Antonio Carmona – Maman a choisi la décapotable ****

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Editions Théâtrales – 2018 – 64 pages

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Prune a treize ans, c’est une ado qui n’hésite pas à cogner au collège celui qui oserait se moquer d’elle. Tous les soirs, elle compte les moutons pour sa petite sœur Lola, huit ans, qui a du mal à s’endormir et ne cesse de poser des questions.

Leur mère a pris la poudre d’escampette ; elle a sauté dans la décapotable d’un homme pour ne plus jamais revenir. Autrement dit, elle a préféré chercher un chewing-gum dans la bouche d’un autre. Cela s’est passé il y a si longtemps que les deux sœurs peinent à s’en souvenir. Le père n’est plus là non plus. Il est parti pour un long voyage afin d’épuiser son chagrin. Il envoie des cartes postales.

C’est Garance, la nounou, qui s’occupe des deux filles. Garance et ses longs monologues un peu décousus sur Henri, l’homme aux VTT insaisissable. Garance qui fait tout pour convoquer la joie et l’insouciance au quotidien. Qui couve Prune et Lola et les aime comme une mère.

Une fois n’est pas coutume, je vous parle aujourd’hui d’une courte pièce de théâtre qui m’a beaucoup plu… Une pièce au ton décalé et absurde sur une famille pas comme les autres, qui aborde avec humour et légèreté la séparation, l’abandon et la perte.

Antonio Carmona se lance dans l’écriture « en cherchant la blague au milieu des décombres ». De jeux de mots en coqs à l’âne, ses personnages cherchent à retrouver la mémoire du passé tout en tentant de mettre des mots sur le vide laissé par l’absence des parentsMaman a choisi la décapotable est une pièce tendre et poétique qui se déguste le sourire aux lèvres.

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« Est-ce que parce qu’on est petite on ne peut pas comprendre ? C’est quand qu’on arrêt d’être petite ? Quand on sait faire du vélo ? Quand on a appris à se servir du dico ? Quand on connaît le passé composé ? Quand on a treize ans ? »

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Frédéric Boudet – Surf ***

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Editions MeMo – Grande Polynie – Août 2019 – 224 pages

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Adam, étudiant parisien, revient plus tôt que prévu à Brest, chez sa mère, ce petit bout du monde qu’il atteint après un long voyage en stop. Quelques jours auparavant, il a reçu une lettre d’une femme lui apprenant la mort de son père d’un cancer, il y a deux mois. La lettre provenait de Flagstaff en Arizona. Ce père qui est parti étudier les Navajos et qu’il n’a pas revu depuis ses huit ans. La lettre n’est pas arrivée seule : avec elle, un petit paquet de lettres enveloppées dans un plastique épais et poussiéreux… des lettres que son père lui écrivait sans jamais les envoyer.

À Brest, Adam retrouve son ami d’enfance Jack, ce géant de deux mètres avec ses éternelles Ray-Ban, ce fou émotif fan de surf et de bruits avec qui, adolescent, il communiquait par télépathie et qui l’accompagnait dans ses flâneries dans les rues en disséminant des autocollants aux slogans philosophiques et nébuleux, propageant ses petits manifestes littéraires hallucinés. Aux cotés de Jack, il y a désormais l’étrange Aeka, une jeune japonaise qui enregistre le moindre son, le moindre bruit pour nourrir ses compositions acoustiques spéciales, à la recherche du son de l’angoisse sacrée.

Depuis qu’Adam a reçu la lettre, les souvenirs de son père affluent ; leurs baignades, leurs balades dans les champs et les forêts de la lande bretonne, les histoires à dormir debout qu’il inventait… De chacune des lettres, la voix du père résonne. Adam se questionne : pourquoi l’a-t-il abandonné ? Pourquoi n’a-t-il jamais donné de signe de vie ?

Quand il n’est pas occupé à questionner le souvenir de son père, Adam se retrouve avec Katel, qu’il a rencontré sur la route. Katel et son grain de beauté sur la lèvre. Katel et ses mots comme des pansements.

« Chaque jour le présent dévaste ce qui fut. » Cette phrase, Adam l’a collée dans toute la ville. Il est hanté par le temps qui file sans prévenir ; le temps qui nous dévore peu à peu. Il conserve la moindre chose, vivant dans la peur que tout disparaisse un jour, parce qu’il sait que la mémoire n’enregistre pas tout – « ça ne t’a jamais paru insensé que la plupart des gens soient incapables de se débarrasser des objets qui composent leur passé ? »

Surf est un portrait de jeune homme saisissant et émouvant, à la recherche de ce père qu’il n’a jamais revu. Hanté par ses souvenirs d’enfant et les images qu’il conserve de lui dans sa mémoire. Un roman poignant et juste, parsemé de poésie« écouter le sang de l’être rouler dans les veines de la voie lactée » -, qui nous fait réfléchir sur la mémoire, la perte, le temps, la folie des uns et des autres… A lire et relire. ❤

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« Adam murmure, il murmure et le vent , l’air sont une compresse douce contre ses lèvres, un pansement de silence. Il ouvre la bouche, ses yeux, sa poitrine, et il est presque aussi grand que le terrain dénudé autour de lui, presque aussi grand que le quartier, la ville, la rade, il devient la rade, l’océan et la houle – il y a quelque chose qui se tient là, quelque chose ou quelqu’un. »

 

 

Antoine Philias & Alice Zeniter – Home Sweet Home ****

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l’école des loisirs – Medium + – mars 2019 – 298 pages

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Cleveland, Ohio. Nous sommes en 2008 et c’est la crise des subprimes. En quelques mois, des milliers de familles se retrouvent à la rue, obligées de déménager, au chômage et endettées jusqu’au cou… Le Vaste Bordel a commencé. Anna, dix-sept ans, fuit sa famille polonaise en faillite. Avec ses frères jumeaux, ils trouvent refuge dans un lycée désaffecté, le Winston High et sont bien vite rejoints par une dizaine de gamins qui ont aussi fuit leurs incapables parents. Elijah est le dernier à rejoindre leur abri anti-adultes, adolescent des quartiers bourgeois, fuyant son père divorcé, à la veille de leur déménagement…

Home Sweet Home m’a tout de suite plu. D’instinct je les ai aimés, ces gamins perdus au sein d’une ville en crise, ces gamins blessés par les adultes. « Est-ce qu’ils sont allés arrêter les compagnies de crédit qui ont ruiné la ville ? Est-ce qu’on est plus dangereux pour Cleveland que tous les autres ? C’est toujours plus facile d’écraser les plus faibles que de s’attaquer aux vrais coupables. »

On s’attache à cette bande d’enfants qui a cessé de faire confiance aux adultes et de croire à leur monde bâtit sur des mensonges. Ensemble, ils décident de construire les bases d’un monde nouveau. Ils apprennent à vivre sans les adultes ; ils mettent en place des ateliers, des temps de paroles, répartissent les rôles et organisent au fil des jours et des mois une micro-société autonome – une belle utopie le temps d’une année.

Ce roman ado est une vraie pépite. Il aborde de front les injustices raciales, la crise des subprimes et la révolte de l’enfance, leur fougue et leur amour, avec une justesse, une émotion et une férocité salutaire. Un roman sombre et pourtant profondément lumineux, à mi-chemin entre Peter Pan et Sa Majesté des mouches et un coup de cœur. ❤

 

Bruno Masi – La Californie **

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JC Lattès – janvier 2019 – 200 pages

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Marcus a treize ans. C’est l’été, les grandes vacances battent leur plein. Sa mère n’est plus là depuis une semaine. Marcus se retrouve désœuvré dans cette ville désertée de ses habitants et écrasée par la chaleur. Il embrasse une fille pour la première fois. Fuit comme la peste son frère Dimitri, qui le cogne sans raison particulière. Fait du vélo. Il passe ses journées le walkman vissé sur les oreilles. Rêve d’une autre vie, rêve de l’Amérique, la Californie. Traîne avec son pote Virgile. Ensemble, ils passent de longs moments les pieds dans le vide sur une passerelle au-dessus de l’autoroute à regarder filer les voitures. Cette même portion d’autoroute qui a fauché la vie de leur ami Alex.

Un roman qui laisse un drôle d’arrière-goût, un peu amer. Face à cet été qui n’en finit pas, et face à l’évaporation de sa mère, une certaine langueur s’empare de l’adolescent ; le spleen lui colle à la peau. « J’aurais aimé être un autre que moi mais je ne savais pas lequel exactement. »

L’ennui et le désœuvrement imprègne ces pages et son âme. Bruno Masi décrit avec justesse le mal-être adolescent« Je n’avais que treize ans et je ne pouvais pas poser des mots sur le flot d’émotions qui me saisissait la poitrine. » Marcus pressent la fin d’une époque ; il se tient comme au bord du précipice, les amitiés de toujours semblant se fissurer et l’absence maternelle devenant lancinante.

Un roman étrange et sombre, d’une tristesse insondable, traversé par une bande-son séduisante – de Mylène Farmer à The Cure, en passant par les Pink Floyd – où le quotidien se délite peu à peu, dans le sillage de la disparition maternelle. Une lecture en demi-teinte, qui ne m’a convaincue qu’à moitié et qui s’évaporera certainement rapidement de mon esprit.

Philippe Joanny – Comment tout a commencé ***

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Grasset – 16 janvier 2019 – 256 pages

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Ça commence comme ça : le garçon voit sa mère embarquée dans le panier à salade, accusée de proxénétisme.

On est en 1979. Annick, la mère de famille, est gérante d’un hôtel – Le Bourgogne – rue d’Austerlitz, à deux pas de la gare de Lyon. Quartier plein d’hôtels du même genre, peu chers, peu d’étoiles… des filles qui font le trottoir« la belle Carole, la grosse Claudine, la vieille Lisette et la bouillante Léa. » Dans le même coin, il y a Le Rubis, un repaire de voyous, un bistrot où ça boit beaucoup et où ça fini souvent en règlements de compte au cran d’arrêt. Le décor est planté.

Mais on allait oublier Gérard, le père alcoolique et raciste, qui vote Le Pen et tabasse la mère de temps à autre, quand il n’est pas occupé à la tromper. Et le petit frère, Rémi, qui devient violent, malmène le grand. Dans cette famille, le émotions se taisent, pas un « je t’aime », jamais une marque d’affection. La lueur de la télévision baigne les visages pendant les repas.

Au collège, il a honte de parler de l’endroit d’où il vient. Quand personne ne le voit, le gamin enfile les chaussures à talons de sa mère et il y prend un plaisir fou. À onze ans, il dessine des robes de princesse, rêve devant les majorettes et est très maniéré. Très tôt, il se rend compte qu’il n’est pas comme les autres… et qu’il faudra le taire.

Au fond, il n’attend qu’une seule chose : grandir pour enfin partir. Quitter cet enfer quotidien. Il ne supporte plus cette violence et ces cris qui rythment sa vie. Et pourtant il l’aime cette mère. C’est ce père qu’il ne supporte plus, qu’il hait à tel point qu’il souhaite et imagine sa mort sous tous les angles.

Et puis, un soir, le « cancer gay » fait son apparition au journal télévisé et dans la presse écrite… celui qu’on appelle pas encore le sida.

Dès les premiers mots, je suis fascinée par ce sombre récit. Par son écriture cinématographique et ciselée. Par ses personnages qui ont une telle présence entre les pages… Philippe Joanny a le don véritable de donner vie à ses personnages en quelques mots.

Un premier roman décapant, sombre et ironique! Que j’ai dévoré le temps d’une soirée. Un roman de la rentrée littéraire de l’hiver 2019 que je vous recommande fortement.

Marie Pavlenko – Un si petit oiseau ****

Chronique à venir ! Le 2 janvier, pour sa parution en librairie

Flammarion – 2 janvier 2019 – 400 pages

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Le nouveau roman de Marie Pavlenko s’ouvre sur l’accident de voiture d’Abigael et de sa mère. L’adolescente y perdra un bras et une main. Elle vit désormais avec une prothèse – qu’elle ne met pas toujours – et un avenir incertain, obscur. « Elle flotte dans un présent trop grand pour elle. » 

Abi cherche en vain la personne qui ne perdra pas son sourire en voyant sa prothèse ou sa manche vide, en comprenant sa réalité. Sa famille déménage, change de quartier. Histoire de ne pas avoir à affronter les regards, les questions… Abi coupe les ponts avec ses amis, ses amours. Il n’y a que sa tante Coline – et son franc parler – qu’elle laisse l’appeler sa « croquette manchote ». Jour après jour, l’adolescente tente d’accepter cette nouvelle réalité, d’apprivoiser sa douleur et sa perte.

« C’est comme si avant, à l’intérieur, j’avais une grande forêt, pleine d’oiseaux et de promesses. Elle a disparu, Coline, tu comprends? C’est comme ça. À la place, il y a des herbes jaunes, des mares sans eau, du silence et de la terre craquelée. »

Et puis un matin, Abi reçoit un colis. Un livre : La Main coupée, de Blaise Cendrars. Aucune mention d’expéditeur, elle ne sait pas qui lui envoie ce livre si bien choisi. Dans le même temps, Coline lui offre Yoru, un chaton de trois mois. Et elle retrouve Aurèle, son amoureux de l’école primaire… ensemble ils vont rire, observer la nature et les oiseaux…

Une lecture dévorée avec délectation et un beau roman sur le handicap écrit sans le moindre pathos mais avec une bonne dose d’humour. Marie Pavlenko a un talent fou pour mêler humour et émotion. J’ai ri. J’ai pleuré. Les mots de la romancière m’ont fait chavirer, et même décoller.

Un si petit oiseau est une belle pépite, au même titre que Je suis ton soleil. On y retrouve le même attachement pour des personnages sincères et vrais ; le même humour subtilement ravageur. Et la présence précieuse de la littérature, toujours – comme un baume souverain. Abi ne se laisse pas abattre, elle s’accroche à la vie et à l’espoir ; c’est une belle personne qui va puiser sa force dans la nature et la littérature. ❤

David Foenkinos – Vers la beauté **

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Éditeur : Gallimard – Date de parution : mars 2018 – 224 pages

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Antoine Duris quitte du jour au lendemain son poste de maître de conférence à l’Ecole nationale supérieure des beaux arts de Lyon. Pour devenir… gardien de salle au musée d’Orsay. Pour quelles obscures raisons ? Il argue vouloir être assis dans une salle au milieu des tableaux, travailler au milieu de la Beauté.

Antoine est pourtant un enseignant émérite et respecté qui bénéficie d’une certaine renommée. Alors pourquoi tout quitter ? Pourquoi quitter Lyon pour Paris tout en s’assurant que personne ne puisse le retrouver ?

Mot après mot, le lecteur finit par découvrir que le destin d’Antoine est étroitement lié à celui de Camille, une toute jeune étudiante en art qui cache un sombre passé.

Ce nouveau roman de David Foenkinos m’a laissée quelque peu dubitative ; c’est un récit sombre et tragique. Où la beauté des œuvres contraste avec la monstruosité humaine. En filigrane se pose cette question : la beauté – autrement dit l’art – est-elle capable de sauver une âme ? De redonner sens à une vie ? Vers la beauté est un roman énigmatique, qui oscille entre ombres et lumières. J’ai été secouée et certains passages sont poignants, mais je ne suis pas parvenue à adhérer totalement à l’intrigue, à y croire tout à fait.