Françoise Héritier – Le sel de la vie ***

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Éditeur : Odile Jacob – Date de parution : mai 2017 – 91 pages

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Un petit livre indispensable, sorte d’énumération de tout ce qui fait le sel d’une vie. Cette vie, c’est celle de l’auteure. Mais ce pourrait être la nôtre, aussi, parfois. Recueil de sensations, de souvenirs, palette d’émotions ressenties à différents âges de la vie.

« J’ai voulu traquer l’imperceptible force qui nous meut et qui nous définit. »

C’est à la suite d’une carte postale reçue par un ami de longue date – Monsieur Piette – que Françoise Héritier entreprend ce recensement, cette méditation introspective. Virgule après virgule, elle égrène les sensations, émotions et images, plaisirs et déplaisirs qui ont jalonné sa vie, et la jalonnent toujours. Elle pioche dans le passé et le présent ces petits riens. Il peut s’agir d’une brise qui vient caresser le visage comme d’une conversation animée avec une amie.

Ces mots font naître une petite musique entêtante et enivrante ; émouvante. Une flânerie poétique qui nous donne envie de nous plier au même exercice – de nous interroger sur ce qui fait le sel de notre propre vie.

 

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Eric Pessan – Dans la forêt de Hokkaido ***

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Éditeur : l’école des loisirs – Date de parution : août 2017 – 132 pages

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Quand elle s’endort, Julie se retrouve dans la peau d’un petit garçon perdu dans une forêt sur l’île d’Hokkaido, au Japon. À 10000 km de chez elle. A son réveil, des mots en japonais lui viennent naturellement en tête alors qu’elle n’a jamais appris cette langue.

Et si ce n’était pas qu’un simple rêve ? Quel lien existe-t-il entre ces deux êtres ?

Julie est une adolescente de quinze ans, à l’existence à peu près banale, si ce n’est qu’elle a quelques dons : elle parvient à retrouver les objets perdus et à deviner les notes de ses contrôles à l’avance.

Le je de Julie devient le il du petit garçon perdu en pleine forêt, puis ils fusionnent pour donner le nous – deux êtres dans un même corps. De façon très habile, le texte bascule de la réalité au rêve, d’un monde à l’autre, de la chambre de l’adolescente à la forêt japonaise… « Nous sommes un pauvre garçon famélique et sans force qui vient de voir un ours. »

Un court roman poétique qui mêle réel et surnaturel de façon hypnotique, nous entraînant dans une quête singulière. La forêt, lieu fantasmagorique, cristallisation de toutes les peurs, semble être un personnage privilégié de l’univers d’Eric Pessan, découvert avec son recueil de textes sur la chasse La Hante.

Angélique Villeneuve – Maria ***

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Éditeur : Grasset – Date de parution : février 2018 – 180 pages

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Maria aime s’occuper de son petit-fils de trois ans, Marcus, qu’elle aime comme son propre enfant. Leur relation est très fusionnelle. Ensemble ils observent les oiseaux, réinventent le monde… C’est décidé, plus tard Marcus volera.

Marcus n’est pas élevé comme tous les enfants. Un jour il porte une robe à volants, le jour suivant ses ongles sont peints en rouge. Pour leur deuxième enfant, la fille de Maria a fait un choix radical : nul ne connaîtra le sexe de l’enfant. C’est un bébé. Un bébé qui s’appelle Noun. Libre à Noun de choisir son genre comme on choisit un pays.

Maria est une grand-mère touchante et singulière ; elle perçoit le monde de façon synesthésique ; les personnes qui l’entourent, les sons, les événements ont une couleur. « Maria sait la couleur des gens, la couleur des sons et celle des odeurs. Les couleurs invisibles sont son secret et son privilège. »

La naissance de Noun cause une petite révolution – si ce n’est un raz-de-marée – dans sa vie : elle perd son emploi de coiffeuse et William la quitte en laissant ces quelques mots sur la table « C’est trop difficile. » La naissance de cet enfant est aussi la naissance d’un chagrin pour Maria, il fait émerger « sa honte, sa rage inexprimable », tout comme sa crainte de mal faire ou mal dire.

Je découvre l’écriture d’Angélique Villeneuve, riche et sensorielle. Un roman délicat et poétique, qui évoque la question du genre et ses extrêmes, sans aucun jugement.

Valentine Goby – « Je me promets d’éclatantes revanches » ***

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Éditeur : L’iconoclaste – Date de parution : août 2017 – 192 pages

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« Charlotte Delbo est devenue une compagne de route, un élément de mon paysage intime. Je chuchote son nom comme un talisman et me désole de la méconnaissance qui entoure encore son œuvre. »

Dans ce très beau texte, Valentine Goby nous livre le fruit de ses réflexions et recherches sur Charlotte Delbo, une figure féminine très inspirante, une femme écrivain revenue des camps avec le désir de dire, de témoigner de ce qu’elle a vécu, de le mettre en mots. Militante, engagée dans la résistance, elle fut internée à Auschwitz et Ravensbrück. Alors qu’il aurait été si facile de s’abandonner à la mort, Charlotte Delbo choisit de vivre.

Valentine Goby rend un vibrant hommage à cette femme, dont le témoignage est resté trop souvent dans l’ombre, passé sous silence. Cette femme qui désirait mettre des mots sur Auschwitz. Trouver la force de nommer l’innommable. Écrire pour y survivre. Survivre à la perte de l’homme qu’elle aime juste avant d’être internée. Puis survivre aux conditions inhumaines du camp… Ce livre est une très belle réflexion sur la survie et le rôle de l’art, de l’écriture. « L’art naît-il et dépend-il essentiellement de notre confrontation singulière au monde ? »

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« Alors m’est venu le désir de comprendre, au-delà de ma pure sensation de lecture et à travers ses mots à elle, son geste d’écriture. Sa nécessité profonde et sa genèse. Sa singularité dans le testament collectif des rescapés et témoins. Son choix de la littérature pour revenir d’entre les morts, de ces territoires où ‘la vie est plus terrifiante que la mort’, elle qui a préféré la vie. »

Laetitia Colombani – La Tresse ****

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Editeur : Grasset – Date de parution : mai 2017 – 224 pages

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Ce roman tisse entre eux le destin de trois femmes issue de trois régions du monde aux antipodes les unes des autres.

En Inde, dans le village de Badlapur, Smita est une Dalit, une Intouchable. « Hors caste, hors système, hors tout. Une espèce à part, jugée trop impure pour se mêler aux autres, un rebut indigne qu’on prend soin d’écarter ». Comme sa mère avant elle, Smita est scavenger, elle doit ramasser les excréments des Jatts. Chaque matin, c’est le même rituel. Elle rêve que sa fille ne connaisse pas le même destin et puisse un jour aller à l’école.

…..En Sicile, à Palerme, Giulia travaille dans l’atelier de son père, spécialisé dans la fabrication de postiches et perruques avec de vrais cheveux. Lorsque son père se retrouve entre la vie et la mort après un accident de la route, Giulia découvre que l’entreprise familiale est ruinée.

…….Au Canada, à Montréal, Sarah a la quarantaine, c’est une avocate réputée. Mère de famille, elle élève seule ses trois enfants. Sa vie est milimétrée et chronométrée, aucune place n’est laissée à l’improvisation, son temps est minutieusement orchestré. Surmenée par son travail, elle voit rarement ses enfants et la culpabilité lui pèse. Jusqu’à l’annonce de sa maladie.

Ces trois femmes vont voir leur vie se transformer. Elles vont devoir quitter ce qu’elles ont connu, faire le deuil de ce qu’elles avaient, de ce qu’elles étaient. De leur passé, de leurs héritages.

Ce sont également trois féminités en prise avec le machisme, les violences faites aux femmes, que ce soit dans l’Inde des castes, dans une entreprise où sévit la discrimination ou au sein du cercle familial qui exige des sacrifices…

Au fil des mots et des chapitres, la romancière tisse des liens entre ces trois femmes, les relie les unes aux autres. J’ai aimé la façon dont la tresse est utilisée comme une métaphore de l’écriture. Les cheveux, ce symbole de la féminité ; il y a ceux que l’on donne en offrande, ceux que l’on perd à cause du cancer, ceux que l’on tisse dans un atelier sicilien…

Un très beau roman, à la fois simple et poétique, élégant et émouvant.

Découvrez les avis de My pretty books, Johanna, Bric à Book, et beaucoup d’autres.

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« J’aime ces heures solitaires, ces heures où mes mains dansent. C’est un étrange ballet que celui de mes doigts. Ils écrivent une histoire de tresse et d’entrelacs. Cette histoire est la mienne. Pourtant elle ne m’appartient pas. »

 

Jurô Taniguchi – La Forêt millénaire ***

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Éditeur : Rue de Sèvre – Date de parution : septembre 2017 – 72 pages

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À la suite d’un violent séisme dans la région de San’in, une faille s’ouvre dans la terre, d’où se met à jaillir une forêt jusqu’alors demeurée cachée…

Après le divorce de ses parents, Wataru Yamanobé arrive dans le petit village de Kaminobe où il est recueilli par ses grands-parents maternels. Sa mère tombe malade de chagrin après le départ du père et n’est plus en mesure de s’occuper de Wataru. L’enfant doit prendre ses marques : une nouvelle école, de nouveaux amis à se faire. Pendant les cours, Wataru ne parvient pas à se concentrer : il entend comme des murmures, en provenance de la forêt, des arbres… C’est comme s’il entendait la voix de la nature, des animaux.

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Ce roman graphique en couleurs, à mi-chemin entre la bande dessinée et le manga – demeure inachevé… Jurô Taniguchi nous a quitté en février dernier et cette oeuvre était un des derniers projets qui lui tenait à coeur ; rongé par la maladie, il gardait l’espoir de la terminer à temps.

En tenant entre les mains cet album posthume, on mesure l’ampleur de la perte d’un tel créateur. L’histoire possède tellement de force dès les premières images. Taniguchi développe les thèmes qui lui ont toujours été chers : l’importance des relations harmonieuses entre l’homme et la nature, le respect de l’environnement. Un récit empreint de nostalgie et de poésie, qui captive dès les premières images ; l’utilisation de la couleur est saisissante.

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Une édition sublime, qui comporte également un dossier analytique et des dessins en rapport avec le récit. J’ai désormais envie de relire Quartier lointain et L’Homme qui marche… et de découvrir ses autres récits.

Julien Delmaire – Minuit, Montmartre **

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Éditeur : Grasset – Date de parution : septembre 2017 – 224 pages

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Ce nouveau roman de Julien Delmaire nous plonge dans le Montmartre du début du XXème siècle, à l’aube de la guerre ; à cette époque, César Van Hove, l’allumeur de réverbères, a encore du travail, mais plus pour longtemps. Théophile Alexandre Steinlen, le dessinateur du Chat noir, est désormais un vieil homme qui ne peint plus que des chats dans son petit atelier de la rue Caulaincourt.

Vaillant, son petit félin souple et intelligent, aime flâner dans les ruelles de la Butte ; un matin il remarque une jeune africaine – avec ces cicatrices comme des coups de canifs sur les joues – qui erre dans les rues. Quelques jours plus tard, Masseïda frappe à la porte de l’atelier du peintre. La jeune femme devient son modèle ; ensemble ils ressuscitent l’ardeur créatrice du peintre vieillissant.

Les mots de l’auteur dansent, sensuels et poétiques. La plume de Julien Delmaire magnifie la langue française ; il parvient à ressusciter les couleurs et l’atmosphère de l’époque. J’ai pris plaisir à faire ce voyage dans le temps, à déambuler dans ce Paris ancien ; ce Montmartre des peintres et des buveurs d’absinthe.

Découvrez l’avis de Mokamilla.

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« Son corps chanta les mornes, les fruits que déchiraient les dents d’un négrillon, cette ville que la cendre avait couverte de solitude, la torréfaction des heures, les marchés de viandes lasses, de viandes outragées. La cale, les chaînes, la mer qui supplie, ahane, la mer qui rugit et bave sa vaillance.. »