Claire Fuller – L’été des oranges amères ****

Le Livre de Poche – juin 2022 – 384 pages

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Été 1969. Frances Jellico a trente neuf ans. Sa mère, femme acariâtre et tyrannique, dont elle s’est occupée toute sa vie, est morte. Elle est missionnée pour faire l’état des lieux du domaine de Lyntons, au coeur de la campagne anglaise. Un domaine qui tombe en ruines, laissé à l’abandon depuis plusieurs années.

Frances y rencontre Cara et Peter, un couple aussi séduisant que mystérieux, qui semble tout de suite l’adopter comme amie. Mais des événements curieux surviennent au fil des jours : une souris morte sur le rebord d’une fenêtre, des bruits dans la nuit, un oreiller dans la baignoire… Et Frances découvre un judas dans le plancher de sa salle de bain, sous une latte. À travers l’œilleton, elle peut observer la salle de bain du couple…

Frances devient le réceptacle des confessions et confidences du couple. Au fur et à mesure que Cara se confie à Frances, le passé tourmenté de la jeune femme surgit, entre mensonges et vérité.

L’été des oranges amères est un roman que j’ai lu d’une traite et qui m’a littéralement bouleversée ; je l’ai terminé en larmes. Je me suis laissée happer par l’écriture de Claire Fuller et son scénario si bien ficelé. Un thriller implacable !

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Nelly Alard – Moment d’un couple ***

Folio – 2015 – 416 pages

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Juliette est en couple avec Olivier, ils ont deux enfants. Juliette a la quarantaine et elle file une petite vie tranquille, jusqu’au jour où Olivier l’appelle et lui apprend qu’il a une liaison. Un petit coup de fil de cinq minutes et sa vie bascule.

A travers ce roman au rythme soutenu, Nelly Alard dissèque le couple et l’après-trahison : comment survivre à une trahison amoureuse ? Un roman implacable, écrit avec brio – à la fois dramatique et comique, voire pathétique – qui nous plonge au coeur de l’intimité d’un couple et de ses failles.

Moment d’un couple est une lecture qui se révèle addictive, mêlant féminisme et contradictions humaines et amoureuses. Pourquoi existerait-il une seule façon de réagir à une trahison ?

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« Car de même que les gens ont une idée très précise de la manière dont se comporte une femme violée, se dit-elle, les gens ont aussi une idée très précise de la manière dont doit se comporter une femme trompée, de ce qu’elle peut ou ne peut pas supporter, de ce qu’elle doit ou ne doit pas accepter… »

Anna Hope – Nos espérances ***

Editions Folio – 2021 – 400 pages

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Dans les années 90, elles sont jeunes. Hannah, Cate et Lissa – trois amies insouciantes, qui jonglent entres les cours à l’université, les soirées arrosées, les virées. Elles vivent en colocation dans une grande maison. Seul le présent compte.

Quinze ans plus tard, 2010. Elles ont 35 ans. Les aléas, les soucis de la vie adulte se sont immiscés en elles, entre elles.

Hannah et son mariage avec Nathan, qui semble parfait, que tous envient… Mais il y a ce désir d’enfant qui les ronge lentement ; après une énième FIV, leur couple se met à battre de l’aile.

Cate et sa dépression post-partum. Le manque de sommeil qui devient destructeur. Cette maternité qu’elle vit mal, depuis son accouchement dont elle ne parvient à faire le deuil. Tom, son fils, qu’elle allaite, qui la réveille toutes les nuits. Son mari Sam, qu’elle ne touche plus.

Et Lissa, devenue actrice en mal de carrière. Lissa l’indépendante. Qui ne veut pas d’enfant. Qui n’a jamais vraiment guérit de ses blessures d’enfant délaissée par sa propre mère.

Elles ne pensaient pas devenir ces femmes. Où est passée leur insouciance ? Où sont passés leurs idéaux ? Leur liberté d’être ? Leurs rêves ? …

Nos Espérances est un roman à l’écriture somptueuse ; l’autrice opère de subtils allers retours dans le passé et le présent, afin de donner plus d’épaisseur et de réalisme à ses personnages féminins, violemment mises à nue, dont je me suis sentie profondément proche, auxquelles je me suis identifiée. La réalité les rattrape, sans qu’elles ne puissent rien y faire. L’atmosphère du roman, douce amère, m’a immédiatement harponnée, émue. Beaucoup de vérités sont évoquées avec une effroyable justesse. C’était mon premier roman de l’autrice, je compte bien lire tous les autres !

Adrienne Brodeur – Festin sauvage ***

Le Livre de Poche – 2021 – 360 pages

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Rennie n’a que quatorze ans lorsque sa mère décide de la prendre pour confidente de son amour illicite pour Ben Souther. C’est l’été au Cape Cod, la chaleur est écrasante. « Rennie, réveille-toi… Ben Souther vient de m’embrasser. » Sa vie ne sera plus jamais la même. Elle grandit avec ce mensonge qui la lie à sa mère. Elle cesse d’être la fille de Malabar pour devenir sa conspiratrice et sa plus intime confidente. Sa meilleure amie… Elle devient complice de la trahison de sa mère et ne prendra conscience de l’ampleur des répercussions sur sa vie que bien plus tard.

Festin sauvage est un roman implacable et profondément intelligent. Un texte émouvant et viscéral sur une relation mère-fille hors norme. À travers ce roman qui s’inspire de sa vie, Adrienne Brodeur brosse le portrait d’une adolescente qui devient femme, qui se construit en tant que femme à partir de cette relation si spéciale avec sa mère – une mère qui prend toute la place, une mère dévorante.

Jón Kalman Stefánsson – Lumière d’été, puis vient la nuit ***

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Grasset – 26 août 2020 – 320 pages

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Un petit village islandais situé dans les fjords de l’Ouest où il n’y a ni église, ni cimetière ; peuplé en grande partie d’octogénaires et de centenaires, où tout le monde se connaît. À travers huit chapitres comme autant de chroniques de la campagne islandaise, Jón Kaman Stefansson met en scène des hommes et des femmes au destin d’une banalité extraordinaire.

Comme cet homme qui se met à rêver en latin ; directeur de l’Atelier de tricot, il part un matin pour la capitale en laissant sa femme et en revient métamorphosé, « plus proche du ciel que de la terre. » – parlant couramment le latin, avec des yeux neufs, une passion pour l’observation du ciel et les vieux grimoires.

Comme Jonás l’orphelin qui rédige un manuscrit sur les oiseaux.

Comme Sólrún et son chignon de cheveux roux.

Comme cette mère de famille qui décide de se prendre en main et de faire du sport… occasionnant une rencontre inattendue.

Et puis, il y a cet Entrepôt construit sur des ruines au sombre passé et qui abrite des ténèbres peuplées de fantômes.

Des hommes abandonnés, qui abandonnent la vie, les autres, leur famille, leur passé. Les ténèbres, la vie, la mort, la jalousie, le désir, la trahison.

La voix narrative appartient sans doute à un villageois, on ne saura jamais qui. Une voix universelle, omnisciente qui résonne à travers une chronologie éclatée. Une foule de personnages prend vie sous nos yeux ; je m’y suis parfois perdue. Mais ces personnages désespérément humains, hantés par leurs fantômes, m’ont touchée

Quel talent de conteur… J’aime l’écriture à la fois mélancolique et cocasse de Jòn Kalman Stefansson qui nous livre des fragments de vie ; ces vies qui oscillent entre perte et chagrin, lumière et ombres.

Claire Fuller – Un mariage anglais ***

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Le Livre de Poche – 2019 – 432 pages

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Londres, fin des années 70. Ingrid tombe amoureuse de Gil, son professeur d’écriture à l’université. Après 15 ans et 2 enfants, Ingrid disparaît sans laisser de traces, sinon une série de lettres cachées une à une dans la collection de livres de son mari.

Depuis toujours, Gil n’est pas tant fasciné par l’auteur que par le lecteur, la vie du lecteur. « Un livre ne prend vie que lorsqu’il entre en interaction avec un lecteur. » Il collectionne les traces de vie du lecteur dans les livres qu’il achète d’occasion, se passionne pour les notes griffonnées dans la marge, les papiers et tickets glissés entre les pages…

Les premières lettres débutent un mois avant la disparition d’Ingrid et racontent leur rencontre, l’histoire de leur couple se dessine et la vérité émerge peu à peu. Le vernis s’écaille, les mensonges et les trahisons sont mis en lumière.

Le roman alterne le présent – dix ans après la disparition d’Ingrid, lorsque Gil fait une chute dans les rochers après avoir cru apercevoir sa femme – et le passé grâce aux lettres.

Une lecture hypnotique, à la prose efficace et évocatrice, dont on a du mal à se défaire et qui nous délivre sans fard l’histoire du lent naufrage d’un couple, décrivant et analysant avec acuité et finesse la complexité des émotions et la façon dont une femme se retrouve emprisonnée dans sa vie de mère et d’épouse. Un mariage anglais est un roman fascinant dont j’ai beaucoup aimé la construction narrative.

Au fil des pages, si on comprend les raisons qui poussent Ingrid à disparaître, le mystère ne fait que s’épaissir malgré tout. Ingrid s’est-elle noyée ? Ou bien s’est-elle enfuie délibérément, quittant cette vie de famille oppressante et ce mari toujours absent ?

Elena Ferrante – La vie mensongère des adultes ***

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Gallimard – juin 2020 – 416 pages

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Giovanna, fille de professeurs, habite les quartiers hauts de Naples, évoluant au sein d’un monde assez privilégié. Elle n’a que douze ans lorsqu’elle entend une conversation dans laquelle son père la compare à Vittoria, une tante qui est aussi laide que mauvaise. « Le nom de Vittoria résonnait chez moi comme celui d’un être monstrueux, qui souille et infecte quiconque l’effleure. » Ces paroles blessent la toute jeune adolescente, dont la confiance en elle se fragilise ; elle se sent dévalorisée, ébranlée dans son amour-propre.

Giovanna cherche alors à en savoir davantage sur cette femme qu’elle n’a quasiment jamais vue et dont elle ne connaît rien. En fouillant dans les photos de famille, elle déniche quelques clichés sur lesquels son père apparaît aux côtés d’une personne recouverte de feutre noir… Ne pouvant résister à la curiosité qui la tiraille, la jeune fille décide de rencontrer sa tante – descendant dans les quartiers napolitains les plus pauvres. Ces quartiers qu’elle ne connaît pas, qui lui sont étrangers et dans lesquels son père a pourtant grandi.

Giovanna est immédiatement fascinée par cette femme occultée et dénigrée par ses parents et ne peut s’empêcher de boire ses paroles ; elle découvre alors les mensonges et cachotteries dont sont capables – coupables – les adultes.

« Des mensonges, encore des mensonges : les adultes les interdisent et pourtant ils en disent tellement. »

La rencontre avec Vittoria coïncide avec l’entrée dans l’adolescence. L’âge où la frontière entre le bien et le mal s’aiguise, où les sentiments affleurent et secouent. La métamorphose s’opère. Giovanna se plonge dans ce monde différent du sien, faisant voler en éclat ses repères et ses certitudes.

« Que se passait-il dans le monde des adultes, dans la tête de ces personnes très raisonnables, dans leurs corps pétris de savoir ? Comment était-il possible qu’ils soient parmi les moins fiables des animaux, pires encore que des reptiles ? »

Elena Ferrante explore avec talent la complexité des sentiments humains, ici au moment de l’adolescence. Cet âge si complexe – cette noirceur qui s’éveille, ce mauvais caractère qui s’ébroue, ces envies de tout foutre en l’air qui pulsent au cœur des entrailles.

Un beau roman, porté par la plume fougueuse et sombre qui se déploie telle une plante vivace, grimpante et dévorante. La beauté de la plume fait écho à la beauté de cette âme adolescente qui cherche à comprendre le monde adulte, s’y heurte avec pertes et fracas et cherche en vain une figure à laquelle s’identifier. Il se dégage de ce récit une force vive, à la fois ténébreuse et lumineuse, à l’image de cet âge charnière.