Henri Meunier & Régis Lejonc – Coeur de bois ***

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Éditeur : Notari – Date de parution : mars 2017 – 34 pages

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Aurore se prépare devant la glace – elle dépose mascara et rouge à lèvres sur ce visage qui conserve les traits – et les ombres – de l’enfance. Puis la jeune femme monte dans sa petite voiture rouge en direction de la forêt. Elle se gare et marche dans ces bois qui sentent l’hiver ; la lumière traverse les branches dénudées. Aurore se dirige vers l’entrée d’un pavillon de chasse délabré – silhouette sombre et lugubre – autrefois majestueux, où l’attend un vieillard impotent, désordonné, sale et disgracieux, dont elle doit s’occuper. Mais pour quelle raison s’occupe-t-elle de celui qui l’a dévorée et blessée par le passé ?

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Page après page, nous découvrons un album d’une rare beauté. Dans un jeu de clair-obscur, les illustrations sont empreintes d’onirisme ; rêve et cauchemar cohabitent. Petit à petit, nous passons de l’ordinaire du quotidien au surnaturel de cette forêt à la fois angoissante et enveloppante.

La référence au conte est finement orchestrée grâce aux images quasiment cinématographiques et à l’écriture très visuelle. Textes et images se répondent et oscillent entre réalisme et références au conte de fées, ne cessant de nous interroger jusqu’à la chute finale…

Coeur de bois est un ovni littéraire au charme fou, étonnant et inattendu, sur la résilience et les blessures de l’enfance. Une fois l’album refermé, on éprouve une irrésistible envie de le relire, d’en décortiquer chaque mot, chaque scène, chaque illustration afin de s’imprégner à nouveau de la magie qui se dégage de ces pages.

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Timothée de Fombelle – Neverland ****

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Éditeur : L’iconoclaste – Date de parution : septembre 2017 – 128 pages

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« Je suis parti un matin d’hiver en chasse de l’enfance. Je ne l’ai dit à personne. J’avais décidé de la capturer entière et vivante. Je voulais la mettre à la lumière, la regarder, pouvoir en faire le tour. Je l’avais toujours sentie battre en moi, elle ne m’avait jamais quitté. »

Pour une fois, Timothée de Fombelle ne nous livre par un roman jeunesse ; il choisit d’écrire sur l’enfance. Cette enfance que l’on retrouve dans ses romans, il nous la conte avec poésie et talent, comme à son habitude.

Le romancier cherche à savoir comment, un jour, il est passé de l’enfance à l’âge adulte ; cela semble s’être fait sans qu’il s’en rende compte. C’est un voyage pour lequel on n’est jamais préparé. « Alors on fait semblant. Cela commence toujours ainsi. On fait semblant d’être grand. Et dans le meilleur des cas, je crois, on fera semblant toute sa vie. » Alors, un matin, il décide de partir en chasse de cette enfance. En chasse de l’enfant, ce personnage singulier, qu’il était. Il se retrouve en pleine nuit devant la maison de ses grands-parents, plongée dans l’obscurité, à la recherche d’un poème perdu depuis trente ans.

J’aurais adoré lire ce bouquin à l’époque où j’ai écrit mon mémoire sur l’enfance dans l’oeuvre de Sylvie Germain ; dévoré le temps d’une après-midi, ce texte nous offre de magnifiques citations sur ce paradis perdu. Timothée de Fombelle trouve les mots justes pour évoquer l’enfance et l’imaginaire, « cette énergie renouvelable à l’infini ».

La réflexion de l’auteur prend des allures de conte ; il y mêle son propre passé : la saveur de ses vacances, ses grands-parents – figures totem de l’enfance par excellence – ces conteurs et consolateurs, leurs tiroirs remplis de trésors. L’écriture résonne de fragrances, de sons, de couleurs… une écriture sensorielle qui m’a encore une fois séduite.

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« Mais au début, il n’y a que la sensation. Le monde vient cogner contre lui et l’enfant le laisse entrer. »

« Je retrouvais cette douleur plus aiguë, incompréhensible, venue d’avant l’humanité, d’avant l’enfance. Moi qui me baignais dans des souvenirs de liberté, je me rappelais soudain ma peau d’enfant qui craquait sous l’envie d’exister. »

Erri De Luca – Les poissons ne ferment pas les yeux ***

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Editeur : Folio – Date de parution : février 2016 – 117 pages

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Le narrateur remonte le fil de ses souvenirs – un bond de cinquante ans en arrière – et se remémore l’été de ses dix ans. Il passe ses vacances sur une petite île au large de Naples, avec sa mère. Fasciné par la pêche, il passe des heures à observer les pêcheurs, lorsque le libeccio ne souffle pas. Le verbe aimer lui est totalement étranger et les adultes qui l’emploient demeurent pour lui un mystère.

Sur la plage, il rencontre une fille de son âge, qui lit des polars et écrit des histoires sur les animaux. « J’aime les animaux. Ils nous connaissent et nous ne savons rien d’eux. » Elle va toujours droit au but, ne perd pas de temps en paroles inutiles, à la façon d’un animal. Trois garçons plus âgés, jaloux, se mettent à provoquer le narrateur, à le harceler.

Dix ans : l’âge frontière. L’âge où l’enfance demeure mais se trouve déjà en partance. « À dix ans, on est dans une enveloppe contenant toutes les formes futures. On regarde à l’extérieur en adultes présumés, mais à l’étroit dans une taille de souliers trop petite. La définition d’enfant subsiste, à cause de la voix et des jouets délaissés, mais encore conservés. »

Un court roman poétique à l’écriture ciselée, qui évoque l’enfance avec beaucoup de justesse et de sensibilité. « J’ai habité mon corps, en le trouvant déjà plein de fantômes, de cauchemars, de tarentelles, d’ogres et de princesses. »

Avec Les poissons ne ferment pas les yeux, je découvre la plume de Erri De Luca, et je ne suis pas déçue ! Si vous avez d’autres titres à me conseiller, je suis preneuse…

David Vann – Aquarium ***

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Éditeur : Gallmeister – Date de parution : 2016 – 270 pages

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Caitlin vit avec sa mère à Seattle, seules toutes les deux dans une pièce qui fait office d’appartement. Tous les jours après l’école, elle attend à l’aquarium que sa mère vienne la chercher. Elle aime observer les poissons, les identifier, en apprendre plus sur eux. « Ils étaient les émissaires d’un univers plus vaste. Ils représentaient les possibles, une sorte de promesse. » L’aquarium est un sanctuaire où Caitlin se sent bien. Un après-midi, elle y fait la rencontre d’un vieil homme avec qui elle se lie d’amitié. Chaque jour, ils discutent des poissons, de leur vie, leurs particularités. Le texte est agrémenté de dessins représentant tous ces poissons, tous plus étranges les uns que les autres, parmi lesquels on trouve le poisson-fantôme, ce poisson qui ressemble à « une feuille d’arbre qui donne naissance à des étoiles ».

Le jour où Caitlin parle à sa mère de son amitié avec le vieil homme, parce que ce dernier souhaite la rencontrer, son petit monde semble s’écrouler…

Caitlin est une enfant de douze ans à l’esprit vif, intelligente, qui se pose beaucoup de questions sans avoir les réponses. Elle est très perméable au monde qui l’entoure et elle aime le transformer en aquarium géant, filant la métaphore marine au fil du récit et des émotions qu’elle ressent, de ses impressions sur la vie, le passé de sa mère.

Très vite, nous sentons le drame pointer le bout de son nez et ramper au fil des pages. C’est une lecture qui devient vite cruelle et éprouvante… Même en connaissant l’univers de David Vann – chez qui on a rarement affaire à des familles apaisées – je ne m’attendais pas à cette violence ; certains passages sont de vrais brise-cœur.

Une lecture dont je suis ressortie le cœur lourd, malgré le dénouement. L’auteur nous offre un contraste entre l’insouciance enfantine de Caitlin et la douleur amère de la mère, à travers ce récit violent, où le passé est un démon sans cesse miroitant. Encore une fois, David Vann fait fort, même si ce roman demeure moins traumatisant que certains de ses précédents – je pense notamment à Impurs.

Un grand merci aux éditions Gallmeister pour cette lecture.

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« La planète entière, un océan. J’aimais imaginer cela. Quand je m’endormais chaque soir, je m’imaginais au fond, à des milliers de lieux de profondeur, le poids de toute cette eau, mais je glissais au-dessus du sable, à la manière d’une raie manta, planant sans bruit et sans poids sur les plaines infinies… »

« Nous sommes nous-mêmes soumis à une évolution, chacun d’entre nous, progressant d’une certaine vision du monde à une autre, chaque âge oubliant le précédent, chaque esprit passé effacé. Nous ne voyons plus du tout le même monde. »

« Comment recolle-t-on les morceaux d’une famille, et comment pardonne-t-on ? »

Laurence Tardieu – A la fin le silence ****

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Éditeur : Seuil – Date de parution : août 2016 – 176 pages

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La narratrice est en train de vivre un chagrin intérieur : on s’apprête à mettre en vente la maison de vacances familiale. Cette maison, elle la connaît depuis qu’elle a l’âge de trois ans, où elle y a passé tous ses étés, en famille, avec ses parents, ses enfants, puis entre amis ; elle y est intimement liée. Elle souhaite en faire un roman, mettre en mots la déchirure qu’elle ressent, mais les attentats du 7 et du 9 janvier 2015 surviennent à Paris… Sphère intime et sphère publique se retrouvent alors dans la même ligne de mire, se croisent et s’entrechoquent. Intérieur et extérieur se fissurent ; tout semble lui échapper. Dans le même temps, la jeune femme est occupée à donner la vie…

Par moments le texte n’a plus de points, les mots se bousculent à toute allure et sans raison dans l’esprit de la narratrice, témoignage de la confusion qui l’habite depuis ce premier mercredi de janvier 2015. Elle a littéralement « la sensation que la violence du monde nous est rentrée sous la peau. »

Au fil des mots, j’ai découvert un texte à fleur de peau, très sensible & sensitif ; un texte fait de sensations, ressenties face aux attentats mais aussi face à la perte de cette maison qui symbolise l’enfance, la joie, la jeunesse, le passé qui s’enfuit. Évocations de couleurs, d’odeurs, de souvenirs par petites touches, par détails choisis. L’écriture devient le refuge de sa douleur présente et de son bonheur passé.

L’écriture de Laurence Tardieu, infiniment poétique, nous touche droit au cœur et dans les mots / maux qui s’enchaînent les uns à la suite des autres, les uns aux autres, à bout de souffle, nous ne pouvons que nous reconnaître. Un livre qui se révèle essentiel, indispensable.

Un coup de cœur, et un livre qui se retrouve hérissé de marque-pages…

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« Au fil du temps, ma peau, mon corps, mon âme se sont attachés à la maison, à force de s’y attacher, s’y sont agrégés, à force de s’y agréger s’y sont incorporés. Ses fondations sont devenues une part de mon ossature. J’y ai construit mon espace de sécurité intérieure. »

« Par quel poignant hasard deux menaces ne cessaient-elles depuis plusieurs semaines de grandir en parallèle dans ma vie, l’une, la menace terroriste, partagée par tous et concernant le monde, l’autre, la perte de la maison, intime, si dérisoire en comparaison de la première qu’elle en devenait indicible ? »

« Il me semblait parfois que j’avais perdu quelque chose, que je l’avais perdu pour toujours,. A d’autres moments, il me semblait que j’avais été chassée du monde que j’avais toujours habité. »

« Qu’est-ce qui avait fait que jusque-là ta vie avait été préservée, même si tu avais parfois ployé, même si tu étais parfois tombée ? A quoi cela tenait-il donc que tu sois toujours vivante ? »

 

 

Richard Brautigan – Mémoires sauvés du vent ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : 1992 – 167 pages

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L’homme qui prend la parole a une quarantaine d’années. Au fil des pages, il déroule le fil de ses souvenirs d’enfance, jusque dans les années 40, à l’époque où un événement tragique eût lieu. Cet après-midi pluvieux de février 1948, l’adolescent qu’il était alors aurait mieux fait de s’acheter un hamburger, plutôt que de pousser la porte de l’armurerie. Cette décision, qu’il va amèrement regretter, aura un impact majeur sur le reste de sa vie.

Il – on ne connaîtra pas son nom – est issu d’une famille très pauvre ;  il nous raconte les déménagements d’appartements en motels, grâce à l’Aide sociale, les petits boulots qu’il se dégote à droite, à gauche ; grâce à un vieux landau, il transporte des bouteilles de bière vides pour les revendre. Il aime passer du temps près de l’étang où il pêche et se lie d’amitié avec un vieil homme… Tous les après-midi d’été, il guette l’arrivée de ce couple en camionnette qui installe le mobilier de son salon au bord de l’étang, pour pêcher.

J’ai été immédiatement séduite par l’écriture de Richard Brautigan, poétique et brute. Elle est comme une évidence, et l’on ne peut que plonger dans l’histoire qui nous est contée. « Mémoires sauvés du vent Poussière d’Amérique » ; ce refrain revient au cours du récit de façon lancinante et énigmatique, comme une ponctuation de la tension narrative du texte.

Je me suis attachée à cette voix à la fois enfantine et adulte, aux accents naïfs, qui nous raconte un passé fait d’ombres et de lumières et nous fait prendre conscience peu à peu du drame qui eût lieu. J’ai pris plaisir à m’immerger dans les méandres de ces souvenirs d’enfance, cette atmosphère teintée de nostalgie.

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« D’où je suis assis, en ce premier août 1979, je colle mon oreille au passé, comme si c’était le mur d’une maison qui n’est plus. Je parviens à entendre le chant des merles mauvis et le souffle puissant du vent dans les roseaux. Ils bruissent dans le vent comme des épées de spectres à la bataille ; murmure aussi le lapement régulier de l’étang sur la berge ; j’en fais aussi partie, par l’imagination. »

Marie-Aude Murail – Dinky rouge sang ***

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Éditeur : L’Ecole des Loisirs – Date de parution : 1991 – 192 pages

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Repéré grâce à la jolie chronique du blog Les Livres de George Sand et moi, j’ai tout de suite craqué pour ce roman quand je suis tombée dessus en librairie. Mon tout premier Marie-Aude Murail ! J’ai tellement entendu parler de cette auteure, que j’avais hâte de rencontrer sa plume…

Nils Hazard est un détective d’un genre particulier… Professeur à la Sorbonne, passionné par les Égyptiens et les Étrusques, il adore mener l’enquête. Depuis son plus jeune âge, il est attiré par les mystères à résoudre…  Il garde sur son bureau une petite voiture rouge de la marque Dinky toy. Sa propre histoire familiale repose sur une énigme qu’il lui a fallu résoudre à l’âge de treize ans. Ses parents sont morts, il a grandi avec son grand père et sa belle mère, la femme de son grand père. Une nuit, en fouillant dans les combles, il est tombé sur un secret de famille qu’il n’aurait jamais dû connaître. A la fac, il se lie d’amitié avec une de ses étudiantes, Catherine Roque. Ensemble, ils vont résoudre les énigmes qui croisent leur chemin.

Nils Hazard aime les mystères ; il faut dire qu’il a plus d’imagination que de sensibilité. C’est son imagination qui lui permet d’ailleurs de résoudre bien des énigmes : Frédérique Roque et son tic hideux, la disparition de Paul Duvergne, le bégaiement soudain de François, ou encore la tristesse que ressent Solange lorsqu’elle boit un chocolat chaud… Pour lui, tous les êtres humains sont des énigmes ; et tous les comportements ont une explication. Il imagine ce qui se passe dans la tête des autres.

Chaque chapitre se concentre sur une énigme à résoudre, mais le roman reste très fluide. J’avoue avoir été absolument surprise par la fin de la toute dernière énigme… À laquelle je ne m’attendais pas du tout. Ce roman jeunesse m’a fait frissonner à plusieurs reprises et je me suis totalement délectée de ma lecture. L’auteure parvient à mettre en oeuvre une atmosphère de mystère, elle tire à merveille les ficelles, chaque énigme est mise en scène de façon absolument géniale. J’ai adoré cette première rencontre avec l’auteur !

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Je préfère penser qu’il y a des pourquoi qui sont veufs de parce que.