Véronique Olmi – La Promenade des Russes ***

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Le Livre de Poche – 2008 – 256 pages

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Sonietchka a treize ans et vit à Nice avec sa grand-mère Babouchka. Babouchka qui craint toujours de tomber et s’agrippe au bras de sa petite-fille – menaçant de lui démonter l’épaule – quand elles sortent se promener. Qui fait des réussites en trichant et écrit des lettres au président de la République et aux journalistes d’Historia – des lettres qui parlent toutes des Romanov et de Lénine. Qui invite à déjeuner ses vieilles amies russes. Babouchka, c’est la dernière survivante de la Révolution bolchevique. Elle a de grands yeux bleus comme les bébés et parle souvent en russe à ses doigts

Sonietchka suit sa grand-mère dans ses lubies et nous raconte leur quotidien de façon si drôle et délicieusement cocasse. L’adolescente vit dans l’absence d’une mère instable et d’un père absent. En cherchant le sommeil, elle s’adresse à Anastasia – ce mystère jamais résolu qui hante sa grand-mère – et chaque nuit elle rêve de Manderley – « la nuit je suis plein de monde ».

Un roman attendrissant et drôle, qui se révèle émouvant et juste – je me suis rapidement attachée à cette voix délurée de gamine et au personnage extravagant de la grand-mère russe tellement impayable. J’ai aimé retrouver l’écriture de Véronique Olmi, fourmillant de métaphores et de comparaisons, une écriture enjouée et vive. Un vif plaisir de lecture !

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« J’ai regardé un peu les étoiles pour réfléchir à tout ça, cette façon incroyable qu’ont les gens d’avoir des vies secrètes, des rêves étranges et des idées tordues. »

Nicolas Delesalle – Mille soleils ***

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Le Livre de Poche – 2019 – 216 pages

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Ce lundi matin de février austral, il est 9h17 et ils sont quatre dans une voiture, qui file à travers le désert argentin sur la route 40 qui longe la Cordillère des Andes, avec un volcan immense qui domine la pampa.

Dans cette voiture, il y a Vadim, cinquantenaire d’un naturel taiseux ; les mots ils s’en méfie, parler c’est comme « manipuler un bâton de dynamique qui crépite » – il aime la physique des particules et le death metal. Il y a Alexandre, astrophysicien et programmateur, qui souffre depuis sa rupture avec la belle russe Léna. Il vient d’installer des panneaux solaires sur 1600 cuves de l’observatoire de Malargüe. Il y a Wofgang, un scientifique allemand rêveur et malchanceux, astrophysicien et spécialiste des rayons cosmiques. Et enfin Simon, astrophysicien hypocondriaque qui ne fait jamais rien sans consulter Clint Eastwood.

Leur 4×4 roule à toute allure vers Mendoza, où un avion pour Buenos Aires les attend. Vadim conduit beaucoup trop vite… Jusqu’au drame, aux pieds du volcan.

L’intrigue de Mille soleils se déroule le temps d’une journée ; les chapitres font défiler les heures, les minutes. Les quatre hommes se retrouvent seuls, sans réseaux ; trop d’espace et d’air pour ces citadins habitués à vivre dans des clapiers. Leurs pensées tournent en rond face à l’immensité sauvage. Ils se souviennent, voient leur vie défiler.

Un roman remarquablement écrit, efficace et tranchant. Où émotion et humour se côtoient habilement. Un huis clos à ciel ouvert, qui nous projette en plein coeur de la pampa et de l’âme humaine – et où certaines phrases résonnent intimement à l’oreille.

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« Il a une femme qu’il a épousé comme on achète un lecteur DVD et il a réussi à se reproduire sans dire plus de cent phrases. »

« On ne lui a simplement pas donné le temps de faire le deuil de ce qu’elle a été si longtemps, de ce qu’elle est encore maintenant, sous les replis du derme usé, une femme à la beauté éclatante. Qu »on lui donne le temps de faire le deuil des regards dans la rue ; le deuil du miroir, qu’on la laisse essayer de briller sur d’autres longueurs d’onde, qu’on lui laisse le temps d’apprendre à se trouver vieille, comme autrefois elle se trouvait belle. »

Maria Pourchet – Champion ***

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Folio – novembre 2019 – 256 pages

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Sur des cahiers à petits carreaux, Fabien raconte à sa psychiatre son quotidien dans une pension catholique en 1992. Il noircit les pages de ces cahiers, les uns après les autres, depuis un centre de repos, dont il ne pourra sortir que lorsqu’il aura raconté les événements qui l’y ont conduit

Fabien nous livre aussi ses weekend chez ses parents ; sa mère qui passe son temps à l’engueuler et à le battre, son père toujours absent, qui se tue au boulot. Une ambiance familiale exécrable et violente ; des parents qui semblent n’avoir jamais voulu de cet enfant. Mais l’adolescent ne s’en formalise ; il a décidé de devenir un « crack » en anglais pour s’envoler jusqu’à Manhattan, loin de ce bled pourri. Son seul ami c’est Champion, un loup. Son ami imaginaire – son versant animal – sa part d’ombre.

Cahier après cahier, l’on découvre la personnalité de Fabien, un adolescent solitaire, subversif et moqueur, grossier et provocateur – très pince-sans-rire, ses écrits n’épargnent personne. Très vite, on se rend compte qu’il se donne un genre ; tout n’est qu’apparence. Fabien a choisi le rire pour ne pas chialer, comme il dit. Il écrit comme il parle, ne fait pas attention au style, aux mots grossiers qu’il emploie. Il écrit avec son coeur. Ses tripes, il les met sur la table.

Un roman aussi bluffant que poignant sur l’adolescence, le deuil et le refoulement

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« J’ai ricané, et on est pas passés loin que je réponde ‘quel coeur?’. Je me suis retenu. Ce sont des répliques à balancer droit dans ses bottes, la main sur le colt. En robe de chambre, ça vous ferait vite passer pour un con. »

Gail Honeyman – Eleanor Oliphant va très bien ****

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10-18 – 2018 – 456 pages

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Eleanor est une jeune femme trentenaire et solitaire qui semble se suffire à elle-même ; elle applique à la lettre l’adage selon lequel il vaut mieux être seule que mal accompagné. Ses semaines sont réglées comme du papier à musique et rien ne semble lui manquer. Chaque mercredi soir, elle a sa mère au téléphone. Chaque vendredi soir, une nouvelle bouteille de vodka lui tient compagnie. Et puis un soir où elle se rend exceptionnellement à un concert de charité, Eleanor croise l’amour de sa vie. Il est sur scène. À quoi le reconnaît-elle ? Le dernier bouton de son gilet n’est pas fermé. C’est certain, c’est lui. Ce chanteur de rock est forcément un vrai gentleman.

À partir de cet instant, la vie de la jeune femme se retrouve irrémédiablement chamboulée. Les événements vont se précipiter, et Eleanor va faire des choses qu’elle n’avait jamais faites avant. Elle va porter un regard différent sur sa vie, sa solitude… et comprendre petit à petit l’importance de l’amitié.
Le ton mordant et pince-sans-rire d’Eleanor me plaît d’emblée et je m’attache instantanément à ce drôle de personnage. Elle prend tout au premier degré et ne semble pas avoir les mêmes codes sociaux que les autres. Elle est d’une franchise désarmante, dit tout ce qu’elle pense, sans arrière-pensée.

Je dois avouer que les quarante premières pages, j’étais franchement dubitative, on a l’impression d’être en pleine chick litt. Et puis… des indices nous sont délivrés furtivement au fur et à mesure de notre lecture et on comprend qu’on a affaire à un roman vraiment différent. Un roman unique en son genre. Un roman qui se dévoile à la façon d’une enquête ; le passé d’Eleanor se révèle petit à petit, dans toute son horreur.

Pour ne pas vous gâcher l’effet de surprise, je n’en dirai pas davantage sur ce livre surprenant à l’humour ravageur ; juste : lisez-le. Coup de ❤

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« J’ai parfois le sentiment que je ne suis pas là, que je suis le fruit de mon imagination. Il y a des jours où je me sens si peu attachée à la Terre que les fils qui me relient à la planète sont fins comme ceux d’une toile d’araignée, comme du sucre filé. »

Karin Serres – Les silences sauvages ***

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Alma – août 2019 – 228 pages

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Ce curieux roman est composé de trois récits distincts, mettant en scène trois femmes, qui semblent avoir à peu près le même âge, quelque part entre jeunesse et vieillesse. Chaque récit porte le nom d’une créature : Sirène – Chien – Limule.

Les femmes de cette trilogie féminine sont seules, en marge de la société ; elles n’ont que faire des conventions, elles n’ont pas de nom.

~ Il y a cette femme silencieuse qui débarque un matin au bar le Dauphin d’on ne sait où et qui finit par y rester pour faire la cuisine. De violents cauchemars peuplent ses nuits.

~ Et cette autre femme qui vit seule avec son chien dans un appartement sans électricité et sans eau courante. Qui vit de rien. Qui part au travail le matin, ne mange rien, chasse le canard dans la forêt le soir. Qui a tout sacrifié pour sa grand-mère.

~ Cette femme enfin, qui part sur la côte Est des Etats-Unis pour assister à un congrès. Chaque matin, elle prend l’habitude de marcher sur la plage qui se trouve en bas de son hôtel. Elle y découvre une espèce jusqu’alors inconnue pour elle : des horseshoe crab. Elle se prend d’affection pour ces espèces de poêles à frire sur pattes, tout en apprivoisant l’enfant qu’elle porte en elle.

Trois récits où l’animalité demeure tapie dans un coin, prête à bondir, où la solitude est comme une seconde peau et où l’eau est un personnage à part entière : lac où l’on s’immerge, miroir, eau de pluie qui goutte sur le corps, mer. Les Silences sauvages est un bel ovni littéraire, étrangement poétique et surprenant, sur les mondes intérieurs et le sauvage.

Lecture dans le cadre d’une Masse Critique Babelio

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« Il pleut si fort que les immeubles d’en face sont noyés de brouillard. La pluie avance et danse en un immense mur d’eau bruissant. Le vent tourne, le plancher noircit autour de leurs pattes et de leurs pieds, l’air sent le bois mouillé, le moisi, la forêt. »

Antonio Carmona – Maman a choisi la décapotable ****

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Editions Théâtrales – 2018 – 64 pages

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Prune a treize ans, c’est une ado qui n’hésite pas à cogner au collège celui qui oserait se moquer d’elle. Tous les soirs, elle compte les moutons pour sa petite sœur Lola, huit ans, qui a du mal à s’endormir et ne cesse de poser des questions.

Leur mère a pris la poudre d’escampette ; elle a sauté dans la décapotable d’un homme pour ne plus jamais revenir. Autrement dit, elle a préféré chercher un chewing-gum dans la bouche d’un autre. Cela s’est passé il y a si longtemps que les deux sœurs peinent à s’en souvenir. Le père n’est plus là non plus. Il est parti pour un long voyage afin d’épuiser son chagrin. Il envoie des cartes postales.

C’est Garance, la nounou, qui s’occupe des deux filles. Garance et ses longs monologues un peu décousus sur Henri, l’homme aux VTT insaisissable. Garance qui fait tout pour convoquer la joie et l’insouciance au quotidien. Qui couve Prune et Lola et les aime comme une mère.

Une fois n’est pas coutume, je vous parle aujourd’hui d’une courte pièce de théâtre qui m’a beaucoup plu… Une pièce au ton décalé et absurde sur une famille pas comme les autres, qui aborde avec humour et légèreté la séparation, l’abandon et la perte.

Antonio Carmona se lance dans l’écriture « en cherchant la blague au milieu des décombres ». De jeux de mots en coqs à l’âne, ses personnages cherchent à retrouver la mémoire du passé tout en tentant de mettre des mots sur le vide laissé par l’absence des parentsMaman a choisi la décapotable est une pièce tendre et poétique qui se déguste le sourire aux lèvres.

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« Est-ce que parce qu’on est petite on ne peut pas comprendre ? C’est quand qu’on arrêt d’être petite ? Quand on sait faire du vélo ? Quand on a appris à se servir du dico ? Quand on connaît le passé composé ? Quand on a treize ans ? »

Loulou Robert – Je l’aime **

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Julliard – 22 août 2019 – 260 pages

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« Donc je suis orpheline, en fac d’histoire et je tue des fourmis. » Et puis, elle le rencontre. M. Ils ont les mêmes initiales.

Elle l’aime. A dix-huit ans, elle en est certaine, c’est lui et pas un autre. Elle est folle de lui, elle a envie de le crier sur les toits, de danser, de faire toutes les folies possibles pour le lui prouver et le prouver au monde entier. Il est à lui, elle ne partage pas. Avant lui, elle n’était rien, elle n’avait aucune passion, aucune vie en elle. Elle est prête à tout pour lui ; elle le suit à Paris, le soutient lorsqu’il devient journaliste. Plus rien ne compte que lui.

Je l’aime c’est l’histoire d’une jeune femme qui aime jusqu’à en perdre la tête, qui se dévoue corps et âme à l’homme aimé. C’est l’histoire d’un amour sacrificiel. Ce n’est pas seulement ça. C’est aussi le passage du temps, la vieillesse qui prend ses quartiers, les rides qui s’invitent au creux de l’amour. La solitude, l’usure. La maternité. La maladie.

J’ai découvert la singulière plume de Loulou Robert grâce à Sujet inconnu, qui m’avait soufflée. J’étais captivée par ses phrases courtes, son style incisif. Je l’aime nous livre un portrait de femme sans fard ; c’est cash, sans concession. Parfois excessif et vulgaire. Rarement tendre. Complètement fou. Hélas, le style de l’autrice a eu raison de moi : je n’avais pas dépassé la moitié du roman que j’étais déjà lassée.