Robert M. Pirsig – Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes **

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Editions Points – 2013 – 448 pages

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Le narrateur sillonne les Etats-Unis en route vers la Californie en moto, avec son fils Chris. Ils n’ont pas de destination, seulement le plaisir de voyager, d’avaler des kilomètres d’asphalte. La route se déroule sous les roues de leur moto, ils fuient les autoroutes au profit des petites routes sinueuses qui les surprennent toujours. Ils aiment se perdre.

Durant tout leur périple, nous n’aurons que le point de vue du père ; à l’image des rouleaux d’asphalte qui défilent sous eux, les pensées défilent dans la tête du père. Elles nourrissent ce qu’il nomme le Chautauqua. Il s’agit d’une réflexion voire même d’une méditation sur un sujet donné – un petit exposé intime. Son sujet de prédilection : la mécanique des motocyclettes. Il peux en parler pendant des heures, faire de nombreux parallèles avec l’humain et son être au monde… Il philosophe ainsi énormément à partir de l’entretien de sa moto.

Et il y a ce fantôme qui porte le nom de Phèdre qui va n’avoir de cesse de le poursuivre pendant le voyage… Mais est-ce lui qui est poursuivit ou qui le poursuit ? Et, pourquoi font-ils ce voyage ? Pourquoi roulent-ils ? Le père semble avoir quelque chose à avouer au fils. Qui des deux est finalement le plus tourmenté ?

Un road trip philosophique et culturel où Einstein, Newton, Bouddha et Aristote font partie du voyage. Sans oublier cet étrange Phèdre, sorti des limbes du passé. Jusqu’à la fin du roman, on ne sait pas vraiment qui il est, même si on s’en doute un peu.

Le livre de Robert M. Pirsig m’a donné l’impression de lire un cours de philosophie plutôt que de vivre un vrai road trip. Plongée dans les délires philosophiques et les souvenirs du père, j’ai perdu le fil trop souvent, me suis mise à lire en diagonale… Je suis restée extérieure à cette lecture, je n’ai pas été émue. Père et fils traversent des paysages sans doute sublimes, mais nous n’avons le droit à quasiment aucune description des paysages. Un bouquin qui, une fois terminé, me laisse une curieuse impression. Je n’ai pas le sentiment d’avoir totalement saisi ce texte.

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Loulou Robert – Sujet inconnu ***

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Julliard – 2018 – 252 pages

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« J’ai donc grandi dans un village de l’Est, dans une grande maison vide, entre une mère hystérique, un père dans son bureau et un aspirateur. C’est un bon résumé. »

La narratrice – dont on ne connaîtra pas l’identité – commence par évoquer son enfance ; l’enfant bizarre qu’elle a été, prête à se battre violemment pour sauver sa souris en peluche, Sam. L’adolescente qu’elle est devenue, alternant l’hôpital psychiatrique et les cours au lycée. Puis arrivent les années de fac avec le premier appartement, 18 m2 seule. Avoir désormais le choix de tout mais sans se connaître réellement. Aucune passion ne l’anime réellement. Elle aime les livres, les dévore même mais ils ne parviennent pas à combler le vide en elle. Et cette solitude toujours tenace, à laquelle elle s’est accoutumée.

Une nuit d’insomnie, son voisin Lucien frappe à sa porte, après avoir entendu une chanson de Barbara. Trois fois son âge, des troubles obsessionnels et des années sans prendre de douches. Son premier ami, attaché de façon convulsive au passé.

Une autre nuit d’insomnie, elle a vingt ans, elle tombe amoureuse.

L’armure se déchire, et sa peau apparaît, à vif.

Un style brut et lapidaire, des phrases courtes et incisivesSujet inconnu est l’histoire d’un amour qui tourne mal ; un amour qui foudroie, qui emporte et qui transcende et qui finit par détruire. C’est l’histoire aussi de l’écriture et de son rôle salvateur. Au fur et à mesure de notre lecture, la tension s’empare des mots, s’empare de nous. On finit par retenir son souffle jusqu’aux derniers mots… Un roman coup de poing qui coupe le souffle.

Catherine Poulain – Le Grand marin ****

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Éditeur : Points – Date de parution : avril 2017 – 375 pages

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Cette femme qui part du jour au lendemain pour le bout du monde, l’Alaska. Elle désire ardemment embarquer sur un bateau de pêche ; elle embarquera sur le Rebel avec à bord tout un équipage d’hommes – leurs silences, leur barbarie soudaine lorsqu’ils pêchent, leur violence. La dureté des conditions de vie en mer. Lili, seule femme dans cet univers très masculin, demeure hantée par Manosque-les-Couteaux. Pourquoi cette fuite ? Pourquoi ce désir de partir aussi loin ?

« Peut-être aussi que je voulais aller me battre pour quelque chose de puissant et de beau, je continue en suivant des yeux l’oiseau. Risquer de perdre la vie mais aussi la trouver avant… Et puis je rêvais d’aller au bout du monde, trouver sa limite, là où ça s’arrête. »

Cette femme demeure profondément mystérieuse. Impulsive, farouche. Un caractère sauvage qui se reflète dans la façon d’écrire de Catherine Poulain et qui m’a séduite. Lili m’évoque par moments un Kerouac des mers, un Kerouac au féminin – dans ce désir d’embarquer à tout moment, d’être sans cesse en mer.

Les hommes et leur ivresse, leur sauvagerie ; leurs façons de repeindre la ville en rouge. Parmi ces hommes, il y a le lion des mers, le grand marin… cet homme rude aux yeux jaunes qui ne semble jamais sourire.

Wahou quel roman… Brute et sauvage. Sombre et lumineux. Des phrases courtes et affûtées comme des lames. De la poésie brute. Un roman sublime, dont l’atmosphère m’a parfois fait penser aux Déferlantes de Claudie Gallay.

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« La radio grésille, parfois quelques paroles deviennent audibles. Elles semblent naître de la nuit, messages d’autres vivants qui eux aussi parcourent le grand désert. Les cieux et la mer ne font qu’un. On avance dans la nuit. Les hommes dorment. je veille sur eux. »

« J’ai déchargé dix tonnes de poisson, je me suis battue au pic avec la glace de la cale, je me suis rebellée et j’ai fait le tour des bars, rencontré un trappeur triste. Mon skipper veut m’emmener pêcher à Hawaï et Jude au motel. Manosque-les-Couteaux m’attend toujours. C’est beaucoup pour une même journée. Les hommes sont repartis au bar. J’entends l’eau glisser sur le flanc du bateau. »

Elena Ferrante – Poupée volée **

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Éditeur : Folio – Date de parution : septembre 2017 – 208 pages

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Leda quitte la ville pour passer des vacances en bord de mer. Se rendant chaque jour à la plage, elle observe les familles, les querelles et les discussions animées des uns et des autres. Nina et sa fille Lena captent particulièrement son attention. L’enfant passe son temps à jouer avec sa poupée, dont elle ne se sépare jamais.

Observer cette mère et sa fille, leur relation, renvoie Leda à son propre passé, sa propre relation à ses filles, à la façon d’un jeu de miroirs.

Un jour, Leda s’empare de la poupée de l’enfant, sans vraiment savoir pourquoi. Un geste insensé qu’elle ne s’explique pas, comme beaucoup de choses dans sa vie – ses accès de folie, de fureur, son comportement envers ses deux filles.

Un intriguant portrait de femme qui oscille entre raison et folie. Elena Ferrante analyse toujours avec brio la psychologie féminine, les relations entre une mère et sa fille, la maternité qui peut être vécue de façon très complexe. Il m’a cependant manqué un je ne sais quoi pour garder en mémoire ce roman sur le long terme.

Martin Blasco – La Noirceur des couleurs ****

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Éditeur : l’école des loisirs – Date de parution : octobre 2017 – 256 pages

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Buenos Aires, 1885. Cinq bébés sont enlevés en pleine nuit. Vingt-cinq ans plus tard, un des bébés, devenu une ravissante jeune femme, revient chez ses parents. Alejandro, un jeune journaliste, est contacté pour enquêter sur ces disparitions et pour aider la jeune femme à retrouver sa mémoire perdue…

Parallèlement à l’enquête du journaliste, nous découvrons page après page le journal intime de J.F. Andrew, l’homme à l’origine de la disparition de ces bébés – un homme épris de sciences au mépris de l’humain ?

Un roman argentin captivant dès les premiers mots, qui provoque en nous de l’effroi, qui nous glace et nous émeut… Sombre et énigmatique, il offre matière à réflexion sur l’humain, l’âme, les limites de la science et la folie humaine, le destin. Un roman saisissant qu’on ne peut lire qu’en apnée, et qui, une fois terminé, ne cesse de nous hanter.

Sara Stridsberg – Beckomberga **

Beckomberga

Éditeur : Gallimard – Date de parution : mai 2016 – 377 pages

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En 1995, l’institut psychiatrique Beckomberga ferme ses portes et renvoie ses derniers patients. Ouvert dans les années 30 à Stockholm, l’institut se voulait novateur : un lieu permettant d’accueillir les malades mentaux dans le bien être et le confort, et leur offrir un espace de chaleur et de lumière.

Beckomberga, c’est l’histoire de cet institut hors norme – je garde en mémoire Edvard, le psychiatre auquel se confie tous les jours Jim et qui, le soir venu, emmène ses patients en soirée…

Beckomberga, c’est aussi l’histoire d’un père suicidaire et alcoolique, raconté par sa fille, Jackie. L’histoire d’un amour sans concessions pour la figure paternelle. Jim est interné en 1986 à Beckomberga parce qu’il ne cesse de tenter de se suicider et qu’il ne parvient pas à se défaire de l’alcool. Il y rencontrera des personnes qui le marqueront, au point qu’il ne voudra plus quitter cet endroit…

Sara Stridsberg nous délivre un beau roman sur la folie et son hérédité ; l’auteure développe des réflexions également sur la mort et la maternité – Marion, ce fils pour qui Jackie est prête à tout quitter, qui la fait renaître au monde.

Il règne dans ce roman une atmosphère propre aux romans nordiques – je ne saurais pas la décrire. J’ai aimé cette narration faite d’éclats de voix venues du passé. Même s’il ne se passe pas grand chose, la lecture de ce roman suédois m’a à la fois déroutée et séduite. Je me suis laissée bercer et entraîner par la plume poétique et fluide de Sara Stridsberg et j’ai découvert un portrait de père touchant et profondément nostalgique. Il m’a cependant manqué un petit quelque chose pour que cette lecture demeure inoubliable…

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« Jim a toujours flotté avec un sourire au-dessus du gouffre, ivre et invincible, il a toujours réussi à faire rire les gens. »

« Je me dis que si la vraie folie existe alors elle doit être l’amour : le ravissement, le vertige, l’hystérie. »

« N’attend pas, dit Jim comme s’il lisait dans mes pensées. La vie ne commence jamais. Elle termine, c’est tout. D’un coup. Comme ça. »

Eve Chambrot – La Fuite ***

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Éditeur : Envolume – Date de parution : août 2016 – 104 pages

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Un homme, chef d’une entreprise qu’il a lui-même fondée, cherche à prospérer à tout prix. Il aime gagner de l’argent. Il se marie avec Sabine, plus par nécessité que par passion. Il désire ardemment un fils, ils auront deux filles. Il commence à en vouloir à sa femme, qui n’est pas capable de lui donner un fils. Bientôt, son entreprise bat de l’aile et il se retrouve en pleine faillite…

Peu à peu, on assiste à la descente aux enfers de cet homme et au lent processus de destruction et de folie qui s’empare de lui. Il commence par perdre la foi ; lorsque son entreprise fait faillite, il se met à mentir à sa famille, afin de ne pas perdre la face et de sauvegarder les apparences. Il part tous les matins comme s’il allait travailler mais se retrouve sur une aire d’autoroute, à lire des poèmes dans sa voiture.

C’est l’histoire d’un homme qui perd pied avec la réalité. Il commence à mentir à ses amis proches et ses anciens collègues pour leur soutirer de l’argent. Tous les mensonges et les moyens sont bons pour obtenir de l’argent, il y prend goût. Il ment à sa femme, qu’il entraîne sans s’en rendre compte dans cette spirale infernale. Parallèlement, il semble de plus en plus obsédé par son ancien amour, Ornella et il demeure hanté par l’œuvre de Dante, L’Enfer.

C’est un roman qui fait littéralement froid dans le dos et qui m’a révolté tout comme il m’a fasciné ; l’aspect religieux est très présent. Le comportement de cet homme est insupportable et on ne comprend pas l’absence de réaction de sa femme. L’écriture s’avère tranchante comme une lame de rasoir et l’auteure décrit avec brio la transformation psychologique de cet homme au départ ordinaire. On sent la rage qui l’anime et son désespoir. J’ai lu ce roman, aux allures de thriller, en véritable apnée et j’en suis sortie sous le choc.

Mille mercis aux éditions Envolume pour cette lecture !

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« Son mari est comme une grenade dégoupillée qui serait posée sur la table de la cuisine, on vaque à ses occupations en la tenant à l’œil, on essaie d’éviter toute vibration intempestive et on creuse les épaules par avance en prévision de l’explosion. »

« J’ai décidé ce jour-là qu’il n’y aurait pas d’autre Noël dans ces conditions. Il fallait se résoudre, trancher dans le vif. Tout cela avait assez duré. »

« Sommes-nous, oui ou non, responsables de nos actes ? Sommes-nous responsables de nos actes quand nous y sommes poussés par la réalité extérieure, la vie à affronter, le manque de chance, l’économie qui bat de l’aile, les banquiers sourds et aveugles, le fisc en embuscade, un mariage qui se délite, la trahison des proches, les dogmes qui empêchent le bonheur ? De qui est-ce la faute, à la fin ? Est-ce la faute de la marionnette ou de Celui qui tire les ficelles ? »