Véronique Ovaldé & Joann Sfar – A cause de la vie ****

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Éditeur : Flammarion – Date de parution : février 2017 – 157 pages

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« Nathalie cultive une forme de nostalgie imaginative qui lui fait regretter des événements qui ne se sont pas encore déroulés. »

Nathalie, une toute jeune adolescente qui préfère se faire appeler Sucre de Pastèque, habite au 5ème étage du 12 rue Céleste-Cannard, un immeuble avec vue sur le Sacré Cœur. Un matin, elle se fait porter pâle et ne va pas à l’école. Elle passe sa journée à écouter Cyndi Lauper et les Smiths. À boire du lait au chocolat. À s’inventer une autre vie. Lorsque Eugène frappe à sa porte à la recherche d’une pompe à bicyclette, Nathalie – avec son peignoir de catcheur Demonius et son air de vouloir en découdre – sait immédiatement que c’est son mister Mefaireplusplaisir qui vient la délivrer de sa prison, avec son regard fourrure d’écureuil… Pour avoir la preuve qu’Eugène est exceptionnel, Nathalie va lui donner une nouvelle mission chaque matin…

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Eugène et Nathalie ont encore un pied dans l’enfance, ils se trouvent au seuil de l’adolescence… Il sont semblables dans leur différence ; en marge des autres, ils n’aiment bien évidemment pas l’école, où ils subissent les moqueries et ne se sentent pas à leur place.

J’ai tout de suite reconnu la plume d’Ovaldé, aux airs de contes de fées ; le merveilleux aux portes du réel, et ce besoin de faire de sa vie une fiction… Quant aux dessins de Sfar – haut en couleurs, indolents et drôles – ils font écho à merveille à cette écriture délicieusement imagée et pleine d’humour ; leurs deux univers se font le miroir l’un de l’autre. La voix narrative, très présente et invasive, qui donne son avis à tout bout de champ, m’a beaucoup plu.

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Cette collaboration artistique est très réussie. A la fois roman et bande dessinée, cet objet littéraire m’a totalement séduite ! C’est drôle, nostalgique… un bel hommage à l’enfance qui m’a serré le cœur.  ❤

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Véronique Olmi – Cet été-là ***

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Éditeur : Grasset – Date de parution : 2010 – 281 pages

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On s’y croirait, sur cette plage de Normandie où se sont réunis trois couples d’amis pour fêter, comme chaque année, le 14 juillet. Delphine et Denis, qui comptent se croiser le moins possible. Marie, Nicolas et ses vieux démons. Lola et Samuel, son petit jeunot.

Une bande de quarantenaires qui vivent plus ou moins bien leur âge, entre la femme infidèle, la comédienne en mal de carrière, et la femme qui ne sort qu’avec des hommes trop jeunes pour elle…

Tout ce petit monde va être chamboulé par Dimitri, un adolescent très étrange qui s’immisce dans le groupe et semble tourner autour de Jeanne, la fille de Delphine. Il semble mentir sur beaucoup de choses. Est-il maladroit ou sournois ? « Ce visage ingrat autour duquel la lumière tremblait, et ces yeux noirs, comme deux incrustations brutales »

De cet adolescent à l’étrange laideur, qui a l’air perdu, chacun s’en fait une image différente… « Il portait le visage des enfants abandonnés et des inconnus dangereux, des voleurs d’adolescentes, et des grands frères offensifs. Il était ce que l’on craignait de lui et ce qu’on n’en pouvait définir, et ainsi imaginé et incompris, il prenait toute la place. » Les vieux démons de chacun resurgissent, accompagnés des remords et des rancunes. 

Une certaine attente s’installe, une tension latente, un abcès qui ne demande qu’à être crevé… Les tensions s’exacerbent entre certains personnages et les dialogues oscillent entre tendre moquerie et agressions mesquines. Par contraste avec les petits conflits humains, il y a l’élément marin, son appel, son rythme. La mer comme une présence à la fois réconfortante et implacable, cruelle.

Un roman très juste, des personnages touchants dans leurs imperfections. L’écriture de Véronique Olmi décrit avec justesse et précision les émotions et sensations. Une lecture forte qui n’a qu’un seul défaut : la couverture qui ne reflète pas du tout la profondeur de ce roman…

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« Et alors elles l’entendirent. Le rythme puissant de la mer qui revenait, qui remontait les kilomètres en charriant son monde, s’accordant à la lune et aux lois de la terre, imperturbable et ponctuelle. »

« Il savait que la vie est pleine de derniers soirs, d’amours qui meurent, d’enfants qui grandissent tout seuls, et qu’aucun peintre jamais n’a pu capter l’exacte lumière d’un ciel orange. »

Raphaële Moussafir – Du vent dans mes mollets ****

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Éditeur : Intervista – Date de parution : 2006 – 111 pages

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Rachel est une petite fille de neuf ans qui dort toute habillée avec son cartable sur le dos et ses affaires de gym. Alors sa mère l’envoie chez une psychologue, Mme Trebla, pour en parler et savoir pourquoi elle fait ça. Chaque chapitre est une nouvelle séance avec Mme Trebla. Rachel y raconte son quotidien : Hortense sa meilleure amie un peu peste, avec laquelle elle discute politique et rigole en appelant au téléphone Madame Courtecuisses ; sa mémé qui dort dans sa chambre ; sa maman qui pleure pour un rien et a tout le temps peur pour elle.

On découvre une voix d’enfant singulière au caractère bien trempé, une voix très mature pour son âge. Rachel n’a pas sa langue dans sa poche, elle a énormément de répartie. Les séances chez Mme Trebla s’égrènent les unes après les autres et on en apprend davantage sur cette enfant follement attachante et drôle.

Ce court roman m’a fait glousser tout comme il a fini par m’émouvoir et me faire monter les larmes aux yeux… A la fois léger et dur, drôle et touchant, il distille une grande justesse à travers la voix de Rachel en abordant un sujet difficile comme la mort. Une voix d’enfant qui m’a marquée et que je ne suis pas prête d’oublier… Un roman que je recommande à tous, adolescents comme adultes.

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« J’ai remarqué que quand on est triste ou qu’il y a une mauvaise nouvelle, la vie autour ne change pas. Comme le jour où mamie est morte, j’étais dehors, il y avait du vent, et quand on m’a dit que mamie était morte, il a quand même continué à y avoir du vent dans mes mollets. Quand on est triste, les objets ne sont pas tristes, ils font comme si de rien n’était, et ça, ça me rend encore plus triste.

Catherine Mavrikakis – Les derniers jours de Smokey Nelson ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution :  2014 – 330 pages

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Dans ce roman choral, trois voix retentissent à tour de rôle et tournent autour de l’annonce de l’exécution de Smokey Nelson au pénitencier de Charlestown – cet homme a commis le meurtre d’une famille dans un motel, en 1989 à Atlanta. Près de vingt ans plus tard, à quelques mois de l’élection de Barack Obama, chacun fait ses comptes et le passé émerge avec violence dans les esprits.

Nous entendons la voix singulière de Sydney Blanchard, l’homme qui a d’abord été accusé à sa place. Obsédé par Jimi Hendrix, il n’a que sa chienne Betsy à qui parler et confier tout ce qu’il a sur le cœur ; ayant le même âge que Nelson, sa mise à mort le décide à prendre un nouveau départ, à faire enfin quelque chose de sa vie.

La voix d’une femme de chambre, Pearl Watanabe, originaire de Honolulu et qui a parlé à Smokey Nelson quelques minutes après les meurtres et qui découvre la scène de crime. Ils ont fumé ensemble une cigarette sur le parking du motel ; l’air de rien, elle est tombée sous son charme…

Et la voix divine qu’entend le père de la jeune femme assassinée, Ray Ryan. On découvre un fervent catholique, extrémiste dans sa croyance et épris de vengeance.

Le spectre de l’ouragan Katrina plane encore sur la Nouvelle-Orléans et dans les esprits de chacun. Ce sont les voix des pauvres que nous entendons, des laissés pour compte. Tous sont traumatisés par les meurtres de 1989.

A travers ce roman choral intense, Catherine Mavrikakis brosse le portrait sans concessions d’une Amérique en prise avec ses démons les plus sombres… Extrémisme religieux et haine raciale entament une sombre valse. La maîtrise de la narration m’a fascinée ; avec virtuosité, la romancière nous fait pénétrer dans la peau et les pensées de ces trois personnages, terriblement bien incarnés.

Un roman tragique, à l’écriture tantôt amère, tantôt ironique, qui m’a parfois fait penser à l’univers de Joyce Maynard. Ce qui m’a frappée c’est cette absence de sens. Aucune raison n’est donnée aux meurtres, pas la moindre explication… Glaçant.

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« Pearl n’était jamais revenue de ce matin magnifique de l’automne 1989. Elle n’était jamais sortie de la chambre 55 du motel Fairbanks dans laquelle elle avait découvert les corps morts, mutilés. »

« J’aurais pu être Smokey Nelson ou Mark Essex, mais je suis que Sydney Blanchard et, ce soir, je rentre chez moi alors qu’un gars de mon âge se fait exécuter à Atlanta… C’est tout… Fin de l’histoire… »

« La vie n’avait décidément pas grand sens. On peut tenter de la baliser par des mots qui donnent une certaine prise, mais quand ceux-ci nous découvrent leur face bien ridicule, tout fout le camp, s’effiloche et il ne reste du tragique de l’existence qu’un immense éclat de rire. »

Jérôme Magnier-Moreno – Le Saut oblique de la truite **

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Éditeur : Phébus – Date de parution : mars 2017 – 112 pages

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Un récit de voyage en Corse, une balade sur le sentier du GR20, tout au long duquel le narrateur a l’intention de pêcher… Un joli titre faisant référence à Hemingway… Quand Jérôme Magnier-Moreno, peintre et romancier, m’a proposé de lire son roman, j’ai tout de suite accepté ! Ce récit avait tout pour me plaire.

Sur le quai d’une petite gare corse, un peu paumée, le narrateur attend son ami Olivier, qui ne viendra jamais. Il se met alors en route en solitaire, écrivant et décrivant ses journées de voyage dans un style simple et épuré, très descriptif – parfois ce sont juste des mots lâchés sur la page, pour décrire la journée qui vient de se passer, l’instant présent, la nature environnante, les rencontres et leur vacuité. Les chapitres prennent le nom de différentes teintes, à l’image d’une palette de couleurs. On décèle un regard perçant et observateur, submergé par moment par un désir masculin irrépressible.

Un récit de jeunesse un peu fou et brouillon, dont la légèreté cache une vérité plus cruelle… Si j’ai aimé le projet d’écriture, la plume ne m’a cependant pas du tout emballée – un peu trop banale et prosaïque, dénuée d’envolée lyrique.

Merci à son auteur pour l’envoi de son roman et la découverte !

 

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Julia Kerninon – Une activité respectable ****

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Éditeur : Le Rouergue – Date de parution : – pages

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« … allongée dans ma chambre sur le lit, un livre posé légèrement sur le nombril, en me sentant tellement à ma place, tellement complète. »

Julia Kerninon revient sur la façon dont est né son amour des livres et de la littérature. Tout a commencé grâce à ses parents, deux lecteurs fous des mots, accros aux livres. Surtout sa mère-léopard qui l’emmène dès ses premières années à Paris, déambuler chez Shakespeare & Compagnie. La romancière rend hommage à l’enfance livresque que ses parents lui ont ainsi donné. Ce petit cercle familial empreint de lecture. Leur maison pleine de livres, avec un pêcher dans le jardin.

L’écriture de Julia Kerninon s’écoule lentement, mot après mot – elle est à la fois sinueuse et fluide. Avec talent, elle inscrit des mots sur son amour des lettres. J’ai aimé ses réflexions et ses souvenirs : ses lectures compulsives, les conseils de sa mère, cette figure incontournable dans sa vie d’écrivain, qui l’a poussée dans les bras de la littérature et lui a donné sa vocation. Sa mère qui lisait tout ce qui lui tombait sous la main et sous les yeux.

Je découvre une voix forte et déterminée, qui me plaît tout de suite. Comment n’ai-je pas lu cette auteure avant ?! Autobiographie littéraire et livre-témoignage essentiel à tout amoureux des livres, hérissé de post-it, ce bouquin fera certainement l’objet de nombreuses relectures…  ❤

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« Nous avions beaucoup, beaucoup de chance, me disait-elle, parce que nous avions les livres et que dans les livres les phrases étaient éternelles, noir sur blanc, solides, crédibles – elles n’étaient pas en l’air, elles ne venaient pas de n’importe qui (…) et elles nous livraient le monde entier, le monde accéléré, perfectionné, lavé de ses scories, sans temps mort, un cours d’eau pur et bondissant, un monde dans lequel nous pouvions nous échapper chaque fois que le monde réel cessait d’être intéressant, ce qui arrivait beaucoup trop souvent quand quelqu’un venait nous parler. »

Sorj Chalandon – Profession du père ***

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Éditeur : Le Livre de Poche – Date de parution : août 2016 – 281 pages

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Emile assiste à l’enterrement de son père. C’est pour lui l’occasion de se souvenir de ce père autoritaire, mythomane, violent, cruel et extrême dans ses émotions & ses attitudes, obsédé par la guerre et l’Algérie. Emile remonte le temps, se retrouve petit garçon de neuf ans, dans les années 60, sous le régime du Général de Gaulle, dans un climat singulier.

On découvre un père hanté les fantômes de la guerre d’Algérie, l’OAS… Un père espion, mais aussi Compagnon de la Chanson, professeur de judo, parachutiste à la guerre, footballeur professionnel, pasteur américain, conseiller du Général…

La figure du père mise sur un piédestal, ce grand affabulateur, qui bat femme et enfant, qui fait croire qu’il est agent secret et parvient à embrigader son fils. Ce fils qui fait confiance à la figure paternelle complètement folle et qui, même une fois adulte, veut encore y croire. Croire à cette vie de fiction démesurée que son père s’est inventée. La personnalité du père est à la fois fascinante et dangereuse. Un roman poignant, terrible, porté par une très belle plume.

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« Il m’appellerait au secours. Moi, le rebelle, le petit Frenchie, le prisonnier de son placard. Je serais triste et seul. Infiniment seul. Je serais malheureux. Tout chagrin de lui. Et je m’en voudrais tellement de toujours l’aimer. »