Victor Jestin – La chaleur ***

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Flammarion – août 2019 – 144 pages

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« Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire, comme les enfants dans les faits divers. »

Ce sont les premiers mots, glaçants, de ce court roman qui nous raconte la dernière journée de vacances que passe Léonard dans un camping des Landes. Léonard a dix-sept ans cet été là lorsqu’il se retrouve face à Oscar, un autre adolescent, en train d’agoniser sous ses yeux ; il reste paralysé, figé, n’esquissant pas un seul geste pour le sauver. Dans la panique, il éprouve le besoin de traîner le cadavre d’Oscar sur plusieurs dizaines de mètres et de l’enterrer sur la plage.

A la lecture du premier roman de Victor Jestin, on éprouve une certaine nausée, des frissons… Les pages tournent et le thermostat grimpe en même temps que l’angoisse. Léonard se sent assailli par la chaleur et torturé par la culpabilité ; le dernier regard d’Oscar le hante et le suit, où qu’il aille. Un roman caniculaire et glaçant, porté par une écriture sensitive que j’ai dévoré le temps d’une soirée, le cœur battant et les mains moites.

« C’était comme une longue attente en suspens : nous tous, elle et moi et les autres, il semblait que nous n’étions qu’un seul grand corps allongé sur le sable, à attendre là, dans nos adolescences, que quelque chose advienne. »

Merci Elise pour le prêt 😀 ❤

Pour découvrir sa chronique, c’est par ici.

Nicola Lagioia – La Féroce *

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Folio – septembre 2019- 512 pages

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Une nuit près de Bari, le camion d’Orazio fait une embardée sur l’autoroute, essayant d’éviter une jeune femme en piteux état, couverte de sang… Il se réveille quelques temps plus tard sur un lit d’hôpital, amputé d’une jambe et comateux. Le souvenir de cette jeune femme le hante, d’autant plus que personne ne semble croire à son histoire.

Parallèlement, la fille d’un célèbre entrepreneur en bâtiment se suicide en se jetant du haut d’un parking aérien. Clara Salvemini a sauté de vingt mètres dans le vide. Son père, dévasté, organise les funérailles.

Chaque homme qui a connu Clara prend la parole. Au fil du récit, on découvre une famille Salvemini on ne peut plus dérangée et carrément borderline… Lentement, l’écriture nous dévoile les secrets de cette famille singulière qui se trouve sous l’emprise du père, Vittorio Salvemini. Les secrets sont reptiliens, ils rampent sournoisement… Qui a bien pu pousser Clara au suicide ? Et surtout, s’est-elle vraiment suicidée ?

Je n’irai pas par quatre chemins : La Féroce m’a laissée complètement à côté de la plaque. Dès le début, j’ai eu un mal fou à accrocher à l’écriture. L’intrigue de départ avait pourtant tout pour me plaire. Mais trop de personnages, trop de coqs à l’âne – l’auteur saute d’un souvenir à l’autre sans nous prévenir, d’un personnage à l’autre sans transition – ma lecture fut laborieuse. A plusieurs reprises j’ai failli abandonner ce roman, j’ai lu certains passages en diagonale.

Mon intérêt s’est réveillé avec Michele, le seul personnage qui m’a un tant soit peu touchée ; le seul qui cherche à découvrir ce qui a pu arriver à Clara, le seul membre de sa famille qui l’aimait vraiment.

Un roman sombre et glauque, où le vice et la violence transpirent à chaque page, à côté duquel je suis complètement passée et que j’ai terminé avec un soupir de soulagement – ou d’épuisement. Je serais curieuse de connaître des avis différents… Et vous, l’avez-vous lu ? Aimé ? Détesté ?

David Vann – Un poisson sur la lune ***

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Gallmeister – février 2019 – 288 pages

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Jim Vann quitte pour un temps son refuge en Alaska, sa solitude, pour retrouver son frère cadet Doug à l’aéroport de San Francisco. Ce dernier doit le conduire chez le psy. Tout le monde s’inquiète pour Jim. Depuis quelques temps, le quarantenaire ne pense qu’au suicide et ne cesse de s’interroger sur le sens de sa vie. « Et s’il était impossible de changer le cours de notre vie, qu’on essayait simplement de comprendre ce qui nous attend? »

A l’aube de ses quarante ans, Jim retrouve sa famille, ses parents, ses deux ex-femmes et ses enfants, David et Cheryl. Il leur rend visite les uns après les autres, comme une sorte de pèlerinage. Tous s’inquiètent pour lui et veulent l’empêcher de commettre l’irréparable. Jim voyage avec son Magnum, prêt à tout moment à passer à l’acte…

Au fur et à mesure de la lecture, un sentiment de malaise grandit en nous. Les quelques jours qui s’écoulent sont empreints de folie feutrée et d’hystérie, de désespoir, aussi. La fin est connue d’avance. On est projeté dans l’intériorité de cet homme, malgré la distance entretenue avec l’emploie de la troisième personne du singulier.

A quoi ça tient une vie, au fond ? Qu’est-ce qui rend une vie insupportable ? Pour Jim, il y a une multitude de raisons… ses sinus douloureux, ses échecs amoureux et familiaux. Les plus de trois cent mille dollars qu’il doit au fisc. Sans oublier la solitude grandissante, l’incompréhension et le fossé qui se fait plus profond entre lui et les autres.

Dans ce nouveau « roman », David Vann nous livre son père et sa tragédie, entremêlant habilement la réalité et la fiction. Un roman dérangeant, qui nous remue littéralement de l’intérieur, dans lequel l’auteur s’attaque à l’intime, à l’histoire de son père, ce qui lui permet de nous poser ces questions : Pourquoi vivre? Qu’est-ce qui fait le sel de notre vie? Jusqu’au bout, Jim cherchera un sens à sa vie, une raison de ne pas appuyer sur la détente.

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« C’est juste que le monde s’étire à l’infini, mais vide, comme la toundra en Alaska. Ça continue, loin et encore plus loin, et c’est comme ça à l’intérieur, une friche infranchissable, rien que du vent. De la pression tout autour mais rien au milieu. »

David Foenkinos – Vers la beauté **

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Éditeur : Gallimard – Date de parution : mars 2018 – 224 pages

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Antoine Duris quitte du jour au lendemain son poste de maître de conférence à l’Ecole nationale supérieure des beaux arts de Lyon. Pour devenir… gardien de salle au musée d’Orsay. Pour quelles obscures raisons ? Il argue vouloir être assis dans une salle au milieu des tableaux, travailler au milieu de la Beauté.

Antoine est pourtant un enseignant émérite et respecté qui bénéficie d’une certaine renommée. Alors pourquoi tout quitter ? Pourquoi quitter Lyon pour Paris tout en s’assurant que personne ne puisse le retrouver ?

Mot après mot, le lecteur finit par découvrir que le destin d’Antoine est étroitement lié à celui de Camille, une toute jeune étudiante en art qui cache un sombre passé.

Ce nouveau roman de David Foenkinos m’a laissée quelque peu dubitative ; c’est un récit sombre et tragique. Où la beauté des œuvres contraste avec la monstruosité humaine. En filigrane se pose cette question : la beauté – autrement dit l’art – est-elle capable de sauver une âme ? De redonner sens à une vie ? Vers la beauté est un roman énigmatique, qui oscille entre ombres et lumières. J’ai été secouée et certains passages sont poignants, mais je ne suis pas parvenue à adhérer totalement à l’intrigue, à y croire tout à fait.

Michela Marzano – L’amour qui me reste ***

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Éditeur : Grasset – Date de parution : octobre 2018 – 304 pages

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Le soir où sa fille Giada se donne la mort, ne laissant que quelques mots sur un bout de papier, Daria s’effondre, et le monde autour d’elle aussi. Au fil de ce roman, la mère s’adresse à sa fille disparue – une adresse qui demeurera sans réponse. La mère endeuillée égrène les souvenirs sous la forme d’un long monologue : le désir impatient de devenir mère à vingt-cinq ans, l’adoption, l’amour inconditionnel, la maternité, la relation mère-fille fusionnelle et complexe, le sentiment d’abandon que Giada ne peut s’empêcher de ressentir…

Comment écrire sur cette réalité qui n’a pas de mot : la perte d’un enfant. Qui est-on quand on perd son enfant, que devient-on ? Aucun mot n’existe pour désigner cette réalité inadmissible, contre-nature.

Il y a la culpabilité aussi. Pourquoi Giada s’est-elle suicidée? Pourquoi a-t-on envie d’en finir à vingt-cinq ans ? Daria aurait-elle pu enrayer le cours des choses ? J’ai été touchée et ébranlée par cette mère qui cherche désespérément à donner un sens au geste de sa fille. A donner un sens à sa douleur.

L’amour qui me reste est une lecture poignante qui m’a prise à la gorge au fur et à mesure que je lisais… J’en suis ressortie sonnée.

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« Le mal laisse sans mots. Si tu ne le nommes pas, il n’existe pas. Si tu ne l’appelles pas, il disparaît. Jusqu’à ce que tu sombres dans la folie pour avoir ingurgité tous ces mots imprononçables. Mais ne vaut-il pas mieux se détacher de la réalité plutôt qu’admettre la fin de toute chose ? »

Ned Vizzini – Tout plutôt qu’être moi ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : 2017 – 432 pages

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Craig a quinze ans ; il ne mange plus, ne dort plus et parle de moins en moins. Il a ces tentacules qui l’enserrent. Et ce petit bonhomme au fond de son estomac qui tire sur une corde dès qu’il mange. Et ces vélos qui se mettent en route dans sa tête, symbolisant le flot de pensées qui l’assaille par moment. L’adolescent est dans cet état depuis qu’il a intégré la prépa dont il rêvait… depuis qu’il fume de l’herbe et glande avec Aaron, son seul ami. Depuis que son ami et Nia se pelotent sous ses yeux.

Au lycée, les devoirs s’accumulent et Craig ne cesse de se comparer aux autres élèves, qu’il considère plus intelligents que lui. Il ne se rend pas compte de la pression monstrueuse qui s’accumule un peu plus chaque jour sur ses épaules.

En entamant ma lecture, je m’attendais à un roman plombant et torturé, mais au fil de ma lecture je découvre un adolescent qui s’accroche et une écriture qui se fait parfois légère et pleine d’humour. Craig est un adolescent touchant qui, malgré son envie de mourir, déborde de candeur. C’est tellement jeune pour avoir envie d’en finir… Un roman qui aborde avec justesse la période trouble de l’adolescence et la dépression.

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« Tout, plutôt qu’être moi. Dormir, jouer aux jeux vidéo, faire du vélo et même étudier. Ce que je veux, c’est prendre mes distances avec mon cerveau. C’est tout ce qui compte. »

Marisha Pessl – Intérieur nuit ****

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Editeur : Folio – Date de parution : avril 2017 – 849 pages

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Stanislas Cordova est un réalisateur de films d’horreur très controversé ; un halo de mystère et de légendes l’entoure… Considéré à la fois comme un fou, un maniaque et un génie, ses films – souvent censurés – font sensation et ne laissent pas indifférent ; en les regardant, certains spectateurs sont tétanisés, terrorisé, pétrifié. Les fans du réalisateur – les cordovistes – organisent des séances de projections clandestines sous terre, dans les catacombes… Séances qui semblent plus tenir du rite satanique que du simple divertissement. Cordova suscite dévotion et émerveillement chez ses adeptes, à la façon d’un gourou.

Il y a cinq ans, le journaliste Scott McGrath, après avoir reçu un appel anonyme pour le moins dérangeant, a tenté de percer le mystère de Cordova, ce qui lui a coûté sa carrière et son mariage. Lorsque la fille du réalisateur est retrouvée morte dans un entrepôt désaffecté de Manhattan, McGrath décide de reprendre son enquête.

J’avais adoré La Physique des catastrophes, c’est donc avec plaisir que j’ai entamé la lecture de ce second roman de Marisha Pessl. Et je n’ai pas été déçue, loin de là… J’ai littéralement dévoré ce thriller addictif, à l’atmosphère sombre et inquiétante. Dès les premières pages émerge cette silhouette en manteau rouge qui marche dans la nuit, le pas lourd, le visage dissimulé par une capuche… Etrangeté et surnaturel s’invitent dans la danse des mots.

Un roman angoissant & haletant, mêlant avec virtuosité surnaturel et réalité, fantasme et vérité. J’ai rarement lu un roman aussi bien maîtrisé : j’ai été littéralement scotchée de la première à la dernière page. Une écriture puissante, dense, documentée ; parsemée d' »images d’archives » qui viennent illustrer la progression de l’enquête du journaliste – pour une immersion totale.

Un coup de cœur, qui me hantera longtemps.

Mille mercis aux éditons Folio pour la découverte de ce roman. Marisha Pessl est décidément une auteure à suivre de très très près.

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« La menace que l’on sent mais qu’on ne voit pas, nourrie par l’imagination, cette menace-là est éprouvante, écrasante. Elle vous détruit avant même que vous ayez quitté votre chambre, votre lit, avant même que vous ayez ouvert les yeux et respiré. »

« Le seuil mystérieux qui sépare le réel de la fiction… Car chacun de nous possède sa propre boîte, une chambre noire où se loge ce qui nous a transpercé le cœur. Elle contient ce pour quoi l’on agit, ce que l’on désire, ce pour quoi l’on blesse tout ce qui nous entoure. Et si cette boîte venait à être ouverte, rien ne serait libéré pour autant. Car l’impénétrable prison à serrure impossible, c’est notre propre tête. »

« Ma vie était un costume que je n’avais mis que pour les grandes occasions. La plupart du temps, je l’avais gardée au fond de mon placard, oubliant jusqu’à sa présence. On était censés mourir quand les coutures ne tenaient plus qu’à un fil, quand les coudes et les genoux étaient tachés d’herbe et de boue, les épaulettes abîmées par les étreintes, les pluies torrentielles et le soleil de plomb, le tissu élimé, les boutons arrachés. »

« L’effroi est une chose aussi essentielle à notre vie que l’amour. Il plonge au plus profond de notre être et nous révèle ce que nous sommes. Allons-nous reculer et nous cacher les yeux ? Ou aurons-nous la force de marcher jusqu’au précipice et de regarder en bas ? Voulons-nous savoir ce qui s’y cache ou, au contraire, vivre dans l’illusion sans lumière où ce monde commercial veut tant nous enfermer, comme des chenilles aveugles dans un éternel cocon ? Allons-nous nous recroqueviller, les yeux clos, et mourir ? Ou nous frayer un chemin vers la sortie pour nous envoler ? »