Mirabelle Borie – Dulce de Leche ***

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Gulf Stream éditeur – janvier 2021 – 416 pages

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À Lyon. Cécilia a été adoptée à l’âge de six ans ; brune, les yeux sombres et la peau mate, du sang amérindien coule dans ses veines ; ses racines se trouvent en Colombie. Elle ne garde aucun souvenir de son enfance à Bogotá et cette absence mémorielle la ronge petit à petit. Son seul ami, Pedro, est lui aussi adopté et originaire de Colombie. Ensemble, ils sont décidés à lever le voile sur le passé.

Dans les rues de Bogotá, les enfants abandonnés fourmillent. Clara, Rafaele, Ana, Maria, Guillermo, Juan, Soledad… organisés en bandes, les gamines, ils survivent comme ils peuvent, de petits trafics, de ventes sur les marchés. S’ils sont libres comme l’air, ils demeurent soumis aux lois de la rue et sont la proie de tous les dangers ; ces « marchands » qui enlèvent les enfants pour ne plus jamais les rendre… la prostitution… la drogue et les règlements de compte entre bandes.

Un roman dépaysant, prenant. Pétri de soleil – tragique mais lumineux. J’aime tout de suite cette bande de gamines, attachants, qui n’ont pas froid aux yeux. Les chapitres se déroulant à Bogotá ont eu ma préférence. J’ai trouvé que les autres personnages – Cécilia, Pedro, leurs parents – manquaient un peu d’épaisseur, de substance.

Un très beau roman, poétique jusqu’aux derniers mots, au sujet fort, qui m’a émue, malgré une trame convenue et un dénouement attendu.

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« Alejo a raison. En fin de compte, ils ne sont pas déracinés. Ils ont simplement des racines différentes, chacune les rattachant à un petit bout d’histoire. »

Mathieu Menegaux – Femmes en colère **

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Grasset – mars 2021 – 198 pages

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Juin 2020, nous sommes à la cour d’assises de Rennes. Mathilde Collignon est accusée d’un crime barbare, qu’elle a avoué. Mais elle est loin de s’en repentir et elle réclame même justice. Mathilde Collignon, c’est cette femme de 36 ans, divorcée, mère de 2 fillettes, ancienne gynécologue en milieu hospitalier. De quoi est-elle accusée? D’avoir voulu se faire justice elle-même, après son agression par deux hommes. Elle encourt jusqu’à 20 ans de prison pour son crime.

Le roman est habilement construit sur une alternance entre la voix de Mathilde et les délibérations des jurés. Les jurés, ces citoyens lambda, qui se retrouvent avec le sort de cette femme entre leurs mains. 2 hommes et 4 femmes qui vont devoir se prononcer. Mathieu Menegaux nous offre une plongée dans le monde juridique ; avec fascination nous pénétrons les coulisses du procès. Femmes en colère est un roman à l’écriture implacable, qui se dévore. Encore une fois, Mathieu Menegaux frappe fort avec un sujet au coeur de l’actualité.

Une lecture que j’ai beaucoup aimée… jusqu’à ce que je lise les dernières phrases qui m’ont plongé dans l’incompréhension ; c’est comme si l’auteur déconstruisait sournoisement le message qu’il s’est acharné à nous transmettre tout au long du roman.

Et vous qu’en avez-vous pensé?

Éric Pessan – Et les lumières dansaient dans le ciel

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école des loisirs – 2021 – 144 pages

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Cette nuit, Elliot décide de quitter son appartement de cité et de sauter dans un train pour aller voir les étoiles. Il reviendra avant que le soleil ne se lève, avant que sa mère n’émerge de son sommeil médicamenteux.

Depuis tout petit, il aime les étoiles. Il est fasciné par le ciel. C’est son père qui lui a appris à le décrypter, à observer constellations et galaxies. Mais depuis que ses parents ont divorcé, c’en est fini des nuits d’observation stellaire avec son père.

Au fond de son sac à dos, une lunette astronomique. Au fond du coeur, la nostalgie de ses nuits d’observation avec son père. Le ciel l’appelle. Quand Elliot regarde le ciel, il oublie tout ; il se perd dans l’immensité de la Voie Lactée.

Et puis une nuit, une curieuse lumière orangée traverse le ciel, se scindant un 3 boules orange vertes. Quelles sont ces lumières? Avec qui partager cette apparition?

Un court roman au charme nébuleux. Éric Pessan est devenu pour moi un auteur jeunesse incontournable ; son écriture et le choix de ses sujets font mouche à chaque fois. Ici encore, un personnage adolescent qui cherche une échappatoire à son quotidien, au monde adulte qui le trahit, à ses contemporains – en lesquels il ne se reconnaît pas. Un ado en marge, qui trouve du réconfort auprès des étoiles.

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« Le ciel n’a plus de limite, je souris. Les adultes ne perdent jamais une occasion de détruire les belles choses, de les salir, de les démolir. Ils saccagent tout avec une minutie impressionnante, mais ils ne peuvent pas m’enlever le ciel. »

Dolores Reyes – Mangeterre ***

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Editions de l’Observatoire – août 2020 – 224 pages

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« – Lève-toi, Mangeterre, allez. Lâche-la, laisse-la partir. »

Mangeterre. Celle que l’on surnomme ainsi est une enfant qui ne peut se résoudre à la mort de sa mère. Se résoudre à ne plus entendre sa voix. Alors, elle mange la terre dans laquelle sa mère vient d’être ensevelie, sans cercueil, juste emmaillotée dans un vieux tissu.

Plus tard, quand son père disparaît, les laissant livrés à eux-mêmes avec son frère Walter, elle mange de la terre pour savoir s’il est encore vivant.

Chaque fois c’est pareil : la terre ingérée lui révèle la vérité sur la personne disparue. La terre l’appelle. Ce don lui colle à la peau. Peu à peu, la rumeur se répand. Les gens les fuient, Walter et elle. Ils se retrouvent seuls. Seuls, avec les petites bouteilles de terre que les gens déposent à travers le portail, dans l’espoir que la jeune fille leur révèle si leurs disparus sont toujours vivants.

Mangeterre, sorcière, voyante, orpheline, adolescente qui se rêve normale. Il se dégage de ce roman une atmosphère de réalisme magique comme je les aime. Féminité, surnaturel et mystère en Argentine. Une lecture à la fois sombre et lumineuse, tragique et poétique.

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« J’ai caressé la terre qui me donnait des yeux neufs, me permettait d’avoir des visions auxquelles j’étais la seule à accéder. Je savais combien les messages des corps volés sont douloureux. J’ai caressé la terre, serré le poing et soulevé dans ma main la clé qui ouvrait la porte par laquelle Maria et tant d’autres filles étaient parties, filles aimées, elles, de la chair d’autres femmes. J’ai soulevé la terre et avalé, toujours plus, beaucoup plus pour que naissent ces yeux neufs et que je voie. »

Pierre-François Kettler – Je suis innocent ***

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Talents Hauts – mars 2020 – 256 pages

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Jean a sept ans et le coeur innocent. En rwandais, il se nomme Munyangoma, « celui qui frappe du tambour ». Ce jour de janvier 1994, c’est son anniversaire, il joue avec sa sœur Agathe dans les marais – elle lui révèle ses secrets.

Au fil des chapitres, Jean prend la parole et nous raconte son histoire. Celle de son pays – celle du jour où les hommes sont devenus fous. Ses mots claquent dans l’obscurité, résonnent avec pureté, clarté. Ils révèlent toute l’innocence et la candeur d’un enfant qui s’apprête à découvrir l’horreur d’un génocide.

Les accords d’Arusha, la France… Jean perçoit le chaos et la tension dans les voix des adultes, lorsqu’ils prononcent ces mots. On peint des croix blanches dans la nuit sur les portes de certaines familles. « Inyenzi! » La chasse aux Tutsis est lancée…

Et puis, il y a ce matin d’avril 1994. Où des coups retentissent à la porte de leur maison. Où sa mère lui ordonne de rester caché. Où sa famille disparaît ; Jean ne comprend pas sur le moment qu’ils ont tous été assassinés. Sa maison est pillée. Et cette phrase qui va revenir désormais comme un refrain « Il faut que je vive ! » – en souvenir des derniers mots de sa mère.

« Un mamba me sauve la vie. Je suis un enfant. Je ne comprends rien à la vie. Je suis vivant. »

Je suis innocent, c’est le regard d’un enfant sur le génocide des Tutsis qui a meurtri le Rwanda. Un regard qui comprend sans comprendre. L’enfance ne peut pas accepter ce qu’il se passe ; alors Jean trouve des métaphores pour digérer le réel ; ces corps ensanglantés, privés de leurs membres sont comme des poissons, des sacs, baignant dans le jus de maracujas… Et dans ses rêves, son frère Aristophane apparaît et l’aide à survivre.

Je suis innocent est un récit poignant, terrifiant – l’innocence incarnée se retrouve dépouillée par la pire des abominations. Un roman que je lis en apnée, séduite par l’écriture dépouillée, empreinte de poésie et de candeur malgré l’horreur.

« Je suis un enfant. Je suis fou. Je ne suis pas fou. Je suis vivant. »

Dan Gemeinhart – L’incroyable voyage de Coyote Sunrise ***

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Coyote a douze ans et elle vit avec son père Rodeo dans un vieux bus scolaire, qu’ils ont surnommé Yageur. Yageur est aménagé comme une maison ; on y retrouve un coin bibliothèque, un vieux canapé déglingué, un coin cuisine et même un petit jardin…

Ensemble, ce duo père et fille trace la route, sans destination précise, sans attache, au gré de leurs envies. Cela fait des années qu’ils sillonnent les routes américaines – depuis le drame qui les a touchés. Des kilomètres avalés. Rodeo est un père atypique, à la barbe hirsute et longue, aux fringues trouées ; pieds et torse nus, ce père aux allures de vieux hippie attire l’attention mais aussi l’affection. Coyote est une gamine à la fois candide et intelligente, davantage meurtrie par la solitude que lui impose son quotidien que par son passé.

Ils accueillent des voyageurs, le temps de quelques centaines de kilomètres, ils se racontent des histoires – « Il était une fois ». Se confient les rêves Velu qui s’emparent d’eux soudainement.

Quand Coyote apprend que le parc de son enfance va être détruit, elle décide d’y retourner. Sauf qu’ils sont actuellement en Floride et que le-dit parc se trouve dans l’état de Washington… à l’autre bout du pays. Et sauf que son père n’a jamais voulu revenir sur ces lieux chargés de souvenirs… Elle a 4 jours pour traverser le pays d’Est en Ouest. Le compte à rebours est lancé.

On se glisse dans ce petit pavé comme dans un pull tout doux et chaud en plein hiver. On se prend d’affection pour cette famille bancale et insolite qui va étrangement s’agrandir au fil des kilomètres avalés.

L’histoire aurait pu être mièvre… Mais c’est de la fraîcheur qui se dégage de ce roman au doux parfum de liberté – on y réfléchit au sens de la famille, au deuil, aux relations humaines. Une lecture pépite qui se révèle grisante et nous invite au voyage – exactement le genre de lecture dont j’avais besoin en ce moment.

Lisa Balavoine – Un garçon c’est presque rien ****

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Rageot – août 2020 – 256 pages

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Un garçon, un adolescent. Un corps inerte sur un lit d’hôpital. Plongé dans le coma. Qui est-il? Pourquoi et comment s’est-il retrouvé là? 

On rembobine.

« Je m’appelle Roméo et je rêve souvent que j’explose en plein vol. »

Roméo. Sa mère lui a donné le prénom du héros d’une des plus belles histoires d’amour, sans même savoir qu’il se tue à la fin. Roméo, c’est cet ado dans la lune, sensible, différent, qui aime se fondre dans le décor, qui ne se reconnaît pas dans les autres garçons. « Mais je crois que je préfère / Rester à contre-courant, / Être comme le vent, / Libre et invisible. »

Roméo. Qui a souvent des écouteurs vissés aux oreilles. Qui aime passer du temps dans la boutique de disques de son oncle. À découvrir de nouveaux morceaux de rock. Qui a lu plusieurs fois L’Attrape-cœurs de Salinger. Qui fait de la basse dans le silence de sa chambre. Qui en pince pour une fille aux allure de moineau.

Un roman qui m’intrigue, d’emblée. Composé comme une succession de poèmes en prose. Une écriture quasi cinématographique et épurée. Et la voix de ce garçon qui m’interpelle. Une voix que je suis et qui m’émeut profondément.

Ce roman est un petit bijou sur le monde d’aujourd’hui, les rapports entre filles et garçons. La difficulté d’être un garçon aujourd’hui. D’être soi. La liberté d’être celui qu’on est. Coup de coeur pour ce roman qui m’a peu à peu bouleversée. L’écriture est sublime ; les mots de Lisa Balavoine sont un trésor. A relire avec la bande-son que l’on découvre à la fin <3.

David Vann – Komodo **

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Gallmeister – mars 2021 – 304 pages

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Lecture effectuée dans le cadre du précieux #PicaboRiverBookclub

Tracy quitte la Californie avec sa mère pour retrouver son frère Roy ; elles débarquent sur la petite île indonésienne de Komodo. Au programme : une petite semaine de détente et de plongée en compagnie des requins et raies mantas. Quoi de mieux qu’une île paradisiaque pour réparer les liens qui les unissent et se sont fragilisés au fil des dernières années ? Roy vient de divorcer ; écrivain aux nombreux prix littéraires, la cinquantaine tassée, il vit à Komodo depuis un mois et termine une formation pour devenir divemaster. Pour Tracy, ce sont les premières vacances qu’elle s’accorde en cinq ans ; cinq ans durant lesquels elle s’est dévouée corps et âme pour son ingrat de mari et ses jumeaux turbulents. Pour la première fois, elle les laisse seuls. Ce voyage est aussi l’occasion pour elle de se ressourcer, d’éviter le burn out qui menace de l’étrangler.

Dès les premiers moments en famille, la tension est palpable ; Tracy ne peut s’empêcher d’être agressive et odieuse avec son frère. Elle ne lui pardonne pas son divorce. Les reproches et souvenirs culpabilisants s’accumulent. Tracy est un personnage peu amène – si peu attachant. Elle est grossière, vulgaire, agressive. Elle crache son venin et cherche sans cesse le conflit. A cela s’ajoute la nourriture exécrable et l’atmosphère hostile qui règne au centre de formation.

Les seuls moment de paix ont lieu durant les plongées sous-marines, toutes plus incroyables les unes que les autres. Mais Roy se révèle étourdi, peu réactif et le drame semble n’être jamais loin, à portée de palmes… On retient notre souffle devant la beauté des descriptions de la vie sous-marine tout comme face aux dialogues de plus en plus chargés de violence.

Le malaise rôde, sournois. La tension dramatique imprègne les mots ; pour finir par atteindre son paroxysme. Avec une écriture toujours aussi vive et efficace, empreinte d’humour noir, David Vann joue avec nos nerfs et dresse le terrible portrait d’une femme – une mère et une épouse – au bord du gouffre. Tracy perd lentement pied et la lecture des dernières pages se fait en apnée. La fin, pourtant, me laisse dubitative et presque déçue… Ce n’est clairement pas mon roman préféré de l’auteur ! Et vous, qu’en avez-vous pensé ?

Dalie Farah – Le Doigt ***

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Grasset – février 2021 – 224 pages

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Ce matin de janvier, une prof de philo traverse devant le lycée, en dehors du passage piéton. Une voiture klaxonne. La prof dresse un doigt d’honneur, sans un regard, comme un réflexe. L’homme sort de sa voiture, hurle et la défie : « Recommence! » Nouveau doigt d’honneur. Il la gifle brutalement.

Avec une écriture acérée, cheminant sur le fil du rasoir, Dalie Farah nous livre un récit composé de dialogues en salle des profs, réactions d’élèves et de souvenirs de la violence. Ce n’est pas la première fois que la jeune femme y est confrontée ; la violence, elle résonne avec son enfance.

Un récit saisissant qui dénonce la violence sous toutes ses formes ; celle de l’enfance, de la famille ; celle de la rue et celle des élèves. Mais c’est aussi la violence de l’indifférence administrative et du système éducatif français dans son ensemble.

Sandro Veronesi – Le Colibri ****

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Grasset – janvier 2021 – 384 pages

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Marco Carrera est ophtalmologue ; il est marié à Marina depuis plusieurs années et père d’une petite Adele de dix ans. Un matin, le psychanalyste de sa femme débarque dans son cabinet, lui annonçant qu’il court un grand danger ; cette première scène nous offre le portrait du personnage principal et donne le ton du nouveau roman de Sandro Veronesi.

Le colibri, c’est Marco adolescent, plus petit que la norme, ce qui inquiète son père. C’est son amour secret pour Luisa depuis plus de vingt ans ; un amour par correspondance, un amour à distance, un amour chaste, un amour fou. C’est sa fille qui, enfant, affirme avoir un fil dans le dos. C’est le destin tragique de sa sœur Irene. C’est le silence de son frère Giacomo, parti refaire sa vie aux Etats-Unis.

Je retrouve le style qui m’avait plu à la lecture de Chaos Calme ; Sandro Veronesi incorpore à son roman tous les ingrédients permettant d’en faire une belle pépite, sans fausse note : un anti-héros furieusement attachant dont la vie est jalonnée par la perte, la rupture, la douleur. Une plume drôle, vive, bavarde et chargée d’humanité, d’émotion brute et poétique. Une chronologie éclatée qui donne un certain tempo au roman, une matière.

La narration nous entraîne dans le passé et le futur de Marco ; enfance, adolescence, âge adulte. Voyages temporels ponctués par les lettres que Luisa et Marco s’échangent et les lettres qu’il envoie à son frère et demeurent sans réponse. On découvre au fil des pages un passé criblé de lézardes, de cicatrices.

Le Colibri est un roman qui dégage une aura singulière, dont j’ai profondément aimé les réflexions sur le temps qui passe, la culpabilité, l’amour et les liens familiaux.