Julien Dufresne-Lamy – Boom ***

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Actes Sud Junior – avril 2018 – 112 pages

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Timothée et Étienne – deux amis inséparables depuis leur rencontre au cours de danse africaine de leurs mères. Une amitié de trois ans qui se trouve fauchée par un fou de Dieu sur le pont de Westminster, à Londres.

Dans ce monologue, Étienne s’adresse à Tim, son ami disparu. L’adolescent égrène les souvenirs de leur rencontre, leurs années lycée, leurs beuveries, leurs soirées, leurs fous rires, leurs (rares) disputes… Jusqu’à ce voyage scolaire qu’ils n’auraient jamais dû faire.

La voix d’Etienne, vibrante d’émotion, conjugue les verbes tantôt à l’imparfait, tantôt au présent ; signe que la disparition de Timothée est une réalité inacceptable et absurde. Au fur et a mesure des mots et des souvenirs accumulés sur la page, le personnage de Timothée prend forme et couleur, épaisseur et vie et l’émotion nous étreint.

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Antoine Dole – Ueno Park ****

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Éditeur : Actes Sud Junior – Date de parution : août 2018 – 128 pages

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Huit voix – huit adolescents qui prennent la parole, tour à tour. Huit jeunes en marge de la société japonaise, différents des autres.
Dehors, c’est Hanami – la saison de l’éclosion des fleurs de cerisiers. « Ce moment de l’année où l’impossible se passe, et où des fleurs roses poussent sur des arbres à l’écorce noire. Celui où la nature se réinvente. »
Il y a Ayumi, qui sort de chez elle peu avant l’aube, après être restée cloîtrée dans sa chambre pendant plus de deux ans, devenant comme un fantôme pour ses proches et pour elle-même.
Sora qui renaît sous les traits d’une autre grâce au maquillage. Le maquillage révèle celle qui dort au fond de lui.
Fuko, qui est en fauteuil roulant, son corps comme un tombeau – condamnée par la maladie, c’est son dernier Hanami.
Natsuki qui s’achète des vêtements de luxe grâce à son activité d’escort girl.
Haruto qui a survécu au tsunami qui a ravagé sa ville quand il avait dix ans… et qui lui a pris son père.
Daïsuke a arrêté ses études à seize ans pour travailler dans une petite échoppe de pan-cakes… Il passe ses journées à les faire cuire pour les vendre. Pour la société, il est un perdant.
Aïri attend Makoto afin de lui déclarer sa flamme…
Et Nozomu, qui s’est livré lui-même à la rue, pour sauver sa famille de la misère.
Comme le dit si bien Haruto : « Je suis né sur une île où l’on ne fait pas de vague. » On attend de ces adolescents qu’ils soient à leur place ; à la place qu’on leur a attribué et qu’ils ne sortent pas des clous. Ces voix nous parlent de renaissance, elles célèbrent ensemble la différence et ses richesses.

Faïza Guène – Millénium Blues ***

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Éditeur : Fayard – Date de parution : janvier 2018 – 234 pages

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Zouzou a le Millénium Blues... C’est le blues des années 90. Zouzou se souvient de cette époque et laisse les souvenirs affluer dans un ordre plus ou moins chronologiqueDe la fin des années 90 à nos jours, nous la suivons dans ses souvenirs d’enfant, d’adolescente et de femme, de mère aussi… et c’est un peu de notre propre histoire qui refait surface ; de près ou de loin l’histoire intime de Zouzou se mêle aux événements de ces années-là.

Les pages de ce roman éminemment nostalgique mettent en relief ces événements qui constituent notre mémoire collective. La victoire des Bleus en 98, le résultat du second tour des présidentielles en 2002, le 11 septembre 2001… 

Le roman s’ouvre sur la canicule infernale de l’été 2003, Zouzou a dix-sept ans. Elle est avec sa meilleure amie Carmen quand l’accident survient.

J’étais moi-même enfant dans les années 90 alors, forcément, ce roman m’a touchée et beaucoup parlé – je n’ai que quatre ans de différence avec Zouzou. Au fils des mots, la nostalgie s’est emparée de moi et j’ai eu ma petite larme aussi.

Millénium Blues, c’est l’histoire d’une génération mais c’est surtout l’historie d’une amitié indéfectible, qui survit coûte que coûte, malgré les épreuves de la vie – Carmen c’est la sœur que Zouina aurait rêvé d’avoir. L’auteure développe une belle réflexion sur le passé – ce présent qui se transforme si vite en passé – et les liens qui nous unissent les uns aux autres.

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« Avant l’an 2000, tout paraissait possible. Les seules frontières étaient celles de notre imagination. Le nouveau millénaire apportait avec lui sont lot de promesses. »

« J’aime pas les fêtes parce qu’à peine ça commence, je pense déjà au moment où va falloir s’arrêter de danser… » Si on considère que la vie est une fête, c’est la meilleure définition de la nostalgie qu’il m’ait été donné d’entendre. »

« La nostalgie nous consume, on donnerait tout pour y revenir, à cette époque, c’était l’apogée. C’était quelque chose de grandir dans les années 90. Ça a été une chance d’appartenir à cette génération. On a le vague à l’âme en repensant à ce billet de 20 francs froissé, planqué au fond de notre banane Lacoste, aux épisodes d’Hélène et les garçons qu’on se lassait pas de regarder… »

« L’avenir nous tourmente, le passé nous retient, c’est pour ça que le présent nous échappe. » Gustave Flaubert

Gabriel Tallent – My Absolute Darling ***

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Éditeur : Gallmeister – Date de parution : mars 2018 – 464 pages

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Mendocino. Turtle – alias Julia Alveston – est le personnage central de ce roman. Quatorze ans, les yeux bleus et froids, l’adolescente est sous la coupe malsaine d’un père fou, possessif, violent et incestueux. Malgré – et sans doute à cause de – cette relation abusive, Turtle demeure très attachée à lui ; leur relation est aussi fusionnelle que malsaine – « Toi et moi, lâche Turtle. Contre le monde entier. » Une relation faite de crainte autant que d’amour.

Les seuls contacts que Turtle peut avoir avec les autres, c’est grâce à l’école où elle s’ennuie ferme. L’adolescente, très méfiante, repousse quiconque cherche à percer sa carapace. Ce qu’elle aime par dessus tout, c’est errer dans les bois de la côte Nord de la Californie, marcher sur des kilomètres sans ressentir aucune fatigue, avec son couteau et son pistolet pour seuls compagnons.

Turtle a un caractère bien singulier, façonné par l’éducation de son père qui n’a eu de cesse de lui farcir la tête avec ses idées de fins du monde, ses mises en garde incessantes contre la dangerosité du monde. L’adolescente a une si mauvaise opinion d’elle même : intérieurement, elle passe son temps à se traiter de pouffiasse, connasse… Au cours de l’une de ses errances sauvages, Turtle rencontre sur Brett et Jacob, deux adolescents perdus alors que la nuit tombe. Elle s’attache à eux, et devant cette amitié naissante, elle va peu à peu larguer les amarres par rapport à son père.

Un roman terrible et hallucinant, que j’ai dévoré à une vitesse effroyable. Je l’ai trouvé tout simplement grandiose. Ce style acéré… Certaines scènes et descriptions sont insoutenables et la langue de Gabriel Tallent est parfois tellement crue et violente. My Absolute darling est un roman que l’on ne peut oublier, un roman sombre qui nous révèle une héroïne atypique et attachante, qui nous émeut profondément.

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« Elle reste assise à contempler la plage et elle pense, Je veux survivre à tout ça. Elle est surprise par la profondeur et la clarté de son désir. »

Mathieu Pierloot – Summer Kids ***

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Éditeur : école des loisirs – Date de parution : août 2018 – 153 pages

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Antoine s’est fait larguer par Hannah. Mais la pilule a du mal à passer. Les jours passent et il ne fait que penser à elle, ne comprenant pas ce qui a pu foirer. « Il fallait que j’apprenne à exister sans elle ». Le lycée touche à sa fin et l’adolescent ne sait pas où s’inscrire à la rentrée. Les vacances d’été s’étendent devant lui, incertaines. Son beau-père écolo-ringard lui dégote un job dans une maison de retraite.

Antoine est un personnage un peu – carrément – paumé. L’avenir pour lui est un concept abstrait. Le cœur blessé, il passe l’été à naviguer de soirées en soirées, toutes plus arrosées les unes que les autres, avec Medhi et Alice, ses amis de toujours.

Un court roman ponctué de playlists que j’ai dévoré le temps d’une soirée ; il s’en dégage une fraîcheur et une mélancolie spéciales. Le temps d’un été, Antoine fait le point sur sa vie. Dix-huit ans et la vie devant soi : qu’en faire ? Quel est le bon choix ? Y en a-t-il un?

Après ma lecture, je ressens un indéfinissable sentiment d’attachement pour ce roman, bref mais intense. Justement dosé. Touchant.

Delphine de Vigan – Les Loyautés ***

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Éditeur : JC Lattès – Date de parution : janvier 2018 – 208 pages

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Hélène est professeur en collège. Depuis quelques temps, elle s’inquiète pour un de ses élèves de sixième, Théo, dont les parents sont divorcés depuis plusieurs années. Peu attentif en classe, il lui arrive de s’endormir sur son bureau ; à l’infirmière il dit souffrir d’insomnies. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il passe son temps libre à traîner avec Mathis et qu’ensemble, ils ont pris goût à l’alcool, augmentant les doses à chaque fois… Ce qu’il cache également, c’est son père qui devient chaque jour davantage une loque et s’enfonce peu à peu dans les ténèbres depuis qu’il a perdu son travail.

Quant à Hélène, elle ressent comme une oppression, un compte à rebours qui se serait déclenché… Cet élève la perturbe alors que ses collègues ne semblent rien remarquer. Personne ne la prend au sérieux tandis que l’angoisse s’insinue lentement dans ses veines en même temps qu’une terrible intuition se loge dans son cerveau…

A travers les voix d’Hélène, Cécile – la mère de Mathis qui découvre la double vie diabolique de son mari -, Théo et Mathis, un climat familial complexe se dessine et une lente descente aux enfers se prépare sans que personne ne s’en rende vraiment compte, à part Hélène. Les voix des deux garçons nous parviennent à la troisième personne du singulier, comme pour les tenir à distance ; une barrière invisible se dresse entre eux et le reste du monde.

Un roman polyphonique dérangeant qui aborde tout ce que nous ne voyons pas, l’invisible, ces démons qui sont tapis au fond des êtres et le masque que chacun porte à la lumière du jour. L’écriture de Delphine de Vigan est toujours aussi efficace ; la gorge nouée, nous progressons vers l’inéluctable – la fin du roman, qui demeure ouverte nous laisse un goût d’amertume.

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« Chacun de nous abrite-t-il quelque chose d’innommable susceptible de se révéler un jour, comme une encre sale, antipathique, se révélerait sous la chaleur de la flamme ? Chacun de nous dissimule-t-il en lui-même ce démon silencieux capable de mener, pendant des années, une existence de dupe ? »

Ned Vizzini – Tout plutôt qu’être moi ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : 2017 – 432 pages

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Craig a quinze ans ; il ne mange plus, ne dort plus et parle de moins en moins. Il a ces tentacules qui l’enserrent. Et ce petit bonhomme au fond de son estomac qui tire sur une corde dès qu’il mange. Et ces vélos qui se mettent en route dans sa tête, symbolisant le flot de pensées qui l’assaille par moment. L’adolescent est dans cet état depuis qu’il a intégré la prépa dont il rêvait… depuis qu’il fume de l’herbe et glande avec Aaron, son seul ami. Depuis que son ami et Nia se pelotent sous ses yeux.

Au lycée, les devoirs s’accumulent et Craig ne cesse de se comparer aux autres élèves, qu’il considère plus intelligents que lui. Il ne se rend pas compte de la pression monstrueuse qui s’accumule un peu plus chaque jour sur ses épaules.

En entamant ma lecture, je m’attendais à un roman plombant et torturé, mais au fil de ma lecture je découvre un adolescent qui s’accroche et une écriture qui se fait parfois légère et pleine d’humour. Craig est un adolescent touchant qui, malgré son envie de mourir, déborde de candeur. C’est tellement jeune pour avoir envie d’en finir… Un roman qui aborde avec justesse la période trouble de l’adolescence et la dépression.

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« Tout, plutôt qu’être moi. Dormir, jouer aux jeux vidéo, faire du vélo et même étudier. Ce que je veux, c’est prendre mes distances avec mon cerveau. C’est tout ce qui compte. »