Mick Kitson – Manuel de survie à l’usage des jeunes filles ***

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Editions Points – 2019 – 288 pages

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Deux sœurs se retrouvent seules au coeur de la forêt. Sal a tué son beau-père avant qu’il ne s’en prenne à sa petite sœur Peppa. L’adolescente avait tout prévu : de l’endroit perdu au milieu de la forêt repéré sur une carte au matériel de pointe commandé sur Amazon, en passant par les tutoriels visionnés sur Youtube pour savoir allumer un feu, chasser, construire une cabane, survivre dans les bois. Elle a tout planifié des mois à l’avance pour échapper à l’enfer quotidien avec une mère alcoolique et déconnectée de la réalité et un beau-père violent et pédophile. Armées de leur Guide de survie des forces spéciales, elles chassent les lapins et les grouses, pêchent des poissons et se nourrissent de Belvita.

Les journées passent et les souvenirs de la vie d’avant le meurtre refont surface. On suit le quotidien de ces deux robinsonnes au caractère bien trempé, étonnamment débrouillardes. Sal, plus intelligente que la moyenne et curieuse, qui passe des heures à se cultiver grâce à Internet, Youtube, Wikipédia. La petite Peppa est un vrai tourbillon d’énergie et de bonne humeur ; elle adore prononcer des gros mot et dévorer des livres.

Une lecture fascinante et réjouissante – il suffit de quelques mots pour esquisser le drame qui touche Sal et sa sœur et les conduisent à trouver refuge dans les bois – cette forêt protectrice, refuge absolu face à la maltraitance et la violence humaine. Mick Kitson a fait le choix de la pudeur et ne nous plonge pas dans le sordide ; j’ai aimé suivre les aventures de ces deux héroïnes attachantes et lumineuses, et me perdre à leurs côtés dans la nature pour oublier les horreurs humaines et panser mes blessures.

Rosie Price – Le rouge n’est plus une couleur ***

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Grasset – 11 mars 2020 – 416 pages

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Kate rencontre Max à la fac. Ils deviennent amis et très vite inséparables. Ils se gavent de films, révisent un peu, sortent beaucoup, partent en vacances. Kate fait rapidement la connaissance de la famille de Max, une famille aisée et cultivée, très différente de la sienne. La mère, Zara, est réalisatrice ; ce qui fascine beaucoup Kate. Mais le côté paternel de la famille est plus ombrageux ; à la mort de la grand-mère, leurs relations s’enveniment, l’oncle Rupert dépressif et alcoolique fait une overdose. Au sein de cette famille qui perd lentement la boule et s’entre-déchire autour de l’héritage de Bisley House – la maison familiale – il y a le cousin de Max, Lewis, un jeune mec un peu distant, renfrogné.

Pendant une fête d’anniversaire chez eux, Lewis entraîne Kate à l’étage dans une chambre et referme la porte derrière elle. Il fait tourner la clé dans la serrure. Kate ne parvient pas à s’opposer à lui. Son regard restera accroché au ruban rouge du col de son agresseur durant toute la durée du viol – sans coups ni cris.

Les jours qui suivent, Kate ne parvient à en parler à personne. Si elle n’en parle pas, peut-être que l’horreur se dissipera. Si je n’en parle pas ça n’existe pas.

« Alors, elle se tut dans l’espoir que, si elle choisissait de ne pas donner voix à ce qui s’était logé dans sa poitrine, quelque part entre ses poumons et son coeur, cela finirait par s’atténuer ; que sa toxicité évacuerait son corps par ses propres moyens, sécrétée avec la sueur, le sang, la salive, la merde ; qu’en se contentant simplement de respirer, d’exister, elle pourrait peu à peu se purger sans avoir à affronter l’horreur d’avoir à lui donner une forme reconnaissable ; si elle se taisait, peut-être que ça refluerait. »

Elle s’éloigne de Max et trouve refuge dans l’alcool, les cachets, la drogue. « Pour survivre, il lui fallait résider hors d’elle-même. »

Le déni. La culpabilité. La peur de ne pas être crue. Tous ces sentiments l’agitent et la bâillonnent, l’empêchant pendant un temps de se confier. Elle éprouve le besoin de se faire du mal ; la douleur physique pour oublier les souvenirs de cette maudite soirée qui lui gangrène la mémoire. Le rouge, c’est le col de Lewis, et puis c’est le sang qui coule des blessures qu’elle s’inflige.

Rosie Price nous livre un premier roman brillant ; l’histoire du retour à la vie d’une femme après un viol. L’histoire d’une femme brisée qui va connaître la destruction puis la reconstruction. L’écriture, efficace et dénuée de tout pathos, nous délivre les réactions des proches de l’agresseur et celles de l’agresseur lui-même.

Le rouge n’est plus une couleur explore la question du viol, de sa violence physique et psychologique avec acuité et nous livre une analyse psychologique et chirurgicale du traumatisme ; les stigmates mémorisés par le corps et l’esprit, les émotions violentes qui traversent la jeune femme, et enfin, sa capacité de résilience.

« Ce n’était pas l’attaque isolée, mais ses conséquences : la façon dont elle fracassait la perception, déformait les sens, étouffait toute capacité à la confiance, toute possibilité d’aimer et d’être aimée, et vidait le monde de sa couleur, de sa lumière. »

Ali Smith – Automne ****

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Grasset – 4 septembre 2019 – 240 pages

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Nous sommes dans l’Angleterre du Brexit. Un pays qui se révèle sous un nouveau jour. Un pays où l’absurde semble avoir pris le pouvoir, insidieusement : le parcours du combattant pour faire renouveler son passeport, l’impossibilité de se balader sereinement au bord de la lande… Une hostilité nouvelle envers l’étranger semble émerger quotidiennement.

Elisabeth a la trentaine et elle rend visite quasiment tous les jours à son vieil ami centenaire, Daniel Gluck. Elle l’a connu alors qu’elle était enfant, il était leur voisin et il était déjà très vieux… « Les amis d’une vie. On les attend parfois toute sa vie. »

Il gît à présent dans son lit à la maison de retraite et ne fait quasiment plus que dormir. La jeune femme imagine alors des conversations avec lui. Et elle se souvient… Leurs promenades au bord de la rivière. Elle a onze ans et Daniel lui parle d’art, de livres, de Keats ;  il imagine mille choses, invente et fait danser le langage et les images pour elle, avant d’affirmer que le temps file et de lancer sa montre dans la rivière.

À travers les souvenirs d’Elisabeth et de Daniel, c’est la figure artistique de Pauline Boty qui apparaît, seule artiste féminine anglaise de pop art dans années 60. Daniel était fou de cette jeune femme féministe et engagée – victime de la misogynie de son milieu artistique – qui meurt à l’âge de vingt-huit ans d’un cancer.

Automne est un curieux roman où l’on se questionne sur la normalité, la vérité, où l’imagination est reine aux côtés de l’art…  L’écriture imagée de Ali Smith m’a conquise – « Toutes les autres maisons ont déjà été arrachées de la rue telle des dents gâtées. »« De nos jours, les nouvelles, c’est comme un troupeau de moutons lancé à pleine allure qui se jette du haut d’une falaise. » Son style si singulier m’a surprise et interpellée dès les premiers mots.

Coup de ❤ pour ce roman décalé et poétique, humain et féministe sur l’oubli et la mémoire. 

Edward St Aubin – Dunbar et ses filles ***

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Grasset – mars 2019 – 288 pages

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Henry Dunbar a décidé de s’enfuir du foyer pour personnes âgéesses deux filles Megan et Abigail l’ont placé, avec la complicité d’un médecin véreux et cupide. Encore à la tête d’un empire médiatique, Dunbar est un des hommes les plus riches du monde, et ses filles sont prêtes à tout pour s’emparer de sa fortune, dès la prochaine assemblée générale. Il n’y a que la dernière de ses filles, Florence, à qui l’on a tout caché, qui souhaite retrouver son père pour le mettre en sécurité.

Ne comptant pas se laisser avoir plus longtemps, Dunbar s’enfuit donc avec un autre pensionnaire, un ancien acteur célèbre à l’humour légendaire et très porté sur la boisson… Leur évasion ne se passe pas comme prévu ; l’acolyte alcoolique finit par lui faire faut bond et le vieux Dunbar se retrouve seul en pleine nuit, à traverser une nature hostile… Terrassé par la culpabilité qu’il éprouve envers Florence et la peur, croulant sous le poids de la trahison de ses deux filles aînées, l’octogénaire poursuit sa fugue tout seul.

Une belle écriture d’une redoutable efficacité pour un roman tragi-comique terriblement bien mené, ponctué de scènes vraiment cocasses et loufoques, qui se lit d’une traite. Comme pour Le mort était trop grand, le roman d’Edward St Aubin m’a fait sortir de ma zone de confort et cette fois-ci, je me suis vraiment délectée de ma lecture!

L’intrigue se déroule et on oscille entre deux extrêmes : l’émotion ressentie pour le vieux Dunbar qui prend conscience, au crépuscule de sa vie, d’un certain nombre de choses, et le fou rire face à ces filles écervelées et nymphomanes comme pas possible. Dunbar et ses filles est un Roi Lear moderne et une jolie satire du monde capitaliste et financier ; Edward St Aubin a effectué un savant dosage de comique et de tension afin de nous faire passer un excellent moment de lecture.

Sarah Crossan – Swimming Pool ***

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Éditeur : Rageot – Date de parution : mai 2018 – 256 pages

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A douze ans, Kasienka débarque à Coventry avec sa mère ; elles viennent de Pologne et sont à la recherche de Tato, ce père qui les a quittées il y a quelques temps pour une autre vie en Angleterre.

Kasienka a le mal du pays, elle ne se plaît pas à Coventry et ne parvient pas à s’intégrer en classe – les autres filles se comportent comme des garces avec elle. Avec Mama, elles vivent dans un minuscule studio humide et chaque soir, elles arpentent les rues de chaque quartier et frappent à toutes les portes, espérant que Tato se cache derrière l’une d’entre elles… Quête obsessionnelle d’une mère au cœur brisé.

L’évasion et l’apaisement, Kasienka les trouve dans la lecture et les longueurs qu’elle fait à la piscine. Elle y rencontre William, le garçon-épervier au regard perçant.

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Swimming Pool est un beau roman qui prend la forme d’une ribambelle de courts poèmes en vers libres, à l’image d’Inséparables, le précédent roman de Sarah Crossan. Le style poétique et épuré de l’auteure m’a une fois de plus conquise.

Délicatesse et justesse caractérisent ce livre – de la composition du texte et de la simplicité naît l’émotion. Un roman sublimé par le tempérament fort de cette jeune fille qui connaît déjà l’abandon d’un père et le mépris d’une mère au cœur brisé ; Kasienka ne se laisse jamais abattre.

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Lu dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio

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Sarah Crossan – Inséparables ***

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Éditeur : Rageot – Date de parution : mai 2017 – 416 pages

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Tippi et Grâce sont deux sœurs siamoises de seize ans, unies par les hanches. Une seule paire de jambes pour deux corps. Depuis qu’elles sont nées, leurs parents se saignent pour payer les cours à domicile et les soins spécialisés. Mais l’argent vient à manquer peu à peu… Elles sont alors obligées de faire leur rentrée au lycée de Hornbeacon High pour la première fois. C’est à la fois excitant et terrifiant pour ces jeunes filles que le monde entier regarde avec fascination et répulsion. Elles y font la connaissance de deux adolescents en marge, Jasmeen et Jon, qui vont les prendre sous leur aile.

« Une histoire qui raconte ce que c’est d’être Deux. » 

Pendant huit mois, Grâce nous raconte, à la façon d’un journal intime, cette entrée au lycée. Elle nous raconte également leur quotidien familial – leur père alcoolique, qui boit pour survivre au chômage ; leur petite sœur Nicole, surnommée « Dragon » qui devient de plus en plus maigre pour satisfaire sa passion de danseuse étoile – et cette vie à deux dans un seul corps : comment se sentir unique lorsque l’on partage le même corps que sa sœur jumelle ? Comment tomber amoureuse dans ces conditions ? Avoir une intimité ?

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Les deux filles sont très différentes en terme de caractère et pourtant elles ne se considèrent pas autrement qu’en une seule et même personne. A leur entrée au lycée, Grâce et Tippi se font la promesse de ne jamais tomber amoureuses

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Un roman en vers, servi par une écriture épurée, d’une grande justesse et sans aucun pathos. Le ton est souvent impertinent et drôle malgré un thème assez complexe et rarement abordé en littérature jeunesse. Inséparables est le récit d’une relation unique et une belle réflexion sur la différence et l’acceptation de soi. Une lecture surprenante et émouvante, qui m’a secouée et que je ne suis pas prête d’oublier.

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Virginia Woolf – Une chambre à soi ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : 2005 [1977] – 171 pages

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Virginia Woolf fait partie de ces auteurs qui me fascinent, et pourtant je n’avais à ce jour jamais rien lu d’elle. C’est maintenant chose faite, avec son essai Une chambre à soi, qu’elle écrivit à la fin des années 20. La romancière y réfléchit sur la relation entre les femmes et le roman.

Chargée de réfléchir sur cette épineuse question, souvent source de polémique et de préjugés, l’auteure choisit d’y répondre par ces mots : une femme, pour écrire, a besoin d’argent et d’une chambre à soi. Pour nous expliquer son opinion, la romancière choisit le biais de la fiction…

En sortant à la recherche de la vérité, Mary Setton – personnage de fiction mis en scène par l’auteure – se retrouve à la bibliothèque du British Museum. Avec effroi et colère, elle se rend compte de tous ces livres sur les femmes, écrits par des hommes. C’est tellement absurde.

Le passage qui m’a le plus marquée dans cet essai est sans doute celui dans lequel l’auteure réfléchit sur les conditions de vie d’une femme qui aurait eu le génie de Shakespeare à son époque« Comment ce génie eût-il pu naître parmi les femmes dont le travail commençait presque avant leur sortie de la nursery, qui étaient contraintes à ce travail par leurs propres parents, qui étaient maintenues à leur tâche par la puissance de la loi et des coutumes ? ». N’importe quelle femme née au XVIème siècle et magnifiquement douée, serait devenue folle… On nous donne à imaginer une sœur de Shakespeare qui aurait eu ce don pour l’écriture & le théâtre et qui aurait cherché à en vivre ; on lui aurait ri au nez, on l’aurait simplement et brutalement ridiculisée. Cette sœur morte qui n’a jamais écrit est utilisée comme une métaphore de l’écrivain en puissance qui se trouve en chaque femme. « Mais je vous assure qu’elle viendrait si nous travaillions pour elle et que travailler ainsi, même dans la pauvreté et dans l’obscurité, est une chose qui vaut la peine. »

Il ne m’a pas fallu plus d’une journée pour dévorer cet essai, page après page, me nourrissant des mots. C’est un essai absolument fascinant, sur la place de la femme dans la littérature, en tant qu’écrivain, et être capable de création. Virginia Woolf met l’accent sur les obstacles & les humiliations auxquels ont dû se confronter les femmes dans les siècles précédents, et nous offre une mise en perspective historique essentielle. Elle évoque également quelques grandes figures féminines de la littérature, telles que les sœurs Brontë, George Eliot, Jane Austen…

Réflexion sur la place de la femme en société, sur son statut d’écrivain, cet essai permet également de nourrir la réflexion sur le roman – Virginia Woolf pose la question de ce qu’est la mise en roman, sa substance. « Le roman fait naître en nous nombre d’émotions antagonistes et contradictoires. La vie entre en conflit avec quelque chose qui n’est pas la vie. »

Un magnifique essai, un chef d’oeuvre qui n’a pas pris une seule ride, et qui s’adresse à toutes les femmes, qui désire provoquer l’élan créateur qui se cache en elles et les encourager à écrire. Un petit manuel de survie à l’usage des femmes écrivains ou en devenir, que je trouve nécessaire, que tout le monde devrait avoir entre les mains.

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« Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l’homme deux fois plus grande que nature. Sans ce pouvoir la terre serait probablement encore marécage et jungle. Les gloires de nos guerres seraient inconnues. (…) Les miroirs peuvent avoir de multiples visages dans les sociétés civilisées ; ils sont en tous cas indispensables à qui veut agir avec violence ou héroïsme. C’est pourquoi Napoléon et Mussolini insistent tous deux avec tant de force sur l’infériorité des femmes ; car si elles n’étaient pas inférieures, elles cesseraient d’être des miroirs grossissants. Et voilà pourquoi les femmes sont si souvent nécessaires aux hommes. »

« Ecrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe. »

Charlotte Brontë – Jane Eyre ****

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Éditeur : Folio – Date de parution : 2015 [1847] – 832 pages

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Lire Jane Eyre faisait partie de mes désirs de lecture depuis un moment… Depuis mon engouement pour Les Hauts de Hurlevent en fait. Le roman d’Emily Brontë m’avait littéralement bouleversée. Quant à Jane Eyre, le roman de sa sœur Charlotte, il m’a également conquise, bien au-delà de mes attentes…!

Jane est une petite orpheline de dix ans, qui manque de confiance en elle et possède un caractère solitaire et effacé. Elle est élevée à contre-cœur par une tante odieuse et méprisante dont les enfants s’amusent à la martyriser. L’enfance de Jane est ainsi jalonnée par les critiques acerbes et les méchancetés, les coups bas et la vilenie.

Acquérant la réputation d’enfant rebelle, Jane est envoyée en pensionnat à Lowood – à son plus grand soulagement, s’y plaisant malgré l’austérité et la pauvreté, découvrant le goût d’apprendre et façonnant ses premières amitiés – notamment avec la douce Helen Burns. Huit ans plus tard, désirant changer de vie, Jane devient la gouvernante d’une fillette à Thornfield Hall ; elle y rencontre Mr Rochester, un homme sombre et énigmatique dont dont elle va tomber follement amoureuse… Sans se douter une seule seconde de ce que cache son passé – et son grenier.

Comme j’ai aimé ce personnage féminin et déjà féministe ! J’ai aimé sa retenue comme sa passion, sa générosité et son intelligence. Jane ne se compromet jamais, ni enfant, ni adulte, ni par amour, ni par haine. Une femme inoubliable, animée par une insatiable soif de vivre.

Un roman fougueux, qui m’a émue aux larmes, qui m’a fasciné et qui m’a fait frissonner – ce rire démoniaque qui résonne au cœur de la nuit, ces fantômes du passé… Un GRAND roman, que je classe dans mon petit panthéon personnel, aux côtés de Don Quichotte et du Portrait de Dorian Gray, notamment…

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« Personne ne sait combien de rébellions fermentent dans ces masses de vie qui peuplent la terre. On suppose généralement que les femmes sont très calmes, mais les femmes ont des sentiments tout comme les hommes ; elles éprouvent le besoin d’exercer leurs facultés, le besoin de disposer d’un champ d’action où appliquer leurs efforts tout autant que leurs frères ; elles souffrent des contraintes trop rigides, d’une stagnation trop absolue, exactement comme souffriraient les hommes, et c’est étroitesse d’esprit chez leurs semblables jouissant de privilèges de dire qu’elles devraient se limiter à confectionner des desserts ou à tricoter des bas, à jouer du piano et à broder des réticules. il est insensé de les condamner ou de les moquer si elles cherchent à en faire plus ou à en savoir plus que ce que la coutume a décrété nécessaire à leur sexe. »

« Jusqu’au point du jour, je fus ballottée sur une mer aérienne mais tourmentée, où les lames de désarroi se soulevaient sous une houle de joie. (…) La raison résistait au délire, le jugement mettait en garde la passion. »

Malorie Blackman – Entre chiens et loups ***

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Éditeur : Milan – Date de parution : 2005 – 396 pages

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Imaginez un monde à l’envers du nôtre : où les blancs seraient rejetés, traités comme moins que rien. Où les noirs les traiteraient avec dédain et supériorité. Dans ce monde, il y a les Nihils d’un côté et les Primas de l’autre. Les Nihils sont appelés de façon moqueuse les Néants… Et dans ce monde, nous faisons la connaissance de Sephy et Callum, unis par une indéfectible amitié ; ils se connaissent et jouent ensemble depuis leur plus tendre enfance. Mais l’une est Prima et l’autre Nihil… « Pourquoi la différence effrayait-elle autant? »

Le récit fait alterner les voix et les pensées des deux adolescents. Le début de ce roman m’a rappelé Sweet Sixteen de Annelise Heurtier… En effet, quatre Nihils sont acceptés pour intégrer le collège de Sephy. Mais l’intégration au collège ne se fera pas sans heurts, sans manifestations violentes et l’amitié des deux adolescents va être mise à l’épreuve et tourmentée.

Un roman que j’ai refermé un peu ahurie, sonnée. Une lecture puissante, qui donne matière à réfléchir… Malorie Blackman dépeint avec force et talent cette société devenue folle – qui pourrait dangereusement ressembler à la nôtre – , où le racisme et l’intolérance sont poussés à l’extrême. En l’espace de quelques 400 pages, la romancière parvient à nous émouvoir et nous révolter, avec ce roman jeunesse très intelligent et sensible, qui sonne comme un électrochoc.

 

Tom Kelly – Moi et Finn ***

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Éditeur : Alice éditions – Date de parution : 2009 – 361 pages

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Tout commence le jour où Danny lance une brique à trois trous dans la fenêtre du vieux Grundy, son voisin. Ce qui a pour effet d’écrabouiller sa loutre empaillée. Danny s’enfuit, le ventre vide, ils déambulent dans les rues, prend un bus. Toutes ses pensées sont tournées vers Finn, vers son absence béante.

Un roman à la première personne du singulier ; nous sommes dans la tête de cet enfant, nous (re)découvrons le monde à travers ses yeux et à travers son imagination. Tout au long de sa fugue, Danny va faire de drôles de rencontres : Carki et Louie le caniche bleu miniature, Mme E.T. et Tom Pouce, le garçon à tête de cuillère & Nulty, l’homme ravagé par la perte de sa famille.

Au fil de sa cavale, Danny laisse les souvenirs affluer. Et au fil de ma lecture, je me suis beaucoup attachée à ce petit garçon, il m’a attendrie. Ce petit garçon qui aime dresser des listes sur tout, réfléchir sur le monde et le sens de la vie. Il se pose énormément de questions, et derrière la naïveté de ses propos se cache la vérité dans toute sa pureté.

Un roman à la fois drôle et émouvant, très touchant, écrit simplement, avec des mots d’enfants, qui évoque de façon terriblement juste la perte d’une personne aimée et les façons d’y survivre.

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« Maintenant que j’y pense, je crois savoir pourquoi les gens s’agitent partout tout le temps. C’est pour échapper à leur trouille diffuse. Ils fuient pour faire comme si elle n’était pas là, comme si elle ne leur courait pas après. Ça commence le jour où on se rend compte que personne n’est éternel. »