Grégoire Delacourt – Danser au bord de l’abîme **

Le Livre de Poche – 2018 – 288 pages

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Emmanuelle, n’a pas encore quarante ans, elle est mariée, mère de trois enfants. C’est une femme plutôt comblée, sa vie est sereine. Et puis un jour, dans une brasserie, ses yeux tombent sur un visage, un regard, une bouche. Le désir la foudroie et elle revient chaque jour dans cette brasserie jusqu’au point de non retour… Pour cet homme, elle va tout quitter.

Mais le destin va se révéler cruel… Le roman de Grégoire Delacourt est romanesque à souhait. Un peu malgré moi, je me laisse embarquer par la prose de Grégoire Delacourt, dans la vertigineuse perdition de cette femme – avec cette lancinante mélopée qui entrecoupe le récit, les extraits de La chèvre de Monsieur Seguin.

Si l’écriture est belle, si les réflexions sur l’amour, le désir, la perte résonnent de façon très juste, l’écriture m’est apparue parfois trop. Trop romanesque, trop mélodramatique… Mais c’est un roman qui n’en demeure pas moins puissant. L’abîme, est-ce le désir foudroyant ou la perte de l’être aimé ?

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Sandrine Collette – On était des loups ****

JC Lattès – juillet 2022 – 208 pages

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Cela fait plusieurs année que Liam a fait le choix de vivre seul, au fond des bois. À plusieurs dizaines de kilomètres de la ville. Pas le moindre voisin aux alentours. La nature, les loups, et rien d’autre. Ava, sa compagne, l’a suivi et vit avec lui. Ils ont un garçon de cinq ans, Aru.

Un soir, en rentrant d’une journée de chasse dans la forêt, Liam découvre le corps sans vie d’Ava ; vraisemblablement attaquée par un ours. Sous elle est blotti Aru, bien vivant.

Liam décide alors de se séparer de son enfant ; il décide que la vie sauvage n’est pas faite pour lui, c’est trop dangereux. Père et fils se mettent en route, à travers la forêt, en direction de la ville… Liam a prévu de déposer Aru chez de la famille éloignée. Mais rien ne va se passer comme prévu.

On était des loups est un roman âpre, qui nous plonge dans les méandres des pensées d’un homme qui a tout quitté pour les forêts, le silence, la nature ; un homme qui ne peut se résoudre à la mort de sa femme. Qui ne peut se résoudre à être père, seul. Un homme qui a souffert enfant. Qui ne sait pas ce que c’est qu’être tendre avec un enfant. Qui n’a jamais connu ça. Un homme, enfin, empli de désespoir et de fureur.

Un roman terrible sur la nature humaine avec en toile de fond les montagnes, les forêts qui peuvent se révéler tout à la fois hostiles et enivrantes. La langue est rustre, brutale, spontanée, ce sont les mots de cet homme, sans filtre ; certains passages sont de la poésie brute – comme celui sur la peau du monde, somptueux et féroce ! Il y a tellement de rage dans le cœur de cet homme, la douleur de la perte est telle qu’il va se retrouver aux frontières de la folie. Le chemin à parcourir se révélera être en lui tout autant qu’à travers la nature… Le chemin pour devenir un père pour Aru et pour accepter la vie sans Ava.

Le roman de Sandrine Collette m’a bouleversée. C’est un récit violemment poétique, acéré – entre rage et humanité. Une lecture immersive et prenante, dont on ne sort pas indemne.

Baptiste Beaulieu – Alors vous ne serez plus jamais triste ***

Livre de Poche – 2016 – 287 pages

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C’est l’histoire d’un conte à rebours. C’est l’histoire d’un docteur qui, depuis la mort de sa femme, est devenu un homme en noir et blanc. Un docteur qui a décidé de mettre fin à ses jours. Un docteur qui va rencontrer une vieille femme qui l’attend dans son taxi et qui va lui proposer un singulier marché : repousser son suicide de 7 jours et lui laisser diriger le programme de ces 7 jours à sa guise. Elle porte un nom abracadabrant et a une personnalité toute aussi farfelue ; sa vie ressemble à une fiction. Et elle va tout tenter pour le faire changer d’avis – lui redonner goût à la vie. Le docteur n’a plus rien à perdre, alors il accepte.

Une lecture on ne peut plus originale, dont les pages sont numérotées de façon décroissante. Une lecture qui m’a embarquée, page après page dans sa folie douce. Entre poésie et ironie grinçante.

« Dehors, les flocons dansaient comme le lait dans un thé très noir. On aurait pu téter la peau du ciel nocturne et s’en trouver immensément heureux, tel un nouveau-né collé au ventre de sa mère. »

Julia Kerninon – Liv Maria ****

Folio – mars 2022 – 240 pages

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Liv Maria vit une enfance insouciante sur une petite île bretonne, avec sa mère, économe des mots, et son père d’origine norvégienne qui lui apprend à aimer les livres et les mots en lui lisant chaque soir du Faulkner. Une enfance insulaire à l’abri du monde, où le temps s’écoule différemment.

À l’été 87, Liv Maria a dix-sept ans et elle fait une mauvaise rencontre. Sa mère décide de l’envoyer à Berlin chez une tante qu’elle n’a jamais vue. Arrachée à son île et à la mer qu’elle aime par-dessus tout, Liv Maria se sent littéralement déracinée. Elle prend des cours d’anglais pour s’occuper et fait la rencontre d’un homme – Fergus – qui va bouleverser sa vie.

J’ai tout de suite aimé la musique des mots de Julia Kerninon et je me suis laissée emporter par le destin de Liv Maria qui sera tour à tour amoureuse, fugitive, entrepreneuse, femme, épouse, mère… Sa vie sera jalonnée de pertes et de blessures, mais d’espoir aussi. Un roman éponyme qui m’a saisie et dont l’empreinte reste, plusieurs semaines après sa lecture. Un portrait sensible et poétique, fougueux. Liv Maria fait partie de ces personnages que l’on a du mal à oublier.

Joachim Schnerf – Le Cabaret des mémoires ****

Grasset – 24 août 2022 – 140 pages

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Un roman qui se déroule le temps d’une nuit. Une nuit, durant laquelle Samuel ne trouve pas le sommeil. Une nuit de mémoire et d’insomnie. En attendant le retour de sa femme et de son fils de la maternité. Une dernière nuit avant le grand plongeon dans une nouvelle vie.

Samuel se souvient de Rosa, sa grande-tante qu’il n’a jamais vraiment connu mais dont l’histoire a hanté son enfance et le hante encore aujourd’hui. Rosa, la dernière rescapée des camps encore vivante. Après elle, il n’y aura plus personne pour témoigner de l’horreur de vive voix.

Rosa qui traversa l’Atlantique pour arriver au coeur du désert texan et y établir son cabaret, loin de l’enfer des camp, loin du passé douloureux. Chaque soir, elle monte sur scène et raconte son histoire, mise à distance par le rire.

« Quand demain reviendra la lumière… » Cette phrase comme une lancinante mélopée va revenir tout au long du roman pour scander cette nuit de souvenirs. Cette nuit durant laquelle un homme se retrouve au seuil de la paternité.

Dans l’obscurité, Samuel se souvient de son enfance avec sa sœur et son cousin ; leurs jeux pour se raconter encore et encore l’histoire de Rosa, et la retrouver dans l’Ouest, dans leur désert imaginaire. L’obscurité, si propice aux résurgences ; l’obscurité qui est aussi celle du passé en souffrance.

Le Cabaret des mémoires est un roman sur la transmission ; comment devenir père quand le passé familial hante à ce point ; comment transmettre l’innommable ? « Peut-être ne suis-je pas prêt. À être père et à partager ce spectre qui me pourchasse depuis toujours. »

Un roman envoûtant et bouleversant sur la mémoire traumatique, la nécessaire transmission, mais aussi sur le pouvoir de la fiction – je ne suis pas prête d’oublier Rosa et son cabaret… C’est également un portrait de femme incroyable porté par une écriture poétique et lumineuse.

« Un vertige générationnel, comme lorsqu’on perd sa mère et, avec elle, le secret de notre essence. Qui sommes-nous quand les aînés ne sont plus là pour désigner le passé ? »

Benjamin Lesage – Corentino ***

Editions Courtes et Longues – 176 pages

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Corentino est né à Milcoco en Colombie ; Milcoco c’est le petit village aux trois milles cocotiers où les hommes sont des grimpeurs de cocotiers de père en fils… Le paradis pour tous les gringos. Mais Corentino, lui, rêve du vieux continent. La France l’attire. La France, c’est le pays natal de son grand-père, qu’il n’a pas vraiment connu.

Le blues s’empare de lui, jour après jour. Il ne se voit pas vieillir à Milcoco. Il a envie de prendre le large. Et un jour il se décide enfin. Aux aurores, il embarque clandestinement à bord d’un conteneur de noix de coco… L’aventure et les désillusions commencent alors pour le jeune homme.

Un roman à l’écriture délicate et poétique qui m’a beaucoup émue.

Nelly Alard – Moment d’un couple ***

Folio – 2015 – 416 pages

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Juliette est en couple avec Olivier, ils ont deux enfants. Juliette a la quarantaine et elle file une petite vie tranquille, jusqu’au jour où Olivier l’appelle et lui apprend qu’il a une liaison. Un petit coup de fil de cinq minutes et sa vie bascule.

A travers ce roman au rythme soutenu, Nelly Alard dissèque le couple et l’après-trahison : comment survivre à une trahison amoureuse ? Un roman implacable, écrit avec brio – à la fois dramatique et comique, voire pathétique – qui nous plonge au coeur de l’intimité d’un couple et de ses failles.

Moment d’un couple est une lecture qui se révèle addictive, mêlant féminisme et contradictions humaines et amoureuses. Pourquoi existerait-il une seule façon de réagir à une trahison ?

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« Car de même que les gens ont une idée très précise de la manière dont se comporte une femme violée, se dit-elle, les gens ont aussi une idée très précise de la manière dont doit se comporter une femme trompée, de ce qu’elle peut ou ne peut pas supporter, de ce qu’elle doit ou ne doit pas accepter… »

Lisa Balavoine – Ceux qui s’aiment se laissent partir ****

Gallimard – avril 2022 – 167 pages

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Dans ce roman au titre si poétique, Lisa Balavoine nous raconte sa mère. À l’annonce de sa mort, l’autrice se souvient de cette femme qui était sa mère. L’enfance et l’amour fou pour cette mère solitaire et instable, un peu folle, qui ne tient pas en place – éprouvant le besoin de déménager très fréquemment. Cette femme seule, impulsive, qui écoute en boucle des chansons d’amour tristes et qui rêve du grand amour. Cette femme, cette mère avec ses failles qu’elle va quitter à l’âge adulte pour survivre. Elle deviendra peu de temps après mère à son tour, pensant, à tort, se défaire de son emprise, de ses blessures. Mais les souvenirs ne cesseront jamais de rattraper l’enfant en elle.

Dès les premiers mots, j’ai été emportée par la beauté de l’écriture, sa justesse. Les mots de Lisa Balavoine font mouche, ils percutent le coeur. La métaphore de la tortue et de sa carapace qui revient comme un lancinant refrain

Ceux qui s’aiment se laissent partir est un roman bouleversant sur la transmission, la filiation. Une déclaration d’amour pour cette femme qui était sa mère et qui est demeurée une énigme, insaisissable.

Delphine Bertholon – Grâce ****

Le Livre de Poche – 2013 – 312 pages

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1981. Grâce Marie Bataille écrit son journal, s’adressant à Thomas, son absent de mari qui est représentant de commerce. Toujours par monts et par vaux. Grâce se débat avec son quotidien, ses deux enfants. À 34 ans, elle se sent déjà si vieille. Aigrie. Elle écrit pour ne pas perdre la boule. Car depuis que la jeune fille au pair polonaise travaille chez eux, tout semble s’effriter, se déliter.

2010. Nathan, son fils, débarque pour Noël dans la maison familiale avec ses enfants, jumeaux. Il retrouve sa sœur Lisa, revêche. Sa mère. Cette année, pas d’immense sapin. Quelque chose semble avoir changé ; dans la nuit de Noël, des événements curieux commencent à survenir…

Le roman de Delphine Bertholon, que j’ai trouvé fascinant, alterne entre deux époques – deux voix qui s’élèvent tour à tour. L’une s’adresse à son mari absent. L’autre à sa femme morte six ans plus tôt, en couche. C’est une lecture qui m’a happée dès les premiers mots. L’ambiance nous plonge dans un drôle d’état. Ce secret de famille qui est sur le point d’émerger… Ces événements étranges qui pétrifient chaque membre de la famille. Et cette maison, que Grâce ne quittera jamais. Page après page, l’horreur lentement se dessine.

C’est l’histoire d’une famille qui se décompose au fur et à mesure que les fantômes du passé resurgissent. Un fantôme, en particulier… L’écriture est saisissante, Delphine Bertholon est une magicienne du verbe. Je la découvre avec ce roman et je suis littéralement scotchée par son écriture et l’intrigue si bien ficelée, implacable. Même si je me doute assez vite de l’issue, je reste saisie par la fin. Une lecture magistrale qui offre matières à réflexion sur la beauté, les injonctions à la beauté et à la perfection qui détruisent les femmes.

Pauline Claviere – Les Paradis gagnés ***

Grasset – avril 2022 – 400 pages

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Quel plaisir de retrouver la plume de Pauline Claviere avec ce nouveau roman. J’ai beaucoup aimé les retrouvailles avec ses personnages, découverts dans Laissez-nous la nuit, un premier roman étonnant et puissant. Max, sorti de prison, qui cherche à retrouver une vie normale mais demeure hanté par son séjour carcéral. Ilan, toujours rongé par la quête de son frère et de son père. Marcos, son acolyte de cellule, hospitalisé pour son cancer, fidèle à lui-même. La lumineuse Laure, qui va se lancer dans un combat pour se venger de son passé.

Une galerie de personnages secondaires toujours aussi attachants, tous en quête de quelque chose, tous rattrapés par le désir de s’en sortir. Une intrigue bien ficelée et haletante. Une lecture fluide qui se dévore, savant mélange de suspense et de poésie, de tendresse et de violence. Une réussite, encore une fois, pour ce roman dont on a du mal à se défaire.