Camille Laurens – Fille **

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Gallimard – août 2020 – 226 pages

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« C’est une fille ». Ce sont les premiers mots qu’elle entend à la naissance. Laurence Barraqué naît au début des années 60 et grandit à Rouen, aux côtés de sa sœur ; dans une famille qui s’attendait à un garçon, qui désirait ardemment un garçon. Pas de chance, encore une fille… Naître fille, comment y survivre ? Comment être une fille dans les années 60 ?

Enfant, Laurence se pose une foule de questions, observe et analyse ce drôle de monde où fille et garçon n’ont pas le droit au même traitement, aux mêmes attentes, aux mêmes regards.

Un roman qui commence par le tutoiement, comme pour mieux capter notre attention, nous captiver. Et puis, avec les premiers souvenirs à l’âge de 3 ans, le Je prends toute sa place et Laurence nous raconte son enfance, sa vie de fille née dans les années 60. Le regard de la société, son poids. Puis à dix ans, c’est le Elle qui s’impose et prend le relais, pour prendre de la distance, tenir à distance un souvenir lugubre. Selon les épisodes de sa vie de fille, puis de femme, d’épouse, de mère… les différents pronoms personnels alternent à travers un jeu narratif intéressant ; oscillant entre introspection et mise à distance.

Quelle force de caractère dans cette plume vive et ironique. Cette plume qui nous pique et nous capture pour mieux convoquer notre révolte. Fille est un roman qui possède une indéniable puissance mais que je n’ai pas trouvé révolutionnaire non plus.

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« Parfois, il suffit d’une phrase pour faire tomber des monuments. Donjon d’effroi, remparts de honte, la tour s’écroule dont on était à la fois la prisonnière et la geôlière, et d’un seul coup c’est plein soleil, c’en est fini des meurtrières. »

Jean-Paul Dubois – Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon ***

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Editions de l’Olivier – août 2019 – 256 pages

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Depuis deux ans, Paul Hansen est incarcéré dans une prison provinciale de Montréal. Il partage sa cellule avec Patrick Horton, un Hell’s Angel qui purge une peine pour meurtre. Horton s’avère être un drôle d’énergumène, qui fait frémir les autres et mais a pris Paul sous son aile ; il lui offre ses confessions les plus intimes, ponctuées de jurons, sur la lunette de leurs toilettes communes.

Mais les vrais compagnons de Paul sont les fantômes de son passé ; Winona, sa femme. Nouk, sa chienne. Le pasteur, son père… Un passé qui revient le hanter sans cesse. Comment en est-il arrivé là ? Lui, devenu à 35 ans la bonne fée de l’Excelsior, un immeuble de propriétaires aisés. Pour eux, il est « le superintendant, le concierge, le factotum, l’infirmier, le confesseur, le jardinier, le psychologue, l’électronicien, le plombier, l’électricien, le cuisiniste, le chimiste, le mécanicien, bref l’honorable gardien de ce petit temple dont je possédais presque toutes les clés, dont je connaissais tous les secrets. » Pendant 26 ans, Paul endosse tous les rôles, avec le sourire. Jusqu’à ce que le directeur de l’établissement change.

Le roman alterne passé et présent – on découvre un Paul aux origines danoises assez attachant, un anti-héros qui pourrait être vous comme moi. Il évoque ses souvenirs d’enfance, raconte ses parents, leur rencontre, leur séparation. Chapitre après chapitre, les murs de la prison s’effacent pour laisser place au passé, entre ironie et drame.

Un roman doux amer – savant cocktail d’ironie et d’émotion – que j’ai dégusté paisiblement, savourant l’humour toujours subtil de Jean-Paul Dubois. 

Franck Bouysse – Né d’aucune femme ****

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Le Livre de Poche – août 2020 – 336 pages

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Le père Gabriel a l’habitude des confessions. Dans le petit village où il vit, il connaît la voix de tous ses habitants ; quotidiennement, ils viennent absoudre leur péchés. Mais un jour, la voix d’une femme qu’il ne reconnaît pas se fait entendre derrière la cloison du confessionnal. « Mon père, on va vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile. » Une voix qui hésite à parler. Et qui finit par lui confier le secret des carnets de Rose ; ces carnets cachés sous la robe de ce corps sans vie. Ces carnets qui vont hanter le père jusqu’à sa mort.

Les carnets de Rose s’ouvrent à nos yeux et commence alors un roman à l’atmosphère lourde de mystère, épaisse comme la pois. Qui est Rose, cette femme dont on dit qu’elle a tué son enfant ? D’abord hésitante, la voix entame son récit et imprime immédiatement les esprits. Rose, c’est cette adolescente de quatorze ans, que son père, en proie aux démons de la pauvreté, vend à une famille aussi mauvaise qu’impénétrable.

Né d’aucune femme est un roman qui nous immerge dès les premières pages dans une spirale de noirceur. Au fil des mots de Rose, on s’enlise dans la douleur et l’obscurité, saisis d’effroi par la confession de la jeune fille. C’est noir de chez noir, aucune chance ne semble laissée à l’espoir…

Beauté fulgurante de ce roman – qui nous serre le coeur comme un étau, qui nous le serre jusqu’à le briser. Qui nous maintient en alerte jusqu’au dernier mot. Quelle puissance ! Les mots me manquent pour parler de cette lecture dont on ne sort pas indemne.

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« La seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire, ou plutôt à écrier, même si je crois pas que ce mot existe il me convient. Au mois, les mots, eux, ils me laissent pas tomber. Je les respire, les mots-monstres et tous les autres. Ils décident pour moi. Je désire pourtant pas être sauvée. »

Valérie Perrin – Changer l’eau des fleurs ****

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Le Livre de Poche – 2019 – 672 pages

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Violette Toussaint a des voisins assez peu bruyants… Forcément, ils sont tous enterrés six pieds sous terre. Violette est gardienne de cimetière et habite donc juste à côté ; elle ouvre et ferme les grilles, entretien les tombes et recueille les confidences de tous – des gens de passage comme des habitués.

D’elle, personne ne sait grand chose, à part que son mari a mystérieusement disparu il y a vingt ans.

Chapitre après chapitre – comme autant de citations et d’épitaphes – les souvenirs de Violette nous sont dévoilés – à travers une subtile alternance du passé et du présent – et nous prenons connaissance du drame qui a touché sa vie et l’a menée jusqu’à ce cimetière qu’elle ne peut quitter.

Un matin très tôt, un homme frappe à sa porte. Les cheveux en bataille, une allure un peu triste ; il se dit commissaire. Il doit réaliser les dernières volontés de sa mère : répandre ses cendres sur la tombe d’un homme qu’il n’a jamais connu.

Changer l’eau des fleurs est un roman que j’ai dégusté lentement ; c’est une lecture douce et mélancolique. Le texte se déroule à la façon d’une lente mélopée, il suffit de se laisse emporter par les mots et la vie de Violette. Un roman dense qui questionne le deuil, la mort, l’amour, les deuxièmes chances et le passé-douleur qui encombre et plane comme une ombre. Une lecture qui émeut, qui remue, qui secoue, empreinte de douleur mais aussi de douceur et d’espoir. Beauté de ce roman qui m’a saisie par surprise. ❤

Miguel Bonnefoy – Sucre noir ***

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Rivages Poche – 2019 – 176 pages

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C’est l’histoire d’un navire de pirates qui fait naufrage en plein milieu d’une forêt tropicale. Des Européens naufragés en plein coeur des Caraïbes. C’est l’histoire d’un capitaine fou agrippé à son trésor… jusqu’à la mort.

Dans le petit village qui voit le jour pas loin du naufrage, la légende du trésor du capitaine Henry Morgane va infuser et se propager dans les esprits ; les explorateurs et chercheurs d’or se succèdent pour espérer mettre la main sur le butin. Tous passeront par la ferme de la famille Otero et leur plantation de canne à sucre. Parmi eux, Severo Bracamonte, dont la motivation égale la laideur. Il propose a la famille Otero de lui offrir le gîte le temps qu’il trouve le trésor ; il leur promet de leur en donner une partie.

Au début, Serena ne supporte pas cet homme avide et fasciné par l’or. Si Severo fouille la terre à la recherche d’or, Serena la fouille à la recherche de trésors végétaux ; passionnée de botanique, elle récolte, confectionne des herbiers, réalise des croquis et se sent à sa place. Deux êtres que tout sépare et qui, pourtant, vont se trouver.

La beauté de l’écriture m’a tout de suite saisie ; imagée et poétique – chargée de couleurs et de saveurs – elle nous offre un aller simple pour les Caraïbes. Je me suis laissée transporter par le talent de conteur de Miguel Bonnefoy sur ces terres où le destin s’abat cruellement et où la richesse se révèle trompeuse… Sucre noir est un conte terrible, qui oscille sans cesse entre noirceur et luminosité et qui nous ferre du premier au dernier mot.

Laurine Roux – Le Sanctuaire ***

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Les éditions du Sonneur – août 2020 – 160 pages

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Le Sanctuaire, c’est cette zone montagneuse et isolée du reste du monde où s’est réfugiée la petite famille de Gemma pour échapper à un mystérieux virus qui aurait été transmis par les oiseaux et qui aurait exterminé une bonne partie de l’humanité.

Gemma, la plus jeune des deux sœurs, est une enfant devenue chasseuse de génie, qui ne sort jamais sans son arc. Si elle connaît le moindre recoin du Sanctuaire, du monde avant la pandémie elle ne connaît en revanche que les récits de ses parents et de sa sœur June.

Leur mère est souvent plongée dans ses souvenirs du monde d’avant la pandémie, ses livres et ses récits mythologiques. Leur père est un être tyrannique qui dispense une éducation à la dure, pour permettre à ses filles de survivre dans ce monde où l’ennemi prend n’importe quelle forme, et surtout celle des oiseaux…

Un jour que Gemma s’aventure seule un peu plus loin dans la forêt, elle tombe sur un vieil homme sauvage et virulent qui vit entouré de crasse et de rapaces. Parmi eux, un aigle avec lequel l’enfant va nouer des liens spéciaux ; à son contact, elle se sent étrangement vivante. Cette vérité nouvelle percute de plein fouet celle de son père qui lui a toujours appris à maudire et abattre les oiseaux. Peu à peu, le désir de transgression la taraude et le désir de goûter à la liberté s’empare d’elle.

Dès les premières lignes, l’écriture de Laurine Roux m’a embarquée au coeur de ce monde post-apocalyptique ; le charme des mots a opéré. Le Sanctuaire est un très joli roman, sauvage et poétiquenature et poésie sont omniprésentes. 

Gaëlle Josse – Une longue impatience ***

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J’ai Lu – 2019 – 192 pages

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Années 50, dans un petit village de Bretagne, une mère attend le retour de son fils de seize ans, Louis. « L’âge où tout est prêt à s’embraser, à s’envoler ou à s’abîmer. » Ce soir, il n’est pas rentré à la maison. Les soirs suivants, il n’est toujours pas là. Fugue? Disparition? Quelques temps plus tard, elle apprend qu’il a embarqué à bord d’un navire en partance pour l’autre bout du monde.

Peu à peu, l’absence prend toute la place. Peu à peu, la vérité sur cette famille recomposée apparaît. Louis, c’est le fils qu’Anne a eu avec un autre homme – un marin – avant de connaître Étienne et de fonder une famille avec lui. Étienne qui corrigeait souvent Louis, passant ses nerfs sur lui ; le menaçant de l’envoyer en pension, pour le dresser.

« Chaque jour est comme une pierre jetée d’une falaise, qui tombe avec un bruit mat et s’immobilise dans l’oubli. »

Une longue impatience est le portrait d’une mère torturée par l’attente, rongée par l’absence et le silence. L’inquiétude et le remords distillent lentement leur poison dans ses veines. Pour meubler l’absence, Anne écrit des lettres qu’elle n’enverra jamais à son fils. Elle y décrit les fêtes qu’elle fera à son retour. L’écriture délicate et poétique de Gaëlle Josse opère lentement son charme ; en quelques chapitres, l’émotion s’inscrit dans la chair.

Bérengère Cournut – De pierre et d’os ***

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Le Tripode – octobre 2020 – 198 pages

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Prise de crampes au ventre, Uqsuralik se glisse dans la nuit du dehors. De façon soudaine et inattendue, la banquise se fracture et sépare la jeune fille inuit de sa famille, endormie. Uqsuralik se retrouve seule face à l’immensité blanche de la banquise, avec quelques chiens affamés et une dent de requin que son père lui jette avant d’être englouti dans le brouillard. La toute jeune adolescente n’a d’autre choix que de marcher, et de survivre, coûte que coûte. Elle se retrouve à affronter les éléments, la famine, à devoir faire des choix… Afin d’aller au devant de son destin et des êtres qu’il mettra sur sa route.

Je mets un peu de temps à me glisser dans cette lecture.

Et puis je me laisse saisir par la beauté de l’écriture, la pureté des paysages, leur dénuement le plus total. Je me retrouve plongée dans un roman onirique et poétique, où la nature et les éléments sont sacrés. Je me laisse séduire par ce monde peuplé de rêves, de chants, de symboles et d’esprits – l’homme-lumière, le géant.

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Ce monde dans lequel il faut chasser et pêcher pour se nourrir, réciter des formules de protections, où la vie et la mort des êtres sont étroitement liées, tout comme l’animal et l’humain.

De Pierre et d’os est un roman empreint de beauté, dont j’ai aimé jusqu’aux dernières pages et ses photographies, qui prolonge l‘immersion dans le monde des Inuits.

« Durant ma longue vie d’Inuit, j’ai appris que le pouvoir est quelque chose de silencieux. Quelque chose que l’on reçoit et qui – comme les chants, les enfants – nous traverse. »

Sandrine Collette – Et toujours les Forêts ****

 JC Lattès – janvier 2020 – 334 pages

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Corentin, personne n’a jamais voulu de lui. Son père, il ne l’a pas connu, il s’est tué sur la route. Malchance, chagrin. Sa mère, elle rêve depuis toujours de le faire disparaître. Depuis qu’il s’est implanté en elle, petite graine qu’elle diabolisait. Elle l’abandonne régulièrement chez des amies, des connaissances. Elle le maudit d’exister. Un jour, elle le dépose chez la vieille Augustine. En plein coeur des Forêts. Là où tout a commencé.

Les Forêts, « un territoire à part, colossal, charnu d’arbres centenaires, de chemins qui s’effaçaient chaque saison sous la force de la nature. » Au creux de ce territoire hostile, Augustin renaît peu à peu, grandit, s’épanouit.

Il poursuit ses études à la Grande Ville ; comme un papillon de nuit, il est attiré par les lumières et se laisse dévorer par les fêtes permanentes ; il rencontre toute une bande de potes avec laquelle il se lie et s’attache, à travers des soirées toujours plus alcoolisées, toujours plus hallucinées. Ensemble, ils sont insouciants. Transis.

« Engloutis dans la terre, engloutis dans l’alcool et les rêves »… Ils ne se rendent pas compte que la terre brûle et se dessèche anormalement. La chaleur s’éternise et les saisons se dérèglent inéluctablement. La fin du monde arrive. Corentin y survit miraculeusement et se lance à la recherche d’Augustine et des Forêts.

L’écriture hypnotique et ciselée de Sandrine Collette m’a captivée. Je me suis plongée dans ce roman incroyable et terriblement prenant ; les descriptions de ce monde post-apocalyptique sont saisissantes. Et toujours, les Forêts est un roman à la fois lumineux et désespéré ; d’une telle beauté. Depuis que je l’ai refermé, les images se sont imprimées sur ma rétine et les mots de l’autrice ne quittent plus mes pensées. ♡

Gisèle Halimi avec Annick Cojean – Une farouche liberté ***

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Grasset – août 2020 – 160 pages

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Dans ce – trop – court livre, Annick Cojean nous livre la parole de Gisèle Halimi, à travers leur entretien. C’est une femme fascinante et extraordinaire qui se confie et nous raconte son enfance ; sa soif de justice qui très tôt s’éveille ; son sentiment de révolte grandissant face aux rapports différenciés entre hommes et femmes, aux différences d’éducation, face à l’injustice de cette société patriarcale écrasante. Sa prise de conscience qu’être née femme allait lui poser problème. Très tôt, Gisèle Halimi ressent le besoin d’indépendance et d’émancipation, c’est presque viscérale chez elle ; « échapper à cette malédiction des femmes qui les plaçait en situation d’obligées ». La jeune femme deviendra avocate, pour défendre le droit des femmes, faire entendre sa voix, faire changer les choses. Sachant toujours très bien s’entourer, elle consacrera sa vie entière à défendre la cause des femmes, à dénoncer les injustices.

Un ouvrage nécessaire, à lire et relire. Une femme qui a marqué l’histoire du féminisme par son engagement sans limite, son tempérament tempétueux et impétueux.

« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. » René Char.