Joachim Schnerf – Le Cabaret des mémoires ****

Grasset – 24 août 2022 – 140 pages

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Un roman qui se déroule le temps d’une nuit. Une nuit, durant laquelle Samuel ne trouve pas le sommeil. Une nuit de mémoire et d’insomnie. En attendant le retour de sa femme et de son fils de la maternité. Une dernière nuit avant le grand plongeon dans une nouvelle vie.

Samuel se souvient de Rosa, sa grande-tante qu’il n’a jamais vraiment connu mais dont l’histoire a hanté son enfance et le hante encore aujourd’hui. Rosa, la dernière rescapée des camps encore vivante. Après elle, il n’y aura plus personne pour témoigner de l’horreur de vive voix.

Rosa qui traversa l’Atlantique pour arriver au coeur du désert texan et y établir son cabaret, loin de l’enfer des camp, loin du passé douloureux. Chaque soir, elle monte sur scène et raconte son histoire, mise à distance par le rire.

« Quand demain reviendra la lumière… » Cette phrase comme une lancinante mélopée va revenir tout au long du roman pour scander cette nuit de souvenirs. Cette nuit durant laquelle un homme se retrouve au seuil de la paternité.

Dans l’obscurité, Samuel se souvient de son enfance avec sa sœur et son cousin ; leurs jeux pour se raconter encore et encore l’histoire de Rosa, et la retrouver dans l’Ouest, dans leur désert imaginaire. L’obscurité, si propice aux résurgences ; l’obscurité qui est aussi celle du passé en souffrance.

Le Cabaret des mémoires est un roman sur la transmission ; comment devenir père quand le passé familial hante à ce point ; comment transmettre l’innommable ? « Peut-être ne suis-je pas prêt. À être père et à partager ce spectre qui me pourchasse depuis toujours. »

Un roman envoûtant et bouleversant sur la mémoire traumatique, la nécessaire transmission, mais aussi sur le pouvoir de la fiction – je ne suis pas prête d’oublier Rosa et son cabaret… C’est également un portrait de femme incroyable porté par une écriture poétique et lumineuse.

« Un vertige générationnel, comme lorsqu’on perd sa mère et, avec elle, le secret de notre essence. Qui sommes-nous quand les aînés ne sont plus là pour désigner le passé ? »

Benjamin Lesage – Corentino ***

Editions Courtes et Longues – 176 pages

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Corentino est né à Milcoco en Colombie ; Milcoco c’est le petit village aux trois milles cocotiers où les hommes sont des grimpeurs de cocotiers de père en fils… Le paradis pour tous les gringos. Mais Corentino, lui, rêve du vieux continent. La France l’attire. La France, c’est le pays natal de son grand-père, qu’il n’a pas vraiment connu.

Le blues s’empare de lui, jour après jour. Il ne se voit pas vieillir à Milcoco. Il a envie de prendre le large. Et un jour il se décide enfin. Aux aurores, il embarque clandestinement à bord d’un conteneur de noix de coco… L’aventure et les désillusions commencent alors pour le jeune homme.

Un roman à l’écriture délicate et poétique qui m’a beaucoup émue.

Nelly Alard – Moment d’un couple ***

Folio – 2015 – 416 pages

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Juliette est en couple avec Olivier, ils ont deux enfants. Juliette a la quarantaine et elle file une petite vie tranquille, jusqu’au jour où Olivier l’appelle et lui apprend qu’il a une liaison. Un petit coup de fil de cinq minutes et sa vie bascule.

A travers ce roman au rythme soutenu, Nelly Alard dissèque le couple et l’après-trahison : comment survivre à une trahison amoureuse ? Un roman implacable, écrit avec brio – à la fois dramatique et comique, voire pathétique – qui nous plonge au coeur de l’intimité d’un couple et de ses failles.

Moment d’un couple est une lecture qui se révèle addictive, mêlant féminisme et contradictions humaines et amoureuses. Pourquoi existerait-il une seule façon de réagir à une trahison ?

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« Car de même que les gens ont une idée très précise de la manière dont se comporte une femme violée, se dit-elle, les gens ont aussi une idée très précise de la manière dont doit se comporter une femme trompée, de ce qu’elle peut ou ne peut pas supporter, de ce qu’elle doit ou ne doit pas accepter… »

Lisa Balavoine – Ceux qui s’aiment se laissent partir ****

Gallimard – avril 2022 – 167 pages

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Dans ce roman au titre si poétique, Lisa Balavoine nous raconte sa mère. À l’annonce de sa mort, l’autrice se souvient de cette femme qui était sa mère. L’enfance et l’amour fou pour cette mère solitaire et instable, un peu folle, qui ne tient pas en place – éprouvant le besoin de déménager très fréquemment. Cette femme seule, impulsive, qui écoute en boucle des chansons d’amour tristes et qui rêve du grand amour. Cette femme, cette mère avec ses failles qu’elle va quitter à l’âge adulte pour survivre. Elle deviendra peu de temps après mère à son tour, pensant, à tort, se défaire de son emprise, de ses blessures. Mais les souvenirs ne cesseront jamais de rattraper l’enfant en elle.

Dès les premiers mots, j’ai été emportée par la beauté de l’écriture, sa justesse. Les mots de Lisa Balavoine font mouche, ils percutent le coeur. La métaphore de la tortue et de sa carapace qui revient comme un lancinant refrain

Ceux qui s’aiment se laissent partir est un roman bouleversant sur la transmission, la filiation. Une déclaration d’amour pour cette femme qui était sa mère et qui est demeurée une énigme, insaisissable.

Delphine Bertholon – Grâce ****

Le Livre de Poche – 2013 – 312 pages

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1981. Grâce Marie Bataille écrit son journal, s’adressant à Thomas, son absent de mari qui est représentant de commerce. Toujours par monts et par vaux. Grâce se débat avec son quotidien, ses deux enfants. À 34 ans, elle se sent déjà si vieille. Aigrie. Elle écrit pour ne pas perdre la boule. Car depuis que la jeune fille au pair polonaise travaille chez eux, tout semble s’effriter, se déliter.

2010. Nathan, son fils, débarque pour Noël dans la maison familiale avec ses enfants, jumeaux. Il retrouve sa sœur Lisa, revêche. Sa mère. Cette année, pas d’immense sapin. Quelque chose semble avoir changé ; dans la nuit de Noël, des événements curieux commencent à survenir…

Le roman de Delphine Bertholon, que j’ai trouvé fascinant, alterne entre deux époques – deux voix qui s’élèvent tour à tour. L’une s’adresse à son mari absent. L’autre à sa femme morte six ans plus tôt, en couche. C’est une lecture qui m’a happée dès les premiers mots. L’ambiance nous plonge dans un drôle d’état. Ce secret de famille qui est sur le point d’émerger… Ces événements étranges qui pétrifient chaque membre de la famille. Et cette maison, que Grâce ne quittera jamais. Page après page, l’horreur lentement se dessine.

C’est l’histoire d’une famille qui se décompose au fur et à mesure que les fantômes du passé resurgissent. Un fantôme, en particulier… L’écriture est saisissante, Delphine Bertholon est une magicienne du verbe. Je la découvre avec ce roman et je suis littéralement scotchée par son écriture et l’intrigue si bien ficelée, implacable. Même si je me doute assez vite de l’issue, je reste saisie par la fin. Une lecture magistrale qui offre matières à réflexion sur la beauté, les injonctions à la beauté et à la perfection qui détruisent les femmes.

Pauline Claviere – Les Paradis gagnés ***

Grasset – avril 2022 – 400 pages

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Quel plaisir de retrouver la plume de Pauline Claviere avec ce nouveau roman. J’ai beaucoup aimé les retrouvailles avec ses personnages, découverts dans Laissez-nous la nuit, un premier roman étonnant et puissant. Max, sorti de prison, qui cherche à retrouver une vie normale mais demeure hanté par son séjour carcéral. Ilan, toujours rongé par la quête de son frère et de son père. Marcos, son acolyte de cellule, hospitalisé pour son cancer, fidèle à lui-même. La lumineuse Laure, qui va se lancer dans un combat pour se venger de son passé.

Une galerie de personnages secondaires toujours aussi attachants, tous en quête de quelque chose, tous rattrapés par le désir de s’en sortir. Une intrigue bien ficelée et haletante. Une lecture fluide qui se dévore, savant mélange de suspense et de poésie, de tendresse et de violence. Une réussite, encore une fois, pour ce roman dont on a du mal à se défaire.

Ian Manook – Heimaey ***

Le Livre de Poche – 2019 – 576 pages

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Pour renouer avec elle, Soulniz propose à sa fille Beckie de lui faire découvrir l’Islande et ses merveilles, 40 ans après l’avoir lui-même découverte. Beckie a dix-huit ans et depuis la mort de sa mère, elle s’éloigne de son père. Soulniz a l’impression de la perdre ; il est donc prêt à tout pour sauver leur relation.

Mais les retrouvailles se trouvent vite ternies par l’atmosphère de leur voyage … Ces mots anonymes déposés sur leur pare-brise. Cet homme étrange qui semble être toujours au mêmes endroits qu’eux. Cette voiture qui semble les suivre.

Heimaey est un polar prodigieusement dépaysant qui se dévore ! Suspense et immersion islandaise sont au rendez-vous. Le contraste entre la splendeur de l’Islande – sa nature à couper le souffle – et l’horreur de l’intrigue est saisissant. Un thriller talentueux et très addictif porté par une belle écriture terriblement efficace.

Monica Sabolo – Summer ***

Le Livre de Poche – 2019 – 288 pages

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Un jour d’été. Un pique-nique au bord du lac Léman. Une partie de cache-cache. Summer Wassner disparaît. Elle a dix-neuf ans. Des cheveux blonds comme le soleil. Tout pour réussir – son avenir est tout tracé. La dernière image d’elle que Benjamin, son frère mutique et taiseux, gardera figée sur sa rétine sont ses longues jambes et son short en jean qui disparaissent dans les bois…

Summer est un roman énigmatique, à l’atmosphère à la fois glauque et magnétique – un savant mélange de thriller et de roman psychologique.

Monica Sabolo nous offre une plongée dans la psyché de cet homme qui, vingt cinq ans après la disparition de sa sœur, se souvient. L’écriture, aussi sublime que glaçante, nous saisit par la main et nous entraîne dans les méandres de sa mémoire, ses pensées et souvenirs tortueux.

Grâce aux séances chez son psychiatre, Benjamin parvient à extraire des bribes de souvenirs. L’on réalise bien vite que les secrets de cette famille sont aussi lourds que des cadavres s’enfonçant dans les profondeurs du lac… L’image du lac revient tout au long du roman – comme une entêtante ritournelle – un personnage à part entière qui ne cesse de fasciner Benjamin – il imagine les créatures qui s’y cachent, métaphores des pires secrets de famille. Je dévore les dernières pages en apnée.

« Qui s’évapore, dans ce monde? Cela n’arrive pas, ou seulement dans ces familles maudites, dont le membre le plus inoffensif (et insignifiant), à force d’imaginer le pire, et de projeter sur autrui l’ombre dont il est fait, finit par provoquer ce qu’il redoutait le plus au monde. Il a le pouvoir de créer les drames qui naissent dans son cerveau dérangé, ils s’échappent de lui de la même façon que le sang s’écoule du corps de sa sœur, sombre, intarissable. »

Julien Dufresne-Lamy – Mon père, ma mère, mes tremblements de terre ***

Harper Collins Poche – 2021 – 192 pages

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« Allongé sur son lit de métal, mon père est parti enrubanné, comme une vieille boursouflée de Saint-Tropez. »

Charlie, 15 ans, est dans une salle d’attente avec sa mère. Ils attendent qu’Alice sorte du bloc opératoire. Alice ? C’est son père. Son père, qui sera désormais Elle.

Le tremblement de terre qui a ébranlé sa famille. Cela remonte à deux ans ; son annonce. Les larmes. L’incompréhension. La haine. Le mélange des émotions et sentiments qui bouillonnent en lui, tout jeune ado qu’il est. Pendant l’attente, Charlie se remémore les dernières années. Les derniers mois. Les souvenirs se bousculent dans sa mémoire pendant ces 4 heures d’attente avant la rencontre avec Alice.

Un roman sur le vif, bouleversant et incroyable sur la transidentité, sur la famille. Une plume émouvante et juste. Une lecture que je ne suis pas prête d’oublier.

Sophie Adriansen – Hystériques ***

Charleston – juin 2021 – 528 pages

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Qui sont ces femmes qui se font traiter d’hystériques ? Il y a Diane, qui a deux enfants. Dont le premier accouchement fut si traumatisant. Il y a Clémentine, maman d’une petite Agathe, enceinte d’une 2ème fille. Et qui prend de plein fouet le souvenir de sa première grossesse, il y a seize ans. De cet accouchement sous X. Et il y a Noémie, qui n’arrive pas à tomber enceinte ; fait semblant. Puis apprend qu’elle porte non un enfant mais un cancer.

Ces trois femmes sont sœurs. Ces trois femmes ont des parents qui leur ont donné une certaine éducation ; elles ont appris que l’on ne parle pas de certaines choses. Dans leur famille, on ne peut pas parler de tout – beaucoup trop de non-dits, de silences les ont vu grandir.

Un roman profondément féminin et féministe, qui nous plonge dans l’intime de chacune de ces femmes, en proie aux incertitudes de la maternité, de l’enfantement, aux violences obstétricales, aux violences de cette société patriarcale. Je me suis sentie proche de ces femmes souvent vulnérables mais si fortes – comme chaque mère. Un roman sensible et terriblement juste.