Laurence Lieutaud – Ravissement ***

Grasset – avril 2021 – 198 pages

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Cet été-là, il a suffit d’un regard un peu appuyé et de quelques mots pour que le ravissement s’opère. Louise avait dix-huit ans. Paul, trente. Elle était jeune, insouciante. Il était peintre. Sous les yeux de Toinette, sa grand-mère, Louise s’enfuit avec cet homme qu’elle connaît à peine mais auquel elle ne peut résister. Sous les injures et les crachats, elle part. Elle ne reviendra que quinze ans plus tard. Elle ne reviendra qu’après l’incendie.

Paul se révèle être un peintre aux sautes d’humeur excessives ; il possède Louise, la malmène. Dans cette relation qui se révèle vite tortueuse, la jeune femme perd lentement pied avec la réalité et le rêve qu’elle espérait se transforme en cauchemar.

Dans une langue sublime, Laurence Lieutaud nous offre un roman sur la folie d’un homme et la fuite d’une femme après quinze années d’enfer. Le récit d’un ravissement, d’une emprise irrépressible avec pour toile de fond le Sud de la France.

Rebecca Watson – Sous la peau ***

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Grasset – mars 2021 – 288 pages

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Une jeune femme ouvre les yeux, se lève, prend le métro et se rend au travail. C’est sa routine hebdomadaire. Ses journées sont un enchaînement de taches, de façon automatique, mécanique. Peut-être une façon pour elle d’oublier l’angoisse qui la ronge à certains moment, la dévore à d’autres. Cette angoisse qui fourmille sur sa peau, la démange ; elle s’enferme alors dans les toilettes et se gratte jusqu’au sang. L’angoisse l’étrangle de croiser à nouveau l’homme qui l’a agressée, parce qu’il travaille dans la même entreprise qu’elle…

Un étrange roman, auquel je ne m’attends pas. Complètement morcelé, chaotique ; un chaos poétique qui nous secoue et nous met à l’épreuve, nous donne le vertige par moment.

Sous la peau est un texte fort, étonnant, déroutant, glaçant. On ne sait parfois dans quel sens lire ces mots qui claquent, qui crissent, qui bruissent. L’écriture comme reflet des tourments qui agitent la jeune femme ; le temps d’une journée, nous nous retrouvons plongés dans les méandres de ses pensées, au plus intime de son être. Rebecca Watson nous offre une étonnante et dérangeante expérience de lecture et une plongée vertigineuse dans la psyché d’une femme profondément meurtrie.

Camille Laurens – Fille **

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Gallimard – août 2020 – 226 pages

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« C’est une fille ». Ce sont les premiers mots qu’elle entend à la naissance. Laurence Barraqué naît au début des années 60 et grandit à Rouen, aux côtés de sa sœur ; dans une famille qui s’attendait à un garçon, qui désirait ardemment un garçon. Pas de chance, encore une fille… Naître fille, comment y survivre ? Comment être une fille dans les années 60 ?

Enfant, Laurence se pose une foule de questions, observe et analyse ce drôle de monde où fille et garçon n’ont pas le droit au même traitement, aux mêmes attentes, aux mêmes regards.

Un roman qui commence par le tutoiement, comme pour mieux capter notre attention, nous captiver. Et puis, avec les premiers souvenirs à l’âge de 3 ans, le Je prends toute sa place et Laurence nous raconte son enfance, sa vie de fille née dans les années 60. Le regard de la société, son poids. Puis à dix ans, c’est le Elle qui s’impose et prend le relais, pour prendre de la distance, tenir à distance un souvenir lugubre. Selon les épisodes de sa vie de fille, puis de femme, d’épouse, de mère… les différents pronoms personnels alternent à travers un jeu narratif intéressant ; oscillant entre introspection et mise à distance.

Quelle force de caractère dans cette plume vive et ironique. Cette plume qui nous pique et nous capture pour mieux convoquer notre révolte. Fille est un roman qui possède une indéniable puissance mais que je n’ai pas trouvé révolutionnaire non plus.

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« Parfois, il suffit d’une phrase pour faire tomber des monuments. Donjon d’effroi, remparts de honte, la tour s’écroule dont on était à la fois la prisonnière et la geôlière, et d’un seul coup c’est plein soleil, c’en est fini des meurtrières. »

Franck Bouysse – Né d’aucune femme ****

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Le Livre de Poche – août 2020 – 336 pages

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Le père Gabriel a l’habitude des confessions. Dans le petit village où il vit, il connaît la voix de tous ses habitants ; quotidiennement, ils viennent absoudre leur péchés. Mais un jour, la voix d’une femme qu’il ne reconnaît pas se fait entendre derrière la cloison du confessionnal. « Mon père, on va vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile. » Une voix qui hésite à parler. Et qui finit par lui confier le secret des carnets de Rose ; ces carnets cachés sous la robe de ce corps sans vie. Ces carnets qui vont hanter le père jusqu’à sa mort.

Les carnets de Rose s’ouvrent à nos yeux et commence alors un roman à l’atmosphère lourde de mystère, épaisse comme la pois. Qui est Rose, cette femme dont on dit qu’elle a tué son enfant ? D’abord hésitante, la voix entame son récit et imprime immédiatement les esprits. Rose, c’est cette adolescente de quatorze ans, que son père, en proie aux démons de la pauvreté, vend à une famille aussi mauvaise qu’impénétrable.

Né d’aucune femme est un roman qui nous immerge dès les premières pages dans une spirale de noirceur. Au fil des mots de Rose, on s’enlise dans la douleur et l’obscurité, saisis d’effroi par la confession de la jeune fille. C’est noir de chez noir, aucune chance ne semble laissée à l’espoir…

Beauté fulgurante de ce roman – qui nous serre le coeur comme un étau, qui nous le serre jusqu’à le briser. Qui nous maintient en alerte jusqu’au dernier mot. Quelle puissance ! Les mots me manquent pour parler de cette lecture dont on ne sort pas indemne.

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« La seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire, ou plutôt à écrier, même si je crois pas que ce mot existe il me convient. Au mois, les mots, eux, ils me laissent pas tomber. Je les respire, les mots-monstres et tous les autres. Ils décident pour moi. Je désire pourtant pas être sauvée. »

Holly Ringland – Les Fleurs sauvages ***

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Le livre de Poche – 2020 – 512 pages

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Alice Hart est une enfant de sept ans, qui vit avec un père violent qui se réfugie dans son atelier et en interdit l’accès aux autres et une mère battue, qui se réfugie dans la contemplation des fleurs. Dans sa chambre, Alice dévore des livres sur le feu, rêvant secrètement d’immoler ce père monstrueux qu’elle ne comprend pas – tantôt lumineux et bon, tantôt sombre et cruel. Elle aime passer du temps avec sa mère, écouter le langage qu’elle emploie pour parler aux fleurs, les cueillir pour en remplir ses poches. Elles oublient toutes deux leurs côtes douloureuses, leurs bras parsemés de bleus.

Jusqu’au jour où le pire se produit, deux ans plus tard. Alice perd sa voix et est alors obligée d’aller vivre à Thornfield chez sa grand-mère June, une femme qu’elle n’a jamais vu. Elle quitte le littoral et l’océan pour la campagne. Elle va y rencontrer ces femmes qui se font appeler les Fleurs ; Twig et sa sagesse, Candy, ses cheveux bleus et sa cuisine exquise. Alice apprendra le langage des fleurs au même titre que la survie à ses blessures, à son passé ; elle apprendra à s’épanouir en tant que femme.

Thornfield est un univers exclusivement féminin ; l’énigmatique June, qui boit du whisky en cachette afin d’anesthésier ses souvenirs et recueille les femmes qui ont besoin d’un refuge ; elles ont chacune une histoire à raconter, ou à cacher. Au milieu des fleurs et de leurs parfums entêtants, trop de non-dits et de secrets planent sur les esprits…

Ce roman australien m’a tout de suite attirée avec ses chapitres aux noms de fleurs sauvages, ornés de dessins, comportant une petite description de chaque fleur. Il s’en dégage un indéfinissable charme. Bon, certains passages sont très – trop – romanesques à mon goût. Les fleurs sauvages demeure un beau roman initiatique, qui tient ses promesses, impétueux et attachant, qui nous offre un voyage à l’autre bout du monde, jusqu’au coeur du bush australien.

À coeur vaillant, rien d’impossible…

Dominique Fortier – Les villes de papier ***

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Grasset – 9 septembre 2020 – 208 pages

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Dans Les villes de papier, Dominique Fortier retrace la vie d’Emily Dickinson, entre réalité et imagination ; son enfance dans sa maison d’Amherst. En scènes courtes et poétiques, elle déroule l’existence de cette femme qui a marqué la poésie féminine américaine.

L’enfance, le poids des heures, les piles de livres qui encombrent sa chambre. « Chaque livre en contient cent. Ce sont des portes qui s’ouvrent et ne se referment jamais. Emily vit au milieu de cent mille courants d’air. Toujours il lui faut une petite laine. »

Les études, les mots. Et l’espace de plus en plus restreint au fil du temps qui passe ; le village, le jardin, la maison, la chambre… et un bout de papier grand comme la main. Sa façon de nommer chaque plante dans le jardin. D’écrire des poèmes sur des morceaux de sachets de farine, de chocolat…

« Les lieux où l’on a vécu, on continue de les habiter longtemps après les avoir quittés. »

Un roman profondément poétique sur la mémoire des lieux, la solitude extrême, le dénuement, le dévouement entier à l’écriture, à la poésie. Les villes de papier est un magnifique ouvrage qui développe une réflexion sur la création et la liberté. L’autrice nous raconte en quelques mots, mais avec une grande justesse, cette fuite de la réalité qui s’empare de la poétesse, sa préférence pour les êtres de papier, la vie de papier. Et sa vie de recluse, sa solitude chérie, sans que l’on en sache jamais la raison.

Un très beau roman, ponctué de vers, une prose délicate et juste pour évoquer cette femme dont la vie demeure une énigme, qui ne voulu jamais publiet ses poèmes et se plongea dans les mots jusqu’à en oublier le monde autour d’elle.

Jeannette Walls – Des chevaux sauvages, ou presque ***

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Pocket – 2015 – 384 pages

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High Lonesome, à l’ouest du Texas. Des terres inhospitalières à perte de vue. Lily Casey naît au début du XXème siècle sur les rives de la Salt Draw ; elle apprend très tôt à se débrouiller seule au sein du ranch familial, à s’occuper de ses frères et sœurs, Buster et Helen.

À 5 ans elle sait déjà dresser des chevaux. Elle aimerait poursuivre ses études mais c’est sans compter le caractère fantaisiste et dépensier de son père. Et puis à 15 ans elle devient institutrice et se retrouve envoyée en Arizona. L’adolescente doit quitter son foyer et parcourir 800 kilomètres à cheval, seule.

Lily a un caractère bien trempé, elle ne tient pas en place et l’ambition fourmille en elle. Elle découvrira Chicago, apprendra à conduire une auto, puis un aéroplane…

Jeannette Walls nous livre le destin d’une femme hors norme pour son époque, qui a vraiment existé – puisqu’il s’agit de sa grand-mère. On découvre le portrait d’une femme puissante, décidée à réaliser ses rêves, envers et contre tous. Un tempérament de feu, une femme prête à en découdre avec la vie.

Un roman biographique que j’ai dégusté avec plaisir, qui m’a plongée dans les paysages de l’Arizona ; Peach Springs, Phoenix, Horse Mesa – autant de noms qui invitent au voyage. Lily n’aura jamais une vie facile, mais palpitante et enivrante.

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« D’où nous étions, on pouvait contempler l’éternité. Pas d’autre maison, pas un être humain ni le moindre signe de civilisation. Uniquement le ciel immense, l’interminable plaine herbeuse et les montagnes au loin. »

Tanya Tagaq – Croc fendu **

Croc-fendu

Editions Bourgois – mars 2020 – 208 pages

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« Nous, les enfants du printemps, la ville est notre terrain de jeu. » Nunavut, fin des années 70. Un territoire isolé au nord du Canada. Le pays des Inuits. Une bande de gamins traîne dans les rues de la ville. « Notre meute humaine aux cheveux noirs. » Ils n’ont pas de limites, pas de couvre-feu. Sauf la narratrice. Ils savourent l’enfance, comme une sève magique. Ils sont aux portes de l’adolescence, ils le savent. Ils s’y préparent. 

Autour de la ville, il y a les lacs, la toundra. La vie animale dans laquelle ils aiment se perdre.

À l’adolescence, la narratrice est dans un collège où on lui interdit de parler sa langue maternelle, l’inuktitut. Très vite, il y a les soirées alcool, drogue, solvants, sexes. L’enfance s’évapore.

La jeune fille passe sa vie dans la nature, à côtoyer le monde animal et à s’y égarer de manière absolue. On perd lentement pied avec la réalité ; on ne sait plus où commence l’imaginaire, où prend fin la réalité.

Tout au long de cet ovni littéraire, on a l’impression d’être plongé dans un rêve psychédélique où l’amour se fait avec une aurore boréale, où on enlace des renards et des ours. Une plongée dans un immense trip hallucinatoire, où la réalité perd ses contours et devient poreuse.

Certains passages sont de vrais poèmes, pour exprimer l’abomination humaine, le viol. Tanya Tagaq se saisi du langage et joue avec, métamorphosant le monde sous nos yeux, effaçant peu à peu les frontières entre animalité et humanité, réel et imagination, naturel et surnaturel.

Croc fendu, en nous offrant le portrait d’une enfant qui devient adolescente puis femme, puis mère, nous délivre un récit qui m’a violemment déroutée mais émue ; la prose, parsemée ici et là de dessins en noir et blanc, est brute et poétique ; elle dit toute la violence de ce quotidien, son âpreté.

Amanda Sthers – Lettre d’amour sans le dire ***

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Grasset – 3 juin 2020 – 140 pages

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Alice approche de la cinquantaine, elle vient de prendre sa retraite anticipée de professeur de français pour se consacrer à l’écriture. Sa fille s’éloigne d’elle et devient presque une étrangère depuis qu’elle s’est mariée.

La vie d’Alice est comme en veille – c’est une femme seule, qui a appris à cacher son corps, à en avoir honte ; elle n’a jamais eu confiance en elle et ses rapports avec les hommes n’ont jamais été sains.

Un jour de pluie, elle entre à tout hasard dans un salon de thé et de shiatsu. Elle y rencontre un masseur japonais aux yeux mélancoliques et aux gestes d’une infinie douceur qui lui réveille et lui révèle son corps. Au fil des séances, Alice se sent revivre.

« Quand vous posez les mains sur moi, j’ai la sensation que vous me comprenez. Cet habit de peau et d’os cesse d’être un poids et devient un moyen de vous dire mes douleurs, mon passé, mes désirs. »

Le roman d’Amanda Sthers prend la forme d’une longue missive dans laquelle Alice se confie à cet homme qui l’a métamorphosée ; cet homme à qui elle n’a jamais pu dire ce qu’elle avait sur le coeur, ce qu’elle pensait, à cause de la barrière de la langue. Mot après mot, elle se confie sans fard et déroule le récit de son être et de leur rencontre.

L’écriture soyeuse, poétique et métaphorique d’Amanda Sthers m’a séduite immédiatement. Je suis entrée dans cette histoire à pas feutrés et l’émotion s’est emparée de moi, de façon subtile et irréversible. Une lettre sous forme de confession féminine dont j’ai savouré chaque mot.

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« Parfois je m’absente dans des pays pansements qui m’enveloppent de coton. Je quitte la réalité et tandis que je flotte, je ne sais à quelle vitesse passe le temps ni même s’il passe. »

« Peu de gens veulent se soucier des arbres qui s’effondrent loin d’eux, et on refuse d’accepter que nos cœurs entendent tout. Que notre humanité est la somme de forêts décimées et d’arbres qui tombent en nous… »

Henning Mankell – Daisy Sisters ***

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Seuil – 2015 – 512 pages

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Été 1941, en Suède. Vivi et Elna, deux amies de dix-sept ans, décident de partir en voyage en bicyclette à travers le pays, en longeant la frontière de la Norvège qui est occupée par les nazis. Filles d’ouvriers, elles aiment chanter et se font appeler les Daisy Sisters, à l’américaine. C’est la première fois qu’elles se rencontrent en vrai ; correspondantes depuis quelques années, elles se sont tout confié par écrit ; leurs attentes, leurs rêves, leurs doutes. Mais de ces vacances, Elna rentrera violée et enceinte…

1956. Eivor a 14 ans et est en lutte permanente contre sa mère, Elna. Mère et fille ont un tempérament de feu et s’entendent comme chien et chat. Eivor est une adolescente éprise de liberté, elle n’a qu’une envie : quitter l’école et s’installer dans une grande ville pour voler de ses propres ailes. Elna l’envie en secret ; sa propre liberté elle n’a pas vraiment pu y goûter… Lasse Nyman, un jeune délinquant évadé d’une prison pour mineurs débarque soudainement dans leur vie… L’adolescente croit voir son rêve se concrétiser le jour où ils fuguent ensemble.

Un roman puissant qui nous offre de beaux portraits de femmes en proie à leurs désirs, leurs renoncements et leurs sacrifices au sein d’une société suédoise patriarcale écrasante. A travers leur combat quotidien, on perçoit toute la violence de cette société qui les met à terre, brise leur jeunesse, coupe leurs ailes. Le personnage d’Eivor m’a beaucoup plu ; son impuissance, sa volonté malgré tout d’imposer ses choix et son indépendance. L’écriture fluide et addictive d’Henning Mankell ne m’a encore une fois pas déçue et je me suis délectée de cette lecture exaltante.

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« Est-elle de nouveau prête à s’effacer, à sacrifier son identité professionnelle et sa joie de travailler parce qu’elle est une femme? »

« Si seulement elles pouvaient se parler. Rien qu’une fois. Dire les choses telles qu’elles sont. C’est étonnant que des gens comme nous ne parlent jamais de leur vie, songe Eivor. Comme si nos sentiments profonds étaient laids et dégoûtants et ne supportaient pas la lumière du jour. Comme si c’était un signe de faiblesse de reconnaître qu’il nous arrive de nous réveiller la nuit avec l’envie de hurler. »