Julien Delmaire – Minuit, Montmartre **

9782246813156-001-T

Éditeur : Grasset – Date de parution : septembre 2017 – 224 pages

*

Ce nouveau roman de Julien Delmaire nous plonge dans le Montmartre du début du XXème siècle, à l’aube de la guerre ; à cette époque, César Van Hove, l’allumeur de réverbères, a encore du travail, mais plus pour longtemps. Théophile Alexandre Steinlen, le dessinateur du Chat noir, est désormais un vieil homme qui ne peint plus que des chats dans son petit atelier de la rue Caulaincourt.

Vaillant, son petit félin souple et intelligent, aime flâner dans les ruelles de la Butte ; un matin il remarque une jeune africaine – avec ces cicatrices comme des coups de canifs sur les joues – qui erre dans les rues. Quelques jours plus tard, Masseïda frappe à la porte de l’atelier du peintre. La jeune femme devient son modèle ; ensemble ils ressuscitent l’ardeur créatrice du peintre vieillissant.

Les mots de l’auteur dansent, sensuels et poétiques. La plume de Julien Delmaire magnifie la langue française ; il parvient à ressusciter les couleurs et l’atmosphère de l’époque. J’ai pris plaisir à faire ce voyage dans le temps, à déambuler dans ce Paris ancien ; ce Montmartre des peintres et des buveurs d’absinthe.

Découvrez l’avis de Mokamilla.

***

« Son corps chanta les mornes, les fruits que déchiraient les dents d’un négrillon, cette ville que la cendre avait couverte de solitude, la torréfaction des heures, les marchés de viandes lasses, de viandes outragées. La cale, les chaînes, la mer qui supplie, ahane, la mer qui rugit et bave sa vaillance.. »

Publicités

Anne-Laure Bondoux – Tant que nous sommes vivants ****

71JEV7wuUvL

Éditeur : Gallimard Jeunesse – Date de parution : 2014 – 297 pages

*

« Tu crois qu’il faut toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ? »

L’ombre et la lumière, le bruit et le silence. L’un révèle l’autre… Bo et Hama se rencontrent à l’Usine où ils travaillent tous deux à la fabrication de machines de guerre. Hama travaille la nuit quand Bo travaille le jour. Bo se lève à l’aube quand Hama se lève au crépuscule. À la relève du matin, ils échangent leurs postes ; ils se tombent dans les bras puis tombent amoureux. Ils ne se retrouvent que le dimanche pour vivre pleinement leur amour. « Ils vivaient à l’envers l’un de l’autre, pendant que l’Usine fonctionnait sans interruption, avalant des tonnes de métal… »

Certaines nuits, le sommeil se fait désirer pour Bo qui se dirige alors vers Le Castor Blagueur, le cabaret de Titine-Grosses-Pattes où les spectacles et tours de magie s’enchaînent. Un matin, Bo n’entend pas son réveil. Un matin, l’Usine vole en éclats.

Dès les premières pages, j’ai su que je tenais une pépite entre mes mains… La langue poétique d’Anne-Laure Bondoux m’a tout de suite hypnotisée.

Quel talent de conteuse ! Sous sa plume, tout un monde prend vie : La Tsarine, le vieux Melkior et ses prédictions, le théâtre d’ombres, ces petits êtres au teint d’endive cuite portant des noms de nombres, qui vivent dans le Bas… L’écriture de Bondoux est soyeuse et poétique, en quelques mots nous basculons dans un monde unique. Un roman inoubliable sur l’amour et la perte.

***

« Bo avait vu le jour dans une région sauvage, hérissée de forêts. Un pays d’herbes noires que le vent rabat sur la prairie. Où les fleuves servent de routes. Où les lacs suivent en tremblant la course des nuages. Une terre tatouée par les sabots des troupeaux, figée sous la glace de l’hiver et que chaque printemps éventre en milliers de ruisseaux. »

« Nous avions connu des siècles de grandeur, de fortune et de pouvoir. Des temps bénis où nous étions les maîtres de notre destin. Puis, sans que nous sachions pourquoi, tout cela nous avait échappé, et seule l’Usine était restée. »

« Vers quoi allions-nous ? Je n’en avais qu’une idée vague. Vers nous-mêmes, probablement, comme tous les voyageurs. (…) Devant nous s’étendait la steppe, inexplorée, sauvage. Mais nous étions deux enfants blessés et amoureux : rien ne pouvait nous résister. »

Mélanie Chappuis – Ô vous, sœurs humaines ****

OVousSoeursHumainesMelanieChapuis

Éditeur : Slatkine & Cie – Date de parution : août 2017 – 128 pages

*

Dans ce recueil de textes, Mélanie Chappuis explore la féminité sous toutes ses facettes. En six chapitres, des rivalités aux vanités, en passant par les complicités, les solidarités, les dualités et les fidélités… la romancière nous offre des instantanés de femmes, à travers les époques et les pays – une féminité qui transcende le temps et l’espace – de l’Amérique latine au Moyen-Orient, en passant par la France – mais aussi les cultures et les générations.

Texte après texte, les relations entre femmes sont savamment étudiées, esquissées en quelques mots – des mots toujours justes. L’auteure a un talent fou pour faire mouche en quelques mots et faire naître l’émotion. Certaines scènes m’ont émue par leur humanité, d’autres m’ont saisie par leur cruauté et leur violence. D’autres encore m’ont révoltée ou serrée le cœur. Autant dire que cette lecture m’a fait passer par une palette d’émotions.  

Sous la plume de Mélanie Chappuis, la vérité se révèle sans fard, mise à nue. Un recueil de voix féminines et féministes où des mères, des filles, des épouses, des maîtresses, des amies prennent la parole et se révèlent.

Un livre essentiel, qui vient compléter ma lecture récente du livre de Chimamanda Ngozi Adichie, Nous sommes tous des féministes.

Merci aux éditions Slatkine & Cie pour ce coup de cœur !  ❤

 

Joël Dicker – Le Livre des Baltimore **

510U+mI2-LL._SX210_

Éditeur : De Fallois – Date de parution : février 2017 – 592 pages

*

Dans Le Livre des Baltimore, nous retrouvons Marcus, l’écrivain-narrateur de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, ce petit pavé que j’avais dévoré avec délice. Marcus nous raconte ici le Drame qui a touché le Gang des Goldman – le gang qu’il formait avec ses cousins Hillel et Woody, passant tous leurs étés – inoubliables – ensemble dans les Hamptons. Nous sommes dans les années 90, l’âge d’or de leur enfance, puis de leur adolescence. Marcus et ses parents sont les Goldman de Montclair, une famille très modeste de la classe moyenne ; Tante Anita, Oncle Saul, Hillel et Woody sont les Goldman de Baltimore, le côté aisé de la famille.

En avril 2012, Marcus retourne dans la maison de son oncle Saul pour y mettre de l’ordre – deux ans après sa mort, son souvenir demeure vivace. Retrouvant Alexandra, son amour de jeunesse, Marcus ne peut s’empêcher de rappeler à lui le passé…

Mon avis sur ce roman est un peu mitigé. Je n’ai pas retrouvé le souffle qui m’avait emportée dans La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. En effet, certains passages m’ont paru assez surfaits, un peu trop « romanesques » pour que j’y adhère vraiment – l’auteur en fait parfois trop et j’ai eu du mal à me laisser prendre au jeu.

Et pourtant je ne peux que reconnaître le talent de Joël Dicker pour raconter une histoire. C’est un roman qui se lit à toute allure, non sans plaisir. L’auteur distille un humour très plaisant, ce qui permet au roman de ne jamais sombrer dans la noirceur ou le mélodrame. Je me suis donc laissée emporter par cette plume talentueuse, mais le Drame tant attendu ne m’a pas bluffé, ni pris aux tripes… Je n’ai pas été transcendée comme j’aurais aimé l’être.

« Dans les livres, ceux qui ne sont plus se retrouvent et s’étreignent. »

Martin Page – Manuel d’écriture et de survie ****

manuelecritureetsurvie1-173x300

Editeur : Seuil – Date de parution : 2014 – 171 pages

*

Dans ce Manuel d’écriture et de survieMartin Page répond aux lettres d’une jeune écrivaine du nom de Daria. À travers cette correspondance, l’auteur nous livre des réflexions sur l’écriture, l’art, l’écrivain et la condition d’écrivain.

Ces lettres sont aussi l’occasion pour Martin Page de se livrer ; au fil des échanges, on en apprend davantage sur lui, son quotidien, ses habitudes littéraires. Ces lettres sont comme une fenêtre ouverte sur une part de son intériorité. On découvre un regard sur le monde, une pensée ; ses influences artistiques et humanistes. Martin Page convoque des auteurs, peintres, artistes, scientifiques pour étayer ses propos. Un petit bouquin truffé de références littéraires, de conseils, de culture ; riche d’enseignements sur l’écriture, mais aussi la vie, tout simplement.

Un petit bijou qui nous offre de belles réflexions sur la fiction, l’imaginaire et qui regorge de conseils de lecture. Un texte essentiel pour tout amoureux de l’art et des livres, dont la lecture nous enrichit.

***

« L’art est un crime contre la réalité. Par ses incessantes transformations, il remet en cause l’intégrité du monde et de la société, comme le meurtre remet en cause l’intégrité du corps d’une personne. Un œuvre d’art coupe le souffle, accélère notre cœur, nous transforme, enrichit notre rapport aux formes, aux couleurs et aux sons. Nous ne sommes pas changés au point d’en mourir, mais la réalité jusque-là connue meurt pour être remplacée par une autre, plus complexe, plus étrange. »

« Nous naissons avec mille bras et mille cœurs, et nous n’arrêtons pas d’en perdre tout au long de notre vie. On nous déforeste sans cesse, c’est douloureux, mais nous sommes vastes, personne n’arrivera à bout de nous. »

« Un écrivain ne braque pas de banques, il braque le réel. L’art m’a permis de vivre, dans tous les sens du terme.

 

Stéphane Servant – Le Cœur des louves ***

2048x1536-fit_coeur-louves

Editeur : Rouergue – Date de parution : août 2013 – 541 pages

*

Alors que l’été touche à sa fin, Célia arrive seule dans la vieille maison de sa grand-mère, où elle attend que sa mère la rejoigne. Mère et fille se retrouvent dans ce petit village perdu au fond d’une vallée, entouré de montagnes couvertes de forêts, avec son lac Noir, aux eaux si sombres qu’elles ont fait naître de curieuses légendes. Leur retour fait resurgir de vieilles rumeurs sur la grand-mère ; on dit qu’elle était une sorcière. Dans ce genre de petit village, tout le monde se connaît, les langues – de vipère – se délient facilement et rien ne s’oublie.

A deux reprises, Célia est mise en garde : elle doit se tenir à l’écart du Moulin, où vivent Andréas et Alice, avec leur père alcoolique et violent, Thomas. Alice, c’est l’enfant solitaire aux yeux couleur de nuit avec qui Célia jouait – elle lui racontait que les marques qu’elle avait sur le corps, c’était les bêtes de la forêt qui les lui faisaient. Devant tant de mystère, et face à l’obscurité de son passé, Célia cherche des réponses.

IMG_2386

Un roman énigmatique, qui oscille de façon entêtante entre réel et fantastique… Les chapitres alternent le présent de Célia et le passé de Tina, la grand-mère. Un roman sublime et terrible, qui se déploie peu à peu, qui monte en puissance au fil des mots qui défilent, entre synesthésie et animalité.

L’atmosphère de ce petit pavé est envoûtante, empreinte de mystère – entre mensonges, trahisons et superstitions. Ce retour à l’état sauvage et ces légendes vieilles comme le monde m’ont beaucoup plu. C’est brut, poétique, sauvage. Je me suis délectée en plongeant dans ce roman de Stéphane Servant, dont l’univers m’a par moment rappelé celui de Carole Martinez.

***

« Un soir où les mots sont épuisés, elle réalise que dans chaque histoire se cache un mensonge, comme un serpent sous une pierre. Et c’est à ce moment-là, elle en est presque sûre, qu’elle cesse d’être une enfant. »

« Tous vivent avec le poids d’un rôle qui leur a été assigné. C’est comme une mauvaise pièce de théâtre où les acteurs ne pourraient jamais retrouver qui ils étaient, qui ils sont vraiment. Condamnés à être quelqu’un d’autre. A vivre à côté de leur vie. »

« Parce que nos cœurs blessés nous rendent plus sauvages que des animaux. Parce qu’un amour déçu tue plus sûrement que la haine. »

Camille Laurens – Celle que vous croyez ****

IMG_2349

Editeur : Folio – Date de parution : avril 2017 – 210 pages

*

Claire, la quarantaine, divorcée, s’adresse à Marc, son psychiatre ; elle lui raconte – et nous raconte – comment elle a décidé de surveiller son amant Jo sur Facebook en se créant un faux compte et en devenant amie avec Chris – alias KissChris. Sous le nom de nom de Claire Antunès – clin d’œil à l’écrivain portugais – elle se transforme en une jeune femme brune de vingt-quatre ans, passionnée de photographie. C’est de ce double fictif que Chris va tomber amoureux, chose que Claire n’avait absolument pas prévue. Au fil des échanges de messages, puis des appels, Chris et Claire s’attachent de plus en plus l’un à l’autre. Le temps passe et les mensonges s’accumulent ; la fiction prenant dangereusement le pas sur la réalité, l’envahissant.

Très vite, ce jeu du chat et de la souris entre fiction et réalité devient addictif. J’ai dévoré ce roman à la façon d’un thriller. L’écriture acérée et ironique de Camille Laurens prend tour à tour des formes différentes : à la fois dénonciation du sexisme, de la place et du traitement de la femme dans la société, roman sur la manipulation et ode à la folie.

Un thriller passionnel qui explore la façon dont la fiction imprègne la réalité – l’une ne pouvant se défaire de l’autre, s’abreuvant l’une à l’autre. La folle prose de Camille Laurens nous livre ses réflexions – criantes de vérité – sur le désir, l’amour et la jalousie.

C’est un roman que j’ai lu en apnée… Un coup de cœur !  ❤

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

***

« On est touriste, en amour, on cherche l’autre et l’ailleurs, et on les trouve d’abord dans la langue. »

« Être folle ? Ce que c’est qu’être folle ? Vous me le demandez ? C’est vous qui me le demandez ? C’est voir le monde comme il est. Fumer la vie sans filtre.  S’empoisonner à même la source. »

« Nous sommes tous, dans les fictions continues de nos vies, dans nos mensonges,  dans nos accommodements avec la réalité, dans notre désir de possession, de domination, de maîtrise de l’autre, nous sommes tous des romanciers en puissance. Nous inventons tous notre vie. »

« Le désir nous fait éprouver le vide, c’est vrai, le puissant chaos qui nous environne et nous constitue, mais ce vide, on l’éprouve comme le funambule sur son fil, on le tâte comme l’équilibriste quand il y balance sa jambe, on est à deux doigts du désastre et de la chute, de l’angoisse mortelle, et pourtant on est là, tout vibrant d’une présence agrandie, décuplée, immense, on se déploie dans le chaos, retenu par le seul fil de ce qui nous lie à l’autre, notre compagnon de vide, notre funambule jumeau. »