Sophie Adriansen – Hystériques ***

Charleston – juin 2021 – 528 pages

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Qui sont ces femmes qui se font traiter d’hystériques ? Il y a Diane, qui a deux enfants. Dont le premier accouchement fut si traumatisant. Il y a Clémentine, maman d’une petite Agathe, enceinte d’une 2ème fille. Et qui prend de plein fouet le souvenir de sa première grossesse, il y a seize ans. De cet accouchement sous X. Et il y a Noémie, qui n’arrive pas à tomber enceinte ; fait semblant. Puis apprend qu’elle porte non un enfant mais un cancer.

Ces trois femmes sont sœurs. Ces trois femmes ont des parents qui leur ont donné une certaine éducation ; elles ont appris que l’on ne parle pas de certaines choses. Dans leur famille, on ne peut pas parler de tout – beaucoup trop de non-dits, de silences les ont vu grandir.

Un roman profondément féminin et féministe, qui nous plonge dans l’intime de chacune de ces femmes, en proie aux incertitudes de la maternité, de l’enfantement, aux violences obstétricales, aux violences de cette société patriarcale. Je me suis sentie proche de ces femmes souvent vulnérables mais si fortes – comme chaque mère. Un roman sensible et terriblement juste.

Sandrine Collette – Les Larmes noires sur la terre ***

Le Livre de Poche – 2018 – 384 pages

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Moe, une jeune femme qui avait l’avenir devant elle avant de rencontrer cet homme qui lui fait miroiter la capitale et l’arrache à son île. Six ans plus tard et un bébé dans les bras, elle le quitte et se retrouve à devoir vivre dans un centre d’accueil pour les pauvres et sdf comme elle ; La Casse. Une ville faite de carcasses de voitures posées sur cales en guise de logement. On attribue à Moe une 306 grise sans siège arrière. Désormais elle sera un numéro.

La Casse, un bidonville. Des rues sales et miséreuses, des relents nauséabonds.

Au milieu de ces immondices, Moe va découvrir une communauté de femmes ; Marie-Thé, Nini-peau-de-chien, Jaja et Ada, la vieille Afghane. Et Poule avec ses taches de douceur. Chacune raconte son histoire, autour de leur feu de camp. Elles s’entraident pour survivre. Moe découvre un univers d’une violence inouïe mais aussi l’humanité inattendue de ce cercle de femmes soudées.

Les larmes noires sur la terre est un roman incroyable qui m’a fait passer par toutes les couleurs, toutes les émotions. J’en ressors transie. Violence et poésie se côtoient. Horreur et espoir. Beauté de la langue et inhumanité. Un roman fort, qui va résonner longtemps en moi.

Ananda Devi – Le rire des déesses ***

Grasset – septembre 2021 – 240 pages

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Veena vit avec sa fille de dix ans dans La Ruelle, le quartier des miséreux et des prostituées ; quartier d’une ville pauvre d’Inde. Veena et la rage qui l’habite depuis l’enfance. Une rage qui menace d’engloutir sa fille. Une fillette qui n’a pas de nom ; pourquoi se fatiguer à lui trouver un nom, alors qu’elle est vouée à disparaître? Un bébé puis une enfant silencieuse, discrète, qui ne parle pas derrière sa cloison lorsque toute la journée sa mère travaille, s’affaire avec les hommes. Qui se trouvera un nom toute seule finalement. Elle s’appellera Chinti, la fourmi.

« Chinti n’est pas une petite fille mais un insecte aux mandibules puissantes, aux antennes sensibles, aux pattes agiles. Celle qui connaît les chemins secrets que d’autres ne connaissent pas et qui peut voir à travers les murs. »

Un jour débarque Shivnath, un swami – un homme de dieu qui se trouve fasciné par la fureur de Veena. Mais quand il rencontre Chinti, il en tombe instantanément fou d’amour. Fou de désir. Pour cette enfant si belle et solaire, il est prêt à tout ; même à l’enlever sous les yeux de sa mère pour la conduire à Bénarès et en faire sa déesse. Veena et les femmes de la Ruelle partent alors à leurs trousses, telle une marée vengeresse.

Le rire des déesses est un roman aussi âpre que poétique où transparaît toute la laideur de l’Inde ; le sort qu’elle réserve aux intouchables, aux femmes, aux filles, aux prostituées – filles de Kali -, aux hijras… Un roman qui donne la voix à tous ces êtres en marge, ces êtres mis au ban de la société indienne.

« Nous sommes la vengeance de la terre et l’immense rage des femmes à jamais agenouillées devant la toute-puissance des hommes. »

Ève Chambrot – Tu ***

Envolume – 31 août 2021 – 112 pages

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Tu, c’est cette jeune femme. Harponnée, séduite par un homme en soirée. Un homme célèbre, influent, musicien, adulé. Un homme toujours entouré de femmes à ses pieds. Un homme qui pourtant, va la regarder, elle. Jeter son dévolu sur cette femme si discrète, si anodine.

Tu, pour mieux nous attirer au plus proche des émotions et sentiments qui animent cette femme qui se jette dans la gueule du loup. Qui va lentement se laisser détruire par cet homme.

Tu, c’est le récit, bref et sans appel, de cette relation abjecte et destructrice, dont elle sortira finalement sauve.

Un roman terriblement efficace, à l’atmosphère oppressante, porté par une écriture incisive, qui se dévore le temps d’une soirée.

Léonor de Récondo – Revenir à toi ***

Grasset – 18 août 2021 – 180 pages

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Magdalena a quatorze ans lorsque sa mère disparaît. Un jour, au début du printemps, en revenant du collège, ces mots se coincent en travers de sa gorge – « Maman est partie ». Son absence lui coupe les jambes, la brise dans son bel élan.

Devenue adulte, devenue une comédienne reconnue, Magdalena apprend que sa mère est vivante – elle apprend où elle habite. Sans réfléchir, elle saute dans un train et laisse toute sa vie en plan. Tandis que le train file, les souvenirs défilent, déferlent en elle. Le chagrin de l’adolescente qu’elle était demeure intacte.

Magdalena se rappelle son adolescence ; la façon dont elle s’est jetée à corps perdu dans la peau d’Antigone, sur scène. Pour oublier. Pour se sentir libre – et non enchaînée à cet l’abandon. Elle se rappelle sa mère Apollonia et sa dépression, annihilant tout autour d’elle.

Un roman puissant. L’écriture poétique et ciselée de Léonor de Récondo nous fait lentement succomber à l’émotion.

Revenir à toi est un beau voyage poétique ; un voyage vers la mère perdue puis retrouvée. Un voyage dans le passé. Un texte violemment beau – une vibrante déclaration d’amour à cette mère qui l’a abandonnée un jour sans un mot.

Adèle Bréau – L’odeur de la colle en pot ***

Le Livre de Poche – 2019 – 288 pages

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En 1990, Caroline a treize ans. Elle débarque dans son nouveau collège ; se lie tout de suite avec Vanessa.

Chez elle, rien ne va. Son père passe son temps à les fuir, sa mère à pleurer, sa petite sœur est une teigne qui joue encore aux poupées. Et son corps, qui change, qu’elle ne reconnaît plus. Ses humeurs, ses émotions. Et ces adultes qui ne comprennent rien à rien.

Heureusement, il y a Vanessa et le téléphone à cadran grâce auquel elles s’échangent confidences et scoops.

L’Odeur de la colle en pot est la chronique douce amère d’une ado des années 90. Adèle Bréau nous plonge dans cette époque avec brio. On s’attache à Caroline, sa vision du monde. Ses coups de blues et de coeur, ses espoirs. Sa vision du monde si ténue. Un roman au ton si juste que j’ai été happée de la première à la dernière page.

« C’est pourtant lors de l’un de ces atroces samedis matin que ma vie a réellement commencé. Disons que c’est comme ça que j’interprète ce moment, à la lueur de ce que j’ai vécu depuis, car rien de ce qui l’avait précédé n’avait la même saveur, le même parfum d’interdit. Oui, c’est sans doute à partir de ce jour-là que je me suis enfin délestée de l’enfance. »

Laetitia Colombani – Le cerf-volant ***

Grasset – juin 2021 – 208 pages

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Brisée par la perte de son amour, Léna quitte son appartement vide et s’envole pour l’Inde – aller simple. Le besoin de sortir de sa vie, de fuir les souvenirs est irrépressible.

Un matin, elle se rend à plage pour nager, manque de se noyer. Elle sera sauvée par une enfant ; l’enfant au cerf-volant. La petite fille court chercher de l’aide.

En cherchant à la remercier, Léna découvre que l’enfant travaille dans un restaurant et ne sait ni lire, ni écrite. Elle ne parle pas non plus. Elle découvre aussi une brigade toute particulière – qui lutte pour sauver les femmes des violeurs et agresseurs. Leurs membres, formées au self defense et arts martiaux, patrouillent dans les rues et interviennent en cas d’agression.

Léna prend conscience de la misère abyssale, la malédiction de naître fille, les enfants esclaves…

Avec leur soutien, Léna se lance dans un projet fou : fonder une école pour que les enfants d’Intouchables puissent apprendre à lire et à écrire et espérer se libérer de leurs chaînes.

Le cerf-volant est un roman profondément lumineux, qui m’a émue. Il s’en dégage beaucoup d’émotions. L’écriture de Laetitia Colombani m’a transportée dans cette Inde aussi dépaysante qu’impitoyable.

Marion Brunet – Vanda ***

Le Livre de Poche – mars 2021 – 224 pages

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De Vanda, personne ne sait grand chose ; son passé demeure obscure. C’est une femme aux cheveux fous, aux tatouages hypnotiques, qui vit seule avec Noé son fils de six ans, dans un minuscule cabanon, au bord de la Méditerranée. Noé, alias Bulot, qui n’a jamais connu son père. Mère et fils vivent tous les deux en marge des autres, de la ville. Ils n’ont besoin de personne d’autre ; ils se suffisent à eux-mêmes.

« Toi et moi contre le reste du monde. »

Vanda est une vraie mère louve, sauvage, protectrice, possessive. Elle aime son fils à la folie. « Rien que son fils et elle, il n’y a que ça qui compte vraiment, au final. Son visage dans sa nuque, elle renifle son odeur comme une bête, se retient de le mordre. » Leur relation est fusionnelle.

Et puis un jour, Simon, le père de l’enfant, débarque dans leur vie après sept ans d’absence. Sept ans pendant lesquels il ne s’est jamais douté qu’il avait un fils. Le monde de Vanda s’apprête à voler en éclats.

Vanda m’a littéralement bouleversée. Cette femme éprise de liberté, solitaire, qui se fout du regard des autres, folle de son fils – prête à tout pour ne pas le perdre et dont la rage ne demande qu’à être libérée.

Marion Brunet nous offre à travers une écriture violemment poétique un saisissant portrait de femme et de mère ; quand la sphère intime se heurte à la violence de la société. L’émotion des dernières pages est intense.

Une lecture comme un uppercut, de laquelle je ne sors pas indemne.

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« Vanda a admis très tôt qu’elle était seul, comme on est seule au jour de sa mort. Elle en a consommé la douleur jusqu’à en faire une identité, une armure. »

« Quand son fils est né, quand elle l’a reçu contre elle la première fois, ça a déchiré quelque chose, en dedans. Il était là et il n’avait qu’elle. Il va t’aimer toute sa vie, elle se répétait, et elle ne savait pas si c’était un bonheur ou une putain de malédiction. »

« Le coeur de Noé tremble jusqu’aux prémices d’un sanglot mais la peur est trop grave pour libérer de nouvelles larmes. Il est trop tôt. A moins que la seule défense possible soit l’envol, l’envolée d’un rire qui ne prend sa source dans aucune drôlerie, qui se suffit à soi-même, un rire qui s’écoute grelotter, racler, battre le bruit des vagues. Un rire qui ne tient pas la distance. Le même rire que celui de sa mère. Il a six ans, il va tout perdre. »

Laurence Lieutaud – Ravissement ***

Grasset – avril 2021 – 198 pages

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Cet été-là, il a suffit d’un regard un peu appuyé et de quelques mots pour que le ravissement s’opère. Louise avait dix-huit ans. Paul, trente. Elle était jeune, insouciante. Il était peintre. Sous les yeux de Toinette, sa grand-mère, Louise s’enfuit avec cet homme qu’elle connaît à peine mais auquel elle ne peut résister. Sous les injures et les crachats, elle part. Elle ne reviendra que quinze ans plus tard. Elle ne reviendra qu’après l’incendie.

Paul se révèle être un peintre aux sautes d’humeur excessives ; il possède Louise, la malmène. Dans cette relation qui se révèle vite tortueuse, la jeune femme perd lentement pied avec la réalité et le rêve qu’elle espérait se transforme en cauchemar.

Dans une langue sublime, Laurence Lieutaud nous offre un roman sur la folie d’un homme et la fuite d’une femme après quinze années d’enfer. Le récit d’un ravissement, d’une emprise irrépressible avec pour toile de fond le Sud de la France.

Julie Bonnie – Je te verrai dans mon rêve ***

Grasset – mars 2021 – 180 pages

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1971, après dix années derrières les barreaux, Gérald a 30 ans et goûte enfin à la liberté, et elle a un drôle de goût. Gérald devient Blaise – il rouvre le bar que tenait son père et rencontre la petite Nour, encore nourrisson dans les bras de sa maman, Josée. Une maman seule. Une maman qui a les yeux du désespoir. Josée lui rappelle sa propre mère. Nour et ses grands yeux bleus ébahis prennent en otage Blaise. Pour elle, il est prêt à tout. Il est prêt à les sauver.

Blaise et son amour du jazz. Un roman rythmé par la musique qui anime Blaise, qu’il va transmettre à Nour. Il va devenir le père qu’elle n’aura jamais.

Je te verrai dans mon rêve est un beau roman à deux voix – celle de Blaise et celle de Nour, dix-sept ans plus tard.

Il m’a donné des frissons ce livre, quand je l’ai refermé. C’est un récit chargé d’émotions. Brut. Poétique. J’ai été saisie par la beauté de l’écriture, interpellée par ces personnages heurtés par la vie.