Karin Serres – Les silences sauvages ***

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Alma – août 2019 – 228 pages

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Ce curieux roman est composé de trois récits distincts, mettant en scène trois femmes, qui semblent avoir à peu près le même âge, quelque part entre jeunesse et vieillesse. Chaque récit porte le nom d’une créature : Sirène – Chien – Limule.

Les femmes de cette trilogie féminine sont seules, en marge de la société ; elles n’ont que faire des conventions, elles n’ont pas de nom.

~ Il y a cette femme silencieuse qui débarque un matin au bar le Dauphin d’on ne sait où et qui finit par y rester pour faire la cuisine. De violents cauchemars peuplent ses nuits.

~ Et cette autre femme qui vit seule avec son chien dans un appartement sans électricité et sans eau courante. Qui vit de rien. Qui part au travail le matin, ne mange rien, chasse le canard dans la forêt le soir. Qui a tout sacrifié pour sa grand-mère.

~ Cette femme enfin, qui part sur la côte Est des Etats-Unis pour assister à un congrès. Chaque matin, elle prend l’habitude de marcher sur la plage qui se trouve en bas de son hôtel. Elle y découvre une espèce jusqu’alors inconnue pour elle : des horseshoe crab. Elle se prend d’affection pour ces espèces de poêles à frire sur pattes, tout en apprivoisant l’enfant qu’elle porte en elle.

Trois récits où l’animalité demeure tapie dans un coin, prête à bondir, où la solitude est comme une seconde peau et où l’eau est un personnage à part entière : lac où l’on s’immerge, miroir, eau de pluie qui goutte sur le corps, mer. Les Silences sauvages est un bel ovni littéraire, étrangement poétique et surprenant, sur les mondes intérieurs et le sauvage.

Lecture dans le cadre d’une Masse Critique Babelio

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« Il pleut si fort que les immeubles d’en face sont noyés de brouillard. La pluie avance et danse en un immense mur d’eau bruissant. Le vent tourne, le plancher noircit autour de leurs pattes et de leurs pieds, l’air sent le bois mouillé, le moisi, la forêt. »

Antonio Carmona – Maman a choisi la décapotable ****

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Editions Théâtrales – 2018 – 64 pages

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Prune a treize ans, c’est une ado qui n’hésite pas à cogner au collège celui qui oserait se moquer d’elle. Tous les soirs, elle compte les moutons pour sa petite sœur Lola, huit ans, qui a du mal à s’endormir et ne cesse de poser des questions.

Leur mère a pris la poudre d’escampette ; elle a sauté dans la décapotable d’un homme pour ne plus jamais revenir. Autrement dit, elle a préféré chercher un chewing-gum dans la bouche d’un autre. Cela s’est passé il y a si longtemps que les deux sœurs peinent à s’en souvenir. Le père n’est plus là non plus. Il est parti pour un long voyage afin d’épuiser son chagrin. Il envoie des cartes postales.

C’est Garance, la nounou, qui s’occupe des deux filles. Garance et ses longs monologues un peu décousus sur Henri, l’homme aux VTT insaisissable. Garance qui fait tout pour convoquer la joie et l’insouciance au quotidien. Qui couve Prune et Lola et les aime comme une mère.

Une fois n’est pas coutume, je vous parle aujourd’hui d’une courte pièce de théâtre qui m’a beaucoup plu… Une pièce au ton décalé et absurde sur une famille pas comme les autres, qui aborde avec humour et légèreté la séparation, l’abandon et la perte.

Antonio Carmona se lance dans l’écriture « en cherchant la blague au milieu des décombres ». De jeux de mots en coqs à l’âne, ses personnages cherchent à retrouver la mémoire du passé tout en tentant de mettre des mots sur le vide laissé par l’absence des parentsMaman a choisi la décapotable est une pièce tendre et poétique qui se déguste le sourire aux lèvres.

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« Est-ce que parce qu’on est petite on ne peut pas comprendre ? C’est quand qu’on arrêt d’être petite ? Quand on sait faire du vélo ? Quand on a appris à se servir du dico ? Quand on connaît le passé composé ? Quand on a treize ans ? »

Loulou Robert – Je l’aime **

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Julliard – 22 août 2019 – 260 pages

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« Donc je suis orpheline, en fac d’histoire et je tue des fourmis. » Et puis, elle le rencontre. M. Ils ont les mêmes initiales.

Elle l’aime. A dix-huit ans, elle en est certaine, c’est lui et pas un autre. Elle est folle de lui, elle a envie de le crier sur les toits, de danser, de faire toutes les folies possibles pour le lui prouver et le prouver au monde entier. Il est à lui, elle ne partage pas. Avant lui, elle n’était rien, elle n’avait aucune passion, aucune vie en elle. Elle est prête à tout pour lui ; elle le suit à Paris, le soutient lorsqu’il devient journaliste. Plus rien ne compte que lui.

Je l’aime c’est l’histoire d’une jeune femme qui aime jusqu’à en perdre la tête, qui se dévoue corps et âme à l’homme aimé. C’est l’histoire d’un amour sacrificiel. Ce n’est pas seulement ça. C’est aussi le passage du temps, la vieillesse qui prend ses quartiers, les rides qui s’invitent au creux de l’amour. La solitude, l’usure. La maternité. La maladie.

J’ai découvert la singulière plume de Loulou Robert grâce à Sujet inconnu, qui m’avait soufflée. J’étais captivée par ses phrases courtes, son style incisif. Je l’aime nous livre un portrait de femme sans fard ; c’est cash, sans concession. Parfois excessif et vulgaire. Rarement tendre. Complètement fou. Hélas, le style de l’autrice a eu raison de moi : je n’avais pas dépassé la moitié du roman que j’étais déjà lassée.

Haruki Murakami – Le Meurtre du Commandeur – Livre 1 ***

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Belfond – octobre 2018 –  456 pages

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Quand sa femme Yuzu lui annonce qu’elle veut divorcer, le narrateur, un peintre trentenaire en mal d’inspiration, devenu malgré lui portraitiste, prend sa voiture et se met à sillonner le Japon, de part en part. Sa voiture finit par rendre l’âme et il s’installe dans une maison isolée sur une montagne, dont le propriétaire est Tomohiko Amada, un artiste de génie. C’est une maison coupée du monde, sans réseau, entourée de forêts… Une maison dans laquelle, étrangement, aucun tableau n’orne les murs. Et dans laquelle il sent comme une présence. Pour ne pas perdre la boule avec cette solitude, il donne des cours dans une petite école d’art en ville.

Le peintre passe ses soirées sur la terrasse, à fixer les étoiles. Sur la montagne en face, une autre demeure fastueuse, et un homme assis de la même façon que lui, perdu dans ses pensées, ou dans la contemplation du ciel. Qui est-il ? Il l’apprendra bien assez tôt : c’est monsieur Menshiki, qui est prêt à débourser une somme astronomique pour qu’il réalise son portrait. Un homme énigmatique à la chevelure blanche qui suscite bien des rumeurs… Et qu’il ne parvient pas au début à peindre ; quelque chose en cet homme résiste à la représentation.

Après la découverte dans le grenier d’une toile inédite de Tomohiko Amada, soigneusement enveloppée dans du papier – Le Meurtre du Commandeur – des événements pour le moins étranges commencent à se produire… Comme si quelque chose s’était déplacé, comme si un autre monde s’était entrouvert ; le narrateur semble avoir basculé de l’autre côté du miroir. Le frontière entre réel et irréel devient de plus en plus poreuse, incertaine.

Un roman hypnotique qui m’a happée dès les premiers mots : du pur Murakami, comme je les aime. Un roman qui rappelle Le Portrait de Dorian Gray, mais aussi Alice au pays des merveilles… Un pied dans le monde réel, et l’autre dans l’univers du conte et de la fantasmagorie. Ce premier tome est étrange et fascinant à souhait ; Murakami interroge et explore la part d’ombre en chacun de nous… Et on le referme avec l’envie irrépressible de se jeter sur la suite. ❤

Salvatore Basile – Petits miracles au bureau des objets trouvés ***

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Folio – 21 mars 2019 – 400 pages

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Dans la petite gare italienne de Miniera di Mare, Michele collectionne les objets qu’il trouve sur les sièges du train lorsqu’il fait sa tournée le soir. Depuis 30 ans, le jeune gardien n’a jamais quitté cette gare où, enfant, il a vu sa mère disparaître en emportant son journal intime.

Michele est un homme solitaire et naïf qui ne parle quasiment pas. Il demeure marqué à vie par l’abandon de sa mère et par l’idée que les gens – et en l’occurrence les femmes – finissent toujours par s’en aller. Le jeune homme s’est juré de ne jamais plus faire confiance à personne. C’est tellement plus simple de ne faire confiance qu’aux objets, ils ne parlent pas ne pensent pas et ne trahissent pas. Michele est paralysé par la peur d’un nouvel abandon et sa petite routine le rassure.

Un soir, Elena, une jeune femme de 25 ans, frappe à sa porte, à la recherche de sa poupée Milù. C’est un ouragan qui débarque alors dans sa vie. C’est la première femme qui lui parle après tant d’années, la première personne à pénétrer son antre et à faire voler en éclat sa solitude.

Quelques jours plus tard, pendant sa tournée rituelle des wagons, Michele découvre, coincé entre deux sièges, le journal intime de son enfance, ce cahier à la couverture flamboyante.

L’aventure prend Michele à bras le corps ; il va devoir sortir de sa coquille, faire des rencontres, adresser la parole à des inconnus… Il rencontrera une vieille femme aux cheveux violets et un olivier avec une trace d’ongle ; une jeune femme aveugle qui lui apprendra à voir le monde autrement ; un vieux Grec un peu fou qui voyage depuis le toit-terrasse de sa maison, en quête du Paradis Terrestre… A l’image de cet homme qui abandonne femme et enfant pour se lancer à la poursuite de l’ours polaire.

Le roman de Salvatore Basile est profondément bienveillant, on y rencontre des personnages auquel on ne peut que s’attacher. J’aurais pu le trouver trop niais, trop attendu… être déçue par l’écriture, qui ne m’a pas toujours convaincue – pas mal de répétitions, certaines lourdeurs…

Mais l’impression que je garderais est celle d’un roman lumineux – un vraie bouffée d’oxygène – qui offre une belle réflexion sur l’amour, la confiance et l’abandon. Un roman qui a un petit côté bouleversant. Je me suis finalement laissée émouvoir par son message optimiste et j’ai simplement savouré ces petits miracles, je m’en suis nourris et délecté.

Loulou Robert – Sujet inconnu ***

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Julliard – 2018 – 252 pages

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« J’ai donc grandi dans un village de l’Est, dans une grande maison vide, entre une mère hystérique, un père dans son bureau et un aspirateur. C’est un bon résumé. »

La narratrice – dont on ne connaîtra pas l’identité – commence par évoquer son enfance ; l’enfant bizarre qu’elle a été, prête à se battre violemment pour sauver sa souris en peluche, Sam. L’adolescente qu’elle est devenue, alternant l’hôpital psychiatrique et les cours au lycée. Puis arrivent les années de fac avec le premier appartement, 18 m2 seule. Avoir désormais le choix de tout mais sans se connaître réellement. Aucune passion ne l’anime réellement. Elle aime les livres, les dévore même mais ils ne parviennent pas à combler le vide en elle. Et cette solitude toujours tenace, à laquelle elle s’est accoutumée.

Une nuit d’insomnie, son voisin Lucien frappe à sa porte, après avoir entendu une chanson de Barbara. Trois fois son âge, des troubles obsessionnels et des années sans prendre de douches. Son premier ami, attaché de façon convulsive au passé.

Une autre nuit d’insomnie, elle a vingt ans, elle tombe amoureuse.

L’armure se déchire, et sa peau apparaît, à vif.

Un style brut et lapidaire, des phrases courtes et incisivesSujet inconnu est l’histoire d’un amour qui tourne mal ; un amour qui foudroie, qui emporte et qui transcende et qui finit par détruire. C’est l’histoire aussi de l’écriture et de son rôle salvateur. Au fur et à mesure de notre lecture, la tension s’empare des mots, s’empare de nous. On finit par retenir son souffle jusqu’aux derniers mots… Un roman coup de poing qui coupe le souffle.

Yannick Haenel – Tiens ferme ta couronne ***

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Folio – février 2019 – 368 pages

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Jean a écrit un scénario long et indigeste sur la vie de Melville, que seul Michael Cimino, le réalisateur maudit de Voyage au bout de la nuit, pourrait réaliser. En cherchant à le rencontrer, Jean se retrouve à New York à la Frick Collection, à patienter devant Le Cavalier polonais de Rembrandt.

Jean a 49 ans ; plutôt solitaire, il passe ses journées seul à siroter de la vodka et à buller devant des films – il développe une obsession pour Apocalypse Now. Il aime aussi déclamer des noms de poètes dans la nuit. Jean est un personnage loufoque et décalé, un peu timbré et complètement à la ramasse. « Il faut être fou, sans doute, pour éprouver une telle insouciance alors qu’on frôle le gouffre. » Il n’a plus d’argent sur son compte, ne fréquente quasiment plus personne à part son voisin Tot, un homme curieux qui collectionne les fusils de chasse et qui s’absente souvent en lui demandant de s’occuper de Sabbat, son dalmatien.

A la poursuite du daim blanc de la vérité, Jean nous embarque dans une aventure aux accents cinéphile et littéraire, franchement surréaliste, de Paris à New York, en passant par Colmar et le lac de Némi en Italie.

Tiens ferme ta couronne est un roman halluciné à l’écriture séduisante qui m’a au début pas mal déroutée : je ne voyais absolument pas où j’allais, et puis, j’ai cessé de me poser la question et j’ai savouré cette curieuse lecture. Au fil des pages, je me suis laissée emporter par cette drôle d’histoire, oscillant entre scepticisme, curiosité et attachement.

Petit clin d’œil à un précédent roman de l’auteur, Les Renards pâles. Dans lequel Jean vivait dans une voiture, stationnée au 27 rue de la Chine ; « nous n’avions plus d’identité car l’identité n’était qu’un piège, un consentement au contrôle ».

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« J’ai pensé que peut-être il me fallait devenir fou pour devenir sage. »