Comme la vieille Grisha, qui lui confie son passé – son amour aussi dévastateur que fugitif, l’origine des Invisibles, ces êtres mi-humains mi-sauvages aux yeux blancs qui chassent à mains nues et trouvent refuge au coeur de la montagne.

Le récit de Laurine Roux est sauvage, animal ; son écriture brute et poétique. C’est une lecture déroutante, absolument unique en son genre qui m’a subjuguée. Je me suis laissée embarquer au coeur de cette nature inhospitalière.

En quelques pages, grâce à sa plume évocatrice et ample, l’autrice déploie tout un univers aux accents surnaturels et merveilleux, qui me rappelle celui de Véronique Ovaldé et le courant du réalisme magique. On ne sait à quelle époque le récit se déroule ni dans quel pays, mais les lieux et les fleuves ont des accents slaves. L’histoire est empreinte de mystère, où nature et personnages ne font qu’un, où amour et mort sont étroitement liés.

Une très belle pépite littéraire !

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« Rappelle-toi ! La montagne crève l’eau autant qu’elle y sombre et le lac gobe la pierre autant que la pierre le déchire. C’est une union et un combat permanent, une danse brutale dans laquelle les baisers sont des morsures et les coups des ébats. De ces amours hybrides naissent des accidents, et les monstres sont des prodiges. »

Amanda Sthers – Lettre d’amour sans le dire ***

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Grasset – 3 juin 2020 – 140 pages

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Alice approche de la cinquantaine, elle vient de prendre sa retraite anticipée de professeur de français pour se consacrer à l’écriture. Sa fille s’éloigne d’elle et devient presque une étrangère depuis qu’elle s’est mariée.

La vie d’Alice est comme en veille – c’est une femme seule, qui a appris à cacher son corps, à en avoir honte ; elle n’a jamais eu confiance en elle et ses rapports avec les hommes n’ont jamais été sains.

Un jour de pluie, elle entre à tout hasard dans un salon de thé et de shiatsu. Elle y rencontre un masseur japonais aux yeux mélancoliques et aux gestes d’une infinie douceur qui lui réveille et lui révèle son corps. Au fil des séances, Alice se sent revivre.

« Quand vous posez les mains sur moi, j’ai la sensation que vous me comprenez. Cet habit de peau et d’os cesse d’être un poids et devient un moyen de vous dire mes douleurs, mon passé, mes désirs. »

Le roman d’Amanda Sthers prend la forme d’une longue missive dans laquelle Alice se confie à cet homme qui l’a métamorphosée ; cet homme à qui elle n’a jamais pu dire ce qu’elle avait sur le coeur, ce qu’elle pensait, à cause de la barrière de la langue. Mot après mot, elle se confie sans fard et déroule le récit de son être et de leur rencontre.

L’écriture soyeuse, poétique et métaphorique d’Amanda Sthers m’a séduite immédiatement. Je suis entrée dans cette histoire à pas feutrés et l’émotion s’est emparée de moi, de façon subtile et irréversible. Une lettre sous forme de confession féminine dont j’ai savouré chaque mot.

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« Parfois je m’absente dans des pays pansements qui m’enveloppent de coton. Je quitte la réalité et tandis que je flotte, je ne sais à quelle vitesse passe le temps ni même s’il passe. »

« Peu de gens veulent se soucier des arbres qui s’effondrent loin d’eux, et on refuse d’accepter que nos cœurs entendent tout. Que notre humanité est la somme de forêts décimées et d’arbres qui tombent en nous… »