Parinoush Saniee – La Voix cachée ***

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Éditeur : Points – Date de parution : janvier 2018 – 288 pages

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À quatre ans, Shahaad ne parle toujours pas. Alors tout le monde pense qu’il est attardé, gogole… autrement dit débile. Pour sa famille et pour ses proches, cet enfant n’est pas normal. Les surnoms et les moqueries pleuvent sur lui sans qu’il s’en rende vraiment compte. Shahaad est un enfant plein de joie de vivre, naïf, qui prend plaisir à rendre heureux ses cousins. Mais c’est surtout une âme solitaire ; il aime jouer et parler avec ses amis imaginaires, Asi et Babi.

Et puis, l’enfant finit par se rendre compte que tout le monde se moque de lui. Ce jour là, le monde autour de lui s’effondre et la colère s’empare de son cœur, l’embrase.

La voix cachée est un roman sensible et poétique qui délivre l’histoire d’une famille aux multiples paradoxes. A travers les voix du fils et de la mère, le récit évoque également le quotidien en Iran ; la police des mœurs, les relations amoureuses interdites hors mariage, le climat de tension qui règne…

Un roman émouvant et juste qui met l’accent sur l’écoute, l’importance de la bienveillance et de l’amour pour s’épanouir et grandir au sein d’une famille…

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Amélie Cordonnier – Trancher ***

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Éditeur : Flammarion – Date de parution : août 2018 – 176 pages

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Après sept ans de répit, Aurélien rechute. Un matin de vacances, devant les enfants, il insulte violemment sa femme : « ferme ta gueule une fois pour toutes, connasse, si tu ne veux pas que je la réduise en miettes. » Des paroles lancées comme des couteaux qui resurgissent. Subitement. Devant leurs enfants ahuris. Plus tard, Aurélien s’excuse et promet de ne pas recommencer. Mais il ne pourra empêcher la violence verbale de resurgir. Chaque jour, il insulte sa femme, la noyant sous un flot de paroles d’une violence inouïe.

Il y a sept ans, la jeune femme l’avait quitté à cause de ça ; puis elle était revenue. Aujourd’hui, elle aura bientôt quarante ans : que faire ? Partir au rester ? C’est entre ces deux issues qu’il faut trancher. La narratrice se donne jusqu’à la date de son anniversaire pour prendre sa décision.

A travers un récit à la deuxième personne du singulier, peu à peu se dessine le portrait d’une femme émouvante pour laquelle j’ai ressenti une profonde empathie. Toutes ces paroles qui agissent sur elle comme autant de bleus à l’âme ; cette femme – dont nous ne connaîtrons jamais le nom – pourrait être vous. Ou moi. On souffre avec elle, on finit par s’identifier à elle, à force de « tu ». Quant à la figure du mari, elle est peinante. Je n’ai ressenti aucune animosité envers lui ; seulement une immense tristesse. Trancher aborde les thèmes du couple, de l’amour avec sensibilité ; c’est un roman percutant dont la fin m’a quelque peu déroutée…

Merci à Lilylit pour m’avoir fait découvrir et prêté ce roman très fort.

Sophie Divry – Trois fois la fin du monde **

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Éditeur : Notabilia – Date de parution : août 2018 – 240 pages

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Joseph Kamal se retrouve en prison après un braquage qui tourne mal ; son frère y trouve la mort. Inculpé pour complicité, il est incarcéré à la prison de F. Exiguïté de la cellule, puanteurs des couloirs, violences quotidiennes… C’est un véritable enfer. Gardes et détenus rivalisent de violences et d’humiliations. L’explosion d’une centrale nucléaire va le libérer de ce cauchemar.

Le jeune homme, transfiguré par la prison, trouve refuge dans une cabane au fond des bois, seul au milieu de l’immensité végétale. En pleine zone contaminée. Après la violence de l’enfermement, Joseph découvre l’intensité de la solitude et trouve réconfort et affection auprès d’un mouton et d’un chat.

Le silence de cette nature dépeuplée, de nouveau rendue à la sauvagerie, dépourvue de toute présence humaine, a quelque chose de fascinant. Ces maisons abandonnées telles quelles. Joseph tente de s’oublier dans la nature et l’accomplissement de ses tâches, jour après jour. Il tente de maintenir à distance l’angoisse. Mais la solitude va peu à peu le submerger, jusqu’à la folie… 

Un roman qui avait tout pour me plaire : une fin du monde, une immersion en pleine nature… Et ce Robinson Crusoé d’un nouveau genre m’intriguait. Mais je n’ai pas accroché plus que cela. J’ai cherché en vain l’émotion et suis restée bien hermétique à la poésie que l’on m’avait tant vantée.

Gabriel Tallent – My Absolute Darling ***

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Éditeur : Gallmeister – Date de parution : mars 2018 – 464 pages

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Mendocino. Turtle – alias Julia Alveston – est le personnage central de ce roman. Quatorze ans, les yeux bleus et froids, l’adolescente est sous la coupe malsaine d’un père fou, possessif, violent et incestueux. Malgré – et sans doute à cause de – cette relation abusive, Turtle demeure très attachée à lui ; leur relation est aussi fusionnelle que malsaine – « Toi et moi, lâche Turtle. Contre le monde entier. » Une relation faite de crainte autant que d’amour.

Les seuls contacts que Turtle peut avoir avec les autres, c’est grâce à l’école où elle s’ennuie ferme. L’adolescente, très méfiante, repousse quiconque cherche à percer sa carapace. Ce qu’elle aime par dessus tout, c’est errer dans les bois de la côte Nord de la Californie, marcher sur des kilomètres sans ressentir aucune fatigue, avec son couteau et son pistolet pour seuls compagnons.

Turtle a un caractère bien singulier, façonné par l’éducation de son père qui n’a eu de cesse de lui farcir la tête avec ses idées de fins du monde, ses mises en garde incessantes contre la dangerosité du monde. L’adolescente a une si mauvaise opinion d’elle même : intérieurement, elle passe son temps à se traiter de pouffiasse, connasse… Au cours de l’une de ses errances sauvages, Turtle rencontre sur Brett et Jacob, deux adolescents perdus alors que la nuit tombe. Elle s’attache à eux, et devant cette amitié naissante, elle va peu à peu larguer les amarres par rapport à son père.

Un roman terrible et hallucinant, que j’ai dévoré à une vitesse effroyable. Je l’ai trouvé tout simplement grandiose. Ce style acéré… Certaines scènes et descriptions sont insoutenables et la langue de Gabriel Tallent est parfois tellement crue et violente. My Absolute darling est un roman que l’on ne peut oublier, un roman sombre qui nous révèle une héroïne atypique et attachante, qui nous émeut profondément.

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« Elle reste assise à contempler la plage et elle pense, Je veux survivre à tout ça. Elle est surprise par la profondeur et la clarté de son désir. »

Guillaume Para – Ta vie ou la mienne ***

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Éditeur : Anne Carrière – Date de parution : février 2018 – 250 pages

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Hamed et Léa sont les deux personnages phares de ce roman. Deux adolescents qui n’auraient jamais dû se croiser ; ils ne sont pas issus du même milieu social, n’ont pas les mêmes origines, ont vécu deux enfances radicalement différentes. Et pourtant…

….Hamed a passé son enfance à Sevran. Orphelin à treize ans, il part vivre chez son oncle et sa tante à Saint-Cloud, une commune assez bourgeoise qui le change complètement d’univers. Grâce aux entraînements de foot, il retrouve le sourire, laisse de côté l’obscurité de son passé. Il y rencontre François, le petit gros qui se laisse toujours taper dessus. François qui devient son meilleur ami et dont sa famille, les Villeneuve, vont se prendre d’affection pour Hamed.

……..Léa est née dans le 16ème, elle habite la partie la plus bourgeoise de Saint-Cloud, dans une belle demeure dans le Parc de Montretout qui surplombe la ville. Elle se rend dans une école privée catholique. Elle a tout pour être heureuse, son enfance est des plus épanouies. Mais à l’âge de treize ans, elle sombre brusquement dans une sorte de dépression, sans que ses parents comprennent pourquoi ni comment.

Les deux adolescents vont se retrouver quelques années plus tard dans le même lycée. Ils sont trop différents, et pourtant ne peuvent s’empêcher de se sentir aimanté l’un vers l’autre. Ils restent d’abord à distance, puis ils finissent par céder. Jusqu’à la nuit du drame.

Guillaume Para nous offre un premier roman dur et âpre, profondément touchant, porté par une écriture ciselée et incisive, qui m’a captivée dès les premières pages.

Laetitia Colombani – La Tresse ****

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Editeur : Grasset – Date de parution : mai 2017 – 224 pages

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Ce roman tisse entre eux le destin de trois femmes issue de trois régions du monde aux antipodes les unes des autres.

En Inde, dans le village de Badlapur, Smita est une Dalit, une Intouchable. « Hors caste, hors système, hors tout. Une espèce à part, jugée trop impure pour se mêler aux autres, un rebut indigne qu’on prend soin d’écarter ». Comme sa mère avant elle, Smita est scavenger, elle doit ramasser les excréments des Jatts. Chaque matin, c’est le même rituel. Elle rêve que sa fille ne connaisse pas le même destin et puisse un jour aller à l’école.

…..En Sicile, à Palerme, Giulia travaille dans l’atelier de son père, spécialisé dans la fabrication de postiches et perruques avec de vrais cheveux. Lorsque son père se retrouve entre la vie et la mort après un accident de la route, Giulia découvre que l’entreprise familiale est ruinée.

…….Au Canada, à Montréal, Sarah a la quarantaine, c’est une avocate réputée. Mère de famille, elle élève seule ses trois enfants. Sa vie est milimétrée et chronométrée, aucune place n’est laissée à l’improvisation, son temps est minutieusement orchestré. Surmenée par son travail, elle voit rarement ses enfants et la culpabilité lui pèse. Jusqu’à l’annonce de sa maladie.

Ces trois femmes vont voir leur vie se transformer. Elles vont devoir quitter ce qu’elles ont connu, faire le deuil de ce qu’elles avaient, de ce qu’elles étaient. De leur passé, de leurs héritages.

Ce sont également trois féminités en prise avec le machisme, les violences faites aux femmes, que ce soit dans l’Inde des castes, dans une entreprise où sévit la discrimination ou au sein du cercle familial qui exige des sacrifices…

Au fil des mots et des chapitres, la romancière tisse des liens entre ces trois femmes, les relie les unes aux autres. J’ai aimé la façon dont la tresse est utilisée comme une métaphore de l’écriture. Les cheveux, ce symbole de la féminité ; il y a ceux que l’on donne en offrande, ceux que l’on perd à cause du cancer, ceux que l’on tisse dans un atelier sicilien…

Un très beau roman, à la fois simple et poétique, élégant et émouvant.

Découvrez les avis de My pretty books, Johanna, Bric à Book, et beaucoup d’autres.

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« J’aime ces heures solitaires, ces heures où mes mains dansent. C’est un étrange ballet que celui de mes doigts. Ils écrivent une histoire de tresse et d’entrelacs. Cette histoire est la mienne. Pourtant elle ne m’appartient pas. »

 

Nathacha Appanah – Tropique de la violence ***

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Éditeur : Gallimard – Date de parution : octobre 2016 – 174 pages

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À 26 ans, Marie tombe amoureuse de Cham, infirmier comme elle, originaire de l’île de Mayotte. L’année suivante elle se marie et le suit pour vivre sur cette île dont il lui a tant parlé, lui racontant son enfance, ses légendes. Une fois sur place, la réalité la rattrape. Elle désire ardemment un enfant, n’y parvient pas. C’est une clandestine débarquée d’un kwassa sanitaire qui lui donnera un enfant emmailloté de bandelettes, aux yeux vairons. Elle l’appellera Moïse.

L’oeuvre de Nathacha Appanah met en scène cinq personnages, cinq destins qui vont se croiser. Et que l’île va détruire et transformer. Chaque personnage prend la parole à tour de rôle. Il y a Marie Moïse son fils avec son œil vert, l’œil du djinn. Bruce, le chef de bande de  Gaza, le bidonville de Kaweni. Olivier, le flic. Stéphane, le directeur de l’association d’aide aux jeunes.

L’auteure décrit avec talent l’atmosphère de cette île fascinante et terrifiante, nous offrant un contraste saisissant entre son apparence paradisiaque et la violence humaine qui y règne. Mayotte, c’est le parfum d’ylang-ylang à la tombée de la nuit, le chant des roussettes, les manguiers aux fruits sucrés, les légendes qui circulent à propos des esprits, des djinns, le bleu du lagon dans la baie de Mamoudzou.

Mais derrière ses apparences sauvages et sublimes, celle que l’on appelle l’île aux parfums cache une violence incroyable, une jeunesse livrée à elle-même, dès le plus jeune âge. Drogue, prostitution, trafics en tous genres, absence d’avenir. Mayotte ce sont aussi les kwassas kwassas qui charrient des centaines de clandestins, le mourengé au son des tambours… On découvre un pays sauvage et au bord du chaos, qui exhale le sang, le meurtre, la folie, l’enfer de la pauvreté, la lie, la fange. « Gaza c’est un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza c’est Mayotte, Gaza c’est la France. »

Un court roman percutant, porté par une langue âpre et poétique, qui m’a fait l’effet d’un coup de poing. Une plume incroyable, que j’ai trouvée sublime au point d’avoir envie de scander à voix haute certains passages.

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« J’ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel. »

« La nuit était silencieuse, épaisse et chaude. Elle se pressait contre moi et j’ai eu l’impression qu’elle pourrait m’avaler et que ce serait sans douleur et tout doucement. J’ai sorti le couteau et j’ai fait quelques figures dans l’air comme si je pouvais découper la nuit en morceaux et porter ces morceaux à ma bouche. »

« Pendant longtemps, je ne suis pas sorti de Gaza. Pendant longtemps j’ai été mort car je suppose  que c’est ce vide-là qu’on a dans le ventre et dans le cœur quand on est mort. »

 « Quand Stéphane me demandait pourquoi je lisais toujours le même livre, je haussais les épaules parce que je ne voulais pas lui expliquer que ce livre-là était comme un talisman qui me protégeait du monde réel, que les mots de ce livre que je connaissais par cœur étaient comme une prière que je disais et redisais et peut-être que personne ne m’entendait, peut-être que ça ne servait à rien mais qu’importe. »