Danielle Younge-Ullman – Toute la beauté du monde n’a pas disparu ****

affiche

Éditeur : Gallimard jeunesse – Date de parution : 2017 – 369 pages

*

Ingrid est envoyée par sa mère à Peak Wilderness, un camp de survie en pleine nature, avec huit autres adolescents au passé trouble et à l’âme plus ou moins torturée.

L’adolescente ne comprend pas comment sa mère a pu l’envoyer dans un tel camp. Elle tente de faire face aux conditions extrêmes, aux adolescents perturbés… et à son propre passé qui la rattrape.

Les chapitres alternent passé et présent de l’aventure, afin de nous faire comprendre petit à petit le pourquoi de l’histoire et la relation complexe qui unit mère et fille. Comment vivre avec une mère chanteuse d’opéra qui un jour perd sa voix et se retrouve à passer des journées entière au lit. Comment passer d’une vie nomade faite de voyages à travers l’Europe au gré des tournées, à une vie sédentaire au Canada, dans une nouvelle ville. Comment devenir brusquement adulte à l’âge de onze ans ?

Je me suis tout de suite attachée au personnage d’Ingrid, cette adolescente au caractère bien trempé, qui se retrouve au bord du gouffre et qui finalement se rend compte de son désir de vivre. J’ai aimé le ton mordant et ironique dont elle ne se départi jamais.

Mortifiée, éreintée, ne parvenant même pas à savourer la beauté des paysages qui l’entourent, Ingrid se retrouve à manger des insectes en guise de dîner, apprendre à monter une tente, construire un abri, porter un kayak, marcher dans la nature sauvage en évitant les obstacles… Elle se heurte à ses propres démons, lutte, pleure, mais se relève.

Je ne m’attendais pas à aimer autant ce roman. Entre rire et larmes, j’ai littéralement dévoré ce roman d’apprentissage. Si je me suis doutée de la fin, cela ça n’a rien changé à la magie de ce roman. Un coup de coeur inattendu  ❤

L’avis tout aussi enthousiaste de Mes échappées livresques !

***

« J’ai l’impression que je pourrais passer cent ans à dormir, j’ai envie de pleurer, de chanter, de poser mes lèvres sur les siennes, de me glisser dans un terrier et d’y passer le reste de ma vie. J’ai envie de m’allonger sur le dos pour contempler le ciel et de laisser les étoiles me tomber dans les yeux. »

Publicités

Sophie Adriansen – Linea Nigra ****

linea-nigra-947963

Éditeur : Fleuve – Date de parution : septembre 2017 – 493 pages

*

Je vous présente aujourd’hui un curieux objet littéraire : à la fois roman, enquête et essai sur la maternité, la grossesse et la condition féminine, la façon dont une femme devient une mère. Tous les changements intérieurs et extérieurs qu’une femme va connaître à partir du moment où elle apprend qu’elle est enceinte. Ce livre est aussi une belle histoire d’amour, celle de Stéphanie et de Luc, qui se rencontrent un soir. Puis, quelques mois plus tard, décident de devenir parents.

Je ne sais pas si c’est un livre qu’il faut avoir lu avant d’accoucher. En tous cas, neuf mois après avoir rencontré ma fille, il m’a profondément émue. Sophie Adriansen trouve les mots justes pour décrire cet état dans lequel on est lorsqu’on devient mère, jour après jour. Ce deuil de la femme que l’on était avant l’accouchement. Tout ce qui peut se passer dans notre petite tête et dans notre corps, irrémédiablement changé par un tel événement.

Ce livre est un trésor dans lequel je me suis plongée, dans lequel je me suis reconnue et qui m’a bouleversée. J’ai compatis, souris, pleuré – mes propres souvenirs ont refait surface… Un roman écrit avec sensibilité et justesse, qui nous livre une histoire d’amour, de naissance, une histoire de femme(s).

La grossesse vécue, mois après mois. Puis l’accouchement, la mise au monde d’un enfant, cette épreuve que vivent les femmes et que ne connaîtront jamais les hommes ; le fossé immense creusé entre eux. Donner la vie, rien que ça.

Au fil des pages, nous découvrons des anecdotes à propos de la maternité, de l’accouchement, la césarienne, l’allaitement, les conséquences physiologiques et psychologiques chez la femme. Des réflexions sur la pma, l’adoption, et les limites de ce droit à l’enfant, ce désir d’enfant. Le ton est parfois caustique, révolté – quand il s’agit de dénoncer les pratiques médicales abusives. Un livre féministe et militant, aux témoignages multiples – kaléidoscope féminin qui offre une palette de mots et de regards sur la maternité.

***

« J’ignorais que le bonheur pouvait être aussi violent. Qu’il pouvait cogner aussi fort. Qu’il pouvait faire aussi mal. Je n’étais pas préparée. »

« Je partage à jamais un secret avec mon bébé, le secret de sa vie in utero, le secret de la façon dont mon corps l’a bercé, l’a porté, l’a fait grandir. Chacun a offert un cadeau à l’autre, qui n’avait rien demandé. Moi celui de le faire naître. Lui celui de me transformer. A jamais. Le secret qu’à un moment donné de l’existence, lui et moi avons fusionné. »

« Désormais je ne suis plus dans l’attente de quoi que ce soit, il me faut vivre. Embrasser la vie. La prendre à bras-le-corps. Y plonger, tout entière, en cessant de retenir mon souffle. »

Wajdi Mouawad – Un obus dans le cœur ***

un-obus-dans-le-coeur

Editeur : Actes Sud Leméac – Date de parution : – 72 pages

*

Wahab est appelé d’urgence au chevet de sa mère mourante à l’hôpital. Dans le bus qui l’y conduit, le jeune homme sent monter en lui une colère irrépressible et des sentiments confus, contradictoires. Sa pensée se déroule ainsi, ballottée par les émotions qui l’animent et les souvenirs de son pays natal qui resurgissent. « Dans mon cœur, je pense qu’il y a un bordel monumental, un désaccord entier entre la réalité et mes sentiments… »

Wajdi Mouawad nous offre une écriture comme un coup de poing, une plume sublimée par la révolte qui anime Wahab. Il y a beaucoup de rage contenue dans ce court texte qui se déroule comme un monologue, et en même temps une telle poésie. Et ça fait mouche, en plein cœur.

***

« On ne sait jamais comment une histoire commence. Je veux dire que lorsqu’une histoire commence et que cette histoire vous arrive à vous, vous ne savez pas, au moment où elle commence, qu’elle commence.

« Une vague immense me prend de l’intérieur et me fracasse contre les récifs de ma douleur. Elle jette mon cœur sur le plancher noir de l’autobus. »

Maria Ernestam – Les Oreilles de Buster ****

Les-Oreilles-de-Buster

Éditeur : Babel Actes Sud – Date de parution : 2013 – 480 pages

*

Eva a la cinquantaine. Pour son anniversaire, sa petite-fille lui offre un journal intime orné de roses, afin qu’elle puisse écrire. La nuit-même, elle s’attelle à la tâche« J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution. » C’est sur ces mots que le roman débute et ce sont également les premiers mots qui figurent dans son carnet.

Écrire, Eva l’a toujours désiré sans jamais oser se lancer, de peur de ne pas savoir le faire. Au fil de l’écriture, les souvenirs affluent et elle se retrouve confrontée aux démons du passé. Eva raconte surtout sa relation avec sa mère ; une mère acerbe, profondément méchante, et aux accès de démence, qui n’a jamais été heureuse de l’élever et qui n’a jamais montré son affection, ne parvenant jamais à aimer sa fille. Après le renvoi de Britta, sa nourrice préférée, Eva, qui n’a que sept ans, décide qu’un jour elle se vengera : elle tuera sa mère.

Au fil des mots, nous découvrons l’enfant et l’adolescente qu’elle était, vivant sous la coupe d’une mère folle de méchanceté, se moquant de sa fille chaque fois qu’elle le pouvait. La fillette déploie des stratagèmes pour fomenter sa vengeance et survivre à cette enfance. Chaque nuit, le mystérieux roi de pique lui rend visite dans ses rêves…

L’écriture alterne souvenirs du passé et temps présent ; Eva vit avec Sven, ils habitent une petite bourgade, celle de ses vacances d’été. Elle aime s’occuper de son jardin, et de ses roses, qu’elle aime particulièrement. La plume de Maria Ernestam m’a vraiment impressionnée ; à la fois aiguisée, douce et glaçante Il s’en dégage une telle puissance que j’ai dévoré ce roman à la façon d’un thriller. Un roman empreint de noirceur – la relation avec la mère fait littéralement froid dans le dos – qui m’a ferrée dès les premiers mots et que j’ai lu en totale apnée.

Un vrai coup de cœur

***

« Mais je devais l’éliminer. C’était elle ou moi, je le compris ce jour-là. Aussi longtemps qu’elle vivrait, elle m’empêcherait de vivre. Elle me viderait de ma substance et ne laisserait de moi qu’une écorce creuse, desséchée, qui finirait par tomber en miettes. Je n’avais que sept ans, mais j’étais parfaitement consciente de ce qu’elle m’avait fait endurer, et de ce dont elle était encore capable. Je décidai de lutter pour ma vie. »