Lauren Wolk – La Combe aux Loups ***

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Éditeur : l’école des loisirs – Date de parution : mars 2018 – 300 pages

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« L’année de mes douze ans, j’ai appris à mentir. Je ne parle pas ici de ces petites histoires que les enfants inventent. Je parle de vrais mensonges, nourris par de vraies peurs, je parle de choses que j’ai dites et faites et qui m’ont arrachée à la vie que j’avais toujours connue pour me précipiter dans une nouvelle vie. »

Nous sommes en 1943. En Europe, la Seconde Guerre mondiale fait des ravages. De l’autre côté de l’Atlantique, les Américains d’origines allemandes sont vite montrés du doigts, candidats désignés de la haine populaire.

La Combe aux Loups, c’est l’endroit que traverse Annabelle pour aller à l’école avec ses deux petits frères. C’est aussi l’endroit où l’attend Betty, une fille cruelle plus âgée qui l’a prise comme souffre-douleur. Une gamine aux airs angéliques mais au cœur noir et aux yeux diaboliques. La combe aux Loups est également fréquentée par Toby, un homme traumatisé par la Première Guerre mondiale, solitaire et taiseux ; errant dans les collines alentours en photographiant la nature, il ne se sépare jamais de son long manteau et de son chapeau qui laisse son visage dans l’ombre.

Annabelle s’attache à cet homme hanté par la guerre et ses démons, dont tout le monde se méfie ; une amitié naît. Pour les autres, Toby est un être marginal ; trop marginal à leurs yeux pour être honnête…

Annabelle n’a que onze ans presque douze, elle n’est pas préparée au drame qui va survenir. Et pourtant, elle fait preuve d’une maturité étonnante pour son âge, et d’une grande lucidité quant au monde qui l’entoure et face aux adultes et à leur comportement. Elle réfléchit sur ces choses qu’elle ne comprendra sans doute jamais, sur la place infime que tout être occupe sur terre.

Je n’étais pas préparée à l’atmosphère sombre dans laquelle nous plonge ce roman jeunesse. L’oeuvre de Lauren Wolk se révèle en effet bien plus complexe que je ne m’y attendais. La Combe aux Loups se dévore le cœur battant et se termine avec les yeux un peu humides…

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« Si ma vie ne devait être qu’une seule note dans une symphonie sans fin, pourquoi ne la ferais-tu pas résonner aussi fort et aussi longtemps que possible? »

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Danielle Younge-Ullman – Toute la beauté du monde n’a pas disparu ****

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Éditeur : Gallimard jeunesse – Date de parution : 2017 – 369 pages

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Ingrid est envoyée par sa mère à Peak Wilderness, un camp de survie en pleine nature, avec huit autres adolescents au passé trouble et à l’âme plus ou moins torturée.

L’adolescente ne comprend pas comment sa mère a pu l’envoyer dans un tel camp. Elle tente de faire face aux conditions extrêmes, aux adolescents perturbés… et à son propre passé qui la rattrape.

Les chapitres alternent passé et présent de l’aventure, afin de nous faire comprendre petit à petit le pourquoi de l’histoire et la relation complexe qui unit mère et fille. Comment vivre avec une mère chanteuse d’opéra qui un jour perd sa voix et se retrouve à passer des journées entière au lit. Comment passer d’une vie nomade faite de voyages à travers l’Europe au gré des tournées, à une vie sédentaire au Canada, dans une nouvelle ville. Comment devenir brusquement adulte à l’âge de onze ans ?

Je me suis tout de suite attachée au personnage d’Ingrid, cette adolescente au caractère bien trempé, qui se retrouve au bord du gouffre et qui finalement se rend compte de son désir de vivre. J’ai aimé le ton mordant et ironique dont elle ne se départi jamais.

Mortifiée, éreintée, ne parvenant même pas à savourer la beauté des paysages qui l’entourent, Ingrid se retrouve à manger des insectes en guise de dîner, apprendre à monter une tente, construire un abri, porter un kayak, marcher dans la nature sauvage en évitant les obstacles… Elle se heurte à ses propres démons, lutte, pleure, mais se relève.

Je ne m’attendais pas à aimer autant ce roman. Entre rire et larmes, j’ai littéralement dévoré ce roman d’apprentissage. Si je me suis doutée de la fin, cela ça n’a rien changé à la magie de ce roman. Un coup de coeur inattendu  ❤

L’avis tout aussi enthousiaste de Mes échappées livresques !

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« J’ai l’impression que je pourrais passer cent ans à dormir, j’ai envie de pleurer, de chanter, de poser mes lèvres sur les siennes, de me glisser dans un terrier et d’y passer le reste de ma vie. J’ai envie de m’allonger sur le dos pour contempler le ciel et de laisser les étoiles me tomber dans les yeux. »

Catherine Mavrikakis – Les derniers jours de Smokey Nelson ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution :  2014 – 330 pages

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Dans ce roman choral, trois voix retentissent à tour de rôle et tournent autour de l’annonce de l’exécution de Smokey Nelson au pénitencier de Charlestown – cet homme a commis le meurtre d’une famille dans un motel, en 1989 à Atlanta. Près de vingt ans plus tard, à quelques mois de l’élection de Barack Obama, chacun fait ses comptes et le passé émerge avec violence dans les esprits.

Nous entendons la voix singulière de Sydney Blanchard, l’homme qui a d’abord été accusé à sa place. Obsédé par Jimi Hendrix, il n’a que sa chienne Betsy à qui parler et confier tout ce qu’il a sur le cœur ; ayant le même âge que Nelson, sa mise à mort le décide à prendre un nouveau départ, à faire enfin quelque chose de sa vie.

La voix d’une femme de chambre, Pearl Watanabe, originaire de Honolulu et qui a parlé à Smokey Nelson quelques minutes après les meurtres et qui découvre la scène de crime. Ils ont fumé ensemble une cigarette sur le parking du motel ; l’air de rien, elle est tombée sous son charme…

Et la voix divine qu’entend le père de la jeune femme assassinée, Ray Ryan. On découvre un fervent catholique, extrémiste dans sa croyance et épris de vengeance.

Le spectre de l’ouragan Katrina plane encore sur la Nouvelle-Orléans et dans les esprits de chacun. Ce sont les voix des pauvres que nous entendons, des laissés pour compte. Tous sont traumatisés par les meurtres de 1989.

A travers ce roman choral intense, Catherine Mavrikakis brosse le portrait sans concessions d’une Amérique en prise avec ses démons les plus sombres… Extrémisme religieux et haine raciale entament une sombre valse. La maîtrise de la narration m’a fascinée ; avec virtuosité, la romancière nous fait pénétrer dans la peau et les pensées de ces trois personnages, terriblement bien incarnés.

Un roman tragique, à l’écriture tantôt amère, tantôt ironique, qui m’a parfois fait penser à l’univers de Joyce Maynard. Ce qui m’a frappée c’est cette absence de sens. Aucune raison n’est donnée aux meurtres, pas la moindre explication… Glaçant.

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« Pearl n’était jamais revenue de ce matin magnifique de l’automne 1989. Elle n’était jamais sortie de la chambre 55 du motel Fairbanks dans laquelle elle avait découvert les corps morts, mutilés. »

« J’aurais pu être Smokey Nelson ou Mark Essex, mais je suis que Sydney Blanchard et, ce soir, je rentre chez moi alors qu’un gars de mon âge se fait exécuter à Atlanta… C’est tout… Fin de l’histoire… »

« La vie n’avait décidément pas grand sens. On peut tenter de la baliser par des mots qui donnent une certaine prise, mais quand ceux-ci nous découvrent leur face bien ridicule, tout fout le camp, s’effiloche et il ne reste du tragique de l’existence qu’un immense éclat de rire. »

Elise Fontenaille – Chasseur d’orages ***

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Editeur : Le Rouergue – Date de parution : mars 2009 – 91 pages

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Herb ne se plaît pas dans ce quartier de riches à Vancouver. Depuis la mort de John, son grand-père, il est obligé de vivre chez son père et sa belle-mère, aussi froids et peu accueillants l’un que l’autre. Avec son grand-père, Herb aimait se balader en forêt, pêcher, et tous deux avaient prévu d’aller voir les Lightning Fiels, à Santa Fe. Une gigantesque installation permettant aux passionnés d’observer les éclairs illuminer le ciel pendant un orage.

Au cœur de la nuit des Illuminares, le 28 juin, il enfourche son vélo, emportant avec lui les cendres de son grand-père. Il a décidé de se rendre aux Lightning Fiels pour les répandre. Sur sa route, il fait la connaissance de Mina, Moon et Blondie, et d’une baleine blanche illuminée. Ensemble ils montent dans un van et s’embarquent pour 2500 kms jusqu’à Santa Fe. Filant sur les routes, ils traversent la frontière, font une escale à San Francisco, plongée dans la brume, découvrent l’immensité de l’Ouest américain… Moon raconte les souvenirs et légendes de ses ancêtres indiens, les Haïdas.

Une jolie pépite jeunesse poétique et un road-trip adolescent qui donne des ailes, qui remue, qui déploie une palette d’émotions en quelques pages et nous fait rêver avec son défilé de paysages de l’Ouest américain. Si l’écriture n’a rien d’extraordinaire, et si le roman est un peu trop court à mon goût, tout se joue avec l’atmosphère que parvient à mettre en oeuvre l’auteure.

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« Le soleil vient juste de se coucher : bientôt, ce sera la nuit des Illuminares tant attendue. Pour tous les mômes, mais aussi leurs parents : « C’est la nuit où on retrouve son âme d’enfant », disait John. »

« Là, assis dans l’eau claire avec Mina, j’oubliais tout… Mon passé était loin derrière, j’avais laissé mes idées noires à la frontière. »

Meg Wolitzer – Les Intéressants ***

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Editeur : Le Livre de Poche – Date de parution : mai 2016 – 739 pages

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Été 1974, Julie est une adolescente de quinze ans, dont le père vient de mourir d’un cancer foudroyant. Sa mère l’encourage à partir à Spirit-in-the-Woods, un camp de vacances en pleine nature, qui met à l’honneur les arts, le théâtre, la danse, la musique… Elle y rencontrera un groupe de cinq adolescents, qui se sont baptisés Les Intéressants. Ils se retrouvent chaque soir sous un tipi et discutent, fument de l’herbe, jouent de la guitare. Il y a Ethan, petit génie des films d’animation, Goodman et sa sœur Ash, charismatiques New-yorkais, Jonah, le fils de la célèbre chanteuse de folk, Susanna Bay, et Cathy, qui rêve de devenir danseuse mais n’a pas le corps pour. Sur une quarantaine d’année, nous suivons le destin de ces adolescents découvrant le monde adulte.

Au fil des pages, les chapitres alternent passé et présent, sans linéarité temporelle. On saute d’une décennie et d’un souvenir à l’autre, pour revenir à cet été 1974 que Julie, rebaptisée Jules par la bande, n’oubliera jamais. Les adolescents se retrouveront deux étés encore, puis continueront à se voir, malgré les ruptures, les déboires avec la justice, malgré les années et les trajectoires différentes.

Les personnages sont attachants, j’ai aimé les suivre avec pour toile de fond le New-York des années 80. Chaque ami va se retrouver projeté dans le monde adulte, Spirit-in-the-Woods résonnant longtemps en eux.

C’est un roman foisonnant sur l’adolescence, l’amitié, l’art et la direction que l’on choisit ou non de donner à sa vie, dont l’écriture est un savant mélange d’ironie et de nostalgie. Chaque personnage a une épaisseur psychologique finement décrite. Une vraie lecture plaisir.

Merci aux éditions Le Livre de Poche pour cette belle lecture !

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« Sur ce cliché, les pieds d’Ethan reposaient sur la tête de Jules et les pieds de Jules reposaient sur la tête de Goodman, et ainsi de suite. N’était-ce pas toujours ainsi ? Des parties de corps pas tout à fait alignées comme on l’aurait souhaité, un ensemble un peu de travers, comme si le monde lui-même était une séquence animée de désir et de jalousie, de haine de soi et de grandiloquence, d’échec et de succès, une boucle étrange et infinie, que vous ne pouviez pas vous empêcher de regarder car, malgré tout ce que vous saviez maintenant, c’était toujours très intéressant. »

Herman Raucher – Un été 42 ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : avril 2016 – 346 pages

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Eté 1942. Ils sont trois amis, inséparables : Hermie, Oscy et Benjie, baptisés le Trio infernal, ils ont une quinzaine d’années et passent leur été ensemble sur une île, au large du continent américain. « Ils étaient là, couchés sur la dune que surplombait la vieille maison, Beau, John et Digby Geste, les Diables du Désert avec de l’acier dans le cœur et du sable dans le short. » Il y a Hermie, le rêveur de la bande, les hormones en folie et qui tombe amoureux d’une femme plus âgée ; Oscy a toujours un sourire plaqué sur le visage, en toute circonstance ; quant à Benjie, il a des restes d’enfance. Les adolescents s’ennuient sur cette île, pendant que leurs grands frères sont envoyés sur le front, de l’autre côté de l’océan. Ils découvrent ensemble un livre sur la sexualité qui va les fasciner…

J’ai tout de suite aimé l’écriture, qui regorge d’humour et le texte a un petit côté rétro qui fait tout son charme… Avec talent, l’auteur met en relief le combat intérieur qui se joue à cet âge là, dans la tête d’un adolescent qui découvre la sexualité, l’amour.

C’est un roman très drôle, d’une finesse incroyable et dont les derniers mots, terriblement justes, m’ont beaucoup émue… Une lecture sur l’adolescence, aux accents nostalgiques, parfaite pour l’été !

Un grand merci aux éditions Folio pour m’avoir permis de découvrir cette jolie pépite !

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« Pensant qu’Aggie cherchait à lui faire savoir que cela suffisait pour ce soir, il retira rapidement sa main de sa manche ; l’élastique qui se trouvait à cet endroit claqua si fort que le baiser que Bette Davis était en train de donner à l’écran sonna comme une gifle. »

« Il médita sur cette unique petite vérité qu’il avait fallu tant d’années à Hermie pour comprendre : la vie est faite de choses qui vont et qui viennent, et chaque fois qu’un homme en emporte une avec lui, il doit en abandonner une autre. »

Joyce Carol Oates – Le Mystérieux Mr Kidder ***

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Éditeur : Philippe Rey – Date de parution : mars 2013 – 235 pages

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Ce roman de Joyce Carol Oates rappelle un peu le Lolita de Nabokov – que je n’ai jamais lu ; il m’avait un peu dérangée dès les premiers mots, je l’avais donc reposé.

Bayhead Harbor, dans le New Jersey. Katya Spivak a seize ans, elle est fille au pair chez les Engelhardt. En se promenant avec les enfants, elle est abordée par Marcus Kidder, un homme aux cheveux blanc, la soixantaine bien tassée. Il semble tomber sous le charme de la jeune fille et souhaite la revoir. Hésitante, elle finira par le retrouver chez lui, avec les enfants, puis sans eux.

Katya est torturée par son histoire familiale, un peu déséquilibrée ; une mère toujours absente, qui boit, se drogue et passe sa vie à Atlantic City à traîner avec des hommes peu recommandables, et un père qui les a quittées quand elle était enfant… En mal d’affection, naïve et habitée par besoin de plaire, Katya se sent enfin visible et désirable dans le regard de Mr Kidder.

Marcus Kidder peint, joue du piano et compose de la musique, dessine… C’est un artiste, issu d’une famille très richeA la fois intriguée et révulsée par ce vieil homme distingué et généreux qui l’aime, Katya va le revoir à plusieurs reprises… Mais que lui veut-il réellement ?

J’ai retrouvé avec plaisir la plume aiguisée de l’auteure, qui décrit si habilement la psychologie de ses personnages. Encore une fois, je suis restée éblouie et impressionnée par la maîtrise de son écriture, qui diffuse un certain mystère… Si le sujet ne m’a pas emballée au début, j’ai été littéralement happée et captivée par cet art de la narration, propre à Oates.

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« Katya et Mr Kidder étaient assis côte à côte à la table de fer forgé blanc, face à l’océan, qui s’étendait derrière le renflement des dunes et des joncs ondoyants. Katya regardait de tous ses yeux les vagues houleuses de l’Atlantique, les jets d’écume, les mouettes dansant comme des bouchons blancs à la crêtes de vagues. »

« Car il n’y a aucune peur aussi primitive que celle de n’être pas aimée, de ne pas être protégée. »