Sally Rooney – Normal People ****

Points – 2022 – 288 pages

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Normal People c’est deux adolescents qui vont vivre leur premier amour. Marianne, excellente élève, taiseuse et solitaire au lycée ; elle n’adresse la parole à personne, elle est sujet de moqueries auxquelles elle répond avec mépris. Connell est timide, indécis, sur la réserve, il fait partie d’un groupe d’amis populaires.

Le seul lien qui les unit à l’origine, c’est Lorraine, la jeune mère de Connell qui travaille en tant que femme de ménage chez Marianne qui vit dans un manoir, avec une mère distante et acerbe, un frère violent et harceleur, un père disparu dans d’obscures circonstances.

De fil en aiguille, les deux adolescents commencent à sortir ensemble ; mais Marianne est prévenue : cela ne doit pas se savoir au lycée, surtout pas. Très intimes lorsqu’ils sont tous les deux, ils jouent la distance et la froideur au lycée. Quand ils partent pour l’université à Dublin, les choses s’inversent ; Marianne se retrouve entourée d’amis du même milieu social et Connell peine à trouver sa place dans ce monde universitaire singulier.

Le jeu entre eux prend une nouvelle tournure. Impossible pour eux de parvenir à mettre des mots sur la relation qu’ils ont et à laquelle ils tiennent énormément – sans réussir à se l’avouer. Il existe entre eux une alchimie unique et singulière mais les non-dits, les quiproquo parsèment leur histoire.

Normal People est un roman d’une ineffable beauté, ancré dans le réel ; si au début l’écriture m’a un peu déroutée – cinématographique, descriptive, au présent – je me suis vite attachée à Connell et Marianne. Le narrateur omniscient nous offre de successives plongées dans la psyché de chacun, nous les offrant entièrement, intimement, dans leurs moindres failles. Une mise à nue psychologique dénuée de tout manichéisme qui renvoie l’image de leur vulnérabilité, de leur humanité.

Normal People, c’est l’histoire d’un amour qui grandit, de l’adolescence à l’âge adulte, dans toute sa complexité. La construction narrative et l’écriture cinématographique permettent de vraiment se glisser dans la peau des deux protagonistes et de ressentir leurs émotions ; j’ai été émue par certains passages, certaines réflexions qui résonnent avec force. Ce roman est un coup de cœur !

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Grégoire Delacourt – Danser au bord de l’abîme **

Le Livre de Poche – 2018 – 288 pages

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Emmanuelle, n’a pas encore quarante ans, elle est mariée, mère de trois enfants. C’est une femme plutôt comblée, sa vie est sereine. Et puis un jour, dans une brasserie, ses yeux tombent sur un visage, un regard, une bouche. Le désir la foudroie et elle revient chaque jour dans cette brasserie jusqu’au point de non retour… Pour cet homme, elle va tout quitter.

Mais le destin va se révéler cruel… Le roman de Grégoire Delacourt est romanesque à souhait. Un peu malgré moi, je me laisse embarquer par la prose de Grégoire Delacourt, dans la vertigineuse perdition de cette femme – avec cette lancinante mélopée qui entrecoupe le récit, les extraits de La chèvre de Monsieur Seguin.

Si l’écriture est belle, si les réflexions sur l’amour, le désir, la perte résonnent de façon très juste, l’écriture m’est apparue parfois trop. Trop romanesque, trop mélodramatique… Mais c’est un roman qui n’en demeure pas moins puissant. L’abîme, est-ce le désir foudroyant ou la perte de l’être aimé ?

Delphine Bertholon – Celle qui marche la nuit ****

Albin Michel – 2019 – 236 pages

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Malo vient d’emménager dans une vieille petite bicoque, en pleine campagne, entourée de forêts, quelque part près de Nîmes. Son père et sa belle-mère sont aux anges, leur rêve se réalise. Mais Malo a dû quitter son meilleur ami Pop’ et ses virées en skate dans les rues parisiennes, ses weekend au cinéma ; Paris et les Buttes Chaumont lui manquent.

En plus, depuis qu’ils sont arrivés, malgré la canicule, une sueur glacée lui colle au dos… Cette maison, il ne la sent pas du tout. Tout ces bruits, ces craquements, ce silence trop dense. Sa petite sœur de cinq ans se met à hurler la nuit et il ne la reconnaît plus – elle parle toute seule et son regard n’est plus le même. Elle semble s’être liée d’amitié avec une fille qu’elle est la seule à voir. Mais le pire dans tout ça, c’est que ses parents ne se rendent compte de rien.

Pour passer le temps, Malo explore la maison, de la cave au grenier, bien décidé à en percer le mystère. Il enfourche son vélo chaque jour et parcourt les forêts à la façon du petit poucet, pour ne pas se perdre. C’est comme ça qu’il tombe sur une maison en ruines, aux airs inquiétants… Dans laquelle il va découvrir une cassette audio et exhumer une histoire vieille de 30 ans.

Le roman de Delphine Bertholon est terriblement bien écrit et l’intrigue, sous la forme du journal intime de Malo, est bien ficelée et accrocheuse ; tous les ingrédients sont réunis pour faire frissonner et ménager le suspense. L’atmosphère est gluante et angoissante. Ça se dévore, le cœur battant !

Tracy Chevalier – Le récital des anges ****

Folio – 2003 – 448 pages

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Londres, janvier 1901. La Reine Victoria vient de mourir. Selon la coutume, les familles se rendent au cimetière pour lui rendre hommage. À cette occasion, deux familles découvrent que leurs tombes sont voisines ; les Waterhouse et les Coleman. Si leurs filles se lient d’amitié immédiatement, les parents restent plutôt distants ; leurs différentes sautent aux yeux. Lavinia et Maude, quant à elles, vont sceller leur amitié au cimetière.

Le cimetière qui devient le lieu central du roman, le lieu de leurs jeux enfantins, mais aussi le lieu de jeux d’adultes – entre trahison, secrets et non-dits. Les fillettes se lient d’amitié avec Simon, le fils d’un fossoyeur un peu porté sur la bouteille. Simon n’est pas de leur monde et ne le sera jamais, malgré ses rêves. Maud est rationnelle comme son père quand Lavinia est romanesque à l’excès, elle voit le monde à travers le prisme de l’imagination, il y a en elle tant de candeur. Si Lavinia est élevée dans le respect des valeurs, qu’elles soient morales ou religieuses – famille traditionnaliste – Maude est quant à elle assez livrée à elle même. Sa mère aspire à une autre vie, à une certaine liberté. Elle ne semble pas faite pour la vie domestique. Elle finira pas trouver une raison de vivre grâce au combat des suffragettes.

Le Récital des anges est un roman choral, les personnages prennent la parole à tour de rôle. La multiplicité des points de vue apporte une richesse narrative exaltante. La plume de Tracy Chevalier m’a conquise et ses personnages ont trouvé une résonnance particulière en moi. Comme ses précédents romans que j’ai découvert – A l’orée du verger, La brodeuse de Winchester – j’ai trouvé celui-ci somptueux, puissant, émouvant.

Sandrine Collette – On était des loups ****

JC Lattès – juillet 2022 – 208 pages

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Cela fait plusieurs année que Liam a fait le choix de vivre seul, au fond des bois. À plusieurs dizaines de kilomètres de la ville. Pas le moindre voisin aux alentours. La nature, les loups, et rien d’autre. Ava, sa compagne, l’a suivi et vit avec lui. Ils ont un garçon de cinq ans, Aru.

Un soir, en rentrant d’une journée de chasse dans la forêt, Liam découvre le corps sans vie d’Ava ; vraisemblablement attaquée par un ours. Sous elle est blotti Aru, bien vivant.

Liam décide alors de se séparer de son enfant ; il décide que la vie sauvage n’est pas faite pour lui, c’est trop dangereux. Père et fils se mettent en route, à travers la forêt, en direction de la ville… Liam a prévu de déposer Aru chez de la famille éloignée. Mais rien ne va se passer comme prévu.

On était des loups est un roman âpre, qui nous plonge dans les méandres des pensées d’un homme qui a tout quitté pour les forêts, le silence, la nature ; un homme qui ne peut se résoudre à la mort de sa femme. Qui ne peut se résoudre à être père, seul. Un homme qui a souffert enfant. Qui ne sait pas ce que c’est qu’être tendre avec un enfant. Qui n’a jamais connu ça. Un homme, enfin, empli de désespoir et de fureur.

Un roman terrible sur la nature humaine avec en toile de fond les montagnes, les forêts qui peuvent se révéler tout à la fois hostiles et enivrantes. La langue est rustre, brutale, spontanée, ce sont les mots de cet homme, sans filtre ; certains passages sont de la poésie brute – comme celui sur la peau du monde, somptueux et féroce ! Il y a tellement de rage dans le cœur de cet homme, la douleur de la perte est telle qu’il va se retrouver aux frontières de la folie. Le chemin à parcourir se révélera être en lui tout autant qu’à travers la nature… Le chemin pour devenir un père pour Aru et pour accepter la vie sans Ava.

Le roman de Sandrine Collette m’a bouleversée. C’est un récit violemment poétique, acéré – entre rage et humanité. Une lecture immersive et prenante, dont on ne sort pas indemne.

Brit Bennett – Le cœur battant de nos mères ***

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Nadia n’a pas encore dix-huit ans mais elle a déjà perdu sa mère et avorté sans en parler à personne… Elle s’apprête à passer un dernier été dans sa ville natale avant de tout quitter pour l’université : son père meurtri, son amant Luke qui l’a abandonné au moment où elle en avait le plus besoin, et Aubrey, sa seule amie.

Le Cœur battant de nos mères est un roman où les mères sont absentes ; celle de Nadia s’est tirée une balle en pleine tête, sans prévenir, celle d’Aubrey ne l’a pas protégée quand elle était enfant et l’a abandonnée. Un roman où l’avortement occupe toute la place ; ce bébé avorté ne va cesser de hanter Luke – l’avortement ne bouleverse pas seulement les femmes… – Nadia, elle, ne digère pas la trahison de Luke. Chacun va grandir avec ses propres blessures, ses non-dits, ses rancœurs. C’est une histoire de mères mais aussi une histoire de trahison. De chacun des trois personnages principaux – Luke, Aubrey, Nadia – on se sent intimement proche. Le roman de Brit Bennett m’a bouleversée.

Anna Hope – Le Rocher blanc ***

Le bruit du monde – août 2022 – 336 pages

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« Il y a un rocher blanc là-bas, dans l’océan, où les Indiens disent que le monde est né. »

Ils sont tout un petit groupe entassé dans un minibus, à sillonner les routes mexicaines, en compagnie d’un chaman. Des Mexicains, une Française, une Allemande, une Sénégalaise et sa fille, des Anglais et un Colombien. Et l’écrivaine, avec sa fille de trois ans. Et son mari, qui ne sera bientôt plus son mari mais son ex-mari.

Qui sont-ils, tous? Pourquoi sont-ils ici, alors que le coronavirus touche le monde entier. Ils font route vers un rocher blanc, situé dans la mer, lieu de culte de la tribu des Wixárikas.

L’écrivaine est au Mexique pour l’écriture de son roman, trouver des pistes, l’inspiration. Elle est au Mexique aussi pour remercier la terre d’avoir eu sa fille, après sept années d’essais, à plus de quarante ans.

Ce rocher blanc est un personnage à part entière, il est le témoin précieux et mystérieux – maudit ou béni ? – de l’Histoire et des histoires…

(1969) Comme celle de ce chanteur hippie porté sur la boisson, qui abandonne son groupe pour trouver ce fameux rocher blanc. (1907) Comme celle de cette fille et de sa sœur Yoemem, déportées sur un bateau avec pour unique destination : la mort. (1775) Ou encore celle de ce lieutenant qui assiste à la folie/prise de conscience d’e son ami d’un de ses compagnons.

Le Rocher blanc est un roman qui traverse les siècles. Ce rocher qui émerge des profondeurs maritimes intrigue et fascine ; il est le témoin des humains, de leur déchéance, de leurs péchés. Témoin de l’extermination des Indiens. Des déportations de Yoemems. Tous les personnages qui se retrouvent devant ce rocher blanc ont en commun, à travers le temps, d’être arrivés à un moment charnière de leur vie : ils ferment une porte, tournent une page, disent adieu à celui ou celle qu’ils ont été, aux croyances qu’ils ont eues.

Baptiste Beaulieu – Alors vous ne serez plus jamais triste ***

Livre de Poche – 2016 – 287 pages

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C’est l’histoire d’un conte à rebours. C’est l’histoire d’un docteur qui, depuis la mort de sa femme, est devenu un homme en noir et blanc. Un docteur qui a décidé de mettre fin à ses jours. Un docteur qui va rencontrer une vieille femme qui l’attend dans son taxi et qui va lui proposer un singulier marché : repousser son suicide de 7 jours et lui laisser diriger le programme de ces 7 jours à sa guise. Elle porte un nom abracadabrant et a une personnalité toute aussi farfelue ; sa vie ressemble à une fiction. Et elle va tout tenter pour le faire changer d’avis – lui redonner goût à la vie. Le docteur n’a plus rien à perdre, alors il accepte.

Une lecture on ne peut plus originale, dont les pages sont numérotées de façon décroissante. Une lecture qui m’a embarquée, page après page dans sa folie douce. Entre poésie et ironie grinçante.

« Dehors, les flocons dansaient comme le lait dans un thé très noir. On aurait pu téter la peau du ciel nocturne et s’en trouver immensément heureux, tel un nouveau-né collé au ventre de sa mère. »

Marieke Lucas Rijneveld – Qui sème le vent *

Livre de Poche – août 2022 – 352 pages

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La narratrice a dix ans, elle vit en pleine campagne aux Pays-Bas, avec pour seules voisines des vaches. Son quotidien est rythmé par l’école, les travaux de la ferme, les traditions locales, les sermons bibliques, les heures passées à observer les crapauds et les flaques de boue. Quelques jours avant Noël, elle fait une funeste prière à Dieu… Son grand-frère qui est parti patiner sur le lac n’en reviendra pas. Son univers s’en trouve à jamais bouleversé. Sa famille aussi.

A partir de ce moment-là, l’enfant se met à avoir peur. Plein de petites peurs germent en elle. Pourquoi ne pleure-t-elle pas la mort de son frère Matthies? Elle ne comprend pas cette absence de larmes. Elle garde sa parka rouge sur elle, même chez elle, comme une protection contre le monde, contre la mort. Avec sa sœur Hanna, elles imaginent toutes les morts qui pourraient toucher leurs parents. Quant à son frère Obbe, il devient de plus en plus cruel, mesquin. Et ses parents qui croulent sous le poids du chagrin.

Un roman très noir. Sur le deuil, comment faire le deuil quand on est enfant ? Quand on se sent coupable ? C’est âpre. Glauque. C’est profondément dérangeant ; j’ai eu parfois la nausée, des frissons. Je crois n’avoir jamais lu un livre pareil ! Cette enfant est tellement torturée intérieurement. Certaines scènes sont vraiment dérangeantes. Et la fin m’a achevée. Je serais curieuse de lire d’autres avis sur ce roman dont je vais vite me séparer.

Jean-Philippe Arrou-Vignod et François Place – Olympe de Roquedor **

Gallimard Jeunesse – 2021 – 297 pages

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Nous sommes au XVIIème siècle dans le sud-ouest de la France, quelque part entre les anciennes provinces de la Gascogne et du Languedoc. « Elle avait un nom de bataille, un nom qui claquait au vent, et que la pluie et la nuit recouvraient de mystère » ; elle, c’est Olympe, jeune marquise de seize ans, orpheline et unique héritière du domaine de Roquedor. Il y a quatre ans, à la mort de son père, son tuteur, l’affreux Comte de Saint-Mesme, a jugé bon de l’enfermer dans un couvent.

Aujourd’hui, Olympe en sort, mais n’a pas vraiment retrouvé sa liberté : elle est escortée d’une grosse religieuse antipathique et du fils du Comte, à qui ce dernier veut la marier. Sauf qu’Olympe n’a pas du tout l’intention de se soumettre à ce mariage forcé ! Alors, lorsque la berline est attaquée par deux brigands, la jeune fille en profite pour s’enfuir.

Elle court à travers la forêt, au péril de sa vie. Elle y fera de vilaines rencontres – allant jusqu’à se faire accuser de sorcellerie – mais aussi de belles rencontres comme celle du capitaine Décembre, un ancien soldat borgne au mystérieux passé accompagné de son fidèle compagnon Oost, un brave garçon un peu pataud, qui fut enrôlé de force sur un navire marchand à dix-sept ans et a fini par s’enfuir.

Cette drôle d’équipe va faire route vers le château de Roquedor et tenir tête à des soldats bien entraînés jusqu’à tenter de révéler au grand jour la vérité sur Saint-Mesme et récupérer l’héritage d’Olympe.

Malgré l’humour et les illustrations à l’aquarelle en noir et blanc de François Place, j’ai eu beaucoup de mal à entrer dans l’histoire au tout début. Peut-être à cause de l’époque ? Du vocabulaire ? J’avoue que cette lecture m’a fait sortir de ma zone de confort. Heureusement, les personnages sont hauts en couleurs et les dialogues plutôt savoureux ; quant à Olympe, elle est formidable.

Un roman de cape et d’épée féministe, au rythme soutenu et ponctué de nombreux rebondissements au centre duquel Olympe rayonne ; sportive, déterminée et indépendante, elle détonne. Ce roman c’est surtout la revanche des faibles et des isolés, la revanche des marginaux, dont l’union fait la force.