Sara Stridsberg – Beckomberga **

Beckomberga

Éditeur : Gallimard – Date de parution : mai 2016 – 377 pages

*

En 1995, l’institut psychiatrique Beckomberga ferme ses portes et renvoie ses derniers patients. Ouvert dans les années 30 à Stockholm, l’institut se voulait novateur : un lieu permettant d’accueillir les malades mentaux dans le bien être et le confort, et leur offrir un espace de chaleur et de lumière.

Beckomberga, c’est l’histoire de cet institut hors norme – je garde en mémoire Edvard, le psychiatre auquel se confie tous les jours Jim et qui, le soir venu, emmène ses patients en soirée…

Beckomberga, c’est aussi l’histoire d’un père suicidaire et alcoolique, raconté par sa fille, Jackie. L’histoire d’un amour sans concessions pour la figure paternelle. Jim est interné en 1986 à Beckomberga parce qu’il ne cesse de tenter de se suicider et qu’il ne parvient pas à se défaire de l’alcool. Il y rencontrera des personnes qui le marqueront, au point qu’il ne voudra plus quitter cet endroit…

Sara Stridsberg nous délivre un beau roman sur la folie et son hérédité ; l’auteure développe des réflexions également sur la mort et la maternité – Marion, ce fils pour qui Jackie est prête à tout quitter, qui la fait renaître au monde.

Il règne dans ce roman une atmosphère propre aux romans nordiques – je ne saurais pas la décrire. J’ai aimé cette narration faite d’éclats de voix venues du passé. Même s’il ne se passe pas grand chose, la lecture de ce roman suédois m’a à la fois déroutée et séduite. Je me suis laissée bercer et entraîner par la plume poétique et fluide de Sara Stridsberg et j’ai découvert un portrait de père touchant et profondément nostalgique. Il m’a cependant manqué un petit quelque chose pour que cette lecture demeure inoubliable…

***

« Jim a toujours flotté avec un sourire au-dessus du gouffre, ivre et invincible, il a toujours réussi à faire rire les gens. »

« Je me dis que si la vraie folie existe alors elle doit être l’amour : le ravissement, le vertige, l’hystérie. »

« N’attend pas, dit Jim comme s’il lisait dans mes pensées. La vie ne commence jamais. Elle termine, c’est tout. D’un coup. Comme ça. »

Eve Chambrot – La Fuite ***

la-fuite_envolume

Éditeur : Envolume – Date de parution : août 2016 – 104 pages

*

Un homme, chef d’une entreprise qu’il a lui-même fondée, cherche à prospérer à tout prix. Il aime gagner de l’argent. Il se marie avec Sabine, plus par nécessité que par passion. Il désire ardemment un fils, ils auront deux filles. Il commence à en vouloir à sa femme, qui n’est pas capable de lui donner un fils. Bientôt, son entreprise bat de l’aile et il se retrouve en pleine faillite…

Peu à peu, on assiste à la descente aux enfers de cet homme et au lent processus de destruction et de folie qui s’empare de lui. Il commence par perdre la foi ; lorsque son entreprise fait faillite, il se met à mentir à sa famille, afin de ne pas perdre la face et de sauvegarder les apparences. Il part tous les matins comme s’il allait travailler mais se retrouve sur une aire d’autoroute, à lire des poèmes dans sa voiture.

C’est l’histoire d’un homme qui perd pied avec la réalité. Il commence à mentir à ses amis proches et ses anciens collègues pour leur soutirer de l’argent. Tous les mensonges et les moyens sont bons pour obtenir de l’argent, il y prend goût. Il ment à sa femme, qu’il entraîne sans s’en rendre compte dans cette spirale infernale. Parallèlement, il semble de plus en plus obsédé par son ancien amour, Ornella et il demeure hanté par l’œuvre de Dante, L’Enfer.

C’est un roman qui fait littéralement froid dans le dos et qui m’a révolté tout comme il m’a fasciné ; l’aspect religieux est très présent. Le comportement de cet homme est insupportable et on ne comprend pas l’absence de réaction de sa femme. L’écriture s’avère tranchante comme une lame de rasoir et l’auteure décrit avec brio la transformation psychologique de cet homme au départ ordinaire. On sent la rage qui l’anime et son désespoir. J’ai lu ce roman, aux allures de thriller, en véritable apnée et j’en suis sortie sous le choc.

Mille mercis aux éditions Envolume pour cette lecture !

***

« Son mari est comme une grenade dégoupillée qui serait posée sur la table de la cuisine, on vaque à ses occupations en la tenant à l’œil, on essaie d’éviter toute vibration intempestive et on creuse les épaules par avance en prévision de l’explosion. »

« J’ai décidé ce jour-là qu’il n’y aurait pas d’autre Noël dans ces conditions. Il fallait se résoudre, trancher dans le vif. Tout cela avait assez duré. »

« Sommes-nous, oui ou non, responsables de nos actes ? Sommes-nous responsables de nos actes quand nous y sommes poussés par la réalité extérieure, la vie à affronter, le manque de chance, l’économie qui bat de l’aile, les banquiers sourds et aveugles, le fisc en embuscade, un mariage qui se délite, la trahison des proches, les dogmes qui empêchent le bonheur ? De qui est-ce la faute, à la fin ? Est-ce la faute de la marionnette ou de Celui qui tire les ficelles ? »

Olivia Rosenthal – Mécanismes de survie en milieu hostile **

ROSENTHAL-Olivia-COUV-Mecanismes-de-survie-en-milieu-hostile

Éditeur : Verticales – Date de parution : 2014 – 182 pages

*

Cinq récits qui mettent en scène la même première personne du singulier, la même narratrice. En pleine confusion, semblant se débattre contre ses démons intérieurs, elle se retrouve dans des situations oppressantes, des fuites, des traques ; une maison avec une pièce aveugle dans laquelle se retrancher, une partie de cache-cache primitive et violente… Des récits si complexes qu’on ne sait s’ils sont de l’ordre du réel ou de la fantasmagorie. Une voix neutre et clinique revient à chaque fois, pour expliquer les expériences de mort subite, la décomposition d’un cadavre ou encore la mort cérébrale.

Certains passages sont particulièrement répugnants. On ne comprend pas où l’auteure veut en venir, on est désorientés, un peu écœurés… On a l’impression d’un personnage qui se cherche, qui fouille dans les méandres de ses pensées, de son passé. Qui tente de raconter la douleur, mais laquelle ?

Ces récits sont comme autant d’introspections d’une souffrance passée. Ce sont des tentatives de s’échapper, de trouver quelque chose, de mettre des mots sur quelque chose, de raconter ce qui n’est pas racontable ? Les thèmes reviennent comme une obsession : la perte de conscience, le coma, l’accident vasculaire cérébrale, les expériences de mort subite. En fait, ce sont les défaillances du cerveau humain qui semblent exposés.

Au cœur de ces cinq récits, tous ces mots-maux fourmillent pour tenter de raconter la perte, la mort, la rupture, qu’elle soit amicale, familiale, la perte des facultés mentales aussi. Comme dans la plupart des romans d’Olivia Rosenthal, on est jamais loin de la folie.

C’est une écriture de la perte de raison, toujours aussi efficace et hypnotique ; il s’en dégage une force incroyable qui nous laisse sur le carreau.

***

« J’ai imaginé un monde dans lequel tout ce qui est gardé secret serait exposé devant moi et à découvert. J’ai imaginé ce qui se passerait si je devais avoir ces choses-là, mots enfouis ou retenus, aveux, reproches, promesses, mauvais souvenirs, cauchemars, déchets, rebuts, fantômes, avatars, doubles et démons, si je devais les avoir à l’esprit et à l’œil, si ma conscience était en permanence habitée par ces restes. J’ai imaginé. Et pour me protéger du déferlement de sensations qui alors me submergeait, j’ai fermé les yeux. »

« J’ai voulu raconter comment on souffre de n’être pas regardée. Comment on souffre d’être regardée. »

Nakamura Fuminori – Revolver **

CVT_Revolver_8252

Éditeur : Philippe Picquier – Date de parution : février 2015 – 173 pages

*

Un soir de pluie, un étudiant marchant au hasard des rues, découvre le corps d’un homme sur le bitume. À coté de lui, une masse sombre… Un revolver. Est-ce un assassinat ? Un suicide ? Ces questions ne préoccupent pas Nishikawa, qui est absolument fasciné par l’arme. En effet, il ressent une joie l’inonder à l’idée de posséder cette arme, dont la couleur argentée a un effet magnétique sur lui. La réalité étant synonyme d’ennui pour l’étudiant, il décide de s’en emparer.

On a bien du mal à s’attacher au personnage, qui est d’une froideur et d’une indifférence effroyable au monde. En fait, on découvre qu’il est complètement déconnecté de la réalité, tout semble l’ennuyer, à part le revolver : son existence l’électrise complètement, sans qu’il sache vraiment pourquoi. Comment un instrument capable d’ôter la vie peut-il fasciner à ce point ? « Le symbole même de la mort »… Son caractère m’a rappelé celui du protagoniste du film Night call.

Il attribue au revolver des caractéristiques humaines, des sentiments, alors que lui-même ne ressent rien pour les autres êtres humains, et pour les choses communes de la vie. On plonge dans les méandres des pensées embrouillées de ce jeune homme perdu, qui ne ressent ni la compassion, ni l’empathie, ni l’amour, qui a un côté déshumanisé ; il est comme aliéné par l’arme.

Dans ce bouquin terrifiant, l’auteur décrit avec talent la transformation psychologique de son personnage. On sent littéralement la folie s’emparer du jeune homme. Ça reste une lecture dérangeante et qui fait froid dans le dos.

***

« Mon cœur palpitait si fort que j’avais mal, un coin de mon esprit voyait mon champ de vision se rétrécir et devenir flou. Puis une phrase a surgit dans mon esprit : cette arme, elle est à moi maintenant. A peine formulée, cette pensée s’est mise à tourner dans ma tête. »

« Elle était d’une beauté stupéfiante, qui ne me décevrait pas, et elle avait une présence imposante. Elle allait sûrement m’emmener vers un ailleurs, c’est-à-dire ouvrir un monde enclos en moi, elle me semblait déborder de possibles. »

« Mais l’arme avait proliféré en moi, jusqu’à me phagocyter totalement, ce que j’avais délibérément accepté. »

« Tuer quelqu’un, on aurait dit que ces mots ne s’étaient pas formés dans mon esprit, c’était comme s’ils étaient déjà là, à l’affût, et remontaient à ma conscience par intermittence. »

Solomonica de Winter – Je m’appelle Blue ***

Wet Eye Glasses

 

Éditeur : Liana Levi – Date de parution : août 2015 – 236 pages

*

Blue est une adolescente de treize ans très spéciale. Elle n’aime pas qu’on la touche car l’âme de la personne qui l’a touchée s’infiltre en elle. Elle est capable de tout transpercer du regard. Elle a vu Dieu. Elle a vu Satan. Quand elle avait huit ans, son père Ollie a braqué une banque pour éponger ses dettes. Il y a laissé sa peau… Ces dettes, il les a contractées auprès de James, un malfrat qui voulait s’emparer de son restaurant. A partir de ce moment-là, Blue ne parle plus. Plus un seul mot de franchit ses lèvres. Avant de mourir, son père lui offre un livre, Le Magicien d’Oz. Ce livre ne la quitte plus, il devient pour elle une drogue, un refuge contre le monde extérieur. Ce livre semble la maintenir en vie.

Le roman est construit sous la forme d’une narration à la première personne ; Blue raconte par le début son histoire au docteur. « Mais comme vous êtes mon docteur, je suppose que je suis obligée de vous dire mes secrets. Pourtant je ne les dirai pas tous. Juste assez pour vous faire cogiter. » Récit rétrospectif dans lequel l’adolescente explique par le début comment et pourquoi elle a décidé de tuer James. Depuis que son père est mort, Blue vit avec Daisy, sa mère accro à la coke. Elle appelle ses parents par leur prénom, ce qui est très déstabilisant. Cela crée distance et froideur, envers la mère surtout.

La voix de Blue est furieuse et acérée et le regard qu’elle porte sur le monde est sans concession et débordant d’imagination. Elle n’a qu’une obsession : venger la mort de son père.

C’est un roman âpre et brûlant qui se déroule à la façon d’un thriller. On est dans la tête de Blue, elle nous ouvre les portes de son âme, sans fard. Ses émotions sont à vifs, elle n’accepte pas la mort injuste de son père. Et sa relation au livre tourne vite à l’obsession« Cette histoire me hantait comme un beau rêve déconcertant. Jour et nuit. Et j’aimais cette sensation. » Ses propos sont empreints de haine, de folie, de détresse, mais aussi d’amour. Elle est prise entre le bien et le mal, et ne sait comment agir.

Une histoire palpitante, portée par une écriture maîtrisée et poétique. A la fin, on assiste à un tel coup de théâtre que j’en ai été choquée. Les dernières pages sont glaçantes, elles font littéralement froid dans le dos. C’est une lecture d’une violence inouïe. En fait, je ne m’attendais pas à une telle fin – elle m’a d’ailleurs rappelé l’univers d’Hitchcock. Elle remet en question toutes nos certitudes et elle est très déstabilisante

Ce livre est diabolique et je serais très curieuse de savoir ce que vous en avez pensé si vous l’avez lu !!

***

« Mon seul passe-temps, mon seul espoir, c’était la lecture. (…) Vous voyez Docteur ? Je ne suis pas violente. Je ne suis pas meurtrière. Je suis amoureuse d’un livre. C’est tout. Il ne faut pas m’en vouloir. »

« C’était la voix de quelqu’un qui a trop aimé pour ressentir de la tristesse. Quelqu’un que je ne pourrais jamais aspirer à être. »

« On a tous un moment comme ça, où on se rend compte, en regardant sa vie, que rien ne sera plus jamais pareil. Pour moi, ce moment était arrivé. »

« Je savais que l’amour me ferait mourir jeune, me dévorerait et me recracherait, mais ça m’était égal, absolument égal. »

*

11ème lecture dans le cadre du challenge 1% rentrée littéraire!

challenge rl jeunesse

Cyril Collard – Les Nuits fauves **

image

Éditeur : Flammarion – Date de parution : 1993 – 250 pages

Présentation de l’éditeur : « Il a 30 ans. Il aime des garçons ; Samy, à moitié voyou ; Jamel, fils de l’Islam et de Coca-Cola. Et les corps anonymes qui s’emparent de lui dans les rites pervers des nuits fauves. Il aime des filles de passage. Et Laura. Il veut tout. Ou peut-être rien. Il est séropositif. Lâcheté ou panique, il ne l’a pas dit à Laura, la première fois qu’ils ont fait l’amour. Il l’a peut-être contaminée. Elle a 17 ans. Elle l’aime, sans mesure, jusqu’à la folie, usant de tout pour ne pas le perdre : prières, violences, mensonges, chantages. Ils se prennent et se déprennent dans un rythme serré de clip où les rues basculent devant les motos, où la caméra vidéo filme les ombres et les lumières de la ville, où le répondeur téléphonique hache les mots de la passion. Avec, soudain, de lentes plages de mémoire – celles de l’adolescence, du sang arabe, de lieux solaires. Alors, un nouvel ordre s’établit : menacé de mort, il naît au monde qui l’entoure, à l’amour fou de ce qui est. »

***

Au début de ce roman autobiographique, le narrateur, chef opérateur de cinéma, apprend qu’il a le sida. Il aime les garçons. Il aime Samy. Mais il rencontre Laura, une adolescente de 17 ans : c’est tout de suite l’amour fou. On découvre très vite que les nuits fauves sont ces nuits où le narrateur descend dans l’ombre des quais, dans les tréfonds de Paris où il retrouve la bassesse de l’humain enchaîné à son désir.

Le récit se déroule comme une suite de séquences de film. C’est dans une langue crue, violente, que le narrateur nous raconte son quotidien, après l’annonce de sa maladie. On se retrouve plongé dans un univers d’une noirceur incroyable.
J’avoue avoir été un peu choquée par la violence de cet amour et par la folie qui anime les deux personnages chacun à leur façon. La folie de Laura dans son amour à sens unique l’a rendue très exaspérante à mes yeux à de nombreuses reprises.
C’est un roman vraiment percutant et qui m’a rendue un peu triste à la longue… La douleur de chacun des personnages est palpable.

À ne lire que si on a le cœur vraiment accroché.