Sigrid Baffert – La Chose du MéHéHéHé ****

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Editions MeMo – octobre 2019 – 84 pages

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La Chose du MéHéHéHé, c’est le petit dernier de la collection Polynie… Et c’est tout simplement dé-so-pi-lant ! Je crois n’avoir jamais été déçue par cette collection.

Saï, Mo et Vish, trois pieuvres aventureuses, viennent de trouver une Chose bien étrange, qui flotte à la surface de la mer. Et pourtant, des choses bizarres, elles ont l’habitude d’en voir ; des choses qui tombent du ciel tous les quatre matins qui finissent par tapisser le fond de la mer. Des choses rondes, carrées, tordues, du plastique, des tiges… des crachats noirs déversés sur leurs têtes. Mais cette Chose-là est différente. Elle a des rayures rouges et blanches ; elle est dure comme un coquillage géant d’un côté et molle comme des algues brunes de l’autre. Et cerise sur le gâteau, cette Chose est aussi grosse que Krakenko, l’orque ogresse !!

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Un Tcha-kou-tcha d’urgence s’impose. Les pieuvres filent rassembler la communauté d’anémones albinos, oursins bicéphales, méduses mercureuses, poissons velus, crevettes bouffies, huîtres huppées, concombres de mer et autres créatures farfelues des fonds marins, afin de débattre du pourquoi du comment de cette Chose. Ils décident de consulter le Grand Bras-Ma… Et si cette Chose venait tout simplement du MéHéHéHé…?

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Les dessins de Jeanne Macaigne m’ont conquise : tout simplement sublimes, parfait contraste entre les bestioles colorées et l’obscurité des fonds marins – une très belle palette de couleurs. Les illustrations se marient à merveille avec l’écriture de Sigrid Baffert et nous propulsent immédiatement dans son univers déjanté et pétri d’un humour comme je les aime. J’ai aimé découvrir ce monde à travers les yeux d’une faune sous-marine attachante et insolite – et tous ces néologismes croustillants !

Ce petit roman est un concentré d’humour et d’imagination fertile. C’est désopilant et savoureux à souhait. Un roman jeunesse intelligent et engagé puisqu’il choisi d’aborder la question écologique en réinventant le point Nemo…

« Croyez-moi, qui dit humain quelque part, dit début des emmerdements. »

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Sorj Chalandon – Une joie féroce ****

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Grasset – août 2019 – 311 pages

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Jeanne entre en résistance le jour où elle apprend qu’un cancer s’est logé dans son sein gauche. Une petite boule. « Le cancer ne s’attrape pas, c’est lui qui vous attrape. » En sortant de la clinique, elle s’achète un carnet bleu, comme le ciel. Et elle cherche un nom à donner à son cancer. « J’ai pensé au camélia. Un bouton rouge sang. Une fleur de décembre, le mois le plus éloigné du soleil. Voilà. Mon camélia. Mon hiver. »

La toute gentille Jeanne, si douce, polie, prévenante. « La bonne fille, la bonne élève, la bonne épouse qui acceptait tout des autres, de l’indifférence au mépris. » Elle entre en guerre et se métamorphose. Et puis elle rencontre Assia, Brigitte et Melody, ses sœurs de douleurs. Au fil des chimios, une amitié indéfectible naît entre ces femmes – le club des K. Qui sont ces femmes qui chantent la vie, qui font un pied de nez au cancer ? Qui rient, fument, boivent, sans se soucier du lendemain. Qui se serrent les coudes. Leurs rires qui clament haut et fort : « Mort au cancer ! ».

On découvre une Jeanne confrontée aux différentes réactions des uns et des autres après l’annonce de son cancer : la pitié insoutenable, la lâcheté, le dégoût… Et le coup de grâce : Matt son mari invisible qui la quitte, ne supportant plus de la voir comme ça. Une colère nouvelle enfle et gronde en elle. « Je me sentais à la fois fragile et incassable, invincible et mortelle. »

L’écriture de Chalandon me happe dès les premiers mots. Mon dieu comme ce roman m’émeut et me prend aux tripes. Comme je me suis attachée à ce gang de femmes, qui font de leurs faiblesses une force – des femmes lumineuses malgré l’enfer – et qui vont embarquer Jeanne Pardon dans leurs aventures… Une joie féroce est un roman puissant et violent que j’ai dévore avec avidité, éprouvant frissons, révolte, tristesse et fougue.

Gros coup de cœur

Karin Serres – Les silences sauvages ***

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Alma – août 2019 – 228 pages

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Ce curieux roman est composé de trois récits distincts, mettant en scène trois femmes, qui semblent avoir à peu près le même âge, quelque part entre jeunesse et vieillesse. Chaque récit porte le nom d’une créature : Sirène – Chien – Limule.

Les femmes de cette trilogie féminine sont seules, en marge de la société ; elles n’ont que faire des conventions, elles n’ont pas de nom.

~ Il y a cette femme silencieuse qui débarque un matin au bar le Dauphin d’on ne sait où et qui finit par y rester pour faire la cuisine. De violents cauchemars peuplent ses nuits.

~ Et cette autre femme qui vit seule avec son chien dans un appartement sans électricité et sans eau courante. Qui vit de rien. Qui part au travail le matin, ne mange rien, chasse le canard dans la forêt le soir. Qui a tout sacrifié pour sa grand-mère.

~ Cette femme enfin, qui part sur la côte Est des Etats-Unis pour assister à un congrès. Chaque matin, elle prend l’habitude de marcher sur la plage qui se trouve en bas de son hôtel. Elle y découvre une espèce jusqu’alors inconnue pour elle : des horseshoe crab. Elle se prend d’affection pour ces espèces de poêles à frire sur pattes, tout en apprivoisant l’enfant qu’elle porte en elle.

Trois récits où l’animalité demeure tapie dans un coin, prête à bondir, où la solitude est comme une seconde peau et où l’eau est un personnage à part entière : lac où l’on s’immerge, miroir, eau de pluie qui goutte sur le corps, mer. Les Silences sauvages est un bel ovni littéraire, étrangement poétique et surprenant, sur les mondes intérieurs et le sauvage.

Lecture dans le cadre d’une Masse Critique Babelio

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« Il pleut si fort que les immeubles d’en face sont noyés de brouillard. La pluie avance et danse en un immense mur d’eau bruissant. Le vent tourne, le plancher noircit autour de leurs pattes et de leurs pieds, l’air sent le bois mouillé, le moisi, la forêt. »

Shiga Izumi – Quand le ciel pleut d’indifférence ***

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Éditions Picquier – mars 2019 – 125 pages

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Deux semaines après la catastrophe de Fukushima, un homme se promène dans sa ville natale, située à quelques kilomètres du lieu du drame. Les rues sont absolument désertes. Lui, a choisi de rester. Il se retrouve devant la porte d’une maison et ses souvenirs resurgissent, sans crier gare. La catastrophe a déjà eu lieu pour lui, c’était il y a trente ans, l’été de ses onze ans.

Il se souvient de Misuzu, une camarade d’école nouvellement arrivée de Tokyo. Il se souvient des grenouilles, qu’il a exterminées par dizaines. Et de ce paon, sublime emblème de son passé. Cet oiseau divin qui empêche le mal en absorbant le venin.

Pourquoi cet homme n’a-t-il pas fui comme les autres habitants ? Que cherche-t-il dans ces rues désertées aux effluves radioactives qui ne sont plus peuplées que par les fantômes du passé ?

Il plane une ambiance de fin du monde, le narrateur déambule dans une ville post-apocalyptique ; si Fukushima n’avait pas vraiment eu lieu, on se serait cru dans un roman de science-fiction.

Passé et présent cohabitent et se confondent dans ce singulier roman. L’homme erre de rues en rues et le passé surgit au coin d’un immeuble, au détour d’une rizière. « La mémoire n’était pas dans ma tête, elle était au bord de la route, elle était au détour d’une rue. »

Un beau roman japonais sur la mémoire, la culpabilité, la responsabilité. Le paon se matérialise comme métaphore de l’énergie nucléaire. Dans son esprit s’établit le parallèle entre l’accident d’il y a trente ans et celui de Fukushima, interrogeant la responsabilité humaine – le paon, cet oiseau censé être divin, qu’il a nourri jusqu’au drame… Et le nucléaire, censé être l’énergie de l’avenir, porté aux nues, qui n’a apporté que destruction« Nous avons détruit notre avenir au nom de cette illusion ».

Kevin Powers – L’écho du temps ***

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Delcourt – 9 octobre 2019 – 264 pages

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« Nous naissons en oubliant, et bientôt notre naissance et notre enfance deviennent des rêves dont nous ne pouvons plus nous souvenir. C’est une grâce que la nature nous accorde, l’un de ses rares cadeaux, parce qu’elle nous laisse croire que nous ne sommes pas faits d’un bloc, que nous aurons notre mot à dire, quand, en réalité, notre fin est écrite longtemps avant notre début. »

L’Echo du temps se déploie autour de trois personnages dont le destin s’est scellé sur les ruines de la Plantation Beauvais, aux abords de Richmond, en Virginie. Nul n’a jamais su ce qu’il est advenu d’Emily Reid Levallois. A-t-elle péri en 1865 dans l’incendie criminel de la plantation, qu’elle aurait provoqué pour se débarrasser d’un mari tyrannique et esclavagiste ? Ou s’est-elle réinventée une vie ailleurs, comme le prétend la rumeur ? Rawls et Nurse, couple d’esclaves en fuite, ont-ils disparu dans les marais de Great Dismal ? Sont-ils parvenu à s’échapper sains et saufs ?

Près d’un siècle plus tard – en 1956George Seldom tente de démêler l’énigme de ses origines. Le vieil homme de plus de quatre-vingt-dix ans vit à Richmond. Du début de sa vie il ne se souvient de rien avant ce jour où il se retrouve, petit garçon, devant la porte d’une maison, en Caroline du Nord, avec rien d’autre qu’un morceau de papier portant cette inscription : « 1866. Je m’appelle George. J’ai presque trois ans. Prenez soin de moi. Je vous appartiens maintenant. » Le passé et la mélancolie viennent le visiter. Il saute dans un train, avec comme seul bagage, l’espoir de trouver les pièces manquantes de sa mémoire.

De la guerre de Sécession à l’Amérique contemporaine avec la guerre du Vietnam, la plume de Kevin Powers explore les tréfonds de l’âme humaine à travers des personnages en proie à la violence de leur époque ; l’auteur nous livre le portrait sanglant d’une Amérique torturée par son passé.

Un roman puissant, coup de poing, porté par une écriture flamboyante et maîtrisée, brute et poétique. La vie et l’humain, dans toute sa violence. La mort, le rêve d’une autre vie. Des destins brisés. Quelle empreinte laissons-nous sur terre ? Quelles répercussions le passé peut-il avoir sur le présent ?

 

Bren McClain – Mama Red ***

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Le Nouveau Pont – 8 octobre 2019 – 330 pages

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Avec son premier roman Mama Red, Bren McClain nous offre une plongée dans l’Amérique profonde des années 50 ; nous atterrissons dans une petite ferme de Caroline du Sud. On y rencontre des personnages en proie aux mêmes démons : le passé, la famille, l’éducation violente, la pauvreté…

Sarah se retrouve désemparée après la mort de Harold, son alcoolique de mari, et toute seule pour élever un enfant de six ans, qui n’est pas vraiment le sien… Emerson Bridge est en effet le fils que son mari a eu avec la voisine, Mattie, la meilleure amie de Sarah…

Bren McClain nous peint le portrait d’une mère qui peine à joindre les deux bouts – certains matins, Sarah n’a même pas de quoi préparer un petit déjeuner à Emerson. C’est aussi une femme qui demeure hantée par son passé et notamment l’éducation plutôt violente que sa mère lui a donné. Les derniers mots, empreints de haine, que cette dernière lui a adressés : « Tu ne feras jamais une bonne mère. » restent gravés dans son cœur. Jour après jour, Sarah compte ses dettes, coud des robes, et son passé la rattrape.

Quand elle apprend qu’un enfant a remporté près de 680 dollars à la foire au bétail grâce à un bœuf, Sarah en veut absolument un pour son fils… Il comblerait le vide laissé par son père et permettrait de gagner l’argent qui leur manque.

Ce veau, ils vont pouvoir l’acheter grâce à Ike Trasher, un propriétaire terrien à la générosité providentielle qui débarque un matin dans leur vie. Un curieux personnage, qui fait tout pour devenir un homme, un vrai, selon le vœu de son père.

Et Mama Red ? C’est une vieille vache à qui Sarah va beaucoup se confier. Une vache qui est avant tout une mère ; qui va briser sa clôture à s’en blesser le cou, parcourir plusieurs kilomètres en pleine nuit, afin de rejoindre son veau. Grâce à Mama Red, la jeune femme va enfin comprendre ce qu’est l’essence d’une mère.

Ce roman, c’est aussi le destin de LC Dobbins, inscrit au concours de bétail par son père, un éleveur de renom prêt à tout pour gagner et qui ne cesse de vouloir faire de son fils un homme, un vrai. Qui lui farci la tête avec les valeurs viriles et la chasse… LC est élevé à la dure, les claques sont quotidiennes et la douceur, la tendresse n’ont pas lieu d’être.

Le premier roman de Bren McClain est écrit avec simplicité et justesse ; il aurait pu verser dans le mélo ou la miévrerie, mais non. Il à réussi à me prendre aux tripes, véritablement. Un roman étonnant qui m’a tour à tour émue et révoltée. Mama Red ne nous épargne pas et nous délivre de belles réflexions sur la bienveillance, l’attachement maternel, la maternité – mais aussi la paternité, la violence faite aux êtres humains mais aussi aux animaux. Enfin, c’est surtout un roman sur la résilience.

Lecture dévorée dans le cadre du #PicaboRiverBookClub ❤

Laura Kasischke – Eden Springs ***

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Page à Page – août 2018

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Au printemps 1903 à Benton Harbor dans le Michigan, la secte de la Maison de David éveille la curiosité par ses maisons victoriennes, son zoo exotique, sa volière, son verger luxuriant et son parc d’attraction ouvert à tous. Benjamin Purnell, son charismatique gourou, toujours en costume blanc, barbe et cheveux long, la mine avenante, promet la vie éternelle à ses adorateurs, et particulièrement aux belles et innocentes jeunes filles.

A ces jeunes filles, il exige chasteté, robes blanches immaculées et rituels de purification… qui à l’abri des regards se transforment en rituels charnels. Ils vivent tous ensemble, comme une grande famille, toujours souriante et avenante. Ils respirent la joie de vivre. Les fidèles ne cessent d’arriver en masse, d’Europe, d’Australie…

Vingt ans plus tard, la rumeur propage une sordide histoire… En enterrant le cercueil d’une femme la communauté, qui est censée être morte à 68 ans d’une crise d’apoplexie, un fossoyeur découvre en fait qu’il s’agit d’une jeune fille d’à peine seize ans.

Pour ce nouveau roman, Laura Kasischke s’inspire d’une histoire vraie. Chaque chapitre s’ouvre sur une citation issue des archives – coupures de presse du New York Times et autres témoignages, dépositions. Un roman qui reprend les thèmes de prédilection de l’autrice : la sexualité venimeuse, la mort, l’étrangeté, l’adolescence. Une fiction historique qui certes n’égale pas la grandeur de certaines de ses autres romans – Un oiseau blanc dans le blizzard, A Suspicious River pour ne citer qu’eux – mais demeure fascinante et hypnotique, qui fait frissonner lorsque l’on songe qu’il s’agit d’une histoire vraie.