Henri Meunier & Régis Lejonc – Coeur de bois ***

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Éditeur : Notari – Date de parution : mars 2017 – 34 pages

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Aurore se prépare devant la glace – elle dépose mascara et rouge à lèvres sur ce visage qui conserve les traits – et les ombres – de l’enfance. Puis la jeune femme monte dans sa petite voiture rouge en direction de la forêt. Elle se gare et marche dans ces bois qui sentent l’hiver ; la lumière traverse les branches dénudées. Aurore se dirige vers l’entrée d’un pavillon de chasse délabré – silhouette sombre et lugubre – autrefois majestueux, où l’attend un vieillard impotent, désordonné, sale et disgracieux, dont elle doit s’occuper. Mais pour quelle raison s’occupe-t-elle de celui qui l’a dévorée et blessée par le passé ?

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Page après page, nous découvrons un album d’une rare beauté. Dans un jeu de clair-obscur, les illustrations sont empreintes d’onirisme ; rêve et cauchemar cohabitent. Petit à petit, nous passons de l’ordinaire du quotidien au surnaturel de cette forêt à la fois angoissante et enveloppante.

La référence au conte est finement orchestrée grâce aux images quasiment cinématographiques et à l’écriture très visuelle. Textes et images se répondent et oscillent entre réalisme et références au conte de fées, ne cessant de nous interroger jusqu’à la chute finale…

Coeur de bois est un ovni littéraire au charme fou, étonnant et inattendu, sur la résilience et les blessures de l’enfance. Une fois l’album refermé, on éprouve une irrésistible envie de le relire, d’en décortiquer chaque mot, chaque scène, chaque illustration afin de s’imprégner à nouveau de la magie qui se dégage de ces pages.

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Sarah Crossan – Inséparables ***

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Éditeur : Rageot – Date de parution : mai 2017 – 416 pages

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Tippi et Grâce sont deux sœurs siamoises de seize ans, unies par les hanches. Une seule paire de jambes pour deux corps. Depuis qu’elles sont nées, leurs parents se saignent pour payer les cours à domicile et les soins spécialisés. Mais l’argent vient à manquer peu à peu… Elles sont alors obligées de faire leur rentrée au lycée de Hornbeacon High pour la première fois. C’est à la fois excitant et terrifiant pour ces jeunes filles que le monde entier regarde avec fascination et répulsion. Elles y font la connaissance de deux adolescents en marge, Jasmeen et Jon, qui vont les prendre sous leur aile.

« Une histoire qui raconte ce que c’est d’être Deux. » 

Pendant huit mois, Grâce nous raconte, à la façon d’un journal intime, cette entrée au lycée. Elle nous raconte également leur quotidien familial – leur père alcoolique, qui boit pour survivre au chômage ; leur petite sœur Nicole, surnommée « Dragon » qui devient de plus en plus maigre pour satisfaire sa passion de danseuse étoile – et cette vie à deux dans un seul corps : comment se sentir unique lorsque l’on partage le même corps que sa sœur jumelle ? Comment tomber amoureuse dans ces conditions ? Avoir une intimité ?

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Les deux filles sont très différentes en terme de caractère et pourtant elles ne se considèrent pas autrement qu’en une seule et même personne. A leur entrée au lycée, Grâce et Tippi se font la promesse de ne jamais tomber amoureuses

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Un roman en vers, servi par une écriture épurée, d’une grande justesse et sans aucun pathos. Le ton est souvent impertinent et drôle malgré un thème assez complexe et rarement abordé en littérature jeunesse. Inséparables est le récit d’une relation unique et une belle réflexion sur la différence et l’acceptation de soi. Une lecture surprenante et émouvante, qui m’a secouée et que je ne suis pas prête d’oublier.

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Glendon Swarthout – Bénis soient les enfants et les bêtes ***

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Éditeur : Gallmeister – Date de parution : février 2017 – 176 pages

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Le Box Canyon Boys Camps. Situé en plein coeur de l’Arizona, ce camp de vacances pour garçons se targue de transformer les gosses de riches en vrais petits cow-boys. C’est dans ce camp que se rencontrent les six adolescents de ce roman.

Cotton. Les frères Lally. Goodenow. Teft. Schecker.

On les surnommes les Inaptes, les Tarés. Délaissés par leurs parents, ils ne peuvent dormir qu’avec leur poste radio allumés au fond de leurs sacs de couchage ; ils grincent des dents la nuit, pissent encore au lit… Cumulant les phobies, ils ne sont bons qu’à remporter le traditionnel pot de chambre lors des épreuves organisées par les moniteurs du camp.

Une nuit, les adolescents décident de s’enfuir du camp, de tenter l’aventure… mais laquelle ? Ils s’échappent à la suite d’un événement dont ils ont été témoins et qui les hante. Ils volent un pick-up et se retrouvent en pleine nuit à sillonner la montagne et le désert pour accomplir la mission qu’ils se sont assignée. Quel qu’en soit le prix à payer, ils iront jusqu’au bout…

Le récit alterne le présent de la fuite et le passé de chacun des adolescents. Une très belle plume, des personnages attachants… Un roman initiatique aux allures de western, court et incisif, qui manie avec talent l’humour, l’émotion et le suspense.

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« Nous naissons les mains souillées du sanf des bisons. Dans notre préhistoire à tous apparait la presence atavique de la bete. Elle broute les plaines de notre inconscient, elle pietine notre repos, et dans nos reves nous crions notre damnation. Nous savons ce sue nous avons fait, nous qui sommes un peuple violent. »

Catherine Poulain – Le Grand marin ****

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Éditeur : Points – Date de parution : avril 2017 – 375 pages

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Cette femme qui part du jour au lendemain pour le bout du monde, l’Alaska. Elle désire ardemment embarquer sur un bateau de pêche ; elle embarquera sur le Rebel avec à bord tout un équipage d’hommes – leurs silences, leur barbarie soudaine lorsqu’ils pêchent, leur violence. La dureté des conditions de vie en mer. Lili, seule femme dans cet univers très masculin, demeure hantée par Manosque-les-Couteaux. Pourquoi cette fuite ? Pourquoi ce désir de partir aussi loin ?

« Peut-être aussi que je voulais aller me battre pour quelque chose de puissant et de beau, je continue en suivant des yeux l’oiseau. Risquer de perdre la vie mais aussi la trouver avant… Et puis je rêvais d’aller au bout du monde, trouver sa limite, là où ça s’arrête. »

Cette femme demeure profondément mystérieuse. Impulsive, farouche. Un caractère sauvage qui se reflète dans la façon d’écrire de Catherine Poulain et qui m’a séduite. Lili m’évoque par moments un Kerouac des mers, un Kerouac au féminin – dans ce désir d’embarquer à tout moment, d’être sans cesse en mer.

Les hommes et leur ivresse, leur sauvagerie ; leurs façons de repeindre la ville en rouge. Parmi ces hommes, il y a le lion des mers, le grand marin… cet homme rude aux yeux jaunes qui ne semble jamais sourire.

Wahou quel roman… Brute et sauvage. Sombre et lumineux. Des phrases courtes et affûtées comme des lames. De la poésie brute. Un roman sublime, dont l’atmosphère m’a parfois fait penser aux Déferlantes de Claudie Gallay.

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« La radio grésille, parfois quelques paroles deviennent audibles. Elles semblent naître de la nuit, messages d’autres vivants qui eux aussi parcourent le grand désert. Les cieux et la mer ne font qu’un. On avance dans la nuit. Les hommes dorment. je veille sur eux. »

« J’ai déchargé dix tonnes de poisson, je me suis battue au pic avec la glace de la cale, je me suis rebellée et j’ai fait le tour des bars, rencontré un trappeur triste. Mon skipper veut m’emmener pêcher à Hawaï et Jude au motel. Manosque-les-Couteaux m’attend toujours. C’est beaucoup pour une même journée. Les hommes sont repartis au bar. J’entends l’eau glisser sur le flanc du bateau. »

Cécile Bidault – L’écorce des choses ****

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Éditeur : Warum – Date de parution : octobre 2017 – 104 pages

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L’écorce des choses met en scène le quotidien d’une enfant sourde, le temps d’une année. L’été de ses neuf ans, ses parents décident de déménager à la campagne. Les journées défilent au gré des découvertes de l’enfant et de ses rencontres ; notamment celle de son petit voisin avec qui elle se lie d’amitié.

Au rythme des saisons qui s’égrènent, les bulles de ce sublime roman graphique retranscrivent le quotidien et l’univers sonore de l’enfant : les bulles de dialogues sont blanches, vierges de toute parole. Une lecture silencieuse, qui nous immerge dans la tête de la fillette.

 

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Lorsque les parents se parlent à table, se disputent, les bulles sont en suspension dans l’air, elles se meuvent à travers la pièce. De bulle en bulle, nous découvrons une enfant qui se sent comme dans un aquarium géant. Le texte à la fin de cette bande dessinée silencieuse nous apprend qu’au début des années 70, la langue des signes était encore interdite… (ce que je trouve aberrant !) La fillette a donc du mal à se faire comprendre de son entourage ; les uns et les autres se trouvent souvent démunis.

J’ai aimé la douceur et la simplicité des dessins, qui créent une ambiance feutrée. Un roman graphique qui parvient à nous transmettre l’essentiel sans qu’un seul mot soit nécessaire, avec des dessins qui parlent d’eux-mêmes.

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Je lis donc je suis – Ces lectures qui nous dévoilent… 2017

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De retour avec Je lis donc je suis, mon tag préféré, auquel je me soumets chaque année désormais, avec toujours autant de plaisir. Mes souvenirs de lecture de l’année qui vient de s’écouler refont surface à travers les réponses apportées aux questions de ce portrait littéraire toujours on ne peut plus poétique.

Décris-toi : Je suis qui je suis

Comment te sens-tu ? Prête à tout

Décris où tu vis actuellement : Entre ici et ailleurs

Si tu pouvais aller où tu veux, où irais-tu ? Là où les lumières se perdent

Ton moyen de transport préféré : Un paquebot dans les arbres

Ton/ta meilleur(e) ami(e) est : Miss Charity

Toi et tes amis vous êtes : Les Furies

Comment est le temps ? Avalanche

Quel est ton moment préféré de la journée ? Quand la neige danse

Qu’est la vie pour toi ? Du vent dans mes mollets

Ta peur ? La noirceur des couleurs

Quel est le conseil que tu as à donner ? Ecoute le chant du vent

La pensée du jour : Jusqu’ici tout va bien

Comment aimerais-tu mourir ? Très vite ou jamais

Les conditions actuelles de ton âme ? Sable mouvant

Ton rêve ? La fin de la solitude

 

 

Jim Harrison – La fille du fermier ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : novembre 2017 – 129 pages

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La fille du fermier c’est Sarah, la fille de Peps et Franck – ils vivent dans le fin fond du Montana. Un père taciturne et une mère évangéliste qui, lorsque Sarah a quatorze ans, fuit avec le premier homme venu. Poursuivant des études par correspondance, Sarah rêve de Montgomery Clift, et de quitter sa vie pour le grand Ouest ou New York. Elle dévore les bouquins que lui prête en cachette Terry, son ami au pied bot ; Willa Cather, la poésie de Withman, Dreiser… Grâce à la lecture, elle découvre la vie, s’enrichit et apprend tout ce qui se passe en dehors de ce coin paumé où elle habite. Elle passe son temps avec sa chienne Vagabonde, son cheval Lad et Old Tim, son seul ami.

Quand l’irréparable se produit, Sarah se métamorphose ; éprise de vengeance, oscillant entre fureur et dépression, la jeune femme demande réparation… Un beau récit, âpre et vivant, servi par une écriture juste et émouvante.

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« Elle se rappela alors un rêve troublant de la nuit précédente et se dit tout à trac qu’elle devait faire grandir sa vie pour que son traumatisme devienne de plus en plus petit. »