Estelle-Sarah Bulle – Les fantômes d’Issa ***

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L’école des loisirs – janvier 2020 – 128 pages

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Issa a 12 ans, la peau chocolat, de longues tresses jusqu’aux fesses, quelques poignées d’amour et un secret qui l’étouffe et la fait cauchemarder depuis quatre ans. Pour tenter de s’en libérer, l’adolescente décide d’écrire un journal ; être enfin honnête avec elle-même et raconter par le début l’histoire de ce sombre secret, qu’elle n’ose révéler à personne, et surtout pas à ses parents.

Issa a la chance d’avoir une véritable amie depuis quelques mois, Charline, qui est tout son contraire ; elle a un an de plus et c’est la fille la plus libre, la plus « capée » qu’elle connaisse. Elle fume comme un pompier et se fiche des apparences. Quant à Issa, son style girly masque un grand manque de confiance en elle et une timidité. Les autres ne s’approchent pas trop d’elle.

Voici un petit roman que j’ai dévoré le temps d’une après-midi volée. Une écriture concise et limpide et une héroïne tourmentée et solitaire, qui devient vite attachante. Un très joli roman jeunesse, une intrigue toute simple mais efficace qui m’a captivée et chamboulée.

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C’est avec Les Fantômes d’Issa que je termine l’aventure de Mes Premières 68 ! Une belle aventure qui m’a offert la lecture de jolies pépites… Cliquez sur les liens ci-dessous pour retrouver l’ensemble de mes chroniques.

 

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Betty Smith – Le Lys de Brooklyn ****

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Belfond [vintage] – 2014 [1946] – 708 pages

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Roman culte dans les années 40, Le Lys de Brooklyn raconte le quotidien de Francie Nolan, une jeune fille de 11 ans qui vit dans le quartier de Williamsburg à Brooklyn au début du XXème siècle, avec son frère Neeley, leur mère Katie à la bonté infinie qui se tue à faire le ménage chez les gens pour une misère, leur père Johnny qui se saoule avec sa paie et qui chante comme il respire.

Francie est une enfant solitaire et solaire, intelligente et pleine de vie. Je l’ai tout de suite aimée ; cette petite flamme qui brille en elle. C’est un personnage magnifique. Avec son frère Neeley, ils écoutent les joueurs d’orgue et revendent tissus et ferrailles pour se faire quelques sous. Le soir, ils lisent une page de la Bible et une page d’une anthologie de Shakespeare.

Francie grandit puis découvre l’école et sa violence, ses chagrins et brimades. Elle se met à fréquenter avec assiduité la bibliothèque, chérissant le vœu de lire tous les romans que contiennent les étagères. Elle aime s’asseoir sur l’escalier de service pour lire à l’ombre des arbres. Très vite, l’adolescente trouve un exutoire dans l’écriture de contes ; elle se sent irrésistiblement attirée par la fiction.

Le Lys de Brooklyn est un roman dense et lumineux qui dépeint le quotidien d’une famille pauvre et nous offre une plongée vertigineuse dans l’âme d’une enfant qui devient adolescente, ses tourments, ses joies, ses peines, ses espoirs. J’ai dévoré ce roman initiatique et largement autobiographique écrit dans une langue poétique et romanesque.

Tour à tour, je me suis sentie révoltée, émue, transportée – à travers le personnage de Francie, Betty Smith dépeint la société américaine du début de XXème siècle, dans laquelle les femmes n’ont pas encore le droit de vote, où les enfants subissent des violences insidieuses, d’autant plus lorsqu’ils sont pauvres et où l’on doit choisir entre gagner quelques sous ou poursuivre ses études. L’atmosphère de ce roman m’a rappelé ceux de Carson McCullers. Une histoire dans laquelle je me suis sentie comme chez moi, et que je n’ai plus voulu quitter.

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« Parce qu’il faut développer chez l’enfant cette chose si précieuse qui s’appelle l’imagination. L’enfant doit avoir son monde secret où vivent et se meuvent des choses qui n’ont pas existé. Il est nécessaire que l’enfant croie, qu’il commence par croire à des choses qui ne sont point d’ici-bas. Il faut que, lorsque ce monde lui paraîtra trop laid pour pour y vivre, il puisse remonter en arrière et vivre par l’imagination. »

« Francie, qui s’arrêtait de balayer pour écouter, tâchait de coudre ensemble tous ces propos, de comprendre ce monde qui tournait autour d’elle comme une toupie, dans une formidable confusion. »

« J’ai besoin de quelqu’un, se disait Francie, désespérée. J’ai besoin de quelqu’un. J’ai besoin de serrer quelqu’un contre moi. Et, même, besoin de quelque chose de plus que cette étreinte : besoin de quelqu’un qui comprenne comment je suis dans un moment comme celui-ci. Et que cette compréhension se confonde avec son étreinte. »

Véronique Olmi – La Promenade des Russes ***

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Le Livre de Poche – 2008 – 256 pages

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Sonietchka a treize ans et vit à Nice avec sa grand-mère Babouchka. Babouchka qui craint toujours de tomber et s’agrippe au bras de sa petite-fille – menaçant de lui démonter l’épaule – quand elles sortent se promener. Qui fait des réussites en trichant et écrit des lettres au président de la République et aux journalistes d’Historia – des lettres qui parlent toutes des Romanov et de Lénine. Qui invite à déjeuner ses vieilles amies russes. Babouchka, c’est la dernière survivante de la Révolution bolchevique. Elle a de grands yeux bleus comme les bébés et parle souvent en russe à ses doigts

Sonietchka suit sa grand-mère dans ses lubies et nous raconte leur quotidien de façon si drôle et délicieusement cocasse. L’adolescente vit dans l’absence d’une mère instable et d’un père absent. En cherchant le sommeil, elle s’adresse à Anastasia – ce mystère jamais résolu qui hante sa grand-mère – et chaque nuit elle rêve de Manderley – « la nuit je suis plein de monde ».

Un roman attendrissant et drôle, qui se révèle émouvant et juste – je me suis rapidement attachée à cette voix délurée de gamine et au personnage extravagant de la grand-mère russe tellement impayable. J’ai aimé retrouver l’écriture de Véronique Olmi, fourmillant de métaphores et de comparaisons, une écriture enjouée et vive. Un vif plaisir de lecture !

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« J’ai regardé un peu les étoiles pour réfléchir à tout ça, cette façon incroyable qu’ont les gens d’avoir des vies secrètes, des rêves étranges et des idées tordues. »

Gianrico Carofiglio – Trois heures du matin ***

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Slatkine & Cie – mars 2020 – 224 pages

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Années 80, en Italie. Antonio a depuis l’enfance des absences ; la réalité sonore qui l’entoure l’écrase soudainement – les sons semblent décuplés – et lui fait perdre connaissance. Le médecin qu’il consulte parle à l’époque de perturbation neurovégétative. Cela semble passer avec le passage à l’adolescence. Mais après une nouvelle crise, avec perte de connaissance et convulsions, on lui apprend qu’il est atteint d’épilepsie.

Antonio perd goût à beaucoup de chose ; la lecture, les amis. Il se replie sur lui-même. Son père décide de l’emmener à Marseille consulter un spécialiste qui va lui redonner confiance en lui en évoquant des génies et artistes qui étaient aussi épileptiques (Maupassant, Poe, De Vinci, Molière, Van Gogh…). Trois ans plus tard, père et fils le consultent à nouveau. Pour s’assurer qu’il est guéri, le médecin demande à Antonio de ne pas dormir 2 nuits de suite et de prendre des amphétamines pour se maintenir éveillé.

Avec son père, qu’il connaît au fond si peu, ils vont ainsi profiter de ces deux nuits pour se confier l’un à l’autre, se redécouvrir. Antonio va pousser son père à se livrer sur sa rencontre avec sa mère, et sur son passé. Le fils découvre son père sous un nouveau jour et se rend compte à quel point cet homme était un inconnu pour lui.

De ce roman, j’ai tout aimé : l’écriture somptueuse, la fluidité de la narration, la jeune voix du narrateur à laquelle on s’identifie immédiatement et dans la peau duquel on se glisse sans accro. Trois heures du matin est un de ces romans qui laissent une empreinte sur la rétine, une marque indélébile dans la mémoire. La relation qui unit ce père et son fils est émouvante et juste, décrite tout en simplicité. C’est un très beau roman, authentique et touchant.

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« Il se produit des courts-circuits, dans la tête et dans l’âme des gens, que personne ne parviendra jamais à saisir. Si on essaye de les élucider, on devient fou. »

« Les paroles de Saint-Augustin sur le temps : Si personne ne me le demande, je sais ce que c’est, si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne sais plus. »

« Il faut épuiser la joie, c’est la seule façon de ne pas la gâcher, après, elle disparaît. »

Laura Jaffé – Journal d’une fille chien ***

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La Ville brûle – 2018 – 104 pages

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La voix qui s’élève de ce journal intime est celle de Josépha Bellini, une adolescente pas comme les autres. Nous sommes en 2038 et Josépha possède une intelligence hors du commun et est atteinte d’une maladie rare, l’hypertrichose, autrement appelée le syndrome du loup-garou. Comme Anne Franck, elle tutoie son journal intime, qui devient un ami imaginaire, son confident de papier.

La société dans laquelle l’adolescente vit a vu la montée au pouvoir d’un parti fasciste, le PUP – Parti Unique du Progrès – qui a fermé les frontières du pays et menace de regrouper dans des camps d’internement tous les handicapés, les différents et marginaux.

Toujours élue élève la plus méritante du collège, Josépha se trouve, du jour au lendemain, dénigrés par les professeurs et les élèves fomentent un coup monté pour la faire renvoyer. La jeune fille se retrouve enfermée chez elle, avec une mère débordante de mépris et de haine. Quelques temps plus tard, la fille chien est envoyée dans un de ces fameux centres où sont atterrissent tous les adolescents qui ne rentrent pas dans la norme physique et psychique.

Josépha porte un regard acéré et sans pitié sur elle-même. Journal d’une fille chien est un roman qui m’a glacé le sang, figée sur place ; une dystopie intelligente qui s’inspire de faits réels empruntés à la période nazie que j’ai lu d’une traite, scotchée par la voix de Josépha.

Alice Parriat – Des yeux de loup ***

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Ecole des loisirs – février 2020 – 164 pages

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La mère de Volga adore l’entraîner au fond des bois ; mère et fille se gorgent de l’odeur des pins, elles écoutent le pouls de la nature. Elles se lèvent à l’aube pour découvrir les forêts et les lacs alentours. Et puis un jour, elles découvrent des empreintes de loup… ou plutôt de louve.

« Ma poésie à moi, c’était celle des écorces de pin qui craquent et chantent, du vent dans les ramures, du bruissement des bêtes rampant sous la terre. » Volga est une adolescente marginale, elle aime passer des heures dans la nature, loin des bars et des soirées auxquelles se rendent les ados de son âge. Mais elle aime aussi les livres, les mots ; qu’elle ne partagerait pas avec n’importe qui.

Et puis un jour, une nouvelle élève débarque au lycée. Mado a des cheveux d’encre, débrayés, un curieux style vestimentaire… Et des yeux magnétiques. Comme des yeux de loup. Immédiatement, Volga est se sent attirée par elle et le halo de mystère qui l’entoure.

L’écriture poétique et soyeuse d’Alice Parriat nous attire dans ses filets. Les chapitres, très courts, permettent au roman d’infuser lentement en nous. Qui est l’animal ? Le loup ou l’adolescent ? Avec talent, l’autrice parvient à décrire la fougue adolescente et le tumulte qui agite les cœurs. Un texte d’une beauté !

Hélène Duvar – Mon Eden **

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Le Muscadier – juin 2019 – 216 pages

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Erwan ne parvient pas à se remettre du suicide de sa sœur jumelle, Eden. Depuis sa mort, il n’a plus goût à rien, reste vautré chez lui, ne répond plus à ses amis. Et surtout, il ne comprend pas pourquoi elle a fait ça ; il cherche à comprendre le geste d’Eden, et ça le rend lentement fou. Et puis, un soir, il tombe sur le journal intime que sa sœur tenait. Lui qui pensait la connaître, il a soudain l’impression de lire les mots d’une étrangère. Et qui se cache sous l’initiale D ? Qui a brisé le cœur de sa sœur ? Erwan va passer par toutes les étapes du deuil jusqu’au moment où il sera prêt à accepter la réalité.

La narration est entrecoupée de pages du journal intime d’Eden et d’articles issus de sites Internet sur le suicide, la gémellité.

L’écriture d’Hélène Duvar ne m’a pas franchement transcendée, je l’ai trouvée assez enfantine et plaintive… Et pour mon plus grand désarroi je suis demeurée hermétique aux émotions pourtant intenses qui traversent Erwan. J’ai eu beau chercher, les mots ne m’ont transmis aucune émotion… c’est peut-être le côté très bavard de ce roman qui m’a dérangée ; bref, cette lecture ne m’a pas convaincue.

Et vous, qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous d’autres lectures à me conseiller sur le sujet ?

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« Eden. J’ai perdu mon ombre, mon double. J’ai perdu mon autre moi, mon reflet, mon miroir. »

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