Blandine Le Callet – La ballade de Lila K ****

Le Livre de Poche – 2012 – 354 pages

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Lila, la narratrice, l’héroïne de ce roman éponyme intriguant, nous raconte son histoire. Alors qu’elle est une enfant, des hommes en noir surgissent chez elle et enlèvent sa mère. Lila est conduite dans un Centre – une curieuse pension, une prison, un asile ? Elle y est prise en charge, soignée, opérée, nourrie de force. Lila est une enfant de 6 ans qui semble souffrir de plusieurs séquelles… Elle ne supporte aucune nourriture, la lumière l’aveugle, tout contact tactile la débecte. Elle a en horreur les autres et notamment les autres enfants. « Surdouée, asociale, polytraumatisée. » Elle grandit avec une seule et unique obsession : retrouver sa mère, dont le souvenir s’est estompé.

Le roman de Blandine Le Callet m’a complètement envoûtée, absorbée. Si je n’avais pas été aussi fatiguée, j’aurais pu le finir en une nuit, tellement j’étais avide d’en connaître la suite chaque soir. L’autrice nous plonge dans une société du futur, dans les années 2100 ; une société où les livres sont devenus toxiques – c’est ce que la mystérieuse Commission prétend, en tous cas – la chirurgie esthétique obligatoire, les grossesses contrôlées et les caméras omniprésentes. On peut tomber sur des chimères et des chats qui passent par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel…

Si l’univers romanesque est habilement construit, c’est l’héroïne qui m’a surtout fascinée. Son intelligence supérieure, son culot et sa détermination. Les personnages secondaires ne sont pas en reste : Monsieur Kauffmann, personnage excentrique qui marquera Lila à tout jamais ; Fernand et sa fidélité à toute épreuve, Milo et le halo de mystère qui l’entoure.

La Ballade de Lila K est un roman d’apprentissage et de science-fiction addictif et puissant qui résonne avec justesse dans notre actuelle société ; c’est également un magnifique message sur la résilience. Lila va demeurer un moment dans mon esprit.

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Ocean Vuong – Un bref instant de splendeur ***

Folio – 2022 – 336 pages

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« Si la vie d’un individu, comparée à l’histoire de notre planète, est infiniment courte, un battement de cils, comme on dit, alors être magnifique, même du jour de votre naissance au jour de votre mort, c’est ne connaître qu’un bref instant de splendeur. »

Un fils écrit à sa mère une lettre qu’elle ne lira jamais. Une longue lettre, dont il nous livre sa dernière version. Sa mère, ce personnage si singulier et cruel, qui est née d’un soldat américain et d’une paysanne vietnamienne, analphabète ; elle n’a jamais voulu apprendre à lire et parle très peu anglais. Elle travaille dans un salon de manucure, aux États-Unis.

« Ce que je te raconte n’est pas tant une histoire qu’un naufrage – des fragments qui flottent, enfin déchiffrables. »

L’auteur dépeint une mère aussi tendre que monstrueuse. Les souvenirs s’égrènent au fil des mots ; les coups qu’elle faisait pleuvoir, sa rage. Les dimanches passés au salon de manucure dans les vapeurs d’acétone. Au fil des mots, le fils retisse l’histoire de sa famille, meurtrie par la guerre du Vietnam. Cette lettre est aussi pour lui un moyen de revenir sur son passé, ses blessures, la découverte de son homosexualité, les deuils successifs.

« Je cours en me disant que je vais prendre tout ça de vitesse, puisque la volonté de changer est plus forte que ma peur de vivre. »

Dans une langue somptueuse, poétique, le narrateur se questionne sur la disparition, l’appartenance, l’identité, la famille, la guerre, la beauté… Un récit douloureux qui met en relief l’écriture comme moyen de garder en vie les disparus, de rendre présent l’absence, de nommer tout ce qui n’a pu être dit.

« Qu’étions-nous avant d’être nous? On devait être debout sur le bas-côté d’une route pendant que la ville brûlait. On devait être en train de disparaître, comme c’est le cas aujourd’hui. »

Tracy Chevalier – Le récital des anges ****

Folio – 2003 – 448 pages

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Londres, janvier 1901. La Reine Victoria vient de mourir. Selon la coutume, les familles se rendent au cimetière pour lui rendre hommage. À cette occasion, deux familles découvrent que leurs tombes sont voisines ; les Waterhouse et les Coleman. Si leurs filles se lient d’amitié immédiatement, les parents restent plutôt distants ; leurs différentes sautent aux yeux. Lavinia et Maude, quant à elles, vont sceller leur amitié au cimetière.

Le cimetière qui devient le lieu central du roman, le lieu de leurs jeux enfantins, mais aussi le lieu de jeux d’adultes – entre trahison, secrets et non-dits. Les fillettes se lient d’amitié avec Simon, le fils d’un fossoyeur un peu porté sur la bouteille. Simon n’est pas de leur monde et ne le sera jamais, malgré ses rêves. Maud est rationnelle comme son père quand Lavinia est romanesque à l’excès, elle voit le monde à travers le prisme de l’imagination, il y a en elle tant de candeur. Si Lavinia est élevée dans le respect des valeurs, qu’elles soient morales ou religieuses – famille traditionnaliste – Maude est quant à elle assez livrée à elle même. Sa mère aspire à une autre vie, à une certaine liberté. Elle ne semble pas faite pour la vie domestique. Elle finira pas trouver une raison de vivre grâce au combat des suffragettes.

Le Récital des anges est un roman choral, les personnages prennent la parole à tour de rôle. La multiplicité des points de vue apporte une richesse narrative exaltante. La plume de Tracy Chevalier m’a conquise et ses personnages ont trouvé une résonnance particulière en moi. Comme ses précédents romans que j’ai découvert – A l’orée du verger, La brodeuse de Winchester – j’ai trouvé celui-ci somptueux, puissant, émouvant.

Brit Bennett – Le cœur battant de nos mères ***

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Nadia n’a pas encore dix-huit ans mais elle a déjà perdu sa mère et avorté sans en parler à personne… Elle s’apprête à passer un dernier été dans sa ville natale avant de tout quitter pour l’université : son père meurtri, son amant Luke qui l’a abandonné au moment où elle en avait le plus besoin, et Aubrey, sa seule amie.

Le Cœur battant de nos mères est un roman où les mères sont absentes ; celle de Nadia s’est tirée une balle en pleine tête, sans prévenir, celle d’Aubrey ne l’a pas protégée quand elle était enfant et l’a abandonnée. Un roman où l’avortement occupe toute la place ; ce bébé avorté ne va cesser de hanter Luke – l’avortement ne bouleverse pas seulement les femmes… – Nadia, elle, ne digère pas la trahison de Luke. Chacun va grandir avec ses propres blessures, ses non-dits, ses rancœurs. C’est une histoire de mères mais aussi une histoire de trahison. De chacun des trois personnages principaux – Luke, Aubrey, Nadia – on se sent intimement proche. Le roman de Brit Bennett m’a bouleversée.

Lisa Balavoine – Ceux qui s’aiment se laissent partir ****

Gallimard – avril 2022 – 167 pages

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Dans ce roman au titre si poétique, Lisa Balavoine nous raconte sa mère. À l’annonce de sa mort, l’autrice se souvient de cette femme qui était sa mère. L’enfance et l’amour fou pour cette mère solitaire et instable, un peu folle, qui ne tient pas en place – éprouvant le besoin de déménager très fréquemment. Cette femme seule, impulsive, qui écoute en boucle des chansons d’amour tristes et qui rêve du grand amour. Cette femme, cette mère avec ses failles qu’elle va quitter à l’âge adulte pour survivre. Elle deviendra peu de temps après mère à son tour, pensant, à tort, se défaire de son emprise, de ses blessures. Mais les souvenirs ne cesseront jamais de rattraper l’enfant en elle.

Dès les premiers mots, j’ai été emportée par la beauté de l’écriture, sa justesse. Les mots de Lisa Balavoine font mouche, ils percutent le coeur. La métaphore de la tortue et de sa carapace qui revient comme un lancinant refrain

Ceux qui s’aiment se laissent partir est un roman bouleversant sur la transmission, la filiation. Une déclaration d’amour pour cette femme qui était sa mère et qui est demeurée une énigme, insaisissable.

Aimee Bender – Un papillon, un scarabée, une rose ***

Editions de l’Olivier – 2021 – 352 pages

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Francie n’a que huit ans lorsque la dépression de sa mère atteint son point culminant. Elle est obligée de la quitter pour aller vivre avec Tante Minn et Oncle Stan. Et leur bébé Vicky, qui vient tout juste de naître. Francie grandit dans la peur constante de la folie. Devenue adulte, elle tente de se souvenir de son enfance – elle veut comprendre et mettre des mots sur ce qu’il s’est passé.

Imagination et réalité s’entrechoquent, se confrontent à travers cette enfance traumatique : comme ce papillon décorant un abat-jour qu’elle retrouve dans un verre d’eau et avale, pour avoir une bestiole en elle. Comme ce dessin de scarabée qui se matérialise. Et comme cette rose séchée retrouvée sur le sol, comme tombée des rideaux ornés de roses. Autant de mystères. Imagination ? Folie ? Et si la vérité ne pouvait se dévoiler qu’à travers l’imagination ?

Un roman à la fois doux et cruel, dont j’ai beaucoup aimé le ton, l’atmosphère, les réflexions, les images – la métamorphose ; de l’inerte au vivant, d’un monde à l’autre. La tente de toile orange sur le balcon de Francie pour la réemergence des souvenirs. Cette bestiole à l’intérieur d’elle, symbole de la folie de sa propre mère.

Le roman d’Aimee Bender est une lecture d’une étrange beauté sur la folie, la filiation, la famille. ❤

Adrienne Brodeur – Festin sauvage ***

Le Livre de Poche – 2021 – 360 pages

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Rennie n’a que quatorze ans lorsque sa mère décide de la prendre pour confidente de son amour illicite pour Ben Souther. C’est l’été au Cape Cod, la chaleur est écrasante. « Rennie, réveille-toi… Ben Souther vient de m’embrasser. » Sa vie ne sera plus jamais la même. Elle grandit avec ce mensonge qui la lie à sa mère. Elle cesse d’être la fille de Malabar pour devenir sa conspiratrice et sa plus intime confidente. Sa meilleure amie… Elle devient complice de la trahison de sa mère et ne prendra conscience de l’ampleur des répercussions sur sa vie que bien plus tard.

Festin sauvage est un roman implacable et profondément intelligent. Un texte émouvant et viscéral sur une relation mère-fille hors norme. À travers ce roman qui s’inspire de sa vie, Adrienne Brodeur brosse le portrait d’une adolescente qui devient femme, qui se construit en tant que femme à partir de cette relation si spéciale avec sa mère – une mère qui prend toute la place, une mère dévorante.

Rachel Corenblit – Un peu plus près des étoiles ***

Bayard Jeunesse – 2019 – 248 pages

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L’adolescent qui prend la parole dans ce roman en a marre. Son père, médecin généraliste, change de poste tellement souvent qu’ils sont obligés de déménager à chaque fois. Ils bougent de ville en ville, parfois le gamin ne peut même pas terminer une année scolaire dans le même établissement. De tous ces déménagements, il n’en peut plus.

Pour cet énième déménagement, Rémi et son père se retrouvent logés dans un centre de repos pour les grands brûlés, les accidentés, les amputés, ceux qui viennent de subir une chirurgie réparatrice.

Rémi est un ado solitaire, qui trouve du réconfort en écoutant des cassettes de chansons des années 80 avec le vieux walkman que lui a donné sa grand-mère. Ces cassettes ont été enregistrées par sa mère, qui était ado à l’époque. Sa mère, dont l’absence est devenue une habitude dont il s’est accommodée.

Dans ce centre de repos, il fait la connaissance d’un groupe d’enfants et adolescents défigurés. Petit à petit, une amitié hors du commun va se nouer entre Rémi et ces gueules cassées. Il y a Sara, cynique à souhait, avec ses grands yeux bleus au milieu d’un visage dévasté ; Adonis, l’éternel gentil…

Un peu plus près des étoiles est un roman poétique, sans pathos. Si on début, je commence ce roman sur mes gardes, un peu dubitative, je suis vite rattrapée par l’émotion ; elle est brute, elle monte crescendo. Quant à l’écriture de Rachel Corenblit, que je découvre, elle est saisissante. Chaque chapitre porte le titre d’une chanson. Un roman musical sur la folie et la différence, la beauté et la laideur, qui prend aux tripes.

Léonor de Récondo – Revenir à toi ***

Grasset – 18 août 2021 – 180 pages

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Magdalena a quatorze ans lorsque sa mère disparaît. Un jour, au début du printemps, en revenant du collège, ces mots se coincent en travers de sa gorge – « Maman est partie ». Son absence lui coupe les jambes, la brise dans son bel élan.

Devenue adulte, devenue une comédienne reconnue, Magdalena apprend que sa mère est vivante – elle apprend où elle habite. Sans réfléchir, elle saute dans un train et laisse toute sa vie en plan. Tandis que le train file, les souvenirs défilent, déferlent en elle. Le chagrin de l’adolescente qu’elle était demeure intacte.

Magdalena se rappelle son adolescence ; la façon dont elle s’est jetée à corps perdu dans la peau d’Antigone, sur scène. Pour oublier. Pour se sentir libre – et non enchaînée à cet l’abandon. Elle se rappelle sa mère Apollonia et sa dépression, annihilant tout autour d’elle.

Un roman puissant. L’écriture poétique et ciselée de Léonor de Récondo nous fait lentement succomber à l’émotion.

Revenir à toi est un beau voyage poétique ; un voyage vers la mère perdue puis retrouvée. Un voyage dans le passé. Un texte violemment beau – une vibrante déclaration d’amour à cette mère qui l’a abandonnée un jour sans un mot.

Camille Laurens – Fille **

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Gallimard – août 2020 – 226 pages

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« C’est une fille ». Ce sont les premiers mots qu’elle entend à la naissance. Laurence Barraqué naît au début des années 60 et grandit à Rouen, aux côtés de sa sœur ; dans une famille qui s’attendait à un garçon, qui désirait ardemment un garçon. Pas de chance, encore une fille… Naître fille, comment y survivre ? Comment être une fille dans les années 60 ?

Enfant, Laurence se pose une foule de questions, observe et analyse ce drôle de monde où fille et garçon n’ont pas le droit au même traitement, aux mêmes attentes, aux mêmes regards.

Un roman qui commence par le tutoiement, comme pour mieux capter notre attention, nous captiver. Et puis, avec les premiers souvenirs à l’âge de 3 ans, le Je prends toute sa place et Laurence nous raconte son enfance, sa vie de fille née dans les années 60. Le regard de la société, son poids. Puis à dix ans, c’est le Elle qui s’impose et prend le relais, pour prendre de la distance, tenir à distance un souvenir lugubre. Selon les épisodes de sa vie de fille, puis de femme, d’épouse, de mère… les différents pronoms personnels alternent à travers un jeu narratif intéressant ; oscillant entre introspection et mise à distance.

Quelle force de caractère dans cette plume vive et ironique. Cette plume qui nous pique et nous capture pour mieux convoquer notre révolte. Fille est un roman qui possède une indéniable puissance mais que je n’ai pas trouvé révolutionnaire non plus.

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« Parfois, il suffit d’une phrase pour faire tomber des monuments. Donjon d’effroi, remparts de honte, la tour s’écroule dont on était à la fois la prisonnière et la geôlière, et d’un seul coup c’est plein soleil, c’en est fini des meurtrières. »