Antoine Philias & Alice Zeniter – Home Sweet Home ****

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l’école des loisirs – Medium + – mars 2019 – 298 pages

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Cleveland, Ohio. Nous sommes en 2008 et c’est la crise des subprimes. En quelques mois, des milliers de familles se retrouvent à la rue, obligées de déménager, au chômage et endettées jusqu’au cou… Le Vaste Bordel a commencé. Anna, dix-sept ans, fuit sa famille polonaise en faillite. Avec ses frères jumeaux, ils trouvent refuge dans un lycée désaffecté, le Winston High et sont bien vite rejoints par une dizaine de gamins qui ont aussi fuit leurs incapables parents. Elijah est le dernier à rejoindre leur abri anti-adultes, adolescent des quartiers bourgeois, fuyant son père divorcé, à la veille de leur déménagement…

Home Sweet Home m’a tout de suite plu. D’instinct je les ai aimés, ces gamins perdus au sein d’une ville en crise, ces gamins blessés par les adultes. « Est-ce qu’ils sont allés arrêter les compagnies de crédit qui ont ruiné la ville ? Est-ce qu’on est plus dangereux pour Cleveland que tous les autres ? C’est toujours plus facile d’écraser les plus faibles que de s’attaquer aux vrais coupables. »

On s’attache à cette bande d’enfants qui a cessé de faire confiance aux adultes et de croire à leur monde bâtit sur des mensonges. Ensemble, ils décident de construire les bases d’un monde nouveau. Ils apprennent à vivre sans les adultes ; ils mettent en place des ateliers, des temps de paroles, répartissent les rôles et organisent au fil des jours et des mois une micro-société autonome – une belle utopie le temps d’une année.

Ce roman ado est une vraie pépite. Il aborde de front les injustices raciales, la crise des subprimes et la révolte de l’enfance, leur fougue et leur amour, avec une justesse, une émotion et une férocité salutaire. Un roman sombre et pourtant profondément lumineux, à mi-chemin entre Peter Pan et Sa Majesté des mouches et un coup de cœur. ❤

 

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Bruno Masi – La Californie **

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JC Lattès – janvier 2019 – 200 pages

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Marcus a treize ans. C’est l’été, les grandes vacances battent leur plein. Sa mère n’est plus là depuis une semaine. Marcus se retrouve désœuvré dans cette ville désertée de ses habitants et écrasée par la chaleur. Il embrasse une fille pour la première fois. Fuit comme la peste son frère Dimitri, qui le cogne sans raison particulière. Fait du vélo. Il passe ses journées le walkman vissé sur les oreilles. Rêve d’une autre vie, rêve de l’Amérique, la Californie. Traîne avec son pote Virgile. Ensemble, ils passent de longs moments les pieds dans le vide sur une passerelle au-dessus de l’autoroute à regarder filer les voitures. Cette même portion d’autoroute qui a fauché la vie de leur ami Alex.

Un roman qui laisse un drôle d’arrière-goût, un peu amer. Face à cet été qui n’en finit pas, et face à l’évaporation de sa mère, une certaine langueur s’empare de l’adolescent ; le spleen lui colle à la peau. « J’aurais aimé être un autre que moi mais je ne savais pas lequel exactement. »

L’ennui et le désœuvrement imprègne ces pages et son âme. Bruno Masi décrit avec justesse le mal-être adolescent« Je n’avais que treize ans et je ne pouvais pas poser des mots sur le flot d’émotions qui me saisissait la poitrine. » Marcus pressent la fin d’une époque ; il se tient comme au bord du précipice, les amitiés de toujours semblant se fissurer et l’absence maternelle devenant lancinante.

Un roman étrange et sombre, d’une tristesse insondable, traversé par une bande-son séduisante – de Mylène Farmer à The Cure, en passant par les Pink Floyd – où le quotidien se délite peu à peu, dans le sillage de la disparition maternelle. Une lecture en demi-teinte, qui ne m’a convaincue qu’à moitié et qui s’évaporera certainement rapidement de mon esprit.

Philippe Joanny – Comment tout a commencé ***

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Grasset – 16 janvier 2019 – 256 pages

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Ça commence comme ça : le garçon voit sa mère embarquée dans le panier à salade, accusée de proxénétisme.

On est en 1979. Annick, la mère de famille, est gérante d’un hôtel – Le Bourgogne – rue d’Austerlitz, à deux pas de la gare de Lyon. Quartier plein d’hôtels du même genre, peu chers, peu d’étoiles… des filles qui font le trottoir« la belle Carole, la grosse Claudine, la vieille Lisette et la bouillante Léa. » Dans le même coin, il y a Le Rubis, un repaire de voyous, un bistrot où ça boit beaucoup et où ça fini souvent en règlements de compte au cran d’arrêt. Le décor est planté.

Mais on allait oublier Gérard, le père alcoolique et raciste, qui vote Le Pen et tabasse la mère de temps à autre, quand il n’est pas occupé à la tromper. Et le petit frère, Rémi, qui devient violent, malmène le grand. Dans cette famille, le émotions se taisent, pas un « je t’aime », jamais une marque d’affection. La lueur de la télévision baigne les visages pendant les repas.

Au collège, il a honte de parler de l’endroit d’où il vient. Quand personne ne le voit, le gamin enfile les chaussures à talons de sa mère et il y prend un plaisir fou. À onze ans, il dessine des robes de princesse, rêve devant les majorettes et est très maniéré. Très tôt, il se rend compte qu’il n’est pas comme les autres… et qu’il faudra le taire.

Au fond, il n’attend qu’une seule chose : grandir pour enfin partir. Quitter cet enfer quotidien. Il ne supporte plus cette violence et ces cris qui rythment sa vie. Et pourtant il l’aime cette mère. C’est ce père qu’il ne supporte plus, qu’il hait à tel point qu’il souhaite et imagine sa mort sous tous les angles.

Et puis, un soir, le « cancer gay » fait son apparition au journal télévisé et dans la presse écrite… celui qu’on appelle pas encore le sida.

Dès les premiers mots, je suis fascinée par ce sombre récit. Par son écriture cinématographique et ciselée. Par ses personnages qui ont une telle présence entre les pages… Philippe Joanny a le don véritable de donner vie à ses personnages en quelques mots.

Un premier roman décapant, sombre et ironique! Que j’ai dévoré le temps d’une soirée. Un roman de la rentrée littéraire de l’hiver 2019 que je vous recommande fortement.

Marie Pavlenko – Un si petit oiseau ****

Chronique à venir ! Le 2 janvier, pour sa parution en librairie

Flammarion – 2 janvier 2019 – 400 pages

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Le nouveau roman de Marie Pavlenko s’ouvre sur l’accident de voiture d’Abigael et de sa mère. L’adolescente y perdra un bras et une main. Elle vit désormais avec une prothèse – qu’elle ne met pas toujours – et un avenir incertain, obscur. « Elle flotte dans un présent trop grand pour elle. » 

Abi cherche en vain la personne qui ne perdra pas son sourire en voyant sa prothèse ou sa manche vide, en comprenant sa réalité. Sa famille déménage, change de quartier. Histoire de ne pas avoir à affronter les regards, les questions… Abi coupe les ponts avec ses amis, ses amours. Il n’y a que sa tante Coline – et son franc parler – qu’elle laisse l’appeler sa « croquette manchote ». Jour après jour, l’adolescente tente d’accepter cette nouvelle réalité, d’apprivoiser sa douleur et sa perte.

« C’est comme si avant, à l’intérieur, j’avais une grande forêt, pleine d’oiseaux et de promesses. Elle a disparu, Coline, tu comprends? C’est comme ça. À la place, il y a des herbes jaunes, des mares sans eau, du silence et de la terre craquelée. »

Et puis un matin, Abi reçoit un colis. Un livre : La Main coupée, de Blaise Cendrars. Aucune mention d’expéditeur, elle ne sait pas qui lui envoie ce livre si bien choisi. Dans le même temps, Coline lui offre Yoru, un chaton de trois mois. Et elle retrouve Aurèle, son amoureux de l’école primaire… ensemble ils vont rire, observer la nature et les oiseaux…

Une lecture dévorée avec délectation et un beau roman sur le handicap écrit sans le moindre pathos mais avec une bonne dose d’humour. Marie Pavlenko a un talent fou pour mêler humour et émotion. J’ai ri. J’ai pleuré. Les mots de la romancière m’ont fait chavirer, et même décoller.

Un si petit oiseau est une belle pépite, au même titre que Je suis ton soleil. On y retrouve le même attachement pour des personnages sincères et vrais ; le même humour subtilement ravageur. Et la présence précieuse de la littérature, toujours – comme un baume souverain. Abi ne se laisse pas abattre, elle s’accroche à la vie et à l’espoir ; c’est une belle personne qui va puiser sa force dans la nature et la littérature. ❤

David Foenkinos – Vers la beauté **

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Éditeur : Gallimard – Date de parution : mars 2018 – 224 pages

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Antoine Duris quitte du jour au lendemain son poste de maître de conférence à l’Ecole nationale supérieure des beaux arts de Lyon. Pour devenir… gardien de salle au musée d’Orsay. Pour quelles obscures raisons ? Il argue vouloir être assis dans une salle au milieu des tableaux, travailler au milieu de la Beauté.

Antoine est pourtant un enseignant émérite et respecté qui bénéficie d’une certaine renommée. Alors pourquoi tout quitter ? Pourquoi quitter Lyon pour Paris tout en s’assurant que personne ne puisse le retrouver ?

Mot après mot, le lecteur finit par découvrir que le destin d’Antoine est étroitement lié à celui de Camille, une toute jeune étudiante en art qui cache un sombre passé.

Ce nouveau roman de David Foenkinos m’a laissée quelque peu dubitative ; c’est un récit sombre et tragique. Où la beauté des œuvres contraste avec la monstruosité humaine. En filigrane se pose cette question : la beauté – autrement dit l’art – est-elle capable de sauver une âme ? De redonner sens à une vie ? Vers la beauté est un roman énigmatique, qui oscille entre ombres et lumières. J’ai été secouée et certains passages sont poignants, mais je ne suis pas parvenue à adhérer totalement à l’intrigue, à y croire tout à fait.

Julien Dufresne-Lamy – Boom ***

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Actes Sud Junior – avril 2018 – 112 pages

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Timothée et Étienne – deux amis inséparables depuis leur rencontre au cours de danse africaine de leurs mères. Une amitié de trois ans qui se trouve fauchée par un fou de Dieu sur le pont de Westminster, à Londres.

Dans ce monologue, Étienne s’adresse à Tim, son ami disparu. L’adolescent égrène les souvenirs de leur rencontre, leurs années lycée, leurs beuveries, leurs soirées, leurs fous rires, leurs (rares) disputes… Jusqu’à ce voyage scolaire qu’ils n’auraient jamais dû faire.

La voix d’Etienne, vibrante d’émotion, conjugue les verbes tantôt à l’imparfait, tantôt au présent ; signe que la disparition de Timothée est une réalité inacceptable et absurde. Au fur et a mesure des mots et des souvenirs accumulés sur la page, le personnage de Timothée prend forme et couleur, épaisseur et vie et l’émotion nous étreint.

Antoine Dole – Ueno Park ****

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Éditeur : Actes Sud Junior – Date de parution : août 2018 – 128 pages

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Huit voix – huit adolescents qui prennent la parole, tour à tour. Huit jeunes en marge de la société japonaise, différents des autres.
Dehors, c’est Hanami – la saison de l’éclosion des fleurs de cerisiers. « Ce moment de l’année où l’impossible se passe, et où des fleurs roses poussent sur des arbres à l’écorce noire. Celui où la nature se réinvente. »
Il y a Ayumi, qui sort de chez elle peu avant l’aube, après être restée cloîtrée dans sa chambre pendant plus de deux ans, devenant comme un fantôme pour ses proches et pour elle-même.
Sora qui renaît sous les traits d’une autre grâce au maquillage. Le maquillage révèle celle qui dort au fond de lui.
Fuko, qui est en fauteuil roulant, son corps comme un tombeau – condamnée par la maladie, c’est son dernier Hanami.
Natsuki qui s’achète des vêtements de luxe grâce à son activité d’escort girl.
Haruto qui a survécu au tsunami qui a ravagé sa ville quand il avait dix ans… et qui lui a pris son père.
Daïsuke a arrêté ses études à seize ans pour travailler dans une petite échoppe de pan-cakes… Il passe ses journées à les faire cuire pour les vendre. Pour la société, il est un perdant.
Aïri attend Makoto afin de lui déclarer sa flamme…
Et Nozomu, qui s’est livré lui-même à la rue, pour sauver sa famille de la misère.
Comme le dit si bien Haruto : « Je suis né sur une île où l’on ne fait pas de vague. » On attend de ces adolescents qu’ils soient à leur place ; à la place qu’on leur a attribué et qu’ils ne sortent pas des clous. Ces voix nous parlent de renaissance, elles célèbrent ensemble la différence et ses richesses.