Sebastian Barry – Des jours sans fin ***

41XvdD++hSL._SX195_

Folio – avril 2019 – 304 pages

*

Nous sommes dans les années 1850, Thomas McNulty n’a même pas quinze ans et il débarque d’Irlande, fuyant la Grande Famine, pour tenter sa chance en Amérique. Au détour de ses errances, il rencontre John Cole, qui devient son seul ami et l’amour de sa vie. John et ses « yeux profonds comme une rivière ». Ensemble, ils cherchent à survivre, ils cherchent du travail : le « pain céleste ». C’est Thomas qui prend la parole et raconte leurs aventures, parfois tendres, souvent cruelles : « On était comme deux copeaux de bois dans la rudesse du monde. »

Jeunes adolescents, ils commencent par se travestir en jeunes filles et dansent dans un saloon pour divertir des mineurs. Ils s’enrôlent ensuite dans l’armée, se mettent en route vers la Californie et combattent sauvagement les Indiens des Plaines de l’Ouest, les colons souhaitant qu’on les en débarrassent… C’est au cœur des ces scènes d’une sauvagerie innommable qu’ils se prennent d’affection pour une enfant sioux, Winona. Leur service accompli, ils se travestissent à nouveau en femmes et montent des spectacles. Et puis, la guerre de Sécession s’invite dans la danse.

Sebastian Barry s’intéresse ici à une période de l’histoire américaine qui m’intéresse particulièrement ; une période âpre et noire. Brutale aussi, où la sauvagerie n’épargne ni les femmes ni les enfants. On suit cette famille insolite, composée d’un couple homosexuel et de leur fille adoptive sioux, Winona.

Un roman magnifique, porté par la voix émouvante de Thomas – ou Thomasina. Avec ses propres mots, sa façon de parler, cet homme déraciné tiraillé entre deux pays et deux identités nous livre son témoignage. Mêlant la grande Histoire à la petite, son regard se pose sur son époque avec acuité et lucidité.

Des jours sans fin est un roman qui m’a pris aux tripes et m’a fait battre le cœur.

« Pourquoi Dieu veut qu’on se batte comme des maudits héros, tout ça pour nous réduire à des morceaux de chaire calcinée dont même les loups voudraient pas ? »

« On est bizarres, nous autres soldats engoncés dans la guerre. On est pas en train de discuter des lois à Washington. On foule pas leur grandes pelouses. On meurt dans des tempêtes ou des batailles, puis la terre se referme sur nous sans qu’il y ait besoin de dire un mot, et je crois pas que ça nous dérange. On est heureux de respirer encore quand on a vu la terreur et l’horreur qui, juste après, se font oublier. »

« Parfois, on sait qu’on est pas très intelligent. Pourtant, parfois le brouillard de vos pensées se lève, et on comprend tout, comme si le paysage venait de se dégager. On se trompe en appelant ça sagesse, c’en est pas. Il paraît qu’on est des chrétiens, des choses comme ça, mais c’est pas vrai. On nous raconte qu’on est des créatures de Dieu supérieures aux animaux, mais tout homme qui a vécu sait que c’est des conneries. »

 

Publicités

Marcus Malte – Le garçon ***

514S4kZShsL._SX195_

Folio – août 2018 – 592 pages

*

Il n’a pas de nom, ne parle pas et n’a quasiment jamais vu d’autres humains à part la femme qui est sa mère. Cette femme qui finit par mourir, face à la mer – ou cet immense lac qu’elle prenait pour une mer. « Mer, mer » répétait-elle avant de s’éteindre. Ces mots ne cesseront de le hanter.

Nous sommes en 1908 lorsque le garçon se met en chemin et quitte le sud. Il semble avoir dix ou douze ans. Il marche, de jour comme de nuit, séjourne dans un canyon. S’abreuve à la nature. Sur son chemin, il fera des rencontres marquantes qui vont le façonner, l’enrichir ; certains personnages resteront gravés en lui…

Comme ces habitants d’un petit hameau perdu – les premiers humains qu’il rencontre… Parmi eux, l’homme-chêne et Gazou, l’enfant-torrent, l’homme-renard, la femme-mante, l’homme-dindon… Méfiants, ils finissent par l’accueillir parmi eux, mais sans jamais se départir de leurs accusations.

Comme Babrek, l’ogre des Carpates, philosophe et lutteur de foire. Ses longues tirades, ses maximes, ses récits et formules sur la vie… Il ne les oubliera jamais.

Comme Emma Van Ecke, un visage d’une beauté singulière, barré d’une cicatrice… Emma et leurs ébats, Emma son grand amour. « Mon amour, disait-elle. » Pour elle, il sera Félix, en référence à l’émotion qu’il ressent pour chaque morceau de Mendelssohn.

Et puis, la Guerre viendra le chercher – il sera alors Mazeppa, envoyé comme chair à canon sur les champs de bataille, ces brasiers dévastateurs qui révéleront sa face la plus sombre.

Roman initiatique porté par une plume flamboyante et poétique, d’une grande richesse, Le Garçon m’a transportée. J’ai savouré l’écriture de Marcus Malte, non dénuée d’ironie.

La Grande et la petite histoire s’entremêlent. Sur trente ans – de 1908 à 1938 – nous suivons ce garçon dans l’évolution de sa représentation et de sa compréhension du monde, de l’humain – entre noirceur et lumière. Malgré le « il » distant, nous sommes au plus près des sensations et sentiments de l’enfant puis de l’adulte que la vie fait de lui.

Les pages sur la guerre et ses horreurs m’ont fait frôler l’ingestion ; je garde en tête cette liste de disparus et de morts sur plusieurs pages. L’accumulation, l’excès, l’horreur transpirent des mots.

Un de ces grands romans, qui restent en mémoire un moment.

***

« Et de grâce faites que le mystère perdure. L’indéchiffrable et l’indicible. Que nul ne sache jamais d’où provient l’émotion qui nous étreint devant la beauté d’un chant, d’un récit, d’un vers. »

« Qu’y a-t-il de précieux en ce monde? Qu’y a-t-il de sacré? »

Timothée de Fombelle & Isabelle Arsenault – Capitaine Rosalie ****

J01403_rosalie_JAQUETTE.indd

Gallimard Jeunesse – 2018 – 64 pages

*

Avant même d’ouvrir cet album, je sais que j’ai affaire à un petit bijou… Timothée de Fombelle et Isabelle Arsenault sont pour moi deux belles personnes, deux artistes que j’admire énormément.

Rosalie, c’est cette enfant de 5 ans et demi aux cheveux roux, planquée au fond de la salle de classe, à demi cachée par les manteaux des grands, qui dessine dans son cahier du matin au soir. Une enfant qui cache une âme de capitaine et qui a une mission à accomplir… « Chaque jour, je suis à mon poste, capitaine Rosalie, au fond de la classe en embuscade sous les manteaux. » Sa mère travaille à l’usine depuis le début de la guerre et son père est au combat. Nous sommes en 1917.


 

Je n’en dis pas plus pour vous laissez le plaisir de découvrir cet album sublime.

 


Poésie, délicatesse, malice. Et flamboyance des illustrations. Ombre et lumière s’épousent. Force et douceur se dégagent des illustrations : cette lecture m’a donné des frissons et m’a émue à un point... Timothée de Fombelle est un conteur hors pair et Isabelle Arsenault une magicienne. Définitivement. ♥️

 

Sophie Adriansen – Lise et les hirondelles ***

9782092576069

Nathan – 2018 – 176 pages

*

En cet été 1942 à Paris, Lise Bimbam est une jeune adolescente de treize ans. Cela fait deux ans déjà que les Allemands occupent la capitale. Sur sa robe-chemise, l’étoile jaune s’épanouit parmi les fleurs du tissu. Dessus est inscrit « JUIF » comme un avertissement, un blâme. Ses parents ont été contraints de fermer leur atelier de couture. Les juifs ne peuvent plus tenir de commerce. Depuis que deux officiers allemands l’ont repéré, la jeune fille se cache dans la buanderie de leurs voisins, les Juillard. Peu de temps après, ses parents et ses frères se font arrêter.

Moi qui ne suis habituellement pas férue de romans qui se déroulent pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai tout de suite accroché avec ce roman, lu avec plaisir et émotions.

Lise est une héroïne attachante, au caractère affirmé. Une adolescente éprise de lecture – elle lit et relit Les Misérables – et plutôt mâture pour son âge – bien obligée de grandir avant l’heure. Sans nouvelles de ses parents, elle continue d’espérer« Si je cesse d’espérer, je cesse de vivre. » Les hirondelles ne cessent de la fasciner. « C’est un miracle de la nature qu’avec de si maigres réserves, un oiseau de vingt grammes puisse parcourir une si longue distance, traverser tant de pays, voler ainsi au-dessus de la mer et du désert. Un miracle, et un exemple dont je dois m’inspirer. » 

Lise et les hirondelles est un roman très juste, qui file la métaphore de l’hirondelle et où aucun mot n’est de trop ; une écriture sensible et forte ; l’émotion finit par me gagner, les yeux par me piquer. Sophie Adriansen aborde les thèmes de la guerre, l’occupation et la déportation avec justesse dans ce roman très accessible pour les plus jeunes et qui leur parlera certainement beaucoup.

***

« Comme les oiseaux, nous avons des racines. Et si les racines partent en fumée? Rien ne nous empêche de continuer à les faire pousser – mais à l’intérieur. »

Hubert Haddad – Palestine ***

palestine-de-hubert-haddad-1039992834_l

Éditeur : Folio – Date de parution : 2015 – 161 pages

*

Cham, soldat israélien, est blessé lors d’une embuscade en Cisjordanie, à Hébron, une des villes les plus explosives où près de 700 colons juifs vivent armés et sous haute protection militaire, au cœur d’une communauté de 180 000 palestiniens dont les moindres pas sont entravés.

Après être passé entre les mains d’un commando palestinien qui souhaite en faire une monnaie d’échange, Cham est recueilli par deux femmes palestiniennes – la veuve Asmahane, devenue aveugle à la mort de son mari, abattu par l’occupant ; sa fille Falastìn, meurtrie par l’absence de ce père, mort sous ses yeux. La ressemblance du jeune homme israélien avec le fils et frère disparu va lui sauver la vie… Il sera désormais Nessim, jeune palestinien, revenu après des années d’absence.

Ce roman est mon premier de Hubert Haddad. Et je ne suis pas déçue de la rencontre, malgré le fait que je ne maîtrise pas assez l’histoire du conflit israélo-palestinien. Je découvre une langue sobre et poétique, comme je les aime. Un récit poignant et fondamentalement humaniste, qui nous plonge au cœur de la tragédie, dénonçant les excès des deux camps.

***

« Un froissement d’étincelles remplace la mémoire. Lunes et soleils tourbillonnent sur ses lèvres. Sommeil de l’agonie ! La nuit doit être entière. Hormis ce picotement au bout des doigts, tout sentiment l’a quitté. Il n’entend pas l’orage qui s’abat, longtemps après les bombes. L’absence ne se nomme ni ne s’esquisse jamais. »

« Des fois, j’ai l’impression d’être prisonnière d’une mélodie fatale liée à ma vie, à mon enfance. C’est un peu comme si j’étais entraînée malgré moi dans une espèce de grand manège noir qui tournerait sans fin… »

Niroz Malek – Le Promeneur d’Alep ***

le promeneur d'alep

Éditeur : Le Serpent à plumes – Date de parution : octobre 2015 – 156 pages

*

Un écrivain et professeur syrien a décidé de rester chez lui, à Alep, au milieu de ses livres – sa chambre est une bibliothèque – & de sa vie d’avant. Malgré les barrages de militaires, les bombardements incessants, malgré le chaos qui se déroule en bas de chez lui.

En de bref chapitres, l’auteur nous offre des scènes et des instantanés de ce chaos. Il rencontre les fantômes de son passé, ses amis, oubliant un instant qu’ils sont morts. Il raconte les petits détails de ce quotidien terrifiant, les annonces de décès placardées par dizaines sur les immeubles…

L’écrivain use également de son imagination pour s’extraire de cet effroyable quotidien ; il convoque ainsi ses auteurs et ses œuvres préférés. Il cherche à réenchanter le quotidien grâce aux voix de l’imagination… L’art et la culture demeurent pour lui une source de consolation. Il garde ainsi toujours un pied en dehors de la réalité, malgré les cauchemars récurrents.

Un récit qui provoque de l’effroi et qui glace le sang… Une écriture poétique, pudique, dénuée de pathos ou d’excès, dont les mots m’ont émue et transpercée.

Il vient de recevoir le Prix Lorientales.

***

« Que se passait-il ? Je ne savais pas. Seulement des balles et des projectiles qu’on lançait vers le ciel, comme pour chasser les étoiles de leur page noire. »

« J’ouvre les yeux, tout est calme comme avant : un jour de Chagall, la musique de Beethoven et une nuit de Van Gogh, les feuilles que j’ai laissées sur ma table, un léger sommeil qui s’immisce entre mes paupières, et l’image trouble d’une fille partie au loin dont je sens encore la présence et à qui j’avais fait une place dans mon lit. »

« Je prends le stylo et je commence à écrire : Je suis convaincu qu’un jour la lumière jaillira à nouveau de l’obscurité qui s’est abattue sur nous… »

*

14ème roman lu pour le challenge 1% de la Rentrée Littéraire…

challenge rl jeunesse

Hoai Huong Nguyen – L’Ombre douce ***

l'ombre douce

Éditeur : Le Livre de Poche – Date de parution : mai 2015 – 182 pages

4ème de couverture : « 1954, dans un hôpital militaire de Hanoi, Yann, un soldat breton, est soigné par Mai. Ils tombent amoureux, mais le père de la jeune fille l’a promise à un autre. Elle s’insurge, elle est bannie de la famille… Ils se marient en toute hâte, avant que Yann rejoigne la cuvette de Diên Biên Phu. Après la défaite de l’armée française, Yann est emmené dans un camp d’internement. Dans une langue poétique, avec grâce et pudeur, Hoai Huong Nguyen peint le Vietnam d’hier et un amour qui affronte la violence d’une guerre. L’histoire bouleversante de Mai et Yann laisse percer la lumière des humbles héros qui croient à la liberté et à l’absolu malgré les vicissitudes de l’Histoire. »

***

Mai et Yann se rencontrent dans un hôpital militaire d’Hanoi, où ce dernier se fait soigner suite à une blessure de guerre. Nous sommes en 1954. La guerre fait rage. Ils tombent amoureux en quelques jours. Mais les complications surviennent : Mai est promise à un autre homme, qui aurait l’âge d’être son père; elle refusera le mariage et se fera répudier… De son côté, Yann, une fois sa blessure guérie, doit retourner sur le champs de bataille.

Ce court roman raconte leur histoire d’amour, tout en finesse, sans aucun pathos. La grâce et la beauté de l’écriture offrent un contraste stupéfiant avec le récit de l’horreur de l’Histoire en marche, de la guerre, de la mort… Un beau roman poignant, que je n’oublierai pas de sitôt.