Paulette Jiles – Des nouvelles du monde ****

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Collection Quai Voltaire – La Table Ronde – mai 2018 – 240 pages

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Hiver 1970, Texas. Le capitaine Kidd voyage en solitaire de ville en ville pour lire à voix haute les actualités – de préférence des nouvelles lointaines du monde – devant des assemblées dans des églises et salles de réunion.

Après une de ses lectures à Wichita Falls, le capitaine est chargé de ramener Johanna Leonberger à sa famille, près de San Antonio. Il fait la connaissance de cette enfant de dix ans, chétive et farouche, aux cheveux couleur caramel et aux étranges yeux bleus, vêtue comme une Indienne. Enlevée par des indiens Kiowas à l’âge de six ans, la fillette au regard de poupée de porcelaine se prend pour une indienne ; elle a appris leurs façons d’être, de vivre et leur langage… Le vieil homme et l’enfant vont apprendre à se connaître et à s’apprivoiser tout au long de leur périple qui sera semé d’embûches…

Un roman sublime qui nous propulse dans le temps ; nous parcourons avec Cho-Ena et Kepten les plaines plus ou moins sauvages du Texas à la fin du XIXème siècle, en proie aux conflits avec les tribus indiennes. Un western au rythme palpitant et aux personnages forts et attachants. Coup de ❤ !

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Frédéric Rébéna – Bonjour tristesse ***

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Éditeur : Rue de Sèvres – Date de parution : avril 2018 – 96 pages

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1954. Cécile passe l’été de ses dix-sept ans dans une villa en bord de mer, avec son père Raymond, en pleine crise de la quarantaine, et sa toute jeune conquête amoureuse, Elsa. Cécile et son père ont une relation fusionnelle, faite de plaisirs et d’insouciance. Cécile connaît ses premières étreintes avec Cyril et se met à l’écriture d’un roman au fil du temps qui passe. L’arrivée d’Anne« L’orgueilleuse, l’indifférente Anne Larsen » – une vieille amie de la famille, va perturber l’équilibre de ses vacances. Pourquoi vient-elle ?

Cécile est une adolescente en butte avec le monde, au caractère cruel ; mal dans sa peau, elle n’a pas sa langue – fourchue – dans sa poche. Anne est une femme stricte et moralisatrice, qui aime la culture, les bonnes manières et l’intelligence… Dès son arrivée, un subtil affrontement commence entre les trois femmes. Elsa est vite évincée. Quant à Cécile, elle craint de perdre la complicité qui la lie à son père, ainsi que leurs libertés. Cécile se plonge dans l’écriture et réfléchit à un moyen d’écarter la présence menaçante d’Anne ; la fin de son roman, elle la connaît déjà.

J’ai lu le roman de Sagan il y a quelques années et je dois avouer que je ne m’en souviens qu’à moitié… L’adaptation graphique de Frédéric Rébéna est un très bel objet graphique que j’ai lu d’une traite, le temps d’une soirée. Les premières bulles annoncent d’emblée la fin, tragique. La beauté des illustrations épouse la froideur et la distance du texte ; peu à peu, nous ressentons un effet de malaise. Le contraste entre le cadre idyllique – un ciel dans le bleu duquel on a envie de se noyer – et le venin qui coule dans les veines de ces femmes est saisissant. Il me reste à relire le roman de Sagan pour comparer mes deux lectures…!

 

Lauren Wolk – La Combe aux Loups ***

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Éditeur : l’école des loisirs – Date de parution : mars 2018 – 300 pages

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« L’année de mes douze ans, j’ai appris à mentir. Je ne parle pas ici de ces petites histoires que les enfants inventent. Je parle de vrais mensonges, nourris par de vraies peurs, je parle de choses que j’ai dites et faites et qui m’ont arrachée à la vie que j’avais toujours connue pour me précipiter dans une nouvelle vie. »

Nous sommes en 1943. En Europe, la Seconde Guerre mondiale fait des ravages. De l’autre côté de l’Atlantique, les Américains d’origines allemandes sont vite montrés du doigts, candidats désignés de la haine populaire.

La Combe aux Loups, c’est l’endroit que traverse Annabelle pour aller à l’école avec ses deux petits frères. C’est aussi l’endroit où l’attend Betty, une fille cruelle plus âgée qui l’a prise comme souffre-douleur. Une gamine aux airs angéliques mais au cœur noir et aux yeux diaboliques. La combe aux Loups est également fréquentée par Toby, un homme traumatisé par la Première Guerre mondiale, solitaire et taiseux ; errant dans les collines alentours en photographiant la nature, il ne se sépare jamais de son long manteau et de son chapeau qui laisse son visage dans l’ombre.

Annabelle s’attache à cet homme hanté par la guerre et ses démons, dont tout le monde se méfie ; une amitié naît. Pour les autres, Toby est un être marginal ; trop marginal à leurs yeux pour être honnête…

Annabelle n’a que onze ans presque douze, elle n’est pas préparée au drame qui va survenir. Et pourtant, elle fait preuve d’une maturité étonnante pour son âge, et d’une grande lucidité quant au monde qui l’entoure et face aux adultes et à leur comportement. Elle réfléchit sur ces choses qu’elle ne comprendra sans doute jamais, sur la place infime que tout être occupe sur terre.

Je n’étais pas préparée à l’atmosphère sombre dans laquelle nous plonge ce roman jeunesse. L’oeuvre de Lauren Wolk se révèle en effet bien plus complexe que je ne m’y attendais. La Combe aux Loups se dévore le cœur battant et se termine avec les yeux un peu humides…

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« Si ma vie ne devait être qu’une seule note dans une symphonie sans fin, pourquoi ne la ferais-tu pas résonner aussi fort et aussi longtemps que possible? »

Anne Brouillard – La Grande Forêt. Le Pays des Chintiens ****

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Éditeur : école des loisirs – Date de parution : 2016

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Au Pays du Lac Tranquille, alors qu’il pleut des trombes et que l’été est déjà bien entamé, Vari Tchésou n’est toujours pas là. Ses amis Killiok et Veronica sont inquiets – d’autant plus qu’une série de mystères semble avoir pris possession du Pays. Qui sont ces inconnus qui rôdent dans le parc du Laboratoire ? Et cette roulotte qui stationne sur la Colline aux Herbes sèches, en plein cœur de la Grande Forêt ? Le chien noir et la fillette décident de partir à la recherche de leur ami, direction la Grande Forêt où les arbres ont des yeux et les buissons murmurent. Dépassant la Montagne aux Fourmis, ils s’enfoncent dans les vallées marécageuses, sac au dos.

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Page après page, un univers à part entière se déploie sous nos yeux et l’on se laisse gagner par l’enchantement qui émane des images et des mots. On y croise des animaux qui parlent et vivent comme des humains, des Bébés Mousse qui provoquent des pluies sur leur passage, des hommes qui s’envolent en fouettant l’air avec un batteur à crème fraîche, créant de petits nuages crémeux sur leur passage…

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Dès les premières pages j’ai eu le sentiment de détenir un petit bijou entre les mains : à la fois album et roman graphique, les bulles de BD se mêlent au texte. Les dessins, empreints de poésie et d’onirisme, sont une véritable invitation au voyage. Un très joli conte qui m’a complètement séduite !

Coup de ❤ !

 

Sarah Crossan – Swimming Pool ***

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Éditeur : Rageot – Date de parution : mai 2018 – 256 pages

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A douze ans, Kasienka débarque à Coventry avec sa mère ; elles viennent de Pologne et sont à la recherche de Tato, ce père qui les a quittées il y a quelques temps pour une autre vie en Angleterre.

Kasienka a le mal du pays, elle ne se plaît pas à Coventry et ne parvient pas à s’intégrer en classe – les autres filles se comportent comme des garces avec elle. Avec Mama, elles vivent dans un minuscule studio humide et chaque soir, elles arpentent les rues de chaque quartier et frappent à toutes les portes, espérant que Tato se cache derrière l’une d’entre elles… Quête obsessionnelle d’une mère au cœur brisé.

L’évasion et l’apaisement, Kasienka les trouve dans la lecture et les longueurs qu’elle fait à la piscine. Elle y rencontre William, le garçon-épervier au regard perçant.

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Swimming Pool est un beau roman qui prend la forme d’une ribambelle de courts poèmes en vers libres, à l’image d’Inséparables, le précédent roman de Sarah Crossan. Le style poétique et épuré de l’auteure m’a une fois de plus conquise.

Délicatesse et justesse caractérisent ce livre – de la composition du texte et de la simplicité naît l’émotion. Un roman sublimé par le tempérament fort de cette jeune fille qui connaît déjà l’abandon d’un père et le mépris d’une mère au cœur brisé ; Kasienka ne se laisse jamais abattre.

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Lu dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio

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Trondheim & Chevillard – Je vais rester ***

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Éditeur : Rue de Sèvres – Date de parution : mai 2018 – 120 pages

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Fabienne et Roland débarquent à Pavalas ; ils ont prévu d’y passer une semaine de vacances. Leur logement est réservé, les places pour les spectacles achetées. Roland est une homme prévoyant et organisé. Cette station balnéaire est pleine de souvenirs d’enfance pour lui, c’est pourquoi il voulait la faire découvrir à Fabienne.

Ils sont en avance alors ils décident de marcher sur la plage, en amoureux, insouciants. Autour d’eux, le vent se fait violent, il ébouriffe les cheveux des vacanciers et fait s’envoler grains de sable, parasols et serviettes de plage. De façon si abrupte et soudaine, Fabienne se rend compte que son homme vient de se faire décapiter.

La jeune femme ne semble pas réaliser ce qu’il vient de se passer. Se réfugiant dans une sorte de déni, Fabienne décide de rester, malgré tout. Elle s’installe dans leur location et suit le programme que son homme leur avait concocté.

Elle fait la rencontre de Paco, un homme étrange qui collectionne les morts absurdes ; celle de Roland vient naturellement s’ajouter à sa collection.

De façon surprenante, il se dégage beaucoup de douceur de ce roman graphique – dans le déroulement de l’intrigue et dans le trait de crayon. Alors que le drame a eu lieu, cette femme a l’air si sereine. Pas de déchirement, ni de larmes, aucun éclat. Le chagrin de Fabienne est silencieux, muet.

Cette femme et ses réactions m’ont beaucoup questionnée, interrogée. J’avoue avoir été étonnée – voire perplexe – face à son comportement car elle n’agit pas du tout comme on s’y attendrait. Et finalement c’est ce qui m’a plu en elle. Jour après, Fabienne se rend aux divers manifestations et spectacles prévus, mais n’est pas vraiment là ; elle est comme absente aux autres et au monde. Spectatrice de la vie qui se déroule devant ses yeux. Personne ne fait attention à ce joli fantôme en robe verte à part Paco.

Une très jolie BD sur le deuil, qui m’a profondément déroutée et charmée.

Les billets d’Antigone et de Mo’

Guy Boley – Fils du feu ***

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Editeur : Grasset – Date de parution : 2016 – 160 pages

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Le père de Jérôme était forgeron, il domptait le fer et le feu avec l’aide de Jacky. Un jour, il lui a fabriqué une arbalète dont l’unique flèche tirée s’envola à travers le bleu du ciel et ne fut jamais retrouvée. L’arbalète fut rangée pour ne plus jamais servir. Peut-être pouvons-nous y voir comme une métaphore de la perte et du deuil, deux thèmes qui poursuivent les personnages de ce roman.

Il y a Marguerite-des-Oiseaux qui prépare toujours une assiette pour son enfant disparu. Et Lucien, cet homme respectable aux cheveux brillantinés et aux joues flasques qui semble avoir muselé son enfance pour toujours et auquel Jérôme ne veut surtout pas ressembler plus tard.

Devenu peintre, le narrateur se souvient de ce jour où sa mère lui apprend la mort de son petit frère ; il se souvient de son enfance qui vole en éclats. Son père se console dans l’alcool et s’efface peu à peu du foyer ; quant à sa mère, elle vit un véritable naufrage intérieur. Chaque jour elle sombre un peu plus dans le déni, dressant le couvert du fantôme, le bordant le soir et lui achetant de nouveaux vêtements et livres scolaires.

La plume de Guy Boley est fougueuse et furieusement poétique, pétrie d’images et de sonorités. Un roman d’une énigmatique beauté qui reste imprimé un moment sur la rétine et dans la mémoire.

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« Il sait désormais qu’il mourra tel qu’il est, sans rien d’ombilical entre le monde et lui, qu’il n’enfantera que de vagues chimères, qu’il devra se construire des mondes intérieurs, s’en inventer souvent et les détruire parfois. »