Clémentine Autain – Dites-lui que je l’aime ***

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Grasset – mars 2019 – 162 pages

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Comédienne qui crève l’écran dans les années 70, Dominique Laffin est aujourd’hui oubliée. Femme fascinante, radieuse et libérée, elle a trente ans lorsqu’elle décède brutalement. Sa fille Clémentine en a douze. Ce n’est que trente ans plus tard que la jeune femme parvient à mettre des mots sur cette mère que Dominique fut pour elle – une mère en souffrance, alcoolique, multipliant les amants et les coups d’éclats. Cette mère, elle en est d’abord obsédée à l’adolescence. Puis elle comprend plus tard qu’il faut l’effacer pour avoir une chance de survivre et de se construire.

Clémentine raconte son enfance avec cette mère, entre lumière et noirceur. Une femme capable du meilleur comme du pire, qu’elle aime à la folie mais qui parfois lui fait peur. Elle la tutoie, et cela a pour effet de nous convoquer, de nous prendre à partie et de nous immerger dans le récit.

Les souvenirs resurgissent à mesure que l’écriture délivre la narratrice. Les rencontres avec les anciens amants, les réalisateurs et les amies de sa mère se succèdent ; Clémentine désire confronter l’image qu’ils avaient de sa mère avec la sienne« C’est la révolution intérieure. Dans ma tête, tu renais. Par touches successives, mon rapport à toi a changé. Il s’est ouvert, adouci, apaisé. »

Elle met des mots sur le sentiment d’abandon qui lui colle à la peau depuis tout ce temps… C’est aussi le mystère autour de sa mort qu’elle souhaite questionner, éclaircir. L’écriture lui permet finalement de faire son deuil.

Dites-lui que je l’aime me fait forcément penser au livre de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit. C’est un beau récit féminin qui interroge la figure maternelle disparue mais aussi la femme que la petite fille abandonnée est devenue, se construisant autour de ce vide.

Une belle déclaration d’amour et un portrait de femme(s) écrit avec une sincérité et une simplicité qui m’ont beaucoup émue.

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« Quand tu es morte, j’ai passé des heures et des heures devant le miroir à répéter maman. Ce mot m’apparaissait aussi magique que mystérieux. (…) Je n’avais plus de raison de dire maman mais j’avais besoin de dire maman. »

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Loulou Robert – Sujet inconnu ***

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Julliard – 2018 – 252 pages

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« J’ai donc grandi dans un village de l’Est, dans une grande maison vide, entre une mère hystérique, un père dans son bureau et un aspirateur. C’est un bon résumé. »

La narratrice – dont on ne connaîtra pas l’identité – commence par évoquer son enfance ; l’enfant bizarre qu’elle a été, prête à se battre violemment pour sauver sa souris en peluche, Sam. L’adolescente qu’elle est devenue, alternant l’hôpital psychiatrique et les cours au lycée. Puis arrivent les années de fac avec le premier appartement, 18 m2 seule. Avoir désormais le choix de tout mais sans se connaître réellement. Aucune passion ne l’anime réellement. Elle aime les livres, les dévore même mais ils ne parviennent pas à combler le vide en elle. Et cette solitude toujours tenace, à laquelle elle s’est accoutumée.

Une nuit d’insomnie, son voisin Lucien frappe à sa porte, après avoir entendu une chanson de Barbara. Trois fois son âge, des troubles obsessionnels et des années sans prendre de douches. Son premier ami, attaché de façon convulsive au passé.

Une autre nuit d’insomnie, elle a vingt ans, elle tombe amoureuse.

L’armure se déchire, et sa peau apparaît, à vif.

Un style brut et lapidaire, des phrases courtes et incisivesSujet inconnu est l’histoire d’un amour qui tourne mal ; un amour qui foudroie, qui emporte et qui transcende et qui finit par détruire. C’est l’histoire aussi de l’écriture et de son rôle salvateur. Au fur et à mesure de notre lecture, la tension s’empare des mots, s’empare de nous. On finit par retenir son souffle jusqu’aux derniers mots… Un roman coup de poing qui coupe le souffle.

Éric Pessan – L’homme qui voulait rentrer chez lui ****

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école des loisirs – janvier 2019 – 192 pages

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Jeff et son frère Norbert trouvent un fugitif dans leur cave. Un homme très étrange qui semble être traqué… « Norbert ne m’a pas menti : sa peau est d’une blancheur surnaturelle. Son visage n’exprime rien : ni colère, ni effroi, ni tension, ni surprise. » Il ne sait parler autrement qu’en faisant claquer sa langue. Pourquoi cet homme s’est-il réfugié ici ? Est-ce un migrant ? Un malade mental échappé d’un asile ? Un criminel en cavale ?

Norbert se lève tôt tous les matins et enfourche son vélo sans que personne ne sache où il va. Le père est au chômage, il ne se lève qu’à midi et ne fait rien de ses journées. La mère trime toute la journée dans un immense entrepôt pharmaceutique. L’immeuble dans lequel ils vivent sera bientôt évacué ; il est voué à la destruction, dans le cadre de la rénovation de la cité. Il sera dynamité à la fin de l’été. Pour soutenir les habitants, un atelier d’écriture est organisé, où chacun dépose des mots sur ce qu’il ressent face à l’imminence de la destruction et de la restructuration du quartier.

Jeff évolue dans un quotidien morne, où la violence des mots est aussi prégnante que celle des coups. Chômage, misère, petits trafics et harcèlement ne sont jamais loin. Et cette image qui le hante : ses parents plantés devant la télévision, le regard vide… Jeff se sent différent d’eux ; il ne se reconnaît pas dans sa famille – cette famille dont le climat me rappelle celui de Comment tout a commencé.

Sa rencontre avec l’étranger va lui apprendre des choses sur son frère, sur ses parents. Il va les voir sous un nouvel angle. Finalement, il suffit de l’irruption d’un étranger dans sa vie pour que la révélation de ce qu’il a sous les yeux s’opère.

Un roman, dont les chapitres sont numérotés à rebours, qui nous offre une réflexion forte sur l’altérité. Un roman où l’on croise des personnages qui apparaissent dans d’autres récits d’Eric Pessan, comme l’adolescente perdue Dans la forêt de Hokkaido

Un roman lumineux et magique, qui nous pousse à croire à une vie qui viendrait d’ailleurs et qui fait voler en éclats certains préjugés. L’univers et la prose d’Eric Pessan sont toujours aussi oniriques et exultants. Ses mots m’ont transportée ailleurs, littéralement. ❤

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« Je me demande si l’étranger est l’altérité absolue, l’autre qui est tellement différent de nous qu’il est impossible de le connaître… »

Marie-Aude Murail – En nous beaucoup d’hommes respirent ****

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Éditeur : L’Iconoclaste – Date de parution : 29 août 2018 – 440 pages

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Derrière cette sublime couverture dentelée se cache l’histoire de la famille de Marie-Aude Murail. Une histoire qui commence avec la rencontre de Raoul et Cécile – alias Moussia – ses grands-parents maternels.

C’est en vidant la maison de ses parents que la romancière tombe sur une véritable boîte aux trésors : des paquets de lettres, des mèches de cheveux, des photos, des images pieuses et des menus de mariage se mêlent aux journaux intimes. A partir de ces trésors, Marie-Aude déroule l’histoire de sa famille. Au fur et à mesure que les paquets de lettres sont déficelés et et les journaux dépouillés, une histoire sur trois générations se dessine, de la Grande Guerre aux années 2000. Trois générations pour trois histoires d’amour…

« C’est l’écriture manuscrite qui m’a attirée, car elle retient la chair et le sang ».

Au fil des chapitres, l’auteure écrit à partir des archives familiales, jusqu’au dernier chapitre qui s’ouvre sur un dialogue avec la jeune femme qu’elle était à dix-huit ans… Le récit de Marie-Aude Murail est enrichi de fragments de lettres manuscrites et de photos – afin de garantir une immersion complète.

La romancière en profite pour évoquer le statut d’écrivain, la vocation d’artiste, notamment à travers la figure de son père mais plus largement à travers sa fascinante famille d’artistes : des frères et sœurs écrivains et compositeur de musique, dans le droit chemin du grand-père Raoul Barrois.

Marie-Aude Murail développe une réflexion sur l’écriture et l’inspiration – qui pour elle, se nourrit de ses lectures : « En moi beaucoup d’écrivains respirent. » Sa passion pour l’écriture naît dès les premières années. Quand elle était enfant, elle pouvait passer des heures dans son lit, à fantasmer et imaginer. Ses personnages, elle les créaient déjà. Ses récits de jeunesse, elle les faisait illustrer par sa sœur Elvire.

En nous beaucoup d’hommes respirent est un livre foisonnant & enrichissant sur de nombreux points. A côté de l’écrivain jeunesse talentueux et prolixe, se tient une femme qui cherche sa place dans la lignée féminine en tant que femme, mère et épouse. Devant nos yeux se dessine une fresque familiale incroyable ; elle se dévore à la façon d’un roman. Une auteure dont j’aime définitivement la façon de s’exprimer, les mots qu’elle choisit, le personnage qu’elle est et qu’elle incarne.

Bref, vous l’aurez compris, ce livre est un concentré d’émotions brutes, c’est un coup de cœur, un petit chef-d’oeuvre qui m’a conquise. ❤

Et je vous donne rendez-vous sur mon Instagram pour un concours en partenariat avec les éditions de l’Iconoclaste : il s’agit de remporter un exemplaire de cette merveille !!

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« Je ne sais pas vivre sans joie. »

« Maman pensait que les joies que procure l’amour s’accompagnent nécessairement de ce qu’elle appelait La Facture, du titre d’une pièce de Françoise Dorin. La facture, c’est la peur quotidienne de perdre ceux qu’on aime, soit qu’ils meurent, soit qu’ils trahissent. »

« Je veux savoir toute ma vie dire non à la contrainte, à la facilité, à la vulgarité, à la routine, à l’embrigadement, à la dépoétisation de la vie quotidienne. Non à l’habitude de vivre. Oui au changement, à la création continuelle, au paradoxe. »

Pourquoi la vie passe plus vite à mesure qu’on vieillit, Douwe Draaisma.

Valentine Goby – « Je me promets d’éclatantes revanches » ***

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Éditeur : L’iconoclaste – Date de parution : août 2017 – 192 pages

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« Charlotte Delbo est devenue une compagne de route, un élément de mon paysage intime. Je chuchote son nom comme un talisman et me désole de la méconnaissance qui entoure encore son œuvre. »

Dans ce très beau texte, Valentine Goby nous livre le fruit de ses réflexions et recherches sur Charlotte Delbo, une figure féminine très inspirante, une femme écrivain revenue des camps avec le désir de dire, de témoigner de ce qu’elle a vécu, de le mettre en mots. Militante, engagée dans la résistance, elle fut internée à Auschwitz et Ravensbrück. Alors qu’il aurait été si facile de s’abandonner à la mort, Charlotte Delbo choisit de vivre.

Valentine Goby rend un vibrant hommage à cette femme, dont le témoignage est resté trop souvent dans l’ombre, passé sous silence. Cette femme qui désirait mettre des mots sur Auschwitz. Trouver la force de nommer l’innommable. Écrire pour y survivre. Survivre à la perte de l’homme qu’elle aime juste avant d’être internée. Puis survivre aux conditions inhumaines du camp… Ce livre est une très belle réflexion sur la survie et le rôle de l’art, de l’écriture. « L’art naît-il et dépend-il essentiellement de notre confrontation singulière au monde ? »

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« Alors m’est venu le désir de comprendre, au-delà de ma pure sensation de lecture et à travers ses mots à elle, son geste d’écriture. Sa nécessité profonde et sa genèse. Sa singularité dans le testament collectif des rescapés et témoins. Son choix de la littérature pour revenir d’entre les morts, de ces territoires où ‘la vie est plus terrifiante que la mort’, elle qui a préféré la vie. »

Martin Page – Manuel d’écriture et de survie ****

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Editeur : Seuil – Date de parution : 2014 – 171 pages

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Dans ce Manuel d’écriture et de survieMartin Page répond aux lettres d’une jeune écrivaine du nom de Daria. À travers cette correspondance, l’auteur nous livre des réflexions sur l’écriture, l’art, l’écrivain et la condition d’écrivain.

Ces lettres sont aussi l’occasion pour Martin Page de se livrer ; au fil des échanges, on en apprend davantage sur lui, son quotidien, ses habitudes littéraires. Ces lettres sont comme une fenêtre ouverte sur une part de son intériorité. On découvre un regard sur le monde, une pensée ; ses influences artistiques et humanistes. Martin Page convoque des auteurs, peintres, artistes, scientifiques pour étayer ses propos. Un petit bouquin truffé de références littéraires, de conseils, de culture ; riche d’enseignements sur l’écriture, mais aussi la vie, tout simplement.

Un petit bijou qui nous offre de belles réflexions sur la fiction, l’imaginaire et qui regorge de conseils de lecture. Un texte essentiel pour tout amoureux de l’art et des livres, dont la lecture nous enrichit.

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« L’art est un crime contre la réalité. Par ses incessantes transformations, il remet en cause l’intégrité du monde et de la société, comme le meurtre remet en cause l’intégrité du corps d’une personne. Un œuvre d’art coupe le souffle, accélère notre cœur, nous transforme, enrichit notre rapport aux formes, aux couleurs et aux sons. Nous ne sommes pas changés au point d’en mourir, mais la réalité jusque-là connue meurt pour être remplacée par une autre, plus complexe, plus étrange. »

« Nous naissons avec mille bras et mille cœurs, et nous n’arrêtons pas d’en perdre tout au long de notre vie. On nous déforeste sans cesse, c’est douloureux, mais nous sommes vastes, personne n’arrivera à bout de nous. »

« Un écrivain ne braque pas de banques, il braque le réel. L’art m’a permis de vivre, dans tous les sens du terme.

 

Eric Chevillard – Ronce-Rose **

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Editeur : Les éditions de Minuit – Date de parution : janvier 2017 – 139 pages

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Nous découvrons dans ce curieux roman le contenu des carnets d’un drôle de personnage : Ronce-Rose. On ne sait au début pas vraiment si c’est une enfant ou une jeune femme attardée. Elle vit avec Mâchefer : est-il un père ? Un oncle ? Le monde se déroule et se révèle à travers le regard de Ronce-Rose, un regard très étonnant, à la fois naïf et aiguisé. Elle écrit ses observations journalières, son quotidien avec et sans Mâchefer. Elle aime écrire, elle en éprouve un besoin irrépressible. Même les détails les plus insignifiants, elle les consigne dans ses carnets. Elle nous livre ses réflexions sur son voisin unijambiste, une sorcière et quatre drôles de mésanges… Jusqu’au jour où Mâchefer ne revient pas.

Un roman déroutant au charme singulier. Une prose qui se révèle très drôle à cause du regard naïf de Ronce-Rose ; l’incongruité de certaines descriptions m’a fait rire. Ronce-Rose est un personnage attachant qui nous fait voir le monde différemment. Cependant, la fin du roman, abrupte, m’a sonnée et laissée bien dubitative !

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« Mais il aurait fallu lui sourire et je ne sais pas à combien de sourires on a droit dans la vie, le nombre est peut-être limité et j’en ai déjà fait plein grâce à Mâchefer. »

« Peut-être que j’ai tort de tout raconter comme ça. J’ai un peu peur de me vider. Ce qui sort n’est plus dedans. Quand on écrit, c’est vraiment comme du sang qui coule, comme le suicide par le poignet, une fois que ça a commencé à jaillir, on ne sait plus quoi faire pour stopper ça. »

« Mais quand j’écris, j’ai l’impression de défricher un espace envahi de ronces et de roses où je vais pouvoir recommencer à vivre et même à courir si je veux. »