Marion Richez – L’Odeur du Minotaure ***

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Sabine Wespieser – août 2014 – 128 pages

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C’est dans une boîte à livres vendéenne que j’ai déniché ce roman, déposé par une bibliothèque qui s’en séparait. Le titre et la quatrième de couverture m’intriguaient.

Aussitôt déniché, aussitôt lu. Un court récit que j’ai dévoré le temps d’une journée.

Marjorie est une petite fille d’abord, qui ne garde de son échappée près des vaches dans un champ, qu’une trace sur le bras. La trace des barbelés contre lesquels elle a lutté. On la retrouve plus tard, jeune fille vivant sa première histoire d’amour. Elle l’oubliera vite, de même que son enfance campagnarde un peu morne. Elle devient l’attachée privilégiée d’un ministre. Sûre d’elle, belle et vaniteuse, menant une vie aisée, elle se joue des hommes et de son passé. Elle serait même un peu croqueuse d’homme…

Et puis, un matin, un numéro s’affiche sur son téléphone… Sa mère lui annonce que son père est mourant. Au volant de sa voiture, Marjorie fonce sur l’autoroute. Puis la quitte brusquement. Se retrouve sur une sinueuse route de campagne. Il fait nuit. L’angoisse l’écrase et soudain un choc ébranle sa voiture. Elle vient de percuter un cerf immense.

Le cerf rend son dernier souffle et la vie de Marjorie bascule. Désormais, plus rien ne sera comme avant…

L’odeur du Minotaure est un roman d’une âpre beauté qui nous raconte la métamorphose d’une femme. Armée d’une écriture ciselée et poétique, Marion Richez raconte l’animalité qui colonise peu à peu Marjorie – ce « je » qui oscille entre humanité et bestialité. Un récit envoûtant et surprenant, qui m’a rappelé un ouvrage d’Eric Pessan sur le même thème – La Hante. De ce roman, j’ai tout aimé, sauf l’épilogue, qui m’a laissée profondément perplexe…

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Luis Miguel Rivas – Le Mort était trop grand **

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Grasset – avril 2019 – 432 pages

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Villeradieuse est une petite ville de Colombie contaminée jusqu’à la moelle par la mafia ; le terrible don Efrem règne sur la région. Chepe s’est fait assassiné il y a deux mois, dans des circonstances obscures. Un soir, alors que son ami Miguel prend un verre dans un bar, il croise un homme qui porte les bottes que Chepe avait aux pieds lorsqu’il est mort. Il en est certain, ce sont les mêmes. L’homme lui avoue qu’elles appartiennent en effet à Chepe… Mais il ne l’a pas tué ! Il les a achetées à un homme qui revend les vêtements des morts, grâce à un trafic entretenu avec les morgues…

Pour gagner du temps, les deux jeunes se rendent directement à la morgue acheter des vêtements. Miguel se retrouve avec une tenue de marque complète ; celle que portait Martel lorsqu’il est assassiné. Petit problème : il s’agit du pire ennemi de don Efrem. Miguel se retrouve poursuivit par deux hommes de main particulièrement abrutis qui pensent avoir affaire au revenant de Martel… Don Efrem est bien trop occupé à tout mettre en oeuvre pour séduire la sublime Lorena pour s’occuper de ces histoires…

Un roman tragi-comique, cocasse à souhait, mettant en scène des personnages tous plus ridicules les uns que les autres. Une comédie bien menée, que j’ai trouvée plaisante à lire – certains passages m’ont fait glousser – mais que j’oublierai certainement vite, n’étant pas une adepte de ce genre de romans.

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« Vers 5h du mat, je commence à avoir sommeil, logique, j’ai pas pris de coke. J’aime bien la coke, mais ça me détraque. Le lendemain je me réveille avec une culpabilité monstrueuse, comme si javais buté un curé et quatre bonnes sœurs. »

Clémentine Autain – Dites-lui que je l’aime ***

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Grasset – mars 2019 – 162 pages

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Comédienne qui crève l’écran dans les années 70, Dominique Laffin est aujourd’hui oubliée. Femme fascinante, radieuse et libérée, elle a trente ans lorsqu’elle décède brutalement. Sa fille Clémentine en a douze. Ce n’est que trente ans plus tard que la jeune femme parvient à mettre des mots sur cette mère que Dominique fut pour elle – une mère en souffrance, alcoolique, multipliant les amants et les coups d’éclats. Cette mère, elle en est d’abord obsédée à l’adolescence. Puis elle comprend plus tard qu’il faut l’effacer pour avoir une chance de survivre et de se construire.

Clémentine raconte son enfance avec cette mère, entre lumière et noirceur. Une femme capable du meilleur comme du pire, qu’elle aime à la folie mais qui parfois lui fait peur. Elle la tutoie, et cela a pour effet de nous convoquer, de nous prendre à partie et de nous immerger dans le récit.

Les souvenirs resurgissent à mesure que l’écriture délivre la narratrice. Les rencontres avec les anciens amants, les réalisateurs et les amies de sa mère se succèdent ; Clémentine désire confronter l’image qu’ils avaient de sa mère avec la sienne« C’est la révolution intérieure. Dans ma tête, tu renais. Par touches successives, mon rapport à toi a changé. Il s’est ouvert, adouci, apaisé. »

Elle met des mots sur le sentiment d’abandon qui lui colle à la peau depuis tout ce temps… C’est aussi le mystère autour de sa mort qu’elle souhaite questionner, éclaircir. L’écriture lui permet finalement de faire son deuil.

Dites-lui que je l’aime me fait forcément penser au livre de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit. C’est un beau récit féminin qui interroge la figure maternelle disparue mais aussi la femme que la petite fille abandonnée est devenue, se construisant autour de ce vide.

Une belle déclaration d’amour et un portrait de femme(s) écrit avec une sincérité et une simplicité qui m’ont beaucoup émue.

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« Quand tu es morte, j’ai passé des heures et des heures devant le miroir à répéter maman. Ce mot m’apparaissait aussi magique que mystérieux. (…) Je n’avais plus de raison de dire maman mais j’avais besoin de dire maman. »

Hyam Zaytoun – Vigile ****

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Le Tripode – janvier 2019 – 128 pages

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« C’est une histoire de pulsation. Une certitude physique qui mute en pensée. » Un bruit étrange réveille une femme dans la nuit. C’est comme un curieux ronflement qui s’échappe du corps de son homme, à côté d’elle. Tout son corps est en alerte. « La lumière. Ton visage, tes yeux fixes. Tu n’es plus là. Une secousse encore. » Une fois la lumière baignant la chambre, elle se rend compte que l’homme qu’elle aime, le père de ses deux enfants, est en arrêt cardiaque.

Cinq ans après, Hyam Zaytoun nous retranscrit le récit de cette nuit traumatique et des jours qui suivent, nébuleux ; ce temps en suspension durant lequel son homme côtoie la mort. Comment trouver les mots pour raconter l’impensable ? Comment verbaliser l’attente ? L’espoir qui refuse de s’éteindre ?

L’écriture de la jeune femme est finement ciselée ; avec minimalisme et poésie, elle nous retranscrit les émotions qui la traversent. Les mots disent le dénuement de la perte brutale, l’écroulement d’un monde… mais également le chagrin effroyable qui s’empare d’elle.

Je pleure, dès les premiers mots. J’ai eu tout simplement un coup de foudre pour ce récit d’une beauté incroyable, pour ce texte vibrant d’amour.

Merci à Lilylit pour m’avoir prêté ce livre! ❤

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« Ce sont les mots que je trouve pour te dire que la route ne sera pas douloureuse. Que tu peux être en paix. Que l’on va se débrouiller avec les enfants et que ce n’est pas ta faute. Je veux t’accompagner encore. Des mots d’amour, c’est tout ce que j’ai. »

 

Agnès Debacker – L’arrêt du coeur ****

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Editions Memo – 21 février 2019 – 108 pages

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Depuis quelques jours, Simon ne peut s’empêcher d’aller frapper à la porte de la loge de Françoise, sa concierge. Pour qu’elle lui raconte encore une fois l’histoire de Simone. Simone et son rire d’alouette, que l’on retrouve un matin effondrée dans son bol de café au lait, une tartine de confiture aux framboises dans la main.

L’enfant de dix ans qu’il est ne comprend pas comment on peut s’effondrer comme ça, du jour au lendemain, une tartine à la main ; et il ne trouve personne pour répondre à sa question. Le cœur de Simone s’est arrêté et celui de Simon souffre. C’est sa première morte. Simone était sa nounou et sa voisine… Le chagrin de l’enfant est immense.

Simon repense à la théière à vœux de Simone, dans laquelle il a glissé une multitude de petits papiers sur lesquels il inscrivait ses souhaits. Comme il ne veut pas que n’importe qui tombe dessus et se mette à lire le moindre de ses désirs, il s’empare des clés et se rend dans l’appartement de la défunte… Alors, en même temps qu’un mélange d’odeurs familières – café bouilli tarte aux pommes fleurs séchées – les souvenirs l’assaillent. Des images fugaces et fugitives le traversent.

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Prestement, il s’empare de la théière et la cache dans sa chambre. « Cette théière, à l’allure altière, c’est un peu des bouts de Simone planqués sur ma moquette. Des morceaux d’elle échappés de la mort. »

La théière rouge cristallise tous ces secrets et désirs enfouis ; tous ces possibles. Cette mer de petits papiers… en plongeant dedans, Simon ne se doute pas qu’il va y découvrir une histoire d’amour.

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L’écriture tendre et émouvante d’Agnès Debacker m’a conquise. Les illustrations aux couleurs vives de Anaïs Brunet sont puissantes ; à la fois brutes et douces, elles épousent le texte à merveille. L’arrêt du cœur est un roman surprenant, triste et beau à la fois, comme la vie (pour paraphraser les mots de la fin…) Un roman poétique qui m’a complètement chamboulée. ❤

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Juliana Léveillé-Trudel – Nirliit ***

Nirliit

La Peuplade – octobre 2015 – 184 pages

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Québec. La narratrice divague en s’adressant à Eva, la disparue – l’absente qui hante ces lignes. La narratrice nous décrit la toundra qui émeut et donne envie de brailler. Elle nous raconte ce besoin qu’elle a de se donner aux autres et de venir en aide aux plus démunis du Nord. Chaque été, elle fait le voyage vers le Nord et ses peuples inuits. Irrésistiblement attirée par ces terres et leurs aurores boréales. Chaque été elle répond à son irrésistible besoin de réparer les injustices du monde. Elle n’en a jamais assez, malgré, la fatigue, malgré le manque d’un mari et d’enfants, le manque d’une famille à elle. Elle se confronte ainsi au froid du Nord, et à son extrême pauvreté, son alcoolisme, son délitement.

Ce Nord qui brise des cœurs, ce Nord où il fait 5 degrés en plein mois de juillet… L’Arctique canadien où les caribous envahissent les pistes d’atterrissage. La narratrice cette année y cherche désespérément son amie Eva, portée disparue. Que personne ne cherche.

Nirliit est un récit plutôt court, écrit dans une langue poétique et rugueuse, mêlant québécois et français. Une langue qui m’a dépaysée et happée.

Julien Dufresne-Lamy – Boom ***

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Actes Sud Junior – avril 2018 – 112 pages

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Timothée et Étienne – deux amis inséparables depuis leur rencontre au cours de danse africaine de leurs mères. Une amitié de trois ans qui se trouve fauchée par un fou de Dieu sur le pont de Westminster, à Londres.

Dans ce monologue, Étienne s’adresse à Tim, son ami disparu. L’adolescent égrène les souvenirs de leur rencontre, leurs années lycée, leurs beuveries, leurs soirées, leurs fous rires, leurs (rares) disputes… Jusqu’à ce voyage scolaire qu’ils n’auraient jamais dû faire.

La voix d’Etienne, vibrante d’émotion, conjugue les verbes tantôt à l’imparfait, tantôt au présent ; signe que la disparition de Timothée est une réalité inacceptable et absurde. Au fur et a mesure des mots et des souvenirs accumulés sur la page, le personnage de Timothée prend forme et couleur, épaisseur et vie et l’émotion nous étreint.