Gilles Marchand – Un funambule sur le sable ****

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Éditeur : Aux forges de Vulcain – Date de parution : 2017 – 354 pages

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Stradi est né avec un violon coincé dans le cerveau. Cette étrange anomalie ne se voit pas de l’extérieur, Stradi pourrait être un petit garçon comme les autres. Mais il ne peut ni courir, ni aller à l’école, ni sauter… Car l’on ne sait comment réagirait le violon dans sa tête. Alors à la place, l’enfant lit. Il dévore des livres. La lecture devient un de ses besoins les plus fondamentaux.

Quand Stradi rêve ou cauchemarde, son violon s’anime et joue de la musique. Quand son esprit vagabonde, son violon joue aussi de la musique. L’instrument qui fait partie de lui joue au gré des humeurs et des émotions qui le traversent… Il lui permet également de communiquer avec les oiseaux.

À l’école primaire à laquelle il finit par être accepté, Stradi se lie d’amitié avec Max, un garçon qui boite. Tous deux différents, tous deux marginaux, à cause d’une jambe ou d’un violon mal placé, les deux garçons ne se quitteront plus. Un jour, il rencontre Lélie, l’amour de sa vie.

Son amour pour Lélie, son amitié avec Max, la lecture, les oiseaux… autant de choses qui l’aident à s’accepter comme il est, à oublier plus ou moins la douleur avec qui il a rendez-vous pendant des années chaque 25 du mois – une piqûre dans l’oreille nécessaire pour l’entretien des cordes de son violon.

Un roman initiatique décalé, poétique, absurde – drôle et triste à la fois – qui m’a complètement charmée. Des personnages un peu fous – mais qui peut vraiment affirmer qu’il est sain d’esprit ? – mais si attachants. Les mots de Gilles Marchand sont un délice, ils se lisent et se relisent, se savourent… Je referme ce roman absolument conquise. ❤

 

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Edward Lewis Wallant – Moonbloom ***

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Éditeur : Points – Date de parution : janvier 2018 – 336 pages

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Norman Moonbloom est le gérant de quatre immeubles à New York. Chaque semaine, il rend visite à ses locataires, un par un, pour prélever le loyer. Et à chaque visite, chaque locataire lui assène une tranche de sa vie, lui raconte ses petites misères, ses obsessions, lui expose ses réclamations, se confie, se plaint… Moonbloom est le confident idéal.

Nous découvrons une palette de personnages tous plus fous et perchés les uns que les autres ; comme cet italien obsédé par le mur de ses toilettes, ou ce professeur d’anglais alcoolique qui lui récite du TS Eliot avec fureur… ou encore ce vieil homme presque centenaire qui accumule la crasse et la saleté chez lui, attirant blattes et cafards dans son immeuble.

A chaque visite, Moonbloom accumule les promesses. Il ne supporte plus ces locataires mais pourrait-il vraiment se passer d’eux ? Au fond, qui a le plus besoin des autres ? Le jeune homme va découvrir que le rire et la tristesse ne sont qu’une seule et même chose. Le rire n’est que la face cachée de la tristesse. Douleur et joie demeurent interchangeables. Devant la misère des autres il se met à rire, sans pouvoir se contrôler. Comme un instinct de survie ?

« Les pleurs et le rire exprimaient tous les deux ce que la vie pouvait avoir d’irrésistible : la douleur et la joie étaient interchangeables. Comment avait-il choisi le rire? »

Moonbloom est un drôle de personnage, en proie à la solitude, pas plus sain d’esprit que ses locataires geignards. Il n’a jamais rien fait d’excessif, n’a jamais dépassé les bornes. C’est le type normal à qui on fait confiance immédiatement. Jusqu’au jour où il pète les plombs. Le roman de Edward Lewis Wallant est un subtile mélange d’absurde et de drame ; où la vérité se délivre à travers le masque de l’humour.

Amélie Cordonnier – Trancher ***

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Éditeur : Flammarion – Date de parution : août 2018 – 176 pages

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Après sept ans de répit, Aurélien rechute. Un matin de vacances, devant les enfants, il insulte violemment sa femme : « ferme ta gueule une fois pour toutes, connasse, si tu ne veux pas que je la réduise en miettes. » Des paroles lancées comme des couteaux qui resurgissent. Subitement. Devant leurs enfants ahuris. Plus tard, Aurélien s’excuse et promet de ne pas recommencer. Mais il ne pourra empêcher la violence verbale de resurgir. Chaque jour, il insulte sa femme, la noyant sous un flot de paroles d’une violence inouïe.

Il y a sept ans, la jeune femme l’avait quitté à cause de ça ; puis elle était revenue. Aujourd’hui, elle aura bientôt quarante ans : que faire ? Partir au rester ? C’est entre ces deux issues qu’il faut trancher. La narratrice se donne jusqu’à la date de son anniversaire pour prendre sa décision.

A travers un récit à la deuxième personne du singulier, peu à peu se dessine le portrait d’une femme émouvante pour laquelle j’ai ressenti une profonde empathie. Toutes ces paroles qui agissent sur elle comme autant de bleus à l’âme ; cette femme – dont nous ne connaîtrons jamais le nom – pourrait être vous. Ou moi. On souffre avec elle, on finit par s’identifier à elle, à force de « tu ». Quant à la figure du mari, elle est peinante. Je n’ai ressenti aucune animosité envers lui ; seulement une immense tristesse. Trancher aborde les thèmes du couple, de l’amour avec sensibilité ; c’est un roman percutant dont la fin m’a quelque peu déroutée…

Merci à Lilylit pour m’avoir fait découvrir et prêté ce roman très fort.

Christelle Dabos – Les Disparus du Clairdelune ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : mars 2018 – 704 pages

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Nous retrouvons la jeune et maladroite Ophélie. Avec son écharpe têtue qui ne veut plus lâcher sa jambe… et sa petite voix frêle. Fiancée de Thorn, ce grand échalas qui ne souhaite l’épouser que pour s’approprier son don de liseuse. Au début de ce deuxième tome, Ophélie rencontre enfin l’esprit de famille – Farouk pose ses yeux bleus presque blancs sur la jeune fille et la nomme vice-conteuse…

Son mariage avec Thorn approche à grands pas et des nobles se mettent à disparaître à la cour… Pour plus de sûreté, Ophélie est envoyée aux Sables-d’Opale pour se reposer et attendre l’échéance du mariage. Elle y reçoit sa deuxième lettre de menace, anonyme. Pourquoi son union avec Thorn est-elle autant crainte? Aux côtés d’Archibald, l’ambassadeur de la Citacielle, Ophélie va mener l’enquête

Un deuxième tome tout aussi addictif que le premier et qui, malgré ses presque 700 pages, se dévore avec délectation ! Je suis toujours aussi impressionnée par l’imagination incroyable de Christelle Dabos. Mais les derniers mots me laissent sur ma faim… il va falloir que je me procure rapidement le troisième tome afin de poursuivre les aventures de ces personnages toujours plus attachants… (même le ténébreux Thorn devient attachant et sympathique à mes yeux).

Chroniques oubliées #3


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Petit rappel : les chroniques oubliées sont consacrées aux romans pour lesquels on manque de temps ou pour lesquels on a du mal à trouver les mots pour en parler… mais que l’on ne veut malgré tout – et surtout – pas oublier. Pour cette 3ème édition, je vous présente trois lectures en poche. Trois grands auteurs que j’affectionne beaucoup. Trois bouquins pour lesquels j’ai eu beaucoup de mal à trouver mes mots…

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Novecento-pianiste

 

Novecento, c’est ce pianiste énigmatique qui joue comme un virtuose, sur ce paquebot qui relie l’Europe à l’Amérique, terre promise, terre de tous les fantasmes et espoirs. D’après la rumeur, il est né sur ce bateau et n’en est jamais descendu. Le narrateur l’a rencontré, est devenu son ami. Il nous raconte cet homme… Un récit court et incisif, qui nous subjugue dès les premiers mots. Du Alessandro Baricco comme on les aime.

Folio – 2017 – 96 pages

 

 

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La Vengeance de la pelouse est un recueil de textes comme autant de portes ouvertes sur un monde poétique et absurde. Brautigan n’a pas son pareil pour distiller l’absurde dans le quotidien. Poésie et dérision caractérisent sa plume. Dans ce recueil, il y a un homme qui décide de remplacer la plomberie de sa maison par de la poésie ; il y a des souvenirs d’enfance ; des histoires farfelues… Ce bouquin est comme une fenêtre ouverte sur l’imaginaire de Brautigan.

10-18 – 2004 – 213 pages

 

 

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Ce-que-j-ai-oublie-de-te-dire

 

Mérissa vient d’être acceptée à la fac de Brown. Alors que tout le monde la félicite, l’adolescente ne peut s’empêcher de penser, assombrie, à son amie Tink qui a disparu. Qui n’est plus. Les souvenirs affluent, de même que les entailles au ciseau sur son corps. Des entailles dissimulées par les vêtements. Des entailles qui la soulagent. Le mal être envahi Mérissa depuis que Tink n’est plus. Depuis quelques temps, son fantôme lui apparaît avant de dormir… Oates écrit comme personne sur l’adolescence et ses tourments. Un style inimitable – comme ces astérisques pour dire l’innommable, le censurer.

Le Livre de Poche – 2017 – 336 pages

 

Sophie Divry – Trois fois la fin du monde **

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Éditeur : Notabilia – Date de parution : août 2018 – 240 pages

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Joseph Kamal se retrouve en prison après un braquage qui tourne mal ; son frère y trouve la mort. Inculpé pour complicité, il est incarcéré à la prison de F. Exiguïté de la cellule, puanteurs des couloirs, violences quotidiennes… C’est un véritable enfer. Gardes et détenus rivalisent de violences et d’humiliations. L’explosion d’une centrale nucléaire va le libérer de ce cauchemar.

Le jeune homme, transfiguré par la prison, trouve refuge dans une cabane au fond des bois, seul au milieu de l’immensité végétale. En pleine zone contaminée. Après la violence de l’enfermement, Joseph découvre l’intensité de la solitude et trouve réconfort et affection auprès d’un mouton et d’un chat.

Le silence de cette nature dépeuplée, de nouveau rendue à la sauvagerie, dépourvue de toute présence humaine, a quelque chose de fascinant. Ces maisons abandonnées telles quelles. Joseph tente de s’oublier dans la nature et l’accomplissement de ses tâches, jour après jour. Il tente de maintenir à distance l’angoisse. Mais la solitude va peu à peu le submerger, jusqu’à la folie… 

Un roman qui avait tout pour me plaire : une fin du monde, une immersion en pleine nature… Et ce Robinson Crusoé d’un nouveau genre m’intriguait. Mais je n’ai pas accroché plus que cela. J’ai cherché en vain l’émotion et suis restée bien hermétique à la poésie que l’on m’avait tant vantée.

Maryam Madjidi – Marx et la poupée ***

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Éditeur : Le Nouvel Attila – Date de parution : 2017 – 202 pages

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Maryam a quitté sa terre natale à l’âge de six ans. Déracinée, elle connaît l’exil et ses blessures – de Téhéran à Paris. Une enfance entamée. Une nouvelle langue à apprendre pour effacer l’ancienne, l’enterrer, la recouvrir de terre. De ce roman, je garde en mémoire cette image très forte des lettres de l’alphabet persan qui sont enterrées dans la terre. Maryam souffre de cet exil et va mettre un certain temps à se rendre compte de cette souffrance et à se l’approprier. L’exil c’est ne se sentir chez soi ni en France ni en Iran ; c’est être considérée comme une Française à Téhéran et une Iranienne à Paris…

L’auteure passe de la première à la troisième personne sans crier gare. Du personnel à l’impersonnel, de l’intérieur à l’extérieur comme pour se mettre à distance, se mettre en perspective, adopter un regard différent, emprunter un autre point de vue. Un récit autobiographique écrit dans une langue poétique et pudique, qui m’a profondément touchée.

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« Enfin, je t’attrape dans mes bras. Je plonge ma tête dans ton cou et je respire mon enfance. Nous sommes toutes les deux debout, et c’est toi qui me soutiens. »