Pete Fromm – Mon désir le plus ardent ***

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Gallmeister – Totem – mai 2019 – 288 pages

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Maddy s’était jurée de ne jamais sortir avec un guide de rivière et encore moins avec un mec de son âge. Et puis ses yeux se posent sur Dalton. Elle quitte Troy pour lui. Ils font toutes les folies possibles. Ils se découvrent une fougue incroyable. Ils se marient en pleine nature, face à la Buffalo Fork, dans le Wyoming. À la place des alliances, ils enlacent leurs mains dans l’eau de la rivière. Leur lune de miel, elle se fera en filant en kayak sur l’eau

Maddy est une femme sans attaches. Elle a besoin d’être libre comme l’air, de vivre au grand air, d’aimer sans conditions. Avec Dalton, ils veulent des enfants, toute une petite bande de pirates après lesquels ils passeraient leur temps à courir. Mais le petit Attila qu’ils désirent tant tarde à venir… et puis, la sclérose en plaque s’invite au creux de leur amour pour mieux les unir mais aussi pour mieux les détruire, psychologiquement, physiquement.

Un roman tout en délicatesse, empli de bienveillance et même d’humour, malgré la douleur et l’épreuve. J’ai aimé retrouver l’écriture de Pete Fromm qui m’avait tant séduite dans Indian Creek ; l’auteur a un vrai don pour faire naître l’émotion au détour des mots.

Mon désir le plus ardent est un roman d’une grande justesse, sans le moindre pathos et dont les derniers mots m’ont fait frissonner. Un roman sur la grandeur humaine avec des personnages pour lesquels on éprouve immédiatement une forte empathie. Plus qu’un roman d’amour, c’est une ode à la vie, à la liberté et à la nature.

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Jamey Bradbury – Sauvage ****

Sauvage

Gallmeister – mars 2019 – 320 pages

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À dix-sept ans, Tracy vit en Alaska avec son père et son frère Scott. Sa mère a été fauchée par une voiture un an auparavant ; elle lui apparaît de temps à autres, fugace fantôme en manteau rouge.

Ce que la jeune fille aime par dessus tout, c’est courir dans les bois, chasser et poser des pièges ; de sa mère, elle a hérité d’un don inné pour la chasse, la survie et la compréhension des chiens, de leur langage. Depuis qu’elle sait marcher, Tracy passe ses journées dehors, à l’écart des autres, à sillonner les immensités sauvages de la région avec ses chiens de traîneau. Elle s’attache à respecter scrupuleusement les 4 règles que sa mère lui a toujours répétées : Toujours Rester en Vue de la Maison, Tu Rentres à la Maison pour le Dîner, Ne Jamais Rentrer à la Maison avec les Mains toutes Sales et Ne Jamais Faire Saigner Quelqu’un. Quand elle ne chasse pas, elle lit et relit son livre de chevet – Je suis fichu, de Peter Kleinhaus.

Virée de l’école pour avoir battue une gamine, Tracy est privée d’Iditarod – la célèbre course en chiens de traîneau. Furieuse, l’adolescente s’enfuit dans les bois. Dans sa fuite, elle tombe croise un inconnu qui se jette sur elle. Tracy s’évanouit et lorsqu’elle reprend connaissance, son couteau est couvert de sang ; elle est persuadée d’avoir tué son agresseur… Ce même agresseur que son père découvre plus tard rodant près de chez eux, couvert de sang. Il est aussitôt conduit à l’hôpital. L’adolescente s’interdit de tout avouer à son père et son secret la hante jour après jour

Tracy est un personnage qui m’a fascinée. L’appel de la nature est si fort pour elle. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, qu’il fasse nuit noire, la gamine passe sa vie dehors. Elle a appris à lire la forêt avant d’apprendre à lire les livres. Je me suis attachée à cette héroïne à la frontière entre animalité et humanité, qui ne sait plus si elle doit lutter contre sa véritable nature ou bien l’accepter, avec les conséquences. Une héroïne au caractère fort, qui me rappelle un peu Turttle, de My Absolute Darling.

« On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi. »

Je n’en dirai pas davantage, pour vous laisser le plaisir de découvrir ce récit très surprenant et addictif

Sauvage est un roman à la beauté sauvage et surnaturelle, qui m’a rappelé l’univers de David Vann, où l’angoisse se diffuse mot après mot, page après page… Une atmosphère oppressante, dans cette région perdue, enneigée, cernée par les forêts. Une lecture puissante, hypnotique et poétique, une ode à la sauvagerie, que ce soit celle des paysages enneigés ou celle de l’être humain. ❤

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« Vous avez beau vieillir, quel que soit l’âge que vous atteignez, vos parents l’auront atteint avant vous, seront déjà passés par là, et ça a quelque chose de réconfortant. Comme un sentier que vous ne connaissez pas, dans la forêt, sur lequel il y aurait des traces de pas qui vous diraient que quelqu’un l’a déjà emprunté. Jusqu’au jour où vous arrivez à l’endroit où ces traces s’arrêtent. »

« La vie n’est qu’un vautour avide. »

Ron Rash – Un silence brutal ***

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Gallimard – 21 mars 2019 – 272 pages

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L’intrigue de ce nouveau roman de Ron Rash que j’attendais tant se déroule dans un petit coin des Appalaches, entre rivière et montagnes, une région chère à l’auteur, que l’on retrouve déjà dans Un pied au paradis.

Les est un shérif à trois semaines de la retraite. Adepte de méthodes peu orthodoxes pour régler certains conflits, il entretient une relation à la fois complexe et complice avec Becky, poétesse éprise de la nature et directrice du Locust Creek Park. Aux yeux des autres, elle apparaît bizarre, ne se déplaçant qu’à vélo, n’ayant ni télévision ni téléphone… Engagée dans la protection de la nature de façon quasi obsessionnelle, Becky demeure traumatisée par la fusillade qui eût lieu dans son école quand elle était enfant.

Les et Becky vont prendre tous les deux la défense d’un vieux paysan esseulé, Gerald Blackwelder, un vieil homme au palpitant fragile, profondément attaché à ses terres, accusé de braconner du poisson sur le domaine du relais de pêche Tucker.

Les deux personnages prennent la parole à tour de rôle dans ce roman aux accents de polar, sombre et poétique, qui dépeint avec sensibilité et justesse un monde ravagé par la misère et la meth, un monde déchiré entre la nature et ses impitoyables exploitants. Décidément, Ron Rash est un de mes auteurs américains préférés, il me tarde de le rencontrer demain chez Gallimard…

Richard Wagamese – Jeu blanc ****

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Éditions Zoé – 2017 – 156 pages

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Saul Indian Horse fait partie des Indiens Ojibwés. Enfant dans les années 60, il grandit avec les siens dans la peur et la méfiance des blancs. Son frère et sa sœur se font enlever par les blancs – les Zhaunagush. Sa mère dépérit a vue d’œil et son père éponge son chagrin dans le whisky. Après la mort de sa grand-mère, Saul est envoyé à l’âge de huit ans à St. Jerome’s, un internat où on fait tout pour ôter toute « indianité » en lui, pour museler sa langue et ses racines.

« Quand on t’arrache ton innocence, quand on dénigre ton peuple, quand la famille d’où tu viens est méprisée et que ton mode de vie et tes rituels tribaux sont décrétés arriérés, primitifs, sauvages, tu en arrives à te voir comme un être inférieur. C’est l’enfer sur terre, cette impression d’être indigne. C’était ce qu’ils nous infligeaient. »

Menaces, insultes, coups, abus sexuels nocturnes, la violence est constante et quotidienne. Certains enfants meurent sous leurs yeux.

« St. Jerm’s nous décapait, laissant des trous dans nos êtres. Je ne parvins jamais à comprendre comment le dieu qui, d’après eux, nous protégeait, pouvait ainsi détourner la tête et ignorer pareilles cruauté et souffrance. »

Pour survivre à cet enfer sur terre, Saul se jette à corps perdu dans le hockey sur glace. Il s’entraîne en cachette avant d’avoir l’âge requis pour jouer. L’adolescent a un don pour ce jeu : il anticipe toutes les actions. Quand il file sur la glace, Saul oublie tout : l’horreur de son quotidien s’efface. « Je croyais bien avoir trouvé une communauté, un abri et un refuge, loin de toute la noirceur et la laideur du monde. »

Dès les premières pages, l’immersion dans la nature est totale ; avec les forêts habitées par les tribus indiennes, la description de leurs rites ancestraux, les légendes qu’ils se transmettent de générations en générations.

« Le feu faisait monter jusqu’à moi des parfums de cèdre, de sauge et de viande grillée, et j’avais grand-faim. La lune était pleine. Alors que le rythme du tambour et du chant ralentissait, tout le monde se joignit à la danse et j’entendis des rires aussi distincts que l’appel des oiseaux de nuit. »

L’écriture de Richard Wagamese possède une puissance d’évocation unique. Jeu blanc est un roman touché par la grâce, qui évoque le racisme envers les Indiens. C’est une lecture sans concession, très dure -l’histoire d’un Indien lacéré dans son identité qui cherche le salut.

Marie Pavlenko – Un si petit oiseau ****

Chronique à venir ! Le 2 janvier, pour sa parution en librairie

Flammarion – 2 janvier 2019 – 400 pages

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Le nouveau roman de Marie Pavlenko s’ouvre sur l’accident de voiture d’Abigael et de sa mère. L’adolescente y perdra un bras et une main. Elle vit désormais avec une prothèse – qu’elle ne met pas toujours – et un avenir incertain, obscur. « Elle flotte dans un présent trop grand pour elle. » 

Abi cherche en vain la personne qui ne perdra pas son sourire en voyant sa prothèse ou sa manche vide, en comprenant sa réalité. Sa famille déménage, change de quartier. Histoire de ne pas avoir à affronter les regards, les questions… Abi coupe les ponts avec ses amis, ses amours. Il n’y a que sa tante Coline – et son franc parler – qu’elle laisse l’appeler sa « croquette manchote ». Jour après jour, l’adolescente tente d’accepter cette nouvelle réalité, d’apprivoiser sa douleur et sa perte.

« C’est comme si avant, à l’intérieur, j’avais une grande forêt, pleine d’oiseaux et de promesses. Elle a disparu, Coline, tu comprends? C’est comme ça. À la place, il y a des herbes jaunes, des mares sans eau, du silence et de la terre craquelée. »

Et puis un matin, Abi reçoit un colis. Un livre : La Main coupée, de Blaise Cendrars. Aucune mention d’expéditeur, elle ne sait pas qui lui envoie ce livre si bien choisi. Dans le même temps, Coline lui offre Yoru, un chaton de trois mois. Et elle retrouve Aurèle, son amoureux de l’école primaire… ensemble ils vont rire, observer la nature et les oiseaux…

Une lecture dévorée avec délectation et un beau roman sur le handicap écrit sans le moindre pathos mais avec une bonne dose d’humour. Marie Pavlenko a un talent fou pour mêler humour et émotion. J’ai ri. J’ai pleuré. Les mots de la romancière m’ont fait chavirer, et même décoller.

Un si petit oiseau est une belle pépite, au même titre que Je suis ton soleil. On y retrouve le même attachement pour des personnages sincères et vrais ; le même humour subtilement ravageur. Et la présence précieuse de la littérature, toujours – comme un baume souverain. Abi ne se laisse pas abattre, elle s’accroche à la vie et à l’espoir ; c’est une belle personne qui va puiser sa force dans la nature et la littérature. ❤

Rick Bass – Le ciel, les étoiles, le monde sauvage **

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : 2002 – 284 pages

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Je découvre Rick Bass avec ce recueil de trois nouvelles. Trois textes plus ou moins longs dont les intrigues se déroulent au sein du monde sauvage et naturel. On découvre des personnages en proie à la solitude, et confrontés à la fuite et la rupture. Si les nouvelles sont assez inégales, je garde en mémoire deux figures de femmes, assez marquantes.

* Dans la première nouvelleJudith quitte brusquement la tanière de Trappeur, avant qu’il ne soit trop tard ; avant de s’enliser dans sa folie et sa maladie. Après une crise de trop, la jeune femme s’échappe dans la nuit en brisant une vitre. Elle fuit à cause « des bandes rouges et vertes qui striaient le ciel » – les hypnotiques aurores boréales. Trappeur à ses trousses, le cœur brisé. La chasse commence.

* Et cette femme-enfantdans la dernière nouvelle – qui se souvient de son enfance au contact de la nature, des bois et des animaux. Du jour où elle trouve le corps sans vie d’un aigle si grand qu’elle le prend au début pour un humain recouvert de plumes. Au sommet d’une falaise, la fillette l’accroche à un chêne immense afin de déployer ses ailes, et de lui relever la tête. Espérant que, dans une autre vie, il prenne son envol…

Rick Bass nous offre une palette d’émotions à travers ses descriptions de la nature ; le monde sauvage et animal nous apparaît dans toute sa pureté, sa sauvagerie poétique.
Le monde sauvage demeure « cette chose qui vous rappelle vers l’intérieur, vers les ombres et la sécurité d’un lieu qui en a toujours le respect. Dans chacun de ses atomes. »

Danielle Younge-Ullman – Toute la beauté du monde n’a pas disparu ****

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Éditeur : Gallimard jeunesse – Date de parution : 2017 – 369 pages

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Ingrid est envoyée par sa mère à Peak Wilderness, un camp de survie en pleine nature, avec huit autres adolescents au passé trouble et à l’âme plus ou moins torturée.

L’adolescente ne comprend pas comment sa mère a pu l’envoyer dans un tel camp. Elle tente de faire face aux conditions extrêmes, aux adolescents perturbés… et à son propre passé qui la rattrape.

Les chapitres alternent passé et présent de l’aventure, afin de nous faire comprendre petit à petit le pourquoi de l’histoire et la relation complexe qui unit mère et fille. Comment vivre avec une mère chanteuse d’opéra qui un jour perd sa voix et se retrouve à passer des journées entière au lit. Comment passer d’une vie nomade faite de voyages à travers l’Europe au gré des tournées, à une vie sédentaire au Canada, dans une nouvelle ville. Comment devenir brusquement adulte à l’âge de onze ans ?

Je me suis tout de suite attachée au personnage d’Ingrid, cette adolescente au caractère bien trempé, qui se retrouve au bord du gouffre et qui finalement se rend compte de son désir de vivre. J’ai aimé le ton mordant et ironique dont elle ne se départi jamais.

Mortifiée, éreintée, ne parvenant même pas à savourer la beauté des paysages qui l’entourent, Ingrid se retrouve à manger des insectes en guise de dîner, apprendre à monter une tente, construire un abri, porter un kayak, marcher dans la nature sauvage en évitant les obstacles… Elle se heurte à ses propres démons, lutte, pleure, mais se relève.

Je ne m’attendais pas à aimer autant ce roman. Entre rire et larmes, j’ai littéralement dévoré ce roman d’apprentissage. Si je me suis doutée de la fin, cela ça n’a rien changé à la magie de ce roman. Un coup de coeur inattendu  ❤

L’avis tout aussi enthousiaste de Mes échappées livresques !

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« J’ai l’impression que je pourrais passer cent ans à dormir, j’ai envie de pleurer, de chanter, de poser mes lèvres sur les siennes, de me glisser dans un terrier et d’y passer le reste de ma vie. J’ai envie de m’allonger sur le dos pour contempler le ciel et de laisser les étoiles me tomber dans les yeux. »