Mary Costello – Academy Street ***

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Éditeur : Points – Date de parution : avril 2016 – 188 pages

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Tess a sept ans à la mort de sa mère. Dans une confusion des sentiments, elle prend conscience qu’elle ne la reverra jamais, que sa mère est allongée dans son cercueil dans sa robe bleue, six pieds sous terre. Avec son père, ses frères et sœurs, ils habitent la campagne d’Easterfield,  non loin d’un campement de romanichels. La petite fille est intriguée et fascinée par eux. Peu après avoir assisté malgré elle à la veillée funèbre d’une enfant romanichelle de son âge, Tess perd sa voix. Pour un temps.

Une enfant qui devient adolescente puis femme, mère, grand-mère. Page après page, année après année, nous voyons Tess grandir, et quitter un beau jour son Irlande natale pour suivre sa sœur Claire à New York, où elle va poursuivre ses études d’infirmière et débuter sa carrière. Le roman nous livre ses rencontres, ses amis, son unique amour. Se déroule sous nos yeux la vie de cette femme éprise de solitude. Cette solitude fondamentale ancrée en elle depuis la mort de sa mère ; une perte qu’elle portera en elle toute sa vie.

Un roman court mais étonnement dense et émouvant, qui dresse le portrait d’une femme attachante, forte malgré ses démons intérieurs. J’ai aimé le regard que Tess porte sur la vie, son rapport au monde. Mary Costello déploie une écriture sensible, qui met en relief les émotions et les sentiments de cette femme avec beaucoup de justesse.

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« Récemment, l’idée que tout ce qui l’entoure, tout ce qui compte et l’émeut – les arbres, les champs, les animaux – cultive sa propre vie, ses propres pensées, a enfoncé en elle ses racines. Si une chose est vivante, se dit-elle, elle a forcément des souvenirs. »

« Il lui semblait parfois qu’elle était abandonnée sur une île, un abîme, large et noir, la séparant de l’amour humain dans son ensemble. Elle pensa à Claire, des années plus tôt, à sa maison et son jardin dans le New Jersey, et à la façon dont tout change, s’achève ou disparaît, comme le ferait cette journée, cet instant. Elle regarda autour d’elle. Et vous aussi, vous disparaîtrez tous. »

Julien Green – L’autre sommeil ***

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Éditeur : Gallimard – Date de parution : 1999 [1971] – 128 pages

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Un roman court et singulier, qui me permet d’entrer à pas feutrés dans l’oeuvre de Julien Green. Dans ce récit, l’auteur met en scène Denis, un adolescent qui ne semble avoir aucune attache, qui aspire à n’avoir aucune attache, surtout envers ses parents. Seul son cousin orphelin Claude le fascine depuis tout petit. Son caractère brut et sauvage exerce sur lui une fascination et force son admiration. Mais il lui fait peur également. L’adolescence sera l’âge de sa confrontation à la mort et à la solitude, lui faisant prendre conscience peu à peu de sa véritable nature. L’autre sommeil, ce peut être la mort elle-même ou la réalité qui semble étrangement se confondre avec le rêve.

L’écriture de Julien Green est un mélange d’émotions, de poésie. On ne peut que se laisser glisser dans son murmure. Un récit étrange et saisissant, qui donne matière à réfléchir sur la réalité, les songes, le désir.

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« Ces années qui passent pour celles du bonheur et de l’insouciance sont parfois celles où le poids de la vie se fait le plus durement sentir. »

« Peut-être toute cette vie qui s’agitait autour de nous n’était-elle qu’un songe, un autre sommeil qui ne nous fermait pas les paupières, mais nous faisait rêver les yeux ouverts. Pourtant, dans ce monde d’illusions, certaines choses demeuraient vraies. Ni les paroles des hommes, ni leurs livres, ni, probablement, rien d’eux-mêmes n’avaient de réalité, mais ce qui me faisait trembler de joie et de peur en ce moment, cela était aussi vrai, aussi certain que la mort. »

Jérôme Leroy – Jugan ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : janvier 2017 – 215 pages

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Le narrateur qui prend la parole dès les premières pages semble hanté par ce qui lui est arrivé à Noirbourg, lorsqu’il était jeune enseignant au collège Barbey d’Aureville. Il y a fait la connaissance d’un singulier personnage, Joël Jugan, un dangereux activiste au visage ravagé qui venait de passer dix-huit ans en prison. En fondant Action Rouge dans les années 70, il voulait changer l’ordre social, détruire ce monde infecte et capitaliste… et il était prêt à tout pour y parvenir. Des années après cette rencontre et les événements qui suivirent, le narrateur cherche encore un sens à ce qui s’est passé. Par une nuit brûlante en Grèce, dans le village de Paros, où il se trouve en vacances avec sa femme et sa fille, il rêve et se souvient…

Un récit qui annonce d’emblée la tragédie à venir. Une atmosphère sombre, les fantômes de Noirbourg resurgissent avec la nuit. Les personnages de cette tragédie sont nommés : Assia, ancienne élève du collège. Clotilde, la CPE. Joël Jugan. Ils vont tous se croiser dans un centre d’aide aux devoirs. C’est Clotilde, ancienne membre d’Action Rouge, n’ayant jamais perdu contact avec Jugan, prend la décision de le recruter au centre ; il y rencontrera Assia qui y travaille déjà et va tomber éperdument amoureuse de lui, scellant sa propre perte.

L’écriture de Jérôme Leroy est sublime. Sombre et lumineuse. Empreinte de mélancolie. Une lecture courte et percutante, qui m’a complètement séduite.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture !

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« Si ces rêves devaient finalement disparaître, j’en serais triste. Cela signifierait que j’ai tout compris. Et je ne suis pas certain d’avoir envie de tout comprendre, d’avoir envie qu’Assia Rafa, son père Samir, Clotilde Mauduit, les Gitans de la Zone et bien entendu Joël  Jugan disparaissent de mon paysage onirique, n’ayant plus rien à révéler de leurs mystères, de leur violence. Ils auront été, malgré eux, à leur façon, la part de poésie et de sauvagerie dans ma vie si banalement rangée. »

« Et il était étonné de voir qu’il y avait toujours eu à travers le temps des hommes pour reprendre l’étendard de cette Cause, pour tout y sacrifier, et s’y brûler dans un mélange de rage inapaisable et de bonheur fou. Jugan était de cette race-là, une race magnifique et dangereuse. »

« Elle ne sait pas départager ce qui l’attire violemment, brutalement dans cet homme et ce qui au contraire l’effraie comme si elle avait rencontré sa propre mort. »

« On aurait dit, dans cette lumière incertaine, que la Lande était vivante, se gonflait dans la nuit qui approchait et que le moment venu elle viendrait dévorer la ville et la renvoyer au néant, avec ses avenues, ses habitants, ses bâtiments officiels, ses secrets honteux, ses rumeurs assassines, effaçant jusqu’à son souvenir dans la mémoire des hommes. »

Valérie Mréjen – Troisième personne ***

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Éditeur : P.O.L – Date de parution : février 2017 – 140 pages

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Un roman de circonstances, offert juste après la naissance de mon petit bout. Dans ce roman, une mère revient sur la naissance de son enfant, les premiers jours de sa vie, l’entrée de ce petit être dans son monde, à travers un récit à la troisième personne, comme une mise à distance, un besoin de mise en perspective ? Les nouveaux réflexes que l’on adopte presque instinctivement, le quotidien redécouvert à travers des yeux neufs. La vie d’un couple, d’une femme, qui ne sera plus jamais la même.

J’ai pris plaisir à me retrouver dans certains passages ; certaines réflexions m’ont fait sourire. Et je me suis surprise à me projeter dans les mois à venir. Un récit plein de tendresse, de douceur et aussi d’humour. Qui s’élabore au fil des mois que les parents passent auprès de cette enfant qui grandit. L’étonnement, la joie, la nostalgie par rapport à sa propre enfance, l’auteure parvient à nommer et à mettre en mots ces émotions nouvelles. Un roman touchant.

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« Et aussi le pressentiment, grâce aux indices fournis par les conversations, les rires, la bonne humeur, qu’un monde existait avant lui, que tous ces gens se connaissaient avant et n’ont pas attendu son arrivée, même s’ils l’ont espérée longtemps, pour partager des souvenirs. J’existe et je n’existais pas. J’arrive donc un peu des abysses, comprend-t-il peut-être déjà. J’aurais tout aussi bien pu ne pas être là. »

« Je redécouvrais grâce à la seule présence d’un regard neuf pourtant tourné vers ma poitrine, la majesté et la splendeur des grands immeubles en pierre qui semblaient s’être mis en rang et se tenir au garde-à-vous. »

Alice de Poncheville – Nous, les enfants sauvages ***

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Éditeur : L’Ecole des loisirs – Date de parution : 2015 – 416 pages

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Linka, sa petite sœur Oska et leur ami Milo vivent dans un orphelinat. Il y a vingt ans, un virus a touché le monde animal et les humains ont décidé d’éradiquer la moindre présence animale. Dans cette 16ème Maison des Enfants dirigée d’une main de fer par une directrice qui a des yeux partout et tient en horreur l’imagination, le quotidien des enfants est très encadré, ils n’ont que peu de marge de liberté. Linka a des envies d’évasion ; un jour qu’elle se balade sans permission, elle tombe sur un drôle d’animal qui l’intrigue… Elle ne peut s’empêcher de l’embarquer dans son cartable.

Aux côtés de cet animal qu’elle nomme Vive, et qui déploie ses ailes… tel un poisson des airs, avec un étrange sourire, Linka se sent étrangement plus forte, comme si Vive pouvait la réconforter, la comprendre instinctivement. Quelques jours plus tard, les enfants tombent sur un curieux personnages, l’énigmatique Docteur Fury, un vagabond qui prétend que Vive lui appartient.

Pour la fête des Échanges et des Dons, qui a lieu à Noël, les orphelins sont dispatchés dans des familles d’accueil. Linka se retrouve séparée de sa petite sœur. Elle va passer quelques jours dans un grand manoir avec Jonas Roumik, un vieux monsieur qui va lui apprendre bien des choses…

J’ai tout de suite aimé l’atmosphère de ce roman, entre légèreté et mystère diffus… Dans ce monde sans animaux, on s’attend à trouver du merveilleux à chaque coin de forêt. Une belle lecture jeunesse, une véritable ode à l’animalité et à l’imagination, qui mêle habilement fantastique et science-fiction… avec poésie.

Je vous invite à découvrir le billet tentateur de Bob et Jean-Michel

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« Sans imagination, nous ne pourrions pas avancer car nous serions incapables de nous projeter dans l’avenir. »

« Les voir en vie, ces oies, mais si fragiles, tellement à la merci des humains…C’était comme un coup de poignard. C’est très fort de voir une autre forme de vie que la nôtre. C’est un grand mystère. »

« Au-dessus des immeubles, la lune prodiguait sa lumière. Elle saupoudrait ses rayons sur toute chose, les unifiant sous le même voile. Elle régnait, métamorphosant les voitures en animaux assoupis, les toits des immeubles en lacs miroitants. L’animé et l’inanimé se confondaient dans les yeux ensommeillés de Linka. La clarté lunaire s’imprimait en elle. Linka se sentit à la fois vivante et morte, d’une vie très calme et d’une mort très active. »

Joyce Carol Oates – Sacrifice ***

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Éditeur : Philippe Rey – Date de parution : octobre 2016 -384 pages

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Octobre 1987. Dans un quartier noir délabré du New Jersey, implanté d’usines polluantes, Sybilla, une adolescente noire est découverte dans la cave d’une usine désaffectée, dans un état lamentable, ligotée, dénudée, le corps couvert de boue et d’excréments de chien et d’injures racistes, gémissante. Battue, violée et abandonnée à la mort. Sa mère, Ednetta Frye, la cherchait avec angoisse depuis deux jours, les yeux fous, hagards. Lorsque Sybilla est conduite aux urgences, elle accuse des flics blancs de l’avoir mise dans cet état. Peu à peu, l’histoire se répand dans le quartier comme une traînée de poudre. Faut-il la croire ? Où est la vérité ?

Les voix autour de cette affaire se succèdent au fil des pages ; l’affaire secoue la communauté noire et exacerbe les tensions raciales. Après avoir été boycottée par les médias, elle est reprise au compte d’un pasteur – un peu trop – charismatique et de son frère, avocat des droits civiques. Entre indifférence des médias, sensationnalisme et manipulations, mère et fille se retrouvent prises au piège…

On retrouve le style incroyable de Oates. Je suis toujours éblouie devant une telle maîtrise de l’intrigue, de la narration. L’écriture est brute, elle incarne la violence de cette histoire, nous permettant de nous glisser dans la peau de chaque personnage.

Un roman qui met en relief avec talent les conflits raciaux, la haine raciale toujours exacerbée à la fin des années 80 dans la société américaine. On a du mal à croire qu’une telle animosité puisse exister encore à cette époque. Joyce Carol Oates excelle encore une fois dans les portraits psychologiques de ses personnages, la description de l’atmosphère de ce quartier pauvre, où les spectres des émeutes de 1967 et de la loi martiale rôdent à chaque coin de rue.

A lire aussi, le billet de Fanny, du blog Mes Pages Versicolores 😉

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« Fille noire, flics blancs, enlèvement, viol, agression, abandonnée à la mort. Très vite, cela devint un poème. Une incantation. Ces quelques mots répétés encore et encore. »

Dominique Falkner – Mojado ***

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Éditeur : Envolume – Date de parution : 11 avril 2017 – 100 pages

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Ils sont plusieurs migrants – mojados – à marcher vers la frontière mexicaine pour la franchir, guidé par le coyote, leur passeur. Parmi eux, il y a Cuauhtémoc, un instituteur en quête d’un père dont il n’a plus de nouvelles depuis des années ; une jeune femme et sa fille en quête d’un paradis ; quelques autres les accompagnent, venus du Costa Rica, du Salvador… Ils s’apprêtent à traverser le Rio Grande, dans l’espoir d’atteindre le Texas. Dans ces contrées désertiques, dépourvues de présence humaine, où l’eau se fait rare, ils cheminent sous la chaleur écrasante, foulent le sol poussiéreux et miséreux, pensant à ce qui les attend de l’Autre Côté, craignant plus les narcotrafiquants et les patrouilles de douanes que la nature sauvage et inhospitalière

Tout au long du périple, les souvenirs défilent, les pensées s’agitent, sans ordre, dans l’esprit de Cuauhtémoc. Ses nuits sont agitées de cauchemars plus vrais que nature.

Un texte court plein de pudeur, serti de citations, qui rend compte de la violence du périple. Une économie de mots et une écriture précise et vivante pour décrire cette traversée infernale, si bien que j’avais l’impression d’y être – la quatrième de couverture précise d’ailleurs que l’auteur a lui-même entrepris ce périple. Où chercher encore l’espoir ? En Dieu ? En un avenir aveugle et incertain ?

Un beau roman, puissant, sur ces migrants qui risquent chaque jour leur vie en traversant la frontière, à la recherche de l’idée qu’ils se font du paradis de l’autre côté… Un texte qui résonne comme un témoignage indispensable et nécessaire, d’autant plus à l’heure actuelle.

De Dominique Falkner j’avais beaucoup aimé Ça n’existe pas l’Amérique ; un auteur à suivre, assurément ! Je remercie encore les éditions Envolume pour cette lecture.

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« Il pensa aux couleurs du désert : violet à l’aube, puis mauve en milieu de matinée avant de s’enflammer vers midi pour devenir cette lame de métal chauffée à blanc qui rougeoie jusqu’au soir. »

« Le monde soudain peuplé d’ombres aveugles cherchant leurs repères à tâtons dans l’obscurité. De bruissements et de cris d’animaux qu’on n’entendait jamais la journée. La canicule d’il y a deux heures à peine un souvenir déjà irréel tant il faisait soudain froid. »

« Toute ma vie, pensa-t-il, j’ai cherché le magique, le surnaturel et la marque du divin sans jamais avoir pu y croire, mais dès qu’il se présente, mon premier réflexe est de tourner la tête et de faire comme si je n’avais rien vu. »