Camille Anseaume – Ta façon d’être au monde ***

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Pocket – 2017 – 168 pages

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« Tu vis comme tu respires, sans t’en apercevoir. »

L’une est une enfant discrète, sans cesse inquiète, angoissée par la fin de toute chose, obsédée par l’organisation du temps et le rangement. Maladroite et rêveuse, elle a besoin de contempler le malheur des autres pour se rassurer sur son propre bonheur.

L’autre est un rayon de soleil, son sourire est lumineux, sa vie de famille enivrante et joyeuse.

L’une est légère et insouciante, l’autre semble porter le poids du monde sur les épaules…

Elles se rencontrent à l’âge de dix ans et ne se quittent plus ; pour elles c’est une évidence : elles sont sœurs. Ou demi-sœurs. Elles le clament à qui veut l’entendre.

Au début, aucun prénom ne nous est donné, leur identité demeure dans l’anonymat. Il y a juste le « elle » et le « tu » pour les identifier, toi et la petite fille puis la jeune fille… jusqu’au drame.

Elles partagent tout, de l’école au lycée, en passant par leurs années collège, leurs étés à Ker Timéoscor… Leurs premières fois – premières cigarettes, premiers baisers… Après le drame, elles partagent la mort, le chagrin, sans fin.

Une lecture âpre qui se lit d’une traite. Une écriture incisive, implacable. L’inéluctable se dessine au fil des pages… Camille Anseaume a l’art d’écrire entre les lignes, entre les mots. La vérité s’immisce de façon sournoise entre les lignes, entre les deux jeunes femmes. Les mots de la fin me sont restés en travers de la gorge ; j’étais sonnée en refermant ce bref roman.

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« Quelque chose en elle lui murmure que c’est beau l’enfance, et que ça meurt aussi. Elle essaye d’immortaliser la scène, avant d’y revenir. Trop tard, elle en a déjà fait un souvenir. »

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Clémentine Autain – Dites-lui que je l’aime ***

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Grasset – mars 2019 – 162 pages

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Comédienne qui crève l’écran dans les années 70, Dominique Laffin est aujourd’hui oubliée. Femme fascinante, radieuse et libérée, elle a trente ans lorsqu’elle décède brutalement. Sa fille Clémentine en a douze. Ce n’est que trente ans plus tard que la jeune femme parvient à mettre des mots sur cette mère que Dominique fut pour elle – une mère en souffrance, alcoolique, multipliant les amants et les coups d’éclats. Cette mère, elle en est d’abord obsédée à l’adolescence. Puis elle comprend plus tard qu’il faut l’effacer pour avoir une chance de survivre et de se construire.

Clémentine raconte son enfance avec cette mère, entre lumière et noirceur. Une femme capable du meilleur comme du pire, qu’elle aime à la folie mais qui parfois lui fait peur. Elle la tutoie, et cela a pour effet de nous convoquer, de nous prendre à partie et de nous immerger dans le récit.

Les souvenirs resurgissent à mesure que l’écriture délivre la narratrice. Les rencontres avec les anciens amants, les réalisateurs et les amies de sa mère se succèdent ; Clémentine désire confronter l’image qu’ils avaient de sa mère avec la sienne« C’est la révolution intérieure. Dans ma tête, tu renais. Par touches successives, mon rapport à toi a changé. Il s’est ouvert, adouci, apaisé. »

Elle met des mots sur le sentiment d’abandon qui lui colle à la peau depuis tout ce temps… C’est aussi le mystère autour de sa mort qu’elle souhaite questionner, éclaircir. L’écriture lui permet finalement de faire son deuil.

Dites-lui que je l’aime me fait forcément penser au livre de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit. C’est un beau récit féminin qui interroge la figure maternelle disparue mais aussi la femme que la petite fille abandonnée est devenue, se construisant autour de ce vide.

Une belle déclaration d’amour et un portrait de femme(s) écrit avec une sincérité et une simplicité qui m’ont beaucoup émue.

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« Quand tu es morte, j’ai passé des heures et des heures devant le miroir à répéter maman. Ce mot m’apparaissait aussi magique que mystérieux. (…) Je n’avais plus de raison de dire maman mais j’avais besoin de dire maman. »

Bernard Comment – Neptune Avenue ***

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Grasset – mars 2019 – 272 pages

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Neptune Avenue, au fin fond de Brooklyn, près de Cosney Island. C’est là qu’habite le narrateur. Handicapé à cause d’une maladie, il est bloqué au 21ème étage d’un building sans charme dont les ascenseurs sont en panne depuis quelques jours. Mais il n’y a pas qu’eux ; le monde à l’entour ploie sous la canicule et semble pris dans une curieuse brume laiteuse et tous les appareils électroniques sont tombés en panne. Internet ne fonctionne plus.

La maladie du narrateur, peu à peu, ronge ses dernières forces. Ses muscles sont usés comme s’il était un vieillard alors qu’il a la cinquantaine. Il a quitté la Suisse il y a deux ans, après la mort de sa mère et après avoir fait fortune dans la finance, attiré par New York et l’espoir d’y retrouver des cousins. Savoir que Bijou s’y trouvait ne pouvait que le motiver davantage. Mais qui est Bijou ? Pourquoi le narrateur veut-il à ce point la retrouver, se rapprocher d’elle ? Qu’est-elle pour lui ? Cette jeune femme qui n’a pas trente ans, ne jure que par la décroissance et ne connaît que l’amour multiple.

Dans ce monde comme suspendu, en attente, le narrateur n’a d’autre choix que de méditer sur la terrasse, avec pour seule compagnie un verre de vin blanc et un bol de cornichons. Et Bijou quand elle passe le voir… Les souvenirs de sa jeunesse avec Bob et Nina et ceux de son unique amour, trop tôt disparu, s’imposent à lui et le plonge dans une douce nostalgie.

L’écriture de Bernard Comment m’a séduite immédiatement. Empreinte d’une solitude et d’une tristesse latentes, elle rend compte de l’indolence des jours s’égrenant dans l’incertitude du futur.

Neptune Avenue est un roman qui ressemble à un chuchotement poétique, une lecture énigmatique et belle, qui nous fait réfléchir sur le destin, la passé, la mort et la vie.

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« L’autre vie commençait pour moi. Elle n’a jamais vraiment cessé depuis. Et j’ai parfois l’impression que je suis venu ici pour fermer la parenthèse, et retrouver le fil, un fil ancien, incertain, mystérieux. »

Eleanor Henderson – Cotton County ****

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Albin Michel – mars 2019 – 656 pages

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Cotton County, Géorgie, 1930. La toute jeune Elma Jesup – à peine vingt ans, fille de métayer, fiancée à Freddie Wilson, le petit-fils du propriétaire de leurs terres – met au monde des jumeaux, dont l’un est blanc et l’autre noir… Passée la stupéfaction, viennent les comptes à régler… C’est Genus Jackson qui en fait les frais ; l’ouvrier noir qui travaille dans les champs de coton alentours sous les ordres de Juke, le père d’Elma, est immédiatement accusé de l’avoir violée. Pendu à un arbre, il est ensuite lynché par une foule haineuse, puis traîné sur des kilomètres histoire que tout le monde puisse se délecter de sa mise à mort.

Malgré la suspicion générale et la ségrégation raciale qui bat son plein dans le Sud à cette époque, Elma choisit d’élever ses enfants sous le toit de son père avec l’aide de Nan, sa jeune et fidèle domestique noire qu’elle considère comme sa sœur. Cette dernière est la fille de Ketty, leur ancienne domestique, emportée par un cancer il y a quelques années ; ce même cancer que la mère voulu tenir éloigné de sa fille en lui coupant la langue à l’âge d’un an… Les deux enfants ont grandi ensemble dans cette ferme à l’intersection de la String Wilson Road et de la Twelve-Mile Road. L’une dans l’absence maternelle et l’autre dans l’attente du retour paternel. L’une parlant pour l’autre.

Je découvre un récit dense qui déroule au fil des chapitres l’histoire de cette famille atypique. La petite et la grande histoire s’entremêlent avec talent sous la plume de Eleanor Henderson. Cotton County est un de ces romans américains qui, une fois commencé, devient complètement addictif ; les pages se tournent toutes seules. Pas une seule longueur à déplorer, la romancière tient en haleine son lecteur et le ferre du premier au dernier mot.

L’intrigue nous fait voyager dans le temps, on passe d’un personnage à l’autre et d’une génération à l’autre avec une grande fluidité. Une fresque familiale impressionnante se dessine sous nos yeux, entre bestialité humaine et grandeur d’âme.

Un roman époustouflant et virtuose – qui nous rappelle à la fois Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur et l’atmosphère d’un roman de Carson McCullers – qui m’a fait palpiter le cœur et que je ne suis pas prête d’oublier… Elma, Nan, Juke, Sterling et Ketty vont occuper encore un moment ma mémoire.

Lecture effectuée dans le cadre du #PicaboRiverBookClub

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« Elle repensa alors au couteau de sa mère, à sa langue, enterrée là-bas sous l’arbre à calebasses, et pendant un instant vertigineux, elle comprit : lorsqu’on vous a fait du mal, il vous faut parfois faire du mal en retour à ceux que vous aimez, pour être capable de supporter l’amour que vous leur vouez. »

Véronique Ovaldé – Personne n’a peur des gens qui sourient ***

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Flammarion – février 2019 – 270 pages

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En une heure, Gloria boucle ses valises et dit adieu à sa maison, sans un seul regard en arrière. Elle file récupérer ses filles à l’école, Stella et Loulou, pour les embarquer sans préavis pour un long voyage. Mère et filles quittent la douceur du Sud et les rives de la Méditerranée pour le Nord et la maison alsacienne de la grand-mère acariâtre de Gloria, maison de son enfance, en pleine forêt de Kayserheim. Mais pourquoi une fuite aussi soudaine ?

Les chapitres alternent le présent et le passé de Gloria, nous permettant de comprendre petit à petit le sens de cette fuite… L’enfance de Gloria se déploie sous nos yeux ; la gamine abandonnée à l’âge de sept ans par sa mère qui se carapate avec son dentiste. Puis la jeune fille confiée à Tonton Gio à la mort de son père, son héritage restant bloqué jusqu’à ses dix-huit ans. Sa rencontre avec l’avocat de la famille, Santini. Une succession d’événement qui aboutissent à la nuit où Samuel, son mari et le père de ses enfants, trouve la mort… Quel lien entre tous ces faits ?

Avec plaisir, j’ai retrouvé l’univers de Véronique Ovaldé ; sa plume fantaisiste, son humour fin et ses expressions imagées uniques en leur genre« Il passait son temps à dessiner des huit langoureux autour des mollets de Loulou en ronronnant comme un frigo qui va rendre l’âme. » Ajouter à cela une ambiance de thriller et un soupçon de surnaturel savamment distillé.

J’ai aimé ce personnage féminin en fuite, ce personnage de mère femme-enfant qui est prête à tout pour sauver ses enfants. Un roman qui nous fait réfléchir sur la maternité : jusqu’où peut-on aller pour protéger ses enfants ? De quoi une mère est-elle capable ?

Un roman sous tension, beau et impétueux, tempétueux, qui nous délivre un magnifique portrait de femme et de mère, à la fois touchant et inquiétant.

Merci encore à Lilylit pour le prêt ❤

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« Chaque matin Gloria se disait, Aujourd’hui je ne me mettrai pas en colère. Et chaque jour elle échouait. Que fait-on d’une colère que l’on garde toujours en soi ? Devient-elle une vilaine tumeur ? Un mélanome sur la peau du bras ? Une petite boule de cheveux au fond de l’utérus ? »

Hyam Zaytoun – Vigile ****

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Le Tripode – janvier 2019 – 128 pages

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« C’est une histoire de pulsation. Une certitude physique qui mute en pensée. » Un bruit étrange réveille une femme dans la nuit. C’est comme un curieux ronflement qui s’échappe du corps de son homme, à côté d’elle. Tout son corps est en alerte. « La lumière. Ton visage, tes yeux fixes. Tu n’es plus là. Une secousse encore. » Une fois la lumière baignant la chambre, elle se rend compte que l’homme qu’elle aime, le père de ses deux enfants, est en arrêt cardiaque.

Cinq ans après, Hyam Zaytoun nous retranscrit le récit de cette nuit traumatique et des jours qui suivent, nébuleux ; ce temps en suspension durant lequel son homme côtoie la mort. Comment trouver les mots pour raconter l’impensable ? Comment verbaliser l’attente ? L’espoir qui refuse de s’éteindre ?

L’écriture de la jeune femme est finement ciselée ; avec minimalisme et poésie, elle nous retranscrit les émotions qui la traversent. Les mots disent le dénuement de la perte brutale, l’écroulement d’un monde… mais également le chagrin effroyable qui s’empare d’elle.

Je pleure, dès les premiers mots. J’ai eu tout simplement un coup de foudre pour ce récit d’une beauté incroyable, pour ce texte vibrant d’amour.

Merci à Lilylit pour m’avoir prêté ce livre! ❤

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« Ce sont les mots que je trouve pour te dire que la route ne sera pas douloureuse. Que tu peux être en paix. Que l’on va se débrouiller avec les enfants et que ce n’est pas ta faute. Je veux t’accompagner encore. Des mots d’amour, c’est tout ce que j’ai. »

 

Émile Cucherousset & Clémence Paldacci – Pombo Courage ***

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Memo – Petite Polynie – mars 2019 – 48 pages

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Pombo est un gros ours brun très paresseux et casanier… Il adore passer ses journées enfoncé dans son rocking-chair moelleux à souhaits, à siroter du jus de fruit gorgé d’écume, les doigts de pieds au chaud dans ses chaussons. Plongé dans ses rêveries, il se sent à l’abri du monde. Seuls la faim et le sommeil l’obligent à s’activer.

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Jusqu’à ce que Java, son ami intrépide qui ne tient jamais en place, lui demande de l’aider à fabriquer une cabane tout en haut d’un chêne immense et vertigineux… Java rêve ainsi d’observer le lointain. Le lointain, Pombo préfère de loin l’observer grâce à son imagination sans fond.

De mauvaise grâce, Pombo se lance dans l’aventure, pantoufles aux pieds et regarde, éberlué, Java construire sa cabane à coups de tomahawk

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Un court roman délicieux et tendre qui se lit d’une traite. Le récit d’Émile Cucherousset est d’une bienveillance et d’une douceur inouïe ; un vrai baume au cœur. Et les illustrations de Clémence Paldacci, soyeuses et colorées, sont malicieuses, à l’image du texte. On ne peut que tomber amoureux de cet ours en salopette et en pantoufles, pantouflard et froussard, mais si attendrissant. Pombo courage est un joli conte sur le courage et l’amitié, et ces façons inattendues de braver les difficultés.