Kim Liggett – L’année de grâce ****

Casterman – 2020 – 528 pages

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Thierney vit à Garner County, une singulière communauté où les hommes règnent en maître et où les jeunes filles doivent s’exiler l’année de leur seize ans. Elles sont amenées hors de la communauté pour que leur magie se dissipe dans la nature. L’année de grâce. Une année de laquelle aucune fille ne revient indemne. Une année dont personne ne parle. Une année d’épreuves ; survivre aux braconniers, à la forêt. Une année de laquelle on est même pas sûre de revenir vivante…

Dans ce comté, les filles, les femmes, n’ont pas le droit de rêver ni de chanter, doivent porter les cheveux tressés avec un ruban de couleur – blanc quand elle sont enfants, rouges quand elles sont adolescentes et noir quand elles sont épouses.

Un roman hypnotique, captivant dès les premières pages. Un roman emplit de mystère. Folie et violence à laquelle je ne m’attends pas. Un roman qui me fascine autant qu’il m’effraie ; une lecture que je lis, entre horreur et fascination. Ignorance, croyances, superstition, société patriarcale meurtrière. Un roman ado féministe d’une puissance rare.

« Parfois, j’ai l’impression que nous pourrions consumer le monde entier sous les flammes de notre amour, de notre rage et de tous les sentiments qui mènent de l’un à l’autre. »

Camille Brunel – Après nous, les animaux

Casterman – 2020 – 360 pages

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Nous sommes en 2086. Les humains ont été décimés. Eradiqué de la surface de la Terre. Un navire s’échoue au Yucatán avec à son bord des animaux réunis autour du cadavre de la dernière humaine… Trois taureaux, une vache, un lion, quatre chevaux, deux geais, cinq lycaons, trois pandas roux, deux chimpanzés, deux éléphants, une panthère et un python. Ensemble, ils entament un long périple à la recherche des humains disparus.

Un roman absolument original, extra-ordinaire, littéralement. Les personnages sont des animaux. Sur la terre mexicaine dévastée, nous suivons leur périple – leur survie. Les humains leur manque. Le texte nous transporte dans la psyché animalière grâce aux italiques – signalant les pensées fugaces qui traversent leurs têtes. Les mots du narrateur tentent de retranscrire leurs instincts, de traduire tout ce qui les traverse, tout ce qu’ils ressentent s’échanger de mots.

C’est bestial, sauvage, cru. Sanglant. Un monde animal impitoyable, composé d’instincts, d’appels de la chair.

Un roman étonnant, qui si situe à la frontière du roman d’anticipation et de la fable écologique – une fable animalière post-apocalyptique – qui se lit le ventre noué, partagé entre fascination et dégoût. Un récit qui ne vous laissera clairement pas indifférent – auquel on ne s’attend pas en littérature ado !

Nastasia Rugani – Je serai vivante ***

« Je suis morte sous le cerisier. »

Un dimanche d’avril, tout bascule. Trois mois après, la narratrice sent encore l’écorce du cerisier sur la peau de son dos. Ses racines qui lui écorchaient le dos pendant qu’il la violait.

« Vous ne me croyez pas puisque je respire. Seulement j’ai appris à faire semblant d’être en vie. J’ai appris cela lors de cet après-midi livide. »

Aujourd’hui, elle est face à un officier de police. Elle porte plainte, enfin. Elle revit, mot après mot, le supplice. Un supplice qui se joue du temps et de la chronologie. Les mots s’étranglent en elle face au mépris de l’homme.

Tout au long de ce court roman, elle s’adresse à l’officier. Le vous est percutant, cinglant.

La mort, elle la porte en elle depuis ce maudit dimanche d’avril. Le viol a agit depuis comme une affreuse métamorphose – de son corps, de sa vie. Une métamorphose de la nature aussi, complice du crime – cette Nature qui portera l’empreinte éternelle de sa mort. « La nature n’a rien fait. Le monde n’a rien modifié de sa beauté au-dehors. Et cette immobilité m’a tuée une nouvelle fois. » Enfin, une métamorphose du Temps, qui s’est vicieusement figé depuis ce matin d’avril – un Temps qui ne s’écoule plus normalement.

Dans une langue à la fois poétique et incisive, Nastasia Rugani nous offre un texte d’une puissance folle – des mots d’une puissance rare. La douleur éclate. L’étrangeté et le sauvage s’empare des mots ; laideur et sublime s’entremêlent dans un corps à corps qui nous saisit à la gorge et nous bouscule.

« Je ne suis plus frileuse. Je suis l’hiver. »

Antonio Da Silva – ABC … ***

Editions du Rouergue – 2020 – 176 pages

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Depuis l’âge de six ans, Jomo est fou de basket. Onze ans après son premier panier, il est recruté par un dénicheur de jeunes talents pour intégrer un club en France, celui de Tony Parker. Le coeur lourd, il quitte son quartier pauvre de Bamako pour la première fois, transporté par le rêve de devenir joueur professionnel.

« J’ai eu la nostalgie de ma vie d’avant, avant même de la quitter. »

Mais en arrivant à Lyon il se heurte à l’animosité de certains, la moquerie d’autres… Un monde nouveau s’offre à lui. Il va apprendre à lire et rencontrer des personnes hautes en couleur dont une qui va particulièrement faire battre son coeur… Rosa-rose comme il l’appelle. Rosa-rose qui va lui lire des livres et lui donner le goût des mots autant que de l’amour.

Un roman touchant aux singuliers personnages ; Rosa-rose qui se joue des apparences, aussi fragile que coriace – son père dont l’absence est béante. Jomo ce géant dégingandé au grand coeur, qui apprend à écrire et lire. Un roman dans lequel il n’est pas seulement question de basket. Où l’amour est pur comme celui des premières fois. C’est tendre et impitoyable ; drôle et tragique.

Rémi Giordano – Malamour ***

Éditions Thierry Magnier – 2020 – 240 pages

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Dans la voiture qui l’éloigne de sa vie jusqu’à présent, Oscar fait défiler le film de la soirée qui a fait voler en éclat son monde. Du sang, une piscine, une fuite dans la forêt. Il lui en reste une odeur de sang dans les narines et un oeil tuméfié. Ses parents le déposent chez sa tante Penelope pour l’été.

Il se rend compte que sa tante est plus malade que ce qu’il pensait. Il fait connaissance avec les voisins, Margot et son sourire de manga, Jonas et ses tatouages. Il se plonge dans Le Parfum, découvre le destin de Jean-Baptiste Grenouille.

Au psy qu’il est obligé de voir tous les 2 jours, il raconte son histoire. À ses voisins, il raconte une autre version… Où est le mensonge? La vérité? Que s’est-il vraiment passé ce soir-là?

Et qui est vraiment Oscar? Ce garçon hypersensible aux odeurs. « Les parfums sont aussi puissants que les souvenirs. Ils sont des souvenirs. » Qui voit le monde sous le prisme de son odorat ; qui traduit le monde et les autres en effluves. Et lui, quelle odeur a-t-il? Celle du mensonge?

Un roman qui possède une belle âme. Beauté de ce roman qui m’a prise par surprise. C’est puissant, triste mais gorgé d’espoir.

Éléonore Devillepoix – La Ville sans vent **

Hachette – 2020 – 448 pages

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Hyperborée, la cité des mages. La ville sans vent, où l’on peut pratiquer la magie, où l’on peut se déplacer à dos de tortues géantes. Hyperborée, qui s’étend sur sept niveaux. Au septième niveau se trouvent les mages…

Sortant victorieux de sa soutenance pour devenir mage, Lastyanax vient de perdre son ex-mentor, vraisemblablement assassiné en pleine rue. Il a toutes ses chances pour le remplacer en tant que ministre. Quant à Arka, elle débarque à Hyperborée à la recherche de son père, qu’elle n’a jamais connu, dont elle sait seulement qu’il est mage. Le chemin des deux héros va se croiser, pour le meilleur et pour le pire. Lastyanax enquêtant sur le meurtrier de son mentor et Arka sur l’identité de son père.

Les 200 premières pages, je suis un peu dubitative, je m’ennuie, lis un peu en diagonale. Il faut dire que la fantasy n’est pas mon genre littéraire de prédilection. Mais je finis par m’attacher à ces deux personnages un peu vilains canards ; l’humour me plaît et l’intrigue se révèle prenante. Une lecture surprenante qui m’a fait sortir de ma zone de confort et qui plaira certainement à tous les amateurs du genre.

Marie-Aude et Lorris Murail – Angie! ***

École des loisirs – février 2021

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Avec Camille de La Fabrique des livres, nous avons fait une lecture commune du nouveau roman que Marie-Aude Murail a écrit avec son frère Lorris. Et voici notre chronique commune !

Le Havre, mars 2020… Alors que le confinement pointe le bout de son nez, le capitaine de police Augustin Maupetit se retrouve piégé dans un fauteuil roulant avec une drôle d’enquête sur les bras… Accompagné de la jeune et futée Angie, il va résoudre de vieux mystères…
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Tous les ingrédients étaient réunis pour que cette lecture soit un régal… Suspense, humour et mystère ; ambiance au top pour ce roman écrit à 4 mains par Marie-Aude et Lorris Murail ! 
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Même si la ville du Havre ne m’a pas laissé un bon souvenir de jeunesse et qu’on y parle confinement, ce roman est un pur régal à lire… Entre le polar, le roman de société et d’humour, les 441 pages se dévorent très vite (ou presque n’est-ce pas @lfolavril) ! Un roman dévoré avec délectation, entre deux tétées et malgré des nuits sans sommeil… !
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Les personnages sont charismatiques et originaux… Un flic boudeur et fouineur qui a piraté le système de vidéo surveillance et reste des nuits entières à espionner la ville. Une gamine curieuse et hypermnésique, qui n’a pas sa langue dans sa poche et adore fouiner, dont le père demeure un inconnu sans visage. Flanqués de Capitaine, fidèle soldat et compagne canine d’Augustin. Sans oublier la tante Thérèse qui ne se sépare jamais de son pendule.
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Le capitaine de police m’a fait un peu penser au Adamsberg de Fred Vargas… Les personnages secondaires ne sont pas en reste avec la tante Thérèse et ses auras ! 
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C’est un roman que je n’avais pas envie de finir tellement j’étais bien avec ces personnages ! Je recommande à fond cette lecture commune pour les ados dès 15 ans !

Claire Cantais – Jours sauvages ***

Syros – 2020 – 288 pages

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Angelo, Lucie, Nolan, Nouria, Charlène, Moussa et Eugène. Ils sont sept ados, ils ont entre 13 et 15 ans et ils se retrouvent à participer au même stage de bushcraft dans les Pyrénées cet été. Le bushcraft, c’est littéralement l’art de vivre dans les bois. Sans toit, sans nourriture…

Arrivés sur place, les adolescents découvrent des barraquements plantés au milieu d’une nature à couper le souffle. Ils font la connaissance de Joe, leur moniteur pour ces 2 semaines, et du drôle de couple que forment le Major et Maud, qui vont les loger.

Certains sont prêts à dépasser leurs limites quand d’autres n’ont pas vraiment choisi d’être ici… La mise à l’épreuve commence dès le lendemain avec parcours d’obstacles, dépeçage de lapins, constructions d’abris… Ils doivent faire leurs preuves pendant cette 1ère semaine pour avoir la chance de participer à l’expédition sauvage de la 2ème semaine. Peu à peu, ils se rendent compte que cette colo, ils ne sont pas prêt de l’oublier…

Les personnages adolescents m’ont tout de suite plu. Authentiques, frondeurs, boudeurs, excités, attachants. Même Nolan, l’ado le plus exaspérant devient attachant. Et cette immersion sauvage en pleine nature. Qui finit par déraper.

Jours sauvages est une lecture addictive, que j’ai rapidement dévorée. L’intrigue, habilement construite, tient en haleine et instille touche par touche la tension. On pleure, on rit, on frissonne, on chavire : un roman très réussi que j’achèterai sûrement pour mon CDI.

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« Un petit peu de leur innocence a foutu le camp, ils ont vieilli sans doute, et pourtant ils sont là, rigolards, baratineurs et exubérants, dotés d’une capacité de régénération digne des lézards, tellement vivants. »

Sylvain Pattieu – Amour Chrome ***

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école des loisirs – janvier 2021 – 180 pages

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Mohammed-Ali a la cote au collège, que ce soit auprès des profs comme des élèves – c’est un délégué dévoué qui prend sa mission au sérieux. Mais derrière ces apparences lisses se cachent deux secrets. Le premier ? Mohammed-Ali aime sortir la nuit pour taguer. Le deuxième ? Il est amoureux d’Aimée, une grande renoi aux jambes immenses qui adore le foot. Son pote Zako est le seul au courant de ces deux secrets…

Le contexte est habilement planté. Bagarres entre collégiennes, PNL en fond sonore, langage d’ado, Sylvain Pattieu nous propulse dans le monde adolescent de la banlieue. Mais réduire le roman à cela serait une erreur.

Amour Chrome est un roman que j’ai dévoré avec un vif plaisir. Les personnages sont touchants, les premiers comme les seconds rôles. L’écriture est rythmique, rythmée. L’intrigue est réaliste, loin des clichés. Très vite, je me prends d’affection pour Mohammed-Ali, je me plonge dans son quotidien et me glisse dans les émotions qui le traversent dans ce passage de l’enfance à l’adolescence – cette peur de grandir qui se mélange avec la soif de premières fois. Une tranche de vie émouvante et brute. Hésitante au début, j’en sors conquise!

Mirabelle Borie – Dulce de Leche ***

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Gulf Stream éditeur – janvier 2021 – 416 pages

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À Lyon. Cécilia a été adoptée à l’âge de six ans ; brune, les yeux sombres et la peau mate, du sang amérindien coule dans ses veines ; ses racines se trouvent en Colombie. Elle ne garde aucun souvenir de son enfance à Bogotá et cette absence mémorielle la ronge petit à petit. Son seul ami, Pedro, est lui aussi adopté et originaire de Colombie. Ensemble, ils sont décidés à lever le voile sur le passé.

Dans les rues de Bogotá, les enfants abandonnés fourmillent. Clara, Rafaele, Ana, Maria, Guillermo, Juan, Soledad… organisés en bandes, les gamines, ils survivent comme ils peuvent, de petits trafics, de ventes sur les marchés. S’ils sont libres comme l’air, ils demeurent soumis aux lois de la rue et sont la proie de tous les dangers ; ces « marchands » qui enlèvent les enfants pour ne plus jamais les rendre… la prostitution… la drogue et les règlements de compte entre bandes.

Un roman dépaysant, prenant. Pétri de soleil – tragique mais lumineux. J’aime tout de suite cette bande de gamines, attachants, qui n’ont pas froid aux yeux. Les chapitres se déroulant à Bogotá ont eu ma préférence. J’ai trouvé que les autres personnages – Cécilia, Pedro, leurs parents – manquaient un peu d’épaisseur, de substance.

Un très beau roman, poétique jusqu’aux derniers mots, au sujet fort, qui m’a émue, malgré une trame convenue et un dénouement attendu.

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« Alejo a raison. En fin de compte, ils ne sont pas déracinés. Ils ont simplement des racines différentes, chacune les rattachant à un petit bout d’histoire. »