Aude Picault – Idéal Standard ***

ideal-standard-tome-1-ideal-standard

Éditeur : Dargaud – Date de parution : 2017 – 148 pages

*

Claire a la trentaine, elle est infirmière en néonatologie. Elle voit défiler les hommes dans sa vie – ne parvenant pas à en retenir un plus de trois mois – et désespère de construire un jour le couple idéal, avec des enfants… Pour chaque homme qu’elle croise, elle se met à imaginer une vie en couple possible, idéalisée… Quand Franck la séduit, elle croit accéder enfin à ce qu’elle désirait. Tout se passe très vite, ils emménagent ensemble. Mais Claire va peu à peu déchanter.

picaultIdealstandard-1

Une BD intelligente et drôle, féminine et féministe qui dénonce une réalité standardisée, bercée par les préjugés sexistes, les rôles attribués à chacun des deux sexes… Claire est une femme qui pourrait être nous. Qui nous ressemble. Qui nous donne la voix. Un personnage attachant et drôle, attendrissante dans ses imperfections.

Les dessins en noir et blanc, avec seulement quelques touches de jaune, de rose : des dessins simples qui disent tout en trois coups de crayon.

9782205073157_p_8

Ernest Hemingway – Les aventures de Nick Adams ***

product_9782072723506_195x320

Éditeur : Folio – Date de parution : avril 2017 – 360 pages

*

Nick Adams n’est autre que l’alter ego de Hemingway. Ce personnage apparaît dans une multitude de nouvelles que l’auteur avait savamment éparpillées au sein de son oeuvre ; ce recueil a travaillé à réunir ces fragments aux inspirations autobiographiques, reconstituant le puzzle du romancier, dans l’ordre chronologique, du petit garçon effrayé sous une tente à l’homme marié et père… Nick Adams est un homme touchant et attachant ; on le suit, de son premier cœur brisé, à ses parties de pêche en solitaire, les évasions avec sa sœur, son expérience de la guerre, mais aussi ses aventures féminines. « La vie, il faut la digérer, puis créer ses propres personnages. »

Les nouvelles oscillent entre sensibilité et humour. Une écriture épurée, posée, qui offre des questionnements sur la mort, la solitude mais aussi sur l’écriture. « La seule écriture valable, c’est celle qu’on imagine. C’est ce qui rend les choses réelles. »

Merci aux éditions Folio pour cette lecture !

***

« Lorsqu’il se réveilla dans la nuit, il entendit souffler le vent dans les sapins à l’extérieur du cottage et les vagues se briser sur le rivage, et il se rendormit. Au matin, le vent soufflait fort et les vagues déferlaient de très haut sur la plage, et il resta longtemps éveillé avant de se rappeler qu’il avait le cœur brisé. »

Laïa Jufresa – Umami ***

product_9782072704864_195x320

Éditeur : Folio – Date de parution : mars 2017 – 306 pages

*

« C’est le cinquième goût que nos papilles peuvent percevoir, il y a le sucré, le salé, l’amer, l’acide, bien sûr, et puis il y a l’umami, ça ne fait pas longtemps que les Occidentaux le connaissent, un siècle à peine, c’est un mot japonais qui veut dire ‘délicieux’. »

Umami est un roman choral, où les voix se font entendre à rebours ; en effet, chaque chapitre remonte dans le temps, sur cinq années… Ces voix, elles proviennent de la Cour Cloche-en-terre, une cour composée de cinq maisons, toutes imaginées selon le plan d’une langue.

2004. Ana Pérez Walker, une gamine de douze ans, dont la petite sœur Luz est morte noyée. Elle vit avec ses parents et ses deux frères dans les maisons Sucrée & Salée.

2003. Marina, c’est la jeune peintre qui par moments se laisse mourir de faim et de soif et qui vit dans la maison Amère ; elle voit tout à travers les couleurs et aime en inventer de nouvelles. Elle garde les enfants Walker le weekend en échange de leçons d’anglais.

2002. Alf, un docteur en anthropologie dont la femme Noelia est morte d’un cancer ; il s’agit de la voix centrale du roman. Ayant écrit une thèse sur l’umami, ce cinquième goût, il a imaginé la cour Cloche-en-terre… Après la mort de sa femme, Alf prend une année sabbatique et se met à écrire sur Noelia, l’amour de sa vie.

2001. La voix de Luz, l’enfant de cinq ans qui s’est noyée.

2000. La cinquième et dernière voix, c’est celle de Pina, la meilleure amie d’Ana, qui vit seule avec son père Beto dans la maison Acide, depuis que sa mère les a quittés pour vivre une autre vie.

Ce roman mexicain qui file la métaphore du goût et des papilles porte à merveille son titre. J’ai découvert un joli roman sur le deuil, l’amour et la famille ; les personnages sont attachants dans leur tentatives pour gérer la douleur de la perte et du manque. Umami se dévoile page après page, et se laisse effeuiller à travers une écriture empreinte de pudeur, qui m’a émue par sa simplicité et sa force.

Merci aux éditions Folio pour la découverte !

***

« Peut-être que c’est uniquement ça l’amour. Ou l’écriture. S’efforcer de mettre quelqu’un en mots tout en sachant qu’il restera pour les autres un kaléidoscope : ses mille reflets dans l’œil d’une mouche. »

« – C’est peut-être ça mourir, non ?

– Peser plus lourd ?

– Arrêter de se porter soi-même. »

« Le jaucrasse, c’est le jaune crasseux des rebords de trottoirs. L’oranjuscule, l’orangé juste avant le crépuscule. Le blansitoire, le blanc transitoire de l’écume. »

Amanda Coplin – L’homme du verger ****

9782264058362

Éditeur : 10-18 – Date de parution : juin 2015 – 543 pages

*

Nous sommes à l’aube du XXe siècle. L’homme du verger, c’est William Talmadge. Il a grandit dans un verger à Wenatchee avec sa mère et sa sœur. La première est morte de maladie, et la seconde a disparu un jour dans la forêt, sans laisser une seule trace, un seul mot. Talmadge avait dix-sept ans. Depuis, il a vécu seul dans son verger, entretenant ses arbres, abricotiers, pruniers, pommiers ; vivant de ses récoltes.

Talmadge demeure hanté par la disparition de sa sœur. C’est un homme taiseux et solitaire, qui est resté bon et généreux malgré les douleurs du passé ; il vit au rythme des saisons et des récoltes. Sa vie est également rythmée par l’arrivée des Indiens et des chevaux qu’ils dressent pour les revendre dans d’autres villes.

Deux très jeunes filles enceintes vont débarquer dans sa vie. Deux gamines farouches qui rôdent autour de son verger comme deux animaux sauvages, lui volant d’abord des pommes. Puis Talmadge tentent de les apprivoiser en leur laissant de la nourriture sur le pas de sa porte… Elles semblent affamées. D’où viennent-elles ? Leur passé va vite les rattraper et chambouler la sérénité du verger.

Le récit se déploie avec lenteur et poésie. J’aime l’ambiance qui s’installe, paisible, et je découvre des personnages authentiques et une écriture exaltante et sensible. Certains passages m’ont ému aux larmes. C’est un roman sublime sur la famille, la solitude…

Ce roman est une bouffée d’oxygène. On entend le vent dans les abricotiers, on ressent la chaleur du soleil sur notre peau. On traverse les allées des vergers avec Talmadge. Je me suis laissée transporter à cette époque où prendre le train relevait de l’extraordinaire.

Coup de cœur pour cette merveille…   ❤

***

« Dans les vergers, les feuilles étaient d’un bleu argenté. Les cris des oiseaux, que le silence de la route lui avait fait oublier, quadrillaient le ciel. Et puis il y avait ce mélange d’odeurs : celles de l’eau, des fruits, des fleurs et de la poussière. Toujours la poussière. »

« La tristesse était le produit de ces deux sentiments – le bonheur d’avoir de la compagnie, l’inquiétude de voir sa solitude interrompue. »

« Que signifient les saisons pour un homme qui va mourir ? Talmadge ouvrait les yeux en milieu de matinée et observait l’air dans la pièce. L’air avait quelque chose à voir avec la lumière, la qualité de la lumière – intensément dorée – ainsi qu’avec la vie des arbres, qui rejetaient de l’oxygène, l’air qui silencieusement tourmentait la maison. L’air qu’il inspirait dans ses poumons avait encore en lui quelque chose de la vie intérieure des arbres, leurs rêves saturés de chlorophylle, de soleil et d’eau, de pesanteur, de racines et d’enchevêtrements.

Véronique Ovaldé & Joann Sfar – A cause de la vie ****

Capture

Éditeur : Flammarion – Date de parution : février 2017 – 157 pages

*

« Nathalie cultive une forme de nostalgie imaginative qui lui fait regretter des événements qui ne se sont pas encore déroulés. »

Nathalie, une toute jeune adolescente qui préfère se faire appeler Sucre de Pastèque, habite au 5ème étage du 12 rue Céleste-Cannard, un immeuble avec vue sur le Sacré Cœur. Un matin, elle se fait porter pâle et ne va pas à l’école. Elle passe sa journée à écouter Cyndi Lauper et les Smiths. À boire du lait au chocolat. À s’inventer une autre vie. Lorsque Eugène frappe à sa porte à la recherche d’une pompe à bicyclette, Nathalie – avec son peignoir de catcheur Demonius et son air de vouloir en découdre – sait immédiatement que c’est son mister Mefaireplusplaisir qui vient la délivrer de sa prison, avec son regard fourrure d’écureuil… Pour avoir la preuve qu’Eugène est exceptionnel, Nathalie va lui donner une nouvelle mission chaque matin…

IMG_2048

Eugène et Nathalie ont encore un pied dans l’enfance, ils se trouvent au seuil de l’adolescence… Il sont semblables dans leur différence ; en marge des autres, ils n’aiment bien évidemment pas l’école, où ils subissent les moqueries et ne se sentent pas à leur place.

J’ai tout de suite reconnu la plume d’Ovaldé, aux airs de contes de fées ; le merveilleux aux portes du réel, et ce besoin de faire de sa vie une fiction… Quant aux dessins de Sfar – haut en couleurs, indolents et drôles – ils font écho à merveille à cette écriture délicieusement imagée et pleine d’humour ; leurs deux univers se font le miroir l’un de l’autre. La voix narrative, très présente et invasive, qui donne son avis à tout bout de champ, m’a beaucoup plu.

IMG_2049      IMG_2050

Cette collaboration artistique est très réussie. A la fois roman et bande dessinée, cet objet littéraire m’a totalement séduite ! C’est drôle, nostalgique… un bel hommage à l’enfance qui m’a serré le cœur.  ❤

IMG_2052

Véronique Olmi – Cet été-là ***

9782246770114FS

Éditeur : Grasset – Date de parution : 2010 – 281 pages

*

On s’y croirait, sur cette plage de Normandie où se sont réunis trois couples d’amis pour fêter, comme chaque année, le 14 juillet. Delphine et Denis, qui comptent se croiser le moins possible. Marie, Nicolas et ses vieux démons. Lola et Samuel, son petit jeunot.

Une bande de quarantenaires qui vivent plus ou moins bien leur âge, entre la femme infidèle, la comédienne en mal de carrière, et la femme qui ne sort qu’avec des hommes trop jeunes pour elle…

Tout ce petit monde va être chamboulé par Dimitri, un adolescent très étrange qui s’immisce dans le groupe et semble tourner autour de Jeanne, la fille de Delphine. Il semble mentir sur beaucoup de choses. Est-il maladroit ou sournois ? « Ce visage ingrat autour duquel la lumière tremblait, et ces yeux noirs, comme deux incrustations brutales »

De cet adolescent à l’étrange laideur, qui a l’air perdu, chacun s’en fait une image différente… « Il portait le visage des enfants abandonnés et des inconnus dangereux, des voleurs d’adolescentes, et des grands frères offensifs. Il était ce que l’on craignait de lui et ce qu’on n’en pouvait définir, et ainsi imaginé et incompris, il prenait toute la place. » Les vieux démons de chacun resurgissent, accompagnés des remords et des rancunes. 

Une certaine attente s’installe, une tension latente, un abcès qui ne demande qu’à être crevé… Les tensions s’exacerbent entre certains personnages et les dialogues oscillent entre tendre moquerie et agressions mesquines. Par contraste avec les petits conflits humains, il y a l’élément marin, son appel, son rythme. La mer comme une présence à la fois réconfortante et implacable, cruelle.

Un roman très juste, des personnages touchants dans leurs imperfections. L’écriture de Véronique Olmi décrit avec justesse et précision les émotions et sensations. Une lecture forte qui n’a qu’un seul défaut : la couverture qui ne reflète pas du tout la profondeur de ce roman…

***

« Et alors elles l’entendirent. Le rythme puissant de la mer qui revenait, qui remontait les kilomètres en charriant son monde, s’accordant à la lune et aux lois de la terre, imperturbable et ponctuelle. »

« Il savait que la vie est pleine de derniers soirs, d’amours qui meurent, d’enfants qui grandissent tout seuls, et qu’aucun peintre jamais n’a pu capter l’exacte lumière d’un ciel orange. »

Raphaële Moussafir – Du vent dans mes mollets ****

4128QHPT0SL._SX312_BO1,204,203,200_

Éditeur : Intervista – Date de parution : 2006 – 111 pages

*

Rachel est une petite fille de neuf ans qui dort toute habillée avec son cartable sur le dos et ses affaires de gym. Alors sa mère l’envoie chez une psychologue, Mme Trebla, pour en parler et savoir pourquoi elle fait ça. Chaque chapitre est une nouvelle séance avec Mme Trebla. Rachel y raconte son quotidien : Hortense sa meilleure amie un peu peste, avec laquelle elle discute politique et rigole en appelant au téléphone Madame Courtecuisses ; sa mémé qui dort dans sa chambre ; sa maman qui pleure pour un rien et a tout le temps peur pour elle.

On découvre une voix d’enfant singulière au caractère bien trempé, une voix très mature pour son âge. Rachel n’a pas sa langue dans sa poche, elle a énormément de répartie. Les séances chez Mme Trebla s’égrènent les unes après les autres et on en apprend davantage sur cette enfant follement attachante et drôle.

Ce court roman m’a fait glousser tout comme il a fini par m’émouvoir et me faire monter les larmes aux yeux… A la fois léger et dur, drôle et touchant, il distille une grande justesse à travers la voix de Rachel en abordant un sujet difficile comme la mort. Une voix d’enfant qui m’a marquée et que je ne suis pas prête d’oublier… Un roman que je recommande à tous, adolescents comme adultes.

***

« J’ai remarqué que quand on est triste ou qu’il y a une mauvaise nouvelle, la vie autour ne change pas. Comme le jour où mamie est morte, j’étais dehors, il y avait du vent, et quand on m’a dit que mamie était morte, il a quand même continué à y avoir du vent dans mes mollets. Quand on est triste, les objets ne sont pas tristes, ils font comme si de rien n’était, et ça, ça me rend encore plus triste.