Rebecca Watson – Sous la peau ***

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Grasset – mars 2021 – 288 pages

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Une jeune femme ouvre les yeux, se lève, prend le métro et se rend au travail. C’est sa routine hebdomadaire. Ses journées sont un enchaînement de taches, de façon automatique, mécanique. Peut-être une façon pour elle d’oublier l’angoisse qui la ronge à certains moment, la dévore à d’autres. Cette angoisse qui fourmille sur sa peau, la démange ; elle s’enferme alors dans les toilettes et se gratte jusqu’au sang. L’angoisse l’étrangle de croiser à nouveau l’homme qui l’a agressée, parce qu’il travaille dans la même entreprise qu’elle…

Un étrange roman, auquel je ne m’attends pas. Complètement morcelé, chaotique ; un chaos poétique qui nous secoue et nous met à l’épreuve, nous donne le vertige par moment.

Sous la peau est un texte fort, étonnant, déroutant, glaçant. On ne sait parfois dans quel sens lire ces mots qui claquent, qui crissent, qui bruissent. L’écriture comme reflet des tourments qui agitent la jeune femme ; le temps d’une journée, nous nous retrouvons plongés dans les méandres de ses pensées, au plus intime de son être. Rebecca Watson nous offre une étonnante et dérangeante expérience de lecture et une plongée vertigineuse dans la psyché d’une femme profondément meurtrie.

Sylvain Pattieu – Amour Chrome ***

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école des loisirs – janvier 2021 – 180 pages

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Mohammed-Ali a la cote au collège, que ce soit auprès des profs comme des élèves – c’est un délégué dévoué qui prend sa mission au sérieux. Mais derrière ces apparences lisses se cachent deux secrets. Le premier ? Mohammed-Ali aime sortir la nuit pour taguer. Le deuxième ? Il est amoureux d’Aimée, une grande renoi aux jambes immenses qui adore le foot. Son pote Zako est le seul au courant de ces deux secrets…

Le contexte est habilement planté. Bagarres entre collégiennes, PNL en fond sonore, langage d’ado, Sylvain Pattieu nous propulse dans le monde adolescent de la banlieue. Mais réduire le roman à cela serait une erreur.

Amour Chrome est un roman que j’ai dévoré avec un vif plaisir. Les personnages sont touchants, les premiers comme les seconds rôles. L’écriture est rythmique, rythmée. L’intrigue est réaliste, loin des clichés. Très vite, je me prends d’affection pour Mohammed-Ali, je me plonge dans son quotidien et me glisse dans les émotions qui le traversent dans ce passage de l’enfance à l’adolescence – cette peur de grandir qui se mélange avec la soif de premières fois. Une tranche de vie émouvante et brute. Hésitante au début, j’en sors conquise!

Fiona Mozley – Elmet ***

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Folio – avril 2021 – 321 pages

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Cathy et Daniel sont frère et sœur ; ils vivent en lisière de la forêt avec leur père, John, dans une petite maison qu’ils ont construite, pierre après pierre. John est un père souvent absent, qui gagne de l’argent en se battant. Un père géant, tout en muscles, qui en impose.

Cathy et Daniel sont élevés en marge de la société, ce sont des enfants qui passent leut vie dehors. C’est la volonté du père, les protéger du monde, leur donner une chance de vivre leur propre vie. Dans les bois, ils jouent, tirent à l’arc, chassent pour se nourrir, se cachent. Restent des enfants, le plus longtemps possible.

Et puis, Mr Price, le propriétaire terrien des environs débarque et menace de les chasser de ses terres. Sauf si John travaille à nouveau pour lui, comme par le passé…

C’est la voix de Daniel qui nous raconte les événements. Un adolescent, tout juste sorti de l’enfance, curieux de tout ; avec sa soeur Cathy, aussi féroce et pugnace qu’intelligente, ils vont se retrouver confrontés à la brutalité et à la violence du monde adulte.

La tension dramatique monte au fil des pages. La pureté de la nature offre un contraste saisissant avec la barbarie humaine. Un roman puissant qui m’a happée, du premier au dernier mot.

Ali Smith – Hiver **

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Grasset – février 2021 – 320 pages

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« C’est à ça que sert l’hiver : à se souvenir que tout s’arrête puis revient à la vie. »

Sophia commence lentement à perdre la raison, le jour où une tache apparaît à la périphérie de son champ de vision. Une tache qui se transforme en tête de petite fille grimaçante. À la respiration sifflante.

Son fils Art est censé venir pour les fêtes de Noël, et lui présenter enfin Charlotte, sa petite amie. Sauf que cette dernière l’a quitté quelques jours plus tôt. Pour sauver les apparences, il propose à une jeune fille rencontrée à un arrêt de bus de jouer le rôle de Charlotte, contre rémunération… Mais en arrivant chez sa mère, Art se rend compte qu’elle ne va pas bien. Quelque chose ne tourne pas rond. Il se décide à appeler la sœur de sa mère, Iris.. mais elles ne se sont pas vues depuis plus de 30 ans.

Une sourde ironie se dégage de ce roman, qui semble plongé dans une drôle de torpeur. Pendant cet hiver, Ali Smith nous entraîne dans une danse singulière, entre folie, rapport familiaux tortueux, solitude et questionnement politiques et environnementaux.

Daniel Fohr – L’émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs **

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Slatkine & Cie – janvier 2021 – 160 pages

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« Je suis le dernier lecteur de livres sur cette planète. Tous les autres sont des femmes. »

Le Je de ce drôle de roman au titre à rallonge n’est autre que le dernier lecteur au masculin. Il doit se déguiser en femme pour lire en paix dans un parc, il ne peut parler lecture qu’avec une femme, sa meilleure amie, Théa. Ensemble, ils jouent à deviner les premières phrases de romans. Et il cherche depuis des années un stratagème pour que les hommes se remettent à lire… en vain.

« Que la moitié de l’humanité ne lise plus de romans est une catastrophe, pour la simple raison que la littérature est le terrain sur lequel s’établissent et se jugent les relations entre les hommes et les femmes depuis des siècles. Roméo et Juliette n’est pas l’histoire de deux jeunes gens mais une vision de l’amour, L’Ecume des jours, Lolita, Gatsby le magnifique, Justine, Les Liaisons dangereuses permettent de comprendre les ressorts du fonctionnement amoureux, sans avoir besoin de vivre la multiplicité de ces expériences, ce sont des guides et des modes d’emploi. »

Une plume vive et alerte, drôle. L’écriture et l’intrigue ont un petit côté absurde qui rappelle Fabcaro – et pourtant l’heure est grave. Une lecture aux allure de manifeste qui pourrait bientôt se conjuguer au présent, que j’ai dégusté rapidement et avec grand plaisir.

Mirabelle Borie – Dulce de Leche ***

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Gulf Stream éditeur – janvier 2021 – 416 pages

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À Lyon. Cécilia a été adoptée à l’âge de six ans ; brune, les yeux sombres et la peau mate, du sang amérindien coule dans ses veines ; ses racines se trouvent en Colombie. Elle ne garde aucun souvenir de son enfance à Bogotá et cette absence mémorielle la ronge petit à petit. Son seul ami, Pedro, est lui aussi adopté et originaire de Colombie. Ensemble, ils sont décidés à lever le voile sur le passé.

Dans les rues de Bogotá, les enfants abandonnés fourmillent. Clara, Rafaele, Ana, Maria, Guillermo, Juan, Soledad… organisés en bandes, les gamines, ils survivent comme ils peuvent, de petits trafics, de ventes sur les marchés. S’ils sont libres comme l’air, ils demeurent soumis aux lois de la rue et sont la proie de tous les dangers ; ces « marchands » qui enlèvent les enfants pour ne plus jamais les rendre… la prostitution… la drogue et les règlements de compte entre bandes.

Un roman dépaysant, prenant. Pétri de soleil – tragique mais lumineux. J’aime tout de suite cette bande de gamines, attachants, qui n’ont pas froid aux yeux. Les chapitres se déroulant à Bogotá ont eu ma préférence. J’ai trouvé que les autres personnages – Cécilia, Pedro, leurs parents – manquaient un peu d’épaisseur, de substance.

Un très beau roman, poétique jusqu’aux derniers mots, au sujet fort, qui m’a émue, malgré une trame convenue et un dénouement attendu.

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« Alejo a raison. En fin de compte, ils ne sont pas déracinés. Ils ont simplement des racines différentes, chacune les rattachant à un petit bout d’histoire. »

Mathieu Menegaux – Femmes en colère **

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Grasset – mars 2021 – 198 pages

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Juin 2020, nous sommes à la cour d’assises de Rennes. Mathilde Collignon est accusée d’un crime barbare, qu’elle a avoué. Mais elle est loin de s’en repentir et elle réclame même justice. Mathilde Collignon, c’est cette femme de 36 ans, divorcée, mère de 2 fillettes, ancienne gynécologue en milieu hospitalier. De quoi est-elle accusée? D’avoir voulu se faire justice elle-même, après son agression par deux hommes. Elle encourt jusqu’à 20 ans de prison pour son crime.

Le roman est habilement construit sur une alternance entre la voix de Mathilde et les délibérations des jurés. Les jurés, ces citoyens lambda, qui se retrouvent avec le sort de cette femme entre leurs mains. 2 hommes et 4 femmes qui vont devoir se prononcer. Mathieu Menegaux nous offre une plongée dans le monde juridique ; avec fascination nous pénétrons les coulisses du procès. Femmes en colère est un roman à l’écriture implacable, qui se dévore. Encore une fois, Mathieu Menegaux frappe fort avec un sujet au coeur de l’actualité.

Une lecture que j’ai beaucoup aimée… jusqu’à ce que je lise les dernières phrases qui m’ont plongé dans l’incompréhension ; c’est comme si l’auteur déconstruisait sournoisement le message qu’il s’est acharné à nous transmettre tout au long du roman.

Et vous qu’en avez-vous pensé?

Éric Pessan – Et les lumières dansaient dans le ciel

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école des loisirs – 2021 – 144 pages

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Cette nuit, Elliot décide de quitter son appartement de cité et de sauter dans un train pour aller voir les étoiles. Il reviendra avant que le soleil ne se lève, avant que sa mère n’émerge de son sommeil médicamenteux.

Depuis tout petit, il aime les étoiles. Il est fasciné par le ciel. C’est son père qui lui a appris à le décrypter, à observer constellations et galaxies. Mais depuis que ses parents ont divorcé, c’en est fini des nuits d’observation stellaire avec son père.

Au fond de son sac à dos, une lunette astronomique. Au fond du coeur, la nostalgie de ses nuits d’observation avec son père. Le ciel l’appelle. Quand Elliot regarde le ciel, il oublie tout ; il se perd dans l’immensité de la Voie Lactée.

Et puis une nuit, une curieuse lumière orangée traverse le ciel, se scindant un 3 boules orange vertes. Quelles sont ces lumières? Avec qui partager cette apparition?

Un court roman au charme nébuleux. Éric Pessan est devenu pour moi un auteur jeunesse incontournable ; son écriture et le choix de ses sujets font mouche à chaque fois. Ici encore, un personnage adolescent qui cherche une échappatoire à son quotidien, au monde adulte qui le trahit, à ses contemporains – en lesquels il ne se reconnaît pas. Un ado en marge, qui trouve du réconfort auprès des étoiles.

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« Le ciel n’a plus de limite, je souris. Les adultes ne perdent jamais une occasion de détruire les belles choses, de les salir, de les démolir. Ils saccagent tout avec une minutie impressionnante, mais ils ne peuvent pas m’enlever le ciel. »

Dolores Reyes – Mangeterre ***

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Editions de l’Observatoire – août 2020 – 224 pages

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« – Lève-toi, Mangeterre, allez. Lâche-la, laisse-la partir. »

Mangeterre. Celle que l’on surnomme ainsi est une enfant qui ne peut se résoudre à la mort de sa mère. Se résoudre à ne plus entendre sa voix. Alors, elle mange la terre dans laquelle sa mère vient d’être ensevelie, sans cercueil, juste emmaillotée dans un vieux tissu.

Plus tard, quand son père disparaît, les laissant livrés à eux-mêmes avec son frère Walter, elle mange de la terre pour savoir s’il est encore vivant.

Chaque fois c’est pareil : la terre ingérée lui révèle la vérité sur la personne disparue. La terre l’appelle. Ce don lui colle à la peau. Peu à peu, la rumeur se répand. Les gens les fuient, Walter et elle. Ils se retrouvent seuls. Seuls, avec les petites bouteilles de terre que les gens déposent à travers le portail, dans l’espoir que la jeune fille leur révèle si leurs disparus sont toujours vivants.

Mangeterre, sorcière, voyante, orpheline, adolescente qui se rêve normale. Il se dégage de ce roman une atmosphère de réalisme magique comme je les aime. Féminité, surnaturel et mystère en Argentine. Une lecture à la fois sombre et lumineuse, tragique et poétique.

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« J’ai caressé la terre qui me donnait des yeux neufs, me permettait d’avoir des visions auxquelles j’étais la seule à accéder. Je savais combien les messages des corps volés sont douloureux. J’ai caressé la terre, serré le poing et soulevé dans ma main la clé qui ouvrait la porte par laquelle Maria et tant d’autres filles étaient parties, filles aimées, elles, de la chair d’autres femmes. J’ai soulevé la terre et avalé, toujours plus, beaucoup plus pour que naissent ces yeux neufs et que je voie. »

Pierre-François Kettler – Je suis innocent ***

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Talents Hauts – mars 2020 – 256 pages

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Jean a sept ans et le coeur innocent. En rwandais, il se nomme Munyangoma, « celui qui frappe du tambour ». Ce jour de janvier 1994, c’est son anniversaire, il joue avec sa sœur Agathe dans les marais – elle lui révèle ses secrets.

Au fil des chapitres, Jean prend la parole et nous raconte son histoire. Celle de son pays – celle du jour où les hommes sont devenus fous. Ses mots claquent dans l’obscurité, résonnent avec pureté, clarté. Ils révèlent toute l’innocence et la candeur d’un enfant qui s’apprête à découvrir l’horreur d’un génocide.

Les accords d’Arusha, la France… Jean perçoit le chaos et la tension dans les voix des adultes, lorsqu’ils prononcent ces mots. On peint des croix blanches dans la nuit sur les portes de certaines familles. « Inyenzi! » La chasse aux Tutsis est lancée…

Et puis, il y a ce matin d’avril 1994. Où des coups retentissent à la porte de leur maison. Où sa mère lui ordonne de rester caché. Où sa famille disparaît ; Jean ne comprend pas sur le moment qu’ils ont tous été assassinés. Sa maison est pillée. Et cette phrase qui va revenir désormais comme un refrain « Il faut que je vive ! » – en souvenir des derniers mots de sa mère.

« Un mamba me sauve la vie. Je suis un enfant. Je ne comprends rien à la vie. Je suis vivant. »

Je suis innocent, c’est le regard d’un enfant sur le génocide des Tutsis qui a meurtri le Rwanda. Un regard qui comprend sans comprendre. L’enfance ne peut pas accepter ce qu’il se passe ; alors Jean trouve des métaphores pour digérer le réel ; ces corps ensanglantés, privés de leurs membres sont comme des poissons, des sacs, baignant dans le jus de maracujas… Et dans ses rêves, son frère Aristophane apparaît et l’aide à survivre.

Je suis innocent est un récit poignant, terrifiant – l’innocence incarnée se retrouve dépouillée par la pire des abominations. Un roman que je lis en apnée, séduite par l’écriture dépouillée, empreinte de poésie et de candeur malgré l’horreur.

« Je suis un enfant. Je suis fou. Je ne suis pas fou. Je suis vivant. »