Nikki Gemmell – La Mariée mise à nu ***

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Le Livre de Poche – 2008 – 384 pages

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Une femme disparaît et c’est un membre de sa famille qui tombe sur son journal intime, le manuscrit sur lequel la jeune femme travaillait avant de mourir. Ces écrits, on a failli les effacer. Et puis finalement, on se ravise.

Dans ce journal, la jeune femme trentenaire raconte son mariage au quotidien, avec Cole. A travers 138 leçons/chapitres, elle y révèle le moindre de ses fantasmes et ses frustrations ; elle y analyse l’amour et le désir sous toutes leurs coutures, faisant voler en éclats son image d’épouse parfaitement heureuse, irréprochable.

Un journal écrit à la deuxième personne du pluriel – un « vous » qui cherche forcément à nous interpeller, à nous déranger et qui nous oblige à nous mettre à sa place, à se projeter en elle. Sans aucune censure, c’est l’intimité d’une femme, ses pensées les plus secrètes qui nous sont dévoilées – elle se met à nu. L’écriture est pour elle comme un miroir dans lequel elle se regarde, sans fard, sans artifice. « Personne n’a la moindre idée de ce qui bouillonne en vous, une vie secrète. »

Pour reprendre les mots de Vita Sackville-West, cette femme est comme un iceberg ; son mari et ses amis n’ont accès qu’à la partie émergée, ils n’ont pas la moindre idée de l’immensité qui se trouve immergée sous l’eau.

Un roman troublant et dérangeant, éminemment intelligent.

Une vraie claque.

Catherine Poulain – Le coeur blanc **

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Editions de l’Olivier – 2018 – 256 pages

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Le coeur blanc, c’est celui de Rosalinde, jeune femme allemande qui échoue dans un village en Provence. Rosalinde est une saisonnière, une solitaire, une nomade. Elle s’achète un vieux combi Volkswagen et s’y installe, au bord d’une rivière. Elle cueille les asperges, les olives. Plante de la lavande. Seule femme parmi les hommes. Tous ces hommes qui semblent en avoir après elle, qui se disent fous d’elle, de son corps et de sa crinière rousse ; le Parisien, le Gitan, Acacio le poète libertaire au sang chaud, Paupières de Plomb, Delaroche, cet homme presque encore gamin tout maigre, engoncé dans ses vieilles nippes, qui pleure et prétend l’aimer depuis toujours.

C’est toujours louche une femme seule, que vient-elle chercher, pourquoi est-elle ici ?

Dans cet étrange roman, les rêves sont en italiques et les dialogues se fondent dans la narration. Certains passages sont des morceaux de poésie. Sublimes. Et puis soudain, la voix de Mounia, son Je, qui s’immisce dans la narration. Qui trouble. Mounia qui vit dans un petit cabanon de bois, qui attend Thomas. Toujours. Et qui va être, elle aussi, fascinée par Rosa.

Un roman comme un curieux conte moderne, un conte déchu, où les noms de lieux résonnent entre enchantement et désenchantement ; Le Pont des Mensonges, Le bar d’En Haut, Le Pic de l’Homme Fou, Le plateau des Loups…

Un roman surprenant et brutal – d’une brutalité inattendue. Âpre et animal où la beauté de la nature – la sérénité d’une rivière – contraste avec la brutalité des hommes, leur fureur, leur bêtise et leur animosité. Je n’ai hélas pas ressenti la même émotion qui m’avait saisie à la lecture du Grand Marin et si la narration m’a trop souvent perdue, je n’ai surtout pas compris le message qui nous était vraiment délivré.

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« Le chant glacé et mélodieux de la rivière, sa peur, le poids terrible d’une attente folle entre les remparts des montagnes qui la cernent, mais quelle attente cette épée qu’elle pressent toujours, suspendue dans la nuit des arbres qui l’écrase – sur son coeur blanc, sa tête rousse de gibier des bois. Oh que tout éclate enfin pour que tout s’arrête. Oui que tout s’arrête. »

Gaëlle Nohant – La femme révélée ***

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Grasset – 2 janvier 2020 – 384 pages

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États-Unis, années 50. Eliza Bergman se retrouve en cavale. Derrière elle, la jeune femme de trente ans laisse un enfant mais prend soin d’emporter son appareil photo. Elle change de nom, endosse l’identité d’une autre femme, Violet Lee. Elle quitte Chicago pour la France, Paris. Elle traverse l’Atlantique en bateau puis saute dans un train.

Mais pourquoi fuit-elle ainsi ?

Eliza quitte une vie fastueuse pour la misère de la fuite, la discrétion, la peur. À Paris, les souvenirs du Midwest l’étreignent et elle ne peut s’empêcher de capturer la fugacité de la vie et du présent avec son appareil photo accroché à son cou en permanence.

Elle photographie cette vie parisienne des années 50, une nouvelle vie, entre son quotidien de nurse et les sorties nocturnes avec ses nouveaux amis à Saint-Germain-des-Prés. Un fossé immense la sépare désormais de son ancienne existence.

J’ai aimé l’atmosphère de ce roman et cette femme énigmatique ; une américaine à Paris dans les années 50 qui échappe à ses poursuivants ; la solitude incommunicable et lancinante qu’elle éprouve. L’écriture évocatrice et romanesque de Gaëlle Nohant nous dévoile au fil des pages le passé d’Eliza.

La femme révélée nous fait voyager du Chicago des années 50 au Paris de l’après-guerre ; il aborde tout un pan historique passionnant : la lutte pour les droits des noirs aux USA, la ségrégation… La mort de Martin Luther King, les USA après la guerre du Vietnam, les prémices du mouvement hippie

Gaëlle Nohant nous délivre un roman puissant qui évoque aussi bien la question raciale aux Etats-Unis que le féminisme. Un très beau portrait de femme que je n’oublierai pas de sitôt.

Salvatore Minni – Anamnèse *

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Slatkine & Cie – octobre 2019 – 288 pages

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Chaque nuit, Marie rêve d’une femme en sang, poignardée, qui la supplie. Chaque matin, elle se lève, en état de choc, pour aller travailler. Elle est psychanalyste, elle reçoit ses patients et analyse leurs rêves – des cas souvent complexes et délicats. Parmi eux, Jack Lee, un homme profondément torturé et versatile, traumatisé par la mort de sa femme et de sa fille. Quand Marie ne cauchemarde pas, elle reçoit des appels d’un homme qu’elle ne connaît pas et qui l’appelle Vanessa et réclame vengeance…

Un thriller étrange et tortueux qui distille l’angoisse petit à petit. Des personnages énigmatiques mais avec finalement assez peu de profondeur et une intrigue sombre et surprenante, qui nous égare beaucoup trop. Ajoutez à cela des dialogues un peu guindés… Quelle déception ! J’ai fini par trouver ce thriller complètement tiré par les cheveux avec un retournement de situation incompréhensible et une fin alambiquée. Bref, j’ai cru tout comprendre au bout de 100 pages pour finir par ne plus rien comprendre du tout.

Annelise Heurtier – La fille d’avril ***

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Casterman – 2018 – 300 pages

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En montant au grenier avec Izia sa petite-fille – à la recherche de cette incroyable mini-robe argentée qu’elle portait sur une photo de sa jeunesse – Catherine tombe sur une boîte autrefois blanche. Une boîte portant l’inscription « La fille d’avril » et qui fait resurgir le passé, loin du grenier et de son odeur de fleur d’oranger et de poussière. Cette fille d’avril, c’est Catherine, à la fin des années 60. Grand-mère et petite-fille s’apprêtent à voyager dans le temps, et plus précisément en septembre 1966.

En 1966, Johnny Hallyday a fait une tentative de suicide et Polnareff fait polémique avec son tube L’amour avec toi. Les jeunes filles lisent en cachette des bonnes sœurs Mademoiselle Âge Tendre et Salut les copains. En 1966, les filles convenables ne courent pas à travers champs pour rentrer chez elles. Elles surveillent leur tenue vestimentaire – une jupe à bonne hauteur de genoux et des bas immaculés.

En 1966, Catherine a 15 ans, elle grandit dans une famille nombreuse, catholique et ouvrière ; elle a été admise dans un collège de jeunes filles bourgeoises et catholiques grâce à une bourse. Un soir, en rentrant chez elle, Catherine se met à courir. Et y découvre un plaisir fou et une sensation de liberté incroyable. Elle a enfin l’impression de décider de quelque chose. « Je me sentais habiter mon corps. Je me sentais vivante. Puissante. »

Catherine se pose beaucoup de questions et elle va ouvrir petit à petit les yeux sur cette société patriarcale dans laquelle les femmes sont reléguées au rang de ménagères, épouses, mères. Courir est dangereux pour une femme. Porter des pantalons : impensable! Il se dit même que courir pourrait être fatal pour leur utérus, qui risquerait de se décrocher ; comble de l’horreur, une barbe se mettrait à surgir ainsi qu’une abondante pilosité.

Avec Catherine, la révolte gronde en nous, on ressent son choc face à la découverte d’une telle société et son envie d’en découdre. Catherine se sent de plus en plus enfermée, prisonnière d’un rôle à tenir, qui n’est pas le sien. Un roman jeunesse intelligent et marquant – une lecture nécessaire pour tous, filles comme garçons.

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« J’avais l’impression d’être un chat caché dans une petite souris : c’était très inconfortable, un peu étouffant et il fallait rentrer ses griffes. Mais cela me permettait de ne pas me faire remarquer et de rester dans l’illusion que le présent durerait pour l’éternité. »

Gail Honeyman – Eleanor Oliphant va très bien ****

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10-18 – 2018 – 456 pages

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Eleanor est une jeune femme trentenaire et solitaire qui semble se suffire à elle-même ; elle applique à la lettre l’adage selon lequel il vaut mieux être seule que mal accompagné. Ses semaines sont réglées comme du papier à musique et rien ne semble lui manquer. Chaque mercredi soir, elle a sa mère au téléphone. Chaque vendredi soir, une nouvelle bouteille de vodka lui tient compagnie. Et puis un soir où elle se rend exceptionnellement à un concert de charité, Eleanor croise l’amour de sa vie. Il est sur scène. À quoi le reconnaît-elle ? Le dernier bouton de son gilet n’est pas fermé. C’est certain, c’est lui. Ce chanteur de rock est forcément un vrai gentleman.

À partir de cet instant, la vie de la jeune femme se retrouve irrémédiablement chamboulée. Les événements vont se précipiter, et Eleanor va faire des choses qu’elle n’avait jamais faites avant. Elle va porter un regard différent sur sa vie, sa solitude… et comprendre petit à petit l’importance de l’amitié.
Le ton mordant et pince-sans-rire d’Eleanor me plaît d’emblée et je m’attache instantanément à ce drôle de personnage. Elle prend tout au premier degré et ne semble pas avoir les mêmes codes sociaux que les autres. Elle est d’une franchise désarmante, dit tout ce qu’elle pense, sans arrière-pensée.

Je dois avouer que les quarante premières pages, j’étais franchement dubitative, on a l’impression d’être en pleine chick litt. Et puis… des indices nous sont délivrés furtivement au fur et à mesure de notre lecture et on comprend qu’on a affaire à un roman vraiment différent. Un roman unique en son genre. Un roman qui se dévoile à la façon d’une enquête ; le passé d’Eleanor se révèle petit à petit, dans toute son horreur.

Pour ne pas vous gâcher l’effet de surprise, je n’en dirai pas davantage sur ce livre surprenant à l’humour ravageur ; juste : lisez-le. Coup de ❤

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« J’ai parfois le sentiment que je ne suis pas là, que je suis le fruit de mon imagination. Il y a des jours où je me sens si peu attachée à la Terre que les fils qui me relient à la planète sont fins comme ceux d’une toile d’araignée, comme du sucre filé. »

Marion Richez – L’Odeur du Minotaure ***

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Sabine Wespieser – août 2014 – 128 pages

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C’est dans une boîte à livres vendéenne que j’ai déniché ce roman, déposé par une bibliothèque qui s’en séparait. Le titre et la quatrième de couverture m’intriguaient.

Aussitôt déniché, aussitôt lu. Un court récit que j’ai dévoré le temps d’une journée.

Marjorie est une petite fille d’abord, qui ne garde de son échappée près des vaches dans un champ, qu’une trace sur le bras. La trace des barbelés contre lesquels elle a lutté. On la retrouve plus tard, jeune fille vivant sa première histoire d’amour. Elle l’oubliera vite, de même que son enfance campagnarde un peu morne. Elle devient l’attachée privilégiée d’un ministre. Sûre d’elle, belle et vaniteuse, menant une vie aisée, elle se joue des hommes et de son passé. Elle serait même un peu croqueuse d’homme…

Et puis, un matin, un numéro s’affiche sur son téléphone… Sa mère lui annonce que son père est mourant. Au volant de sa voiture, Marjorie fonce sur l’autoroute. Puis la quitte brusquement. Se retrouve sur une sinueuse route de campagne. Il fait nuit. L’angoisse l’écrase et soudain un choc ébranle sa voiture. Elle vient de percuter un cerf immense.

Le cerf rend son dernier souffle et la vie de Marjorie bascule. Désormais, plus rien ne sera comme avant…

L’odeur du Minotaure est un roman d’une âpre beauté qui nous raconte la métamorphose d’une femme. Armée d’une écriture ciselée et poétique, Marion Richez raconte l’animalité qui colonise peu à peu Marjorie – ce « je » qui oscille entre humanité et bestialité. Un récit envoûtant et surprenant, qui m’a rappelé un ouvrage d’Eric Pessan sur le même thème – La Hante. De ce roman, j’ai tout aimé, sauf l’épilogue, qui m’a laissée profondément perplexe…