Erri De Luca – Les poissons ne ferment pas les yeux ***

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Editeur : Folio – Date de parution : février 2016 – 117 pages

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Le narrateur remonte le fil de ses souvenirs – un bond de cinquante ans en arrière – et se remémore l’été de ses dix ans. Il passe ses vacances sur une petite île au large de Naples, avec sa mère. Fasciné par la pêche, il passe des heures à observer les pêcheurs, lorsque le libeccio ne souffle pas. Le verbe aimer lui est totalement étranger et les adultes qui l’emploient demeurent pour lui un mystère.

Sur la plage, il rencontre une fille de son âge, qui lit des polars et écrit des histoires sur les animaux. « J’aime les animaux. Ils nous connaissent et nous ne savons rien d’eux. » Elle va toujours droit au but, ne perd pas de temps en paroles inutiles, à la façon d’un animal. Trois garçons plus âgés, jaloux, se mettent à provoquer le narrateur, à le harceler.

Dix ans : l’âge frontière. L’âge où l’enfance demeure mais se trouve déjà en partance. « À dix ans, on est dans une enveloppe contenant toutes les formes futures. On regarde à l’extérieur en adultes présumés, mais à l’étroit dans une taille de souliers trop petite. La définition d’enfant subsiste, à cause de la voix et des jouets délaissés, mais encore conservés. »

Un court roman poétique à l’écriture ciselée, qui évoque l’enfance avec beaucoup de justesse et de sensibilité. « J’ai habité mon corps, en le trouvant déjà plein de fantômes, de cauchemars, de tarentelles, d’ogres et de princesses. »

Avec Les poissons ne ferment pas les yeux, je découvre la plume de Erri De Luca, et je ne suis pas déçue ! Si vous avez d’autres titres à me conseiller, je suis preneuse…

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Pramoedya Ananta Toer – La Fille du rivage **

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Éditeur : Folio – Date de parution : septembre 2017 – 352 pages

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Dans une Java du début du vingtième siècle, Gadis Pantai est la fille d’un pêcheur de la côte nord-est ; elle a passé son enfance dans un petit village d’une grande pauvreté. Un Bendoro – un riche aristocrate local – la demande en mariage, fasciné par sa beauté. Elle n’a que quatorze ans…

Du jour au lendemain, la jeune fille se retrouve enfermée et désœuvrée dans l’immense demeure du Bendoro, avec des miroirs somptueux dans lesquels elle n’ose se regarder et des bijoux en or à ne savoir qu’en faire… La nature et la liberté lui manquent cruellement. Une vieille servante au triste passé se prend d’affection pour elle et lui offre une oreille attentive et des histoires pour s’endormir le soir.

Jour après jour, Gadis Pantai apprend à vivre autrement, à servir le Bendoro, à prier, à sourire pour cacher ses émotions, tout en se sentant comme un oiseau en cage.

Avec ce roman, je découvre la littérature indonésienne… Une beau portrait de femme, même s’il m’a manqué un je ne sais quoi pour m’attacher à l’héroïne. L’auteur nous raconte en fait l’histoire de sa grand-mère, mariée de force à l’âge de quatorze ans à un noble – passant brusquement d’un monde à un autre, de la pauvreté à la noblesse, de l’enfance à l’âge adulte, de la liberté à l’enfermement. Un roman-hommage qui nous dépeint sans fard la société javanaise féodale de ce début du XXème siècle.

Elena Ferrante – Le nouveau nom ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : novembre 2016 – 622 pages

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C’est avec énormément de plaisir que j’ai retrouvé la plume d’Elena Ferrante et les aventures de ses deux héroïnes, Elena et Lila. Le premier tome m’avait vraiment marquée… Je me suis délicieusement replongée dans cette saga, renouant avec les deux jeunes filles comme si je les avais quittées hier, alors qu’un an sépare mes deux lectures. Au bal de son mariage, Lila découvre les chaussures qu’elle a confectionnées aux pieds de Marcello Solara, son pire ennemi.

Ce deuxième tome nous raconte la jeunesse d’Elena et Lila, quittant l’adolescence pour devenir des jeunes femmes. Elena poursuit ses études avec plus ou moins d’assiduité, tandis que Lila découvre la vie d’épouse… Leur amitié, atypique, fusionnelle et intransigeante se poursuit au fil des années, avec leur bande d’amis napolitains.

C’est toujours aussi bien raconté, la plume d’Elena Ferrante est littéralement géniale, et les descriptions psychologiques sont fabuleuses. La romancière, à travers la voix d’Elena, creuse savamment la profondeur des sentiments, détaille et analyse les émotions avec une précision et une justesse incroyable. Il y a dans ces mots une douce folie… Ce deuxième tome se dévore avec avidité !

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« Qu’est-ce qui me poussait à me conduire ainsi ? Avais-je tendance à étouffer mes propres sentiments parce que j’étais effrayée par la violence avec laquelle, au plus profond de moi, je désirais les choses, les personnes, les louanges et les victoires ? »

« Je ne possédais pas cette puissance émotionnelle qui avait poussé Lila à tout faire pour profiter de cette journée et de cette nuit. Je demeurais en retrait, en attente. Alors qu’elle, elle s’emparait des choses, elle les voulait vraiment, se passionnait, jouait le tout pour le tout sans crainte des railleries, du mépris, des crachats et des coups. »

Hubert Haddad – Palestine ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : 2015 – 161 pages

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Cham, soldat israélien, est blessé lors d’une embuscade en Cisjordanie, à Hébron, une des villes les plus explosives où près de 700 colons juifs vivent armés et sous haute protection militaire, au cœur d’une communauté de 180 000 palestiniens dont les moindres pas sont entravés.

Après être passé entre les mains d’un commando palestinien qui souhaite en faire une monnaie d’échange, Cham est recueilli par deux femmes palestiniennes – la veuve Asmahane, devenue aveugle à la mort de son mari, abattu par l’occupant ; sa fille Falastìn, meurtrie par l’absence de ce père, mort sous ses yeux. La ressemblance du jeune homme israélien avec le fils et frère disparu va lui sauver la vie… Il sera désormais Nessim, jeune palestinien, revenu après des années d’absence.

Ce roman est mon premier de Hubert Haddad. Et je ne suis pas déçue de la rencontre, malgré le fait que je ne maîtrise pas assez l’histoire du conflit israélo-palestinien. Je découvre une langue sobre et poétique, comme je les aime. Un récit poignant et fondamentalement humaniste, qui nous plonge au cœur de la tragédie, dénonçant les excès des deux camps.

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« Un froissement d’étincelles remplace la mémoire. Lunes et soleils tourbillonnent sur ses lèvres. Sommeil de l’agonie ! La nuit doit être entière. Hormis ce picotement au bout des doigts, tout sentiment l’a quitté. Il n’entend pas l’orage qui s’abat, longtemps après les bombes. L’absence ne se nomme ni ne s’esquisse jamais. »

« Des fois, j’ai l’impression d’être prisonnière d’une mélodie fatale liée à ma vie, à mon enfance. C’est un peu comme si j’étais entraînée malgré moi dans une espèce de grand manège noir qui tournerait sans fin… »

Emmanuelle Bayamack-Tam – Je viens **

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Éditeur : Folio – Date de parution : mai 2016 – 417 pages

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Charonne est adoptée à l’âge de cinq ans par Gladys et Régis qui, au bout de quelques mois, n’en veulent plus. Parce qu’elle est devenue trop noire, trop grosse, que ses cheveux sont crépus… Ce n’est pas ce qu’ils avaient commandé. Heureusement, la grand-mère Nelly va s’occuper d’elle. Charlie, le grand-père, l’emmène faire la tournée des bars avec lui ; elle y rencontre ses amis tous plus racistes et homophobes les uns que les autres. Ses parents passent leur temps à voyager et à tester de nouvelles philosophies de vie. Et puis il y a Coco son seul ami, le jeune fantôme héroïnomane et épris de poésie, que Charonne retrouve dans le bureau du haut, avec qui elle lit des contes russes.

C’est une lecture vraiment singulière, qui se déroule en trois parties ; une partie pour chacune de ces femmes : Charonne, Nelly & Gladys, trois générations de femmes différentes. Trois vérités également, trois façons de voir les choses. Charonne, la première à prendre la parole, est l’enfant abandonnée toute son enfance, rejetée par sa mère biologique puis par ses parents adoptifs. Si elle a envie de se jeter par la fenêtre à six ans, elle va finir par développer malgré tout une joie de vivre et apprendre à vivre avec sa famille en i. Nelly, ancienne vedette de cinéma, qui se désespère de vieillir, va s’occuper de cette enfant indésirable. Gladys, la non-mère, est exécrable, haineuse et mesquine, elle verra toujours en Charonne une gamine calculatrice et avide d’argent.

Une lecture dense, qui aborde au fil des pages de nombreuses questions, comme le racisme, la vieillesse, la famille et ses relations complexes… Le comportement de la mère adoptive, Gladys, m’a complètement révoltée. En fait, la plupart des personnages m’ont beaucoup agacée et je n’ai pas ressenti le moindre attachement pour eux.

Si j’ai trouvé l’écriture très belle, j’ai eu du mal à me plonger dans ce roman ardu… Je suis restée extérieure à l’histoire et me suis franchement ennuyée par moments. Mais il y a certains passages que j’ai beaucoup aimés, poétiques et irréels, comme ceux qui se déroulent dans le bureau et qui mettent en scène le fantôme héroïnomane, allongé nonchalamment sur l’ottomane, qui prend une allure différente en fonction des personnes qui le rencontrent.

Merci aux éditions Folio pour cette curieuse découverte !

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Je reconnais tout de suite un adulte dont l’enfance est passée inaperçue, la mienne ayant commencé par un abandon brutal. Comme je n’avais pas trois jours, je n’en veux à personne, et surtout pas à ma mère biologique, à la décharge de laquelle on peut dire qu’elle ne me connaissait pas. »

« Je crois n’avoir jamais rien vu de plus poignant que cette petite fille le jour où Gladys et Régis ont tenté d’annuler son adoption et de la rendre à l’expéditeur comme si elle n’était qu’un vulgaire colis en souffrance. »