Estelle-Sarah Bulle – Les fantômes d’Issa ***

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L’école des loisirs – janvier 2020 – 128 pages

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Issa a 12 ans, la peau chocolat, de longues tresses jusqu’aux fesses, quelques poignées d’amour et un secret qui l’étouffe et la fait cauchemarder depuis quatre ans. Pour tenter de s’en libérer, l’adolescente décide d’écrire un journal ; être enfin honnête avec elle-même et raconter par le début l’histoire de ce sombre secret, qu’elle n’ose révéler à personne, et surtout pas à ses parents.

Issa a la chance d’avoir une véritable amie depuis quelques mois, Charline, qui est tout son contraire ; elle a un an de plus et c’est la fille la plus libre, la plus « capée » qu’elle connaisse. Elle fume comme un pompier et se fiche des apparences. Quant à Issa, son style girly masque un grand manque de confiance en elle et une timidité. Les autres ne s’approchent pas trop d’elle.

Voici un petit roman que j’ai dévoré le temps d’une après-midi volée. Une écriture concise et limpide et une héroïne tourmentée et solitaire, qui devient vite attachante. Un très joli roman jeunesse, une intrigue toute simple mais efficace qui m’a captivée et chamboulée.

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C’est avec Les Fantômes d’Issa que je termine l’aventure de Mes Premières 68 ! Une belle aventure qui m’a offert la lecture de jolies pépites… Cliquez sur les liens ci-dessous pour retrouver l’ensemble de mes chroniques.

 

mespremires68

Gary D. Schmidt – Le Majordome et moi ***

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l’école des loisirs – février 2020 – 256 pages

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Il est 7h15 et dehors, un véritable déluge fait rage – une pluie digne d’un orage tropical australien. Pour couronner le tout, c’est le jour de la rentrée scolaire, la voiture est en panne et le père de famille est absent depuis trop longtemps déjà. Annie, Charlie, Emily et Carter ne sont pas en avance ; les cheveux ne sont pas tressés, une chaussette jaune manque à l’appel, maman est au bord de la crise de nerfs, il manque du lait demi-écrémé et Ned vomit partout comme tout bon teckel qui se respecte.

Soudain, on sonne à la porte. Sur le perron, le jeune Carter Jones tombe nez à nez avec… un immense majordome bedonnant, abrité sous un énorme parapluie-antenne parabolique. Il porte un petit chapeau melon comme on en trouve plus et parle d’une étrange façon, employant des mots bien compliqués… 

Le majordome semble tout droit venu d’Angleterre, avec sa voiture immense qui ressemble à une aubergine. Au début, la famille est méfiante ; qui est cet homme qui pousse la politesse et la distinction à l’extrême ? Ne serait-il pas un missionnaire ? Un serial killer ? 

Le majordome va transformer jour après jour le quotidien de cette famille nombreuse amputée d’un père et va, notamment, initier le jeune Carter au cricket, le sport le plus noble et le plus élégant au monde. 

De ce roman jeunesse, j’ai tout aimé ! Un roman qui gagne le pari d’être à la fois léger et poignant ; humour et émotion s’entremêlent habilement, on ne sait plus par instant si l’on doit rire ou pleurer, ou les deux à la fois. Le majordome est un personnage surprenant, attachant. Quant au « Jeune maître Jones », c’est un gamin émouvant et authentique – avec cette bille verte au fond de sa poche et ses souvenirs en Australie avec son père dans les Blue Mountains…

Le Majordome et moi est un quasi coup de cœur. Une fois de plus, la plume de Gary D. Schmidt fait mouche !

~> Pour lire ma chronique sur son précédent roman, c’est par ici !

Antoine Sénanque – Que sont nos amis devenus ? ****

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Grasset – mars 2020 – 224 pages

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Pierre Mourange a la cinquantaine, il est médecin et directeur d’une maison de retraite. Il est également mari et père, mais semble l’avoir oublié depuis longtemps. Un jour, il aperçoit un revolver dans le tiroir du bureau de son psychanalyste. Curieux et fasciné, Pierre s’en saisit quelques instants pendant l’absence du thérapeute. Mais quelques heures plus tard, ce dernier se suicide avec ce même revolver.

Immédiatement, Pierre se trouve être le coupable tout désigné… Interrogé par la police, il se rend compte qu’il n’a aucun alibi.

Mais qu’il a autour de lui des amis, des personnes prêtes à le sauver. Sa secrétaire Blanche, amoureuse de lui depuis toujours. Son ami d’enfance Camille, écrivain qui s’inspire souvent de sa vie pour écrire ses romans. Ses petits vieux de la maison de retraite, qu’il appelle les hiboux – Nikolas qui menace de pirater les serveurs pour lui et son fidèle compagnon Boisvieux. Et Mathilde, sa fille qu’il a trop longtemps négligé…

Ce roman est une belle surprise ; tous les ingrédients étaient réunis pour me plaire. La plume légère et poétique. L’humour qui se révèle entre les lignes. La tendresse du narrateur envers ses personnages.

J’ai aimé aussi la référence à la poésie de Rutebeuf contenue dans le titre ; le jeu avec la fiction ; et cette amitié qui me rappelle celle de Montaigne et La Boétie. Une amitié absolue. A travers Camille et Pierre, l’auteur questionne la trahison et la loyauté amicaleQue sont nos amis devenus ? nous offre une mise en abyme fictionnelle ; avec Camille comme double littéraire de l’auteur, qui ne peut s’empêcher de mettre en roman son ami, d’en faire un personnage de son oeuvre.

Il se dégage de ce texte une indéfinissable mélancolie, qui m’a aimantée. C’est un coup de cœur, un coup au cœur, tout en douceur. ❤

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« Les mots restaient à la surface des sensations, comme les souvenirs à celles de la vérité. Personne ne savait comment faire pour ressusciter une émotion. Elle finissait toujours par mourir en paix, du seul coeur qui l’avait éprouvée. »

Samuel Western – Canyons ***

Gallmeister – juin 2019 – 224 pages

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Idaho, 1970. Ward organise une partie de chasse avec sa petite amie Gwen et son frère jumeau Éric. Ils ont la vingtaine, sont insouciants, débattent philo et s’enthousiasment d’un rien. Mais ce jour-là, Ward tue accidentellement Gwen, anéantissant à tout jamais leur avenir.

25 ans plus tard, Ward cultive ses terres ; il trouve du réconfort dans l’alcool et demeure prisonnier de son passé. Quant à Eric, il est devenu guitariste et parolier en mal de reconnaissance, lourdement endetté. Sa bête intérieure se réveille à chaque évocation du passé.

25 ans plus tard, leurs chemins se croisent et Ward propose à Eric de le rejoindre quelques jours dans son ranch en plein cœur du Wyoming afin de chasser dans les Bighorn Mountains.

Les deux anciens amis se lèvent à l’aube pour descendre au fond du canyon… Eric attend sa vengeance ; celle qui le délivrera de sa bête intérieure. Quant à Ward, il n’espère que la rédemption. Le poids de la culpabilité pèse sur son âme et l’envie de mourir le dévore sournoisement…

Quel roman magnifique. Quelle émotion et quelle justesse de ton. Ce sont les seuls mots qui me viennent en refermant ce roman. Canyons est une histoire de rédemption et de pardon qui m’a émue au point que les mots me manquent pour en parler correctement. Samuel Western brosse le portrait de deux hommes meurtris à la recherche du pardon qui ne parviendront à se dépouiller de leurs démons et à renaître qu’au contact de la nature… Une pépite au fort potentiel émotionnel.

Aylin Manço – Ogresse ****

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Sarbacane – février 2020 – 278 pages

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L’héroïne de ce curieux roman s’appelle Hippolyte. Mais l’adolescente préfère qu’on l’appelle « H ». Son coeur fait dix fois trop de bruit dans sa cage thoracique ; elle n’entend que lui – bam bam bam. Son coeur fait des basse de techno, son coeur martèle et rythme chacun de ses gestes. Depuis que ses parents se sont séparés, H a tout le temps peur.

Elle vit seule avec sa mère, en bordure de la forêt. Sa mère, qui est infirmière. Sa mère, qui a un drôle de comportement ces derniers temps. En effet, chaque nuit, la mère d’Hippolyte descend à la cave et s’y enferme soigneusement. Elle achète de la viande en grande quantité qu’elle fait manger à sa fille tout en refusant de manger devant elle. Et puis, un soir, elle lui saute dessus pour la mordre.

Dans le même temps, leur vieille petite voisine, Madame Muños, disparaît sans laisser de trace.

Ogresse est un roman qui se dévore sans en laisser un seul mot, que l’on ne peut s’empêcher de lire jusqu’à découvrir le fin mot de l’histoire – Aylin Manço nous tient habilement en haleine jusqu’au point final.

Ce pourrait être un roman adolescent tout ce qu’il y a de plus banal – un divorce mal digéré, une histoire d’amour, le quotidien d’une bande de potes… Mais son basculement presque immédiat dans le fantastique en fait un petit ovni littéraire prodigieusement fascinant dans lequel il est question de relation mère-fille, de famille, d’amour dévorant, qu’il soit maternel ou adolescent, de découverte du désir. À quelle sauce ta mère te mangera ? J’ai beaucoup aimé le jeu avec les chapitres ; tous ont pour titre un aliment, quelque chose qui se boit, se mange, se consomme.

Gros coup de ❤ pour ce roman délicieusement sanglant, à la plume alerte et acérée, qui ne pourra vous laisser indifférent – vous serez tour à tour fasciné, dérangé, hilare, ému – et qui vous poursuivra longtemps

Florent Oiseau – Les Magnolias ***

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Allary Éditions – 2 janvier 2020 – 224 pages

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Alain a la quarantaine et sa carrière d’acteur est au point mort. Il n’a pas joué un seul rôle depuis celui d’un cadavre il y a dix ans, dans une série de l’été regardée par 6 millions de téléspectateurs. Pour tuer le temps, il adore lister tous les noms ridicules qui peuvent être donnés aux poneys. Quand il a un petit coup de mou, il éprouve le besoin de se cacher dans son panier à linge de la taille d’un bunker.

Ses semaines sont rythmées par ses visites à Rosie dans sa camionnette ; il aime parcourir son corps potelé avec un masque de plongée. Chaque dimanche, Alain saute dans sa Renault Fuego couleur Gerbe et rend visite à sa grand-mère aux Magnolias, sa maison de retraite. Il lui parle dans le creux de l’oreille, nourrit les canards et puis un après-midi, sans crier gare, elle lui demande de l’aider à mourir.

Si l’instant d’après, elle a tout oublié, ce n’est pas le cas d’Alain qui va enquêter sur les vies secrètes de cette grand-mère qu’il croyait connaître…

Pour couronner le tout, son meilleur ami Rico – qui est aussi son agent – le genre d’homme à devenir homosexuel pour s’offrir un meilleur avenir, emménage chez lui, avec ses sandwichs aux flageolets.

Le roman de Florent Oiseau est délicieusement insolite ; un style cocasse et absurde, des métaphores savamment désopilantes. Un anti-héros tellement paumé qu’il en devient touchant et attendrissant. Bref, je ne peux que vous souhaiter la découverte de cette prose intelligente et drôle qui ne se lit pas mais se déguste, tiraillé par une troublante hilarité.

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« Derrière chaque vieille dame sommeille une danseuse de cabaret. »

Claire Messud – La fille qui brûle ***

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Folio – 2019 – 294 pages

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Julia et Cassie sont amies depuis toujours. Meilleures amies, quoi qu’il arrive. Puis se profile l’adolescence. L’été de leurs douze ans, elles travaillent ensemble dans un chenil, puis découvrent, enfoui au coeur de la forêt, un ancien asile psychiatrique. Il n’y a rien à faire l’été dans ce petit bled de Royston, elles s’ennuient. Alors elles s’inventent des vies dans les bâtiments lugubres et fascinants de l’asile – ce lieu abandonné, rien qu’à elles. Le temps passant, l’asile symbolisera l’enfance perdue, les derniers temps de l’insouciance – le théâtre de leurs derniers jeux d’enfants, le temps d’un été.

C’est le dernier été – avant l’éloignement, la trahison. A la rentrée suivante, elles entrent au collège ; Cassie laisse tomber Julia pour une fille insupportable – Le Poison. Et puis, des rumeurs commencent à courir sur Cassie. Jusqu’à sa disparition.

Cette histoire d’amitié a provoqué en moi de nombreux échos littéraires – elle m’a rappelé l’amitié si complexe qui uni Lila et Elena dans la saga de L’Amie prodigieuse de Elena Ferrante. J’ai aussi pensé à Joyce Carol Oates ; cette façon de décrire l’adolescence – une insidieuse métamorphose – et ses dérives, l’atmosphère du roman, l’analyse de l’amitié qui se retrouve étouffée par l’adolescence.

Un roman sombre et puissant porté par une écriture flamboyante et magnétique, qui m’a happée et fascinée.

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« Vous entrez au collège, et vous réfléchissez à toutes ces choses. Le monde s’ouvre sous vos yeux ; l’histoire se déploie derrière vous et l’avenir devant vous, et vous prenez soudain conscience de la vie intérieure, sauvage et inconnaissable, de chaque personne autour de vous, conscience que chacun vit dans un monde muet aussi riche et étrange que le vôtre, et que vous n’avez aucun espoir de connaître quoi que ce soit à fond, pas même vous. »

« Comment aurais-je pu expliquer que, pour moi, tout est jeu, tout est théâtre ? Chacun de nous revêt son costume de scène, son masque, et fait semblant. Nous prenons le vaste tourbillon insaisissable et infini d’événements et d’émotions qui nous entoure, dans lequel nous sommes immergés, et nous en faisons un récit simplifié, une histoire simple que nous présentons comme une vérité. »