Marion Brunet – Vanda ***

Le Livre de Poche – mars 2021 – 224 pages

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De Vanda, personne ne sait grand chose ; son passé demeure obscure. C’est une femme aux cheveux fous, aux tatouages hypnotiques, qui vit seule avec Noé son fils de six ans, dans un minuscule cabanon, au bord de la Méditerranée. Noé, alias Bulot, qui n’a jamais connu son père. Mère et fils vivent tous les deux en marge des autres, de la ville. Ils n’ont besoin de personne d’autre ; ils se suffisent à eux-mêmes.

« Toi et moi contre le reste du monde. »

Vanda est une vraie mère louve, sauvage, protectrice, possessive. Elle aime son fils à la folie. « Rien que son fils et elle, il n’y a que ça qui compte vraiment, au final. Son visage dans sa nuque, elle renifle son odeur comme une bête, se retient de le mordre. » Leur relation est fusionnelle.

Et puis un jour, Simon, le père de l’enfant, débarque dans leur vie après sept ans d’absence. Sept ans pendant lesquels il ne s’est jamais douté qu’il avait un fils. Le monde de Vanda s’apprête à voler en éclats.

Vanda m’a littéralement bouleversée. Cette femme éprise de liberté, solitaire, qui se fout du regard des autres, folle de son fils – prête à tout pour ne pas le perdre et dont la rage ne demande qu’à être libérée.

Marion Brunet nous offre à travers une écriture violemment poétique un saisissant portrait de femme et de mère ; quand la sphère intime se heurte à la violence de la société. L’émotion des dernières pages est intense.

Une lecture comme un uppercut, de laquelle je ne sors pas indemne.

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« Vanda a admis très tôt qu’elle était seul, comme on est seule au jour de sa mort. Elle en a consommé la douleur jusqu’à en faire une identité, une armure. »

« Quand son fils est né, quand elle l’a reçu contre elle la première fois, ça a déchiré quelque chose, en dedans. Il était là et il n’avait qu’elle. Il va t’aimer toute sa vie, elle se répétait, et elle ne savait pas si c’était un bonheur ou une putain de malédiction. »

« Le coeur de Noé tremble jusqu’aux prémices d’un sanglot mais la peur est trop grave pour libérer de nouvelles larmes. Il est trop tôt. A moins que la seule défense possible soit l’envol, l’envolée d’un rire qui ne prend sa source dans aucune drôlerie, qui se suffit à soi-même, un rire qui s’écoute grelotter, racler, battre le bruit des vagues. Un rire qui ne tient pas la distance. Le même rire que celui de sa mère. Il a six ans, il va tout perdre. »

Éléonore Devillepoix – La Ville sans vent **

Hachette – 2020 – 448 pages

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Hyperborée, la cité des mages. La ville sans vent, où l’on peut pratiquer la magie, où l’on peut se déplacer à dos de tortues géantes. Hyperborée, qui s’étend sur sept niveaux. Au septième niveau se trouvent les mages…

Sortant victorieux de sa soutenance pour devenir mage, Lastyanax vient de perdre son ex-mentor, vraisemblablement assassiné en pleine rue. Il a toutes ses chances pour le remplacer en tant que ministre. Quant à Arka, elle débarque à Hyperborée à la recherche de son père, qu’elle n’a jamais connu, dont elle sait seulement qu’il est mage. Le chemin des deux héros va se croiser, pour le meilleur et pour le pire. Lastyanax enquêtant sur le meurtrier de son mentor et Arka sur l’identité de son père.

Les 200 premières pages, je suis un peu dubitative, je m’ennuie, lis un peu en diagonale. Il faut dire que la fantasy n’est pas mon genre littéraire de prédilection. Mais je finis par m’attacher à ces deux personnages un peu vilains canards ; l’humour me plaît et l’intrigue se révèle prenante. Une lecture surprenante qui m’a fait sortir de ma zone de confort et qui plaira certainement à tous les amateurs du genre.

Donal Ryan – Par une mer basse et tranquille ***

Albin Michel – mars 2021 – 256 pages

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Farouk est un jeune médecin syrien qui s’apprête à quitter un pays qu’il ne reconnaît plus, avec sa femme et sa fille. Cap sur l’Irlande. Le passeur leur a fait des promesses… Mais la traversée de la Méditerranée ne se passera pas comme prévu.

Lampy a la vingtaine et ne se remet toujours pas de sa rupture avec Chloe. Le coeur brisé, il songe à tout quitte – famille et travail. Mais pour devenir quoi?

John sent la mort approcher ; il cherche la rédemption après tout le mal qu’il a pu faire dans sa vie. Il fouille dans son passé jusqu’à l’origine du mal : la mort de son frère Edward. Depuis ce jour, il n’a jamais plus cru en Dieu. Aujourd’hui, il se confesse.

Trois destins. Trois hommes différents, dont les chemins vont se croiser. Beauté de ce roman à la construction habile et au texte fort sur la culpabilité, le pardon, la perte.

Laurence Lieutaud – Ravissement ***

Grasset – avril 2021 – 198 pages

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Cet été-là, il a suffit d’un regard un peu appuyé et de quelques mots pour que le ravissement s’opère. Louise avait dix-huit ans. Paul, trente. Elle était jeune, insouciante. Il était peintre. Sous les yeux de Toinette, sa grand-mère, Louise s’enfuit avec cet homme qu’elle connaît à peine mais auquel elle ne peut résister. Sous les injures et les crachats, elle part. Elle ne reviendra que quinze ans plus tard. Elle ne reviendra qu’après l’incendie.

Paul se révèle être un peintre aux sautes d’humeur excessives ; il possède Louise, la malmène. Dans cette relation qui se révèle vite tortueuse, la jeune femme perd lentement pied avec la réalité et le rêve qu’elle espérait se transforme en cauchemar.

Dans une langue sublime, Laurence Lieutaud nous offre un roman sur la folie d’un homme et la fuite d’une femme après quinze années d’enfer. Le récit d’un ravissement, d’une emprise irrépressible avec pour toile de fond le Sud de la France.

Marie-Aude et Lorris Murail – Angie! ***

École des loisirs – février 2021

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Avec Camille de La Fabrique des livres, nous avons fait une lecture commune du nouveau roman que Marie-Aude Murail a écrit avec son frère Lorris. Et voici notre chronique commune !

Le Havre, mars 2020… Alors que le confinement pointe le bout de son nez, le capitaine de police Augustin Maupetit se retrouve piégé dans un fauteuil roulant avec une drôle d’enquête sur les bras… Accompagné de la jeune et futée Angie, il va résoudre de vieux mystères…
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Tous les ingrédients étaient réunis pour que cette lecture soit un régal… Suspense, humour et mystère ; ambiance au top pour ce roman écrit à 4 mains par Marie-Aude et Lorris Murail ! 
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Même si la ville du Havre ne m’a pas laissé un bon souvenir de jeunesse et qu’on y parle confinement, ce roman est un pur régal à lire… Entre le polar, le roman de société et d’humour, les 441 pages se dévorent très vite (ou presque n’est-ce pas @lfolavril) ! Un roman dévoré avec délectation, entre deux tétées et malgré des nuits sans sommeil… !
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Les personnages sont charismatiques et originaux… Un flic boudeur et fouineur qui a piraté le système de vidéo surveillance et reste des nuits entières à espionner la ville. Une gamine curieuse et hypermnésique, qui n’a pas sa langue dans sa poche et adore fouiner, dont le père demeure un inconnu sans visage. Flanqués de Capitaine, fidèle soldat et compagne canine d’Augustin. Sans oublier la tante Thérèse qui ne se sépare jamais de son pendule.
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Le capitaine de police m’a fait un peu penser au Adamsberg de Fred Vargas… Les personnages secondaires ne sont pas en reste avec la tante Thérèse et ses auras ! 
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C’est un roman que je n’avais pas envie de finir tellement j’étais bien avec ces personnages ! Je recommande à fond cette lecture commune pour les ados dès 15 ans !

Julie Bonnie – Je te verrai dans mon rêve ***

Grasset – mars 2021 – 180 pages

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1971, après dix années derrières les barreaux, Gérald a 30 ans et goûte enfin à la liberté, et elle a un drôle de goût. Gérald devient Blaise – il rouvre le bar que tenait son père et rencontre la petite Nour, encore nourrisson dans les bras de sa maman, Josée. Une maman seule. Une maman qui a les yeux du désespoir. Josée lui rappelle sa propre mère. Nour et ses grands yeux bleus ébahis prennent en otage Blaise. Pour elle, il est prêt à tout. Il est prêt à les sauver.

Blaise et son amour du jazz. Un roman rythmé par la musique qui anime Blaise, qu’il va transmettre à Nour. Il va devenir le père qu’elle n’aura jamais.

Je te verrai dans mon rêve est un beau roman à deux voix – celle de Blaise et celle de Nour, dix-sept ans plus tard.

Il m’a donné des frissons ce livre, quand je l’ai refermé. C’est un récit chargé d’émotions. Brut. Poétique. J’ai été saisie par la beauté de l’écriture, interpellée par ces personnages heurtés par la vie.

Claire Cantais – Jours sauvages ***

Syros – 2020 – 288 pages

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Angelo, Lucie, Nolan, Nouria, Charlène, Moussa et Eugène. Ils sont sept ados, ils ont entre 13 et 15 ans et ils se retrouvent à participer au même stage de bushcraft dans les Pyrénées cet été. Le bushcraft, c’est littéralement l’art de vivre dans les bois. Sans toit, sans nourriture…

Arrivés sur place, les adolescents découvrent des barraquements plantés au milieu d’une nature à couper le souffle. Ils font la connaissance de Joe, leur moniteur pour ces 2 semaines, et du drôle de couple que forment le Major et Maud, qui vont les loger.

Certains sont prêts à dépasser leurs limites quand d’autres n’ont pas vraiment choisi d’être ici… La mise à l’épreuve commence dès le lendemain avec parcours d’obstacles, dépeçage de lapins, constructions d’abris… Ils doivent faire leurs preuves pendant cette 1ère semaine pour avoir la chance de participer à l’expédition sauvage de la 2ème semaine. Peu à peu, ils se rendent compte que cette colo, ils ne sont pas prêt de l’oublier…

Les personnages adolescents m’ont tout de suite plu. Authentiques, frondeurs, boudeurs, excités, attachants. Même Nolan, l’ado le plus exaspérant devient attachant. Et cette immersion sauvage en pleine nature. Qui finit par déraper.

Jours sauvages est une lecture addictive, que j’ai rapidement dévorée. L’intrigue, habilement construite, tient en haleine et instille touche par touche la tension. On pleure, on rit, on frissonne, on chavire : un roman très réussi que j’achèterai sûrement pour mon CDI.

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« Un petit peu de leur innocence a foutu le camp, ils ont vieilli sans doute, et pourtant ils sont là, rigolards, baratineurs et exubérants, dotés d’une capacité de régénération digne des lézards, tellement vivants. »

Edward Abbey – Le Feu sur la montagne ****

Gallmeister Totem – 2020 – 256 pages

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Comme chaque été, Billy traverse les États-Unis afin de rejoindre son grand-père dans son ranch, en plein coeur du Nouveau-Mexique. John Vogelin y a passé toute sa vie, cette terre signifie tellement pour lui. Son ranch en pierre, isolé de toute civilisation, cerné de montagnes. Un paysage désertique à couper le souffle, traversé par des tornades de poussière. Les vautours et les engoulevents peuplent le ciel.

Mais cet été est différent ; l’armée va réquisitionner les terres de John pour agrandir son Champ de Tir de Missiles. Le vieil homme ne cèdera jamais sa terre. Et Billy, du haut de ses douze ans va le soutenir, envers et contre tout.

L’écriture d’Edward Abbey est une véritable invitation au voyage ; elle nous propulse dans cette nature hostile et hypnotique – on s’y croirait.

« Alors… l’été avança, chaud et sec et magnifique, si magnifique que ça vous brisait le coeur de le voir en sachant qu’il n’était pas éternel : cette lumière éclatante vibrant au-dessus du désert, les montagnes pourpres dérivant sur l’horizon, les houppes roses des tamaris, le ciel sauvage et solitaire, les vautours noirs qui planent au-dessus des tornades, les nuages d’orage qui s’amassent presque chaque soir en traînant derrière eux un rideau de pluie qui n’atteint que rarement la terre (…) Je pourrais citer mille choses que j’ai vues et que je n’oublierai jamais, mille merveilles et mille miracles qui touchaient mon coeur en un point que je ne maîtrisais pas. »

Une lecture somptueuse, qui m’a happée. Le vieil homme et l’enfant, leur combat pour garder cette terre, ce ranch ; cet attachement à la terre sur laquelle il est né – cette terre aride et sauvage – qui l’a vu grandir, qui a vu mourir ses ancêtres, sur laquelle il veut mourir lui-même. Le Feu sur la montagne est un roman absolument magnifique, gorgé de la beauté des grands espaces, qui m’a émue aux larmes.

Rebecca Watson – Sous la peau ***

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Grasset – mars 2021 – 288 pages

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Une jeune femme ouvre les yeux, se lève, prend le métro et se rend au travail. C’est sa routine hebdomadaire. Ses journées sont un enchaînement de taches, de façon automatique, mécanique. Peut-être une façon pour elle d’oublier l’angoisse qui la ronge à certains moment, la dévore à d’autres. Cette angoisse qui fourmille sur sa peau, la démange ; elle s’enferme alors dans les toilettes et se gratte jusqu’au sang. L’angoisse l’étrangle de croiser à nouveau l’homme qui l’a agressée, parce qu’il travaille dans la même entreprise qu’elle…

Un étrange roman, auquel je ne m’attends pas. Complètement morcelé, chaotique ; un chaos poétique qui nous secoue et nous met à l’épreuve, nous donne le vertige par moment.

Sous la peau est un texte fort, étonnant, déroutant, glaçant. On ne sait parfois dans quel sens lire ces mots qui claquent, qui crissent, qui bruissent. L’écriture comme reflet des tourments qui agitent la jeune femme ; le temps d’une journée, nous nous retrouvons plongés dans les méandres de ses pensées, au plus intime de son être. Rebecca Watson nous offre une étonnante et dérangeante expérience de lecture et une plongée vertigineuse dans la psyché d’une femme profondément meurtrie.

Sylvain Pattieu – Amour Chrome ***

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école des loisirs – janvier 2021 – 180 pages

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Mohammed-Ali a la cote au collège, que ce soit auprès des profs comme des élèves – c’est un délégué dévoué qui prend sa mission au sérieux. Mais derrière ces apparences lisses se cachent deux secrets. Le premier ? Mohammed-Ali aime sortir la nuit pour taguer. Le deuxième ? Il est amoureux d’Aimée, une grande renoi aux jambes immenses qui adore le foot. Son pote Zako est le seul au courant de ces deux secrets…

Le contexte est habilement planté. Bagarres entre collégiennes, PNL en fond sonore, langage d’ado, Sylvain Pattieu nous propulse dans le monde adolescent de la banlieue. Mais réduire le roman à cela serait une erreur.

Amour Chrome est un roman que j’ai dévoré avec un vif plaisir. Les personnages sont touchants, les premiers comme les seconds rôles. L’écriture est rythmique, rythmée. L’intrigue est réaliste, loin des clichés. Très vite, je me prends d’affection pour Mohammed-Ali, je me plonge dans son quotidien et me glisse dans les émotions qui le traversent dans ce passage de l’enfance à l’adolescence – cette peur de grandir qui se mélange avec la soif de premières fois. Une tranche de vie émouvante et brute. Hésitante au début, j’en sors conquise!