Yann Rambaud – Teddy n’a-qu’un-oeil ***

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Éditeur : Hachette – Date de parution : avril 2015 – 185 pages

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Dans une vente l’autre jour, j’ai craqué pour ce joli roman à la couverture pleine de charme…

Thomas, douze ans, passe son temps à dessiner des monstres, que son quotidien lui inspire. Avec sa petite sœur Lucile, ils vivent un peu dans un monde imaginaire, ils aiment prétendre être des personnages de fiction. En se baladant dans le jardin de la maison de retraite qui se trouve juste à côté de chez eux, ils découvrent un drôle d’animal… Comme un gros lézard, mais avec un seul œil au milieu du front. Lucile le baptise Teddy, avec sa peau rugueuse et ses pattes griffues. Très vite, les deux enfants se rendent compte que Teddy a un curieux pouvoir

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Et la magie s’invite dans le quotidien. Il s’agit là d’un petit roman au charme fou, qu’on lit avec des yeux d’enfant. Au fil des chapitres, le texte s’orne de jolis dessins en noir et blanc de ce lézard magique. On découvre un roman léger, une bulle d’air frais, qui aborde cependant des thèmes plus complexes comme la mort, la vieillesse et l’euthanasie

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« – Tu es trop jeune pour penser à ce genre de choses, et c’est tant mieux, mais sache que la vie, c’est comme de tenir dans ta main fermée une poignée de sable. Ça te file entre les doigts. Et t’auras beau serrer de toutes tes forces, ça coulera quand même. Inexorablement… »

Italo Calvino – Le sentier des nids d’araignée ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : 2013 [1978] – 231 pages

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Nous sommes en Italie, en pleine Seconde Guerre mondiale. Pin est un enfant qui passe son temps à chanter et à crier dans les rues du carrugio. Il aime traîner avec les grands, au bar. Il connaît des chansons sur la prison, les femmes, la guerre. Il connaît une foule de choses qui ne sont pas de son âge. Le monde des grands le fascine et le révulse tout à la fois. Pin vit dans un logis miséreux, avec sa grande sœur que l’on appelle la Noireaude du carrugio, car elle couche avec tous les hommes de passage.

Pin aime se balader tout seul dans la campagne, et rêvasser dans cet endroit connu de lui seul et qui est devenu son refuge : le sentier où les araignées font leurs nids. Un soir, il vole le revolver d’un Allemand, et décide de le cacher dans un nid d’araignée. C’est son secret, personne ne pourra le découvrir.

J’ai immédiatement aimé la mélodie des mots et l’atmosphère qui se dégage de ce roman. Pin est un gamin solitaire, qui ne traîne qu’avec les adultes. Les enfants n’ont pas le droit de le fréquenter, il est trop mal élevé, vulgaire… C’est un personnage auquel on s’attache immédiatement.

D’Italo Calvino, je me rappelle avoir adoré Si par une nuit d’hiver un voyageur ; un roman complètement loufoque et indescriptible. Le sentier des nids d’araignée est son premier roman, et le ton est sensiblement différent. L’atmosphère de la guerre, le fascisme et la résistance nous sont racontés à travers le prisme des yeux d’un enfant différent, mais un enfant malgré tout. J’ai aimé la touche d’espoir qui clôt le roman…

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« Pin remonte le carrugio. Il fait déjà presque nuit, et il se sent seul et perdu dans cette histoire de sang et de corps nus qu’est la vie des hommes. »

« Quand il a fait quelque grosse et méchante blague et qu’à force de rire sa poitrine s’est emplie d’une tristesse lourde, Pin se rend, seul, du côté des sentiers du fossé et cherche l’endroit où les araignées font leur nid. »

« C’est triste d’être, comme lui, un enfant dans le monde des adultes, des grands. D’être toujours un gosse qu’ils traitent comme quelque chose d’amusant et d’ennuyeux, de ne pouvoir utiliser ces choses mystérieuses et excitantes qui leur sont propres, les armes et les femmes, et de ne jamais participer à leurs jeux. »

Max Porter – La douleur porte un costume de plumes **

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Éditeur : Seuil – Date de parution : janvier 2016 – 121 pages

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Une mère meurt, laissant derrière elle deux enfants et un père terrassés par la chagrin. Comment vivre sans elle, est-ce même possible ? Un soir, ils entendent quelqu’un frapper à la porte de leur appartement. S’immisce alors dans leur vie familiale endeuillée un étrange personnageUn corbeau doué de parole, à l’imagination débridée et à l’humour particulier… Corbeau va être à la fois un confident, un analyste, un partenaire de jeu, un ange-gardien…

Le roman semble flotter dans un hors temps, à la frontière du réel et de l’imaginaire. La douleur semble être le seul indice de réalité. Le corbeau, souvent distingué comme un oiseau de malheur, est humanisé, doué de parole, et il a une façon de s’exprimer vraiment singulière. Comme une mélopée dissonante. On ne saura pas si sa présence est réelle ou non. Il fait en tous cas référence à Ted Hughes, auteur qui fascine le père.

C’est un court roman tout à fait étrange, où la parole est tour à tour donnée aux personnages, comme dans une pièce de théâtre : le père, les garçons, Corbeau. Le texte est à la fois poétique et délibérément absurde. Les propos de Corbeau sont absurdes, on a du mal à les comprendre, il raconte beaucoup de contes, de fables ; récite des chansons qui n’ont ni queue ni tête… Il se joue du faux et du vrai.

Ce récit, par moments âpre et violent, m’a beaucoup déroutée, sans doute un peu trop. J’ai terminé ma lecture avec une impression d’étrangeté ; beaucoup de choses m’ont échappé. Je pense que c’est le genre de roman qui nécessite une deuxième lecture, pour le saisir entièrement, pour mieux s’en imprégner et l’appréhender…

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« PAPA

Il y a un aller-retour constant et fascinant entre le naturel de Corbeau et son côté civilisé, entre le charognard et le philosophe, la déesse de l’être entier et la tache noire, entre Corbeau et son être-oiseau. Il me semble que c’est le même aller-retour qu’entre le deuil et la vie, avant et aujourd’hui. J’ai beaucoup à apprendre de lui. »

« Tourner la page, le concept, c’est pour les idiots, toute personne censée sait que la douleur est un projet à long terme. je refuse de précipiter les choses. La souffrance qui s’impose a nous empêche quiconque de ralentir ou d’accélérer ou de s’arrêter.

 

Elena Ferrante – L’amie prodigieuse ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : février 2016 – 429 pages

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Le roman commence par la disparition de Lila. Son fils appelle Elena pour le lui dire. Lui dire qu’elle est partie sans laisser une seule trace d’elle, sans rien dire. Elena, en colère, se rappelle alors leur amitié ; si singulière, pétrie de sentiments contradictoires. Elle entreprend de la raconter en commençant par leur enfance.

Elena est une petite fille qui fait tout pour recevoir l’admiration de ses proches. Réussir en classe est surtout devenu une façon d’impressionner son amie Lila, naturellement douée pour les études, mais qui finira par travailler dans la cordonnerie familiale, sans aller au collège. Nous sommes à la fin des années 50, dans un des quartiers pauvres de Naples.

On découvre une amitié très complexe : faite de jalousie, de compétition scolaire ou amoureuse, de non-ditsLeur relation est infiniment complexe, à la fois fusionnelle et distante, elle se nourrit de leur goût commun d’apprendre et de réussir. L’amitié qui lie Elena à Lila est à la fois ombrageuse et lumineuse.

Ce beau roman, composé de deux parties : enfance et adolescence, possède une écriture envoûtante et hypnotique. Il s’agit du premier tome de la saga portant sur ces deux héroïnes, et il me tarde de me procurer le nouveau tome, sorti tout récemment : Le Nouveau nom !

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« Il y avait une part d’insoutenable dans les choses, les gens, les immeubles et les rues : il fallait tout réinventer comme dans un jeu pour que cela devienne supportable. L’essentiel, toutefois, c’était de savoir jouer, et elle et moi – personne d’autre – nous savions le faire. »

« et je pensais à Lila et moi, à cette capacité que nous avions toutes deux quand nous étions ensemble – seulement ensemble – de nous approprier la totalité des couleurs, des bruits, des choses et des personnes, de nous les raconter et de leur donner de la force. »

EKUNI Kaori – Dans la barque de Dieu ***

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Éditeur : Picquier poche – Date de parution : mars 2016 – 252 pages

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Yôko n’a jamais oublié l’homme qu’elle a aimé et qui l’a quittée. Avant de partir, sans savoir qu’elle était enceinte, il lui a dit qu’il reviendrait et que, quelque soit l’endroit où elle était, il la retrouverait. Dix ans plus tard, Yôko vit avec sa fille Sôko. Elles déménagent tout le temps, sa mère ne tenant pas en place…

Yôko a dans le cœur un désir incontrôlable de bouger, et dans le regard une douce mélancolie. Elle aime se promener toute seule, faire de longues balades en vélo. Elle donne quelques cours de piano la journée et travaille le soir dans un bar.

Le roman alterne les voix de la mère et de la fille comme deux façon de voir les choses, deux réalités, deux côtés d’une même pièce de monnaie.

C’est un joli roman, empreint d’une douceur indéfinissable. Il ne s’y passe pas grand chose. En tournant les pages, l’on entend le temps s’écouler lentement. Mère et fille voyagent de ville en ville – Takahagi, Sakura, Zushi – hantées par le souvenir de ce père invisible. Le quotidien se déroule dans une sorte d’attente. L’enfant devient adolescente ; peu à peu, elle se met à prendre la mesure des illusions dont sa mère les berce…

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« J’ai l’impression que si je me lie à un endroit, je ne le reverrai jamais. »

« L’été est ma saison préférée. La saison pendant laquelle Dieu m’a donné le second trésor de ma vie. La lumière du soleil inondait la ville. Tous les jours tous les jours, où que nous soyons, nous nous échappions et nous nous retrouvions en cachette. Dans la chaleur des vertiges. Dans un amoncellement de temps incroyable qui nous semblait à la fois un instant et une éternité. »

 

Markus Zusak – La Voleuse de livres ****

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Éditeur : Pocket – Date de parution : 2008 – 633 pages

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La Voleuse de livres est un roman au ton bien singulier et tout à fait original : en effet, la narratrice n’est autre que la Mort en personne… La Mort, personnifiée et dotée d’émotions, nous raconte comment elle s’empare des âmes.

Un jour, elle se fascine pour une fillette, Liesel Meminger. Une fillette dont elle emporte le frère dans un train, en plein cœur de l’hiver. La Mort croisera la route de Liesel à trois reprises, éprouvant à chaque fois beaucoup de curiosité à son égard. Une curiosité telle qu’elle décide de nous raconter l’histoire de cette enfant. Une histoire touchée par l’abandon, en plein cœur de l’Allemagne nazie, à la fin des années 30.

Après la mort de son frère, Liesel est recueillie par les Huberman, Hans et Rosa. La femme ressemble a une petite armoire, elle est dure mais aimante. L’homme au regard d’argent qui joue de l’accordéon, lui apprend à lire et écrire, ensemble ils lisent dans le sous-sol. Ils habitent au 33 de la rue Himmel, une des rues les plus pauvres de Molching, à Munich.

Les personnages sont terriblement attachants. Il y a Rudy Steiner, l’enfant des voisins, le meilleur ami de Liesel, qui l’accompagne dans ses nombreuses frasques. Il y a la femme du maire, chez qui Liesel découvrira une bibliothèque immense qui consolidera son amour des livres. Et puis un matin, Max, un boxeur juif, vient frapper à leur porte… Il a des cheveux comme des plumes et, dans leur sous-sol, il va se mettre à peindre les pages de Mein Kampf, le livre qui lui a sauvé la vie, pour y inscrire sa propre histoire.

Je ne vous en dirai pas plus… Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce petit pavé, qui m’a accompagnée durant ma première semaine en Égypte… Je me suis attachée aux personnages. À cette histoire d’enfant amoureuse des livres, qui au lieu de voler de la nourriture préfère voler un livre.

C’est un roman empreint d’humanité et de nostalgie. J’ai aimé sa forme, les libertés narratives prises par la Mort. Les listes qu’elle dresse, les commentaires qu’elle se permet. J’ai aimé cet amour des mots  et des livres qui s’empare de Liesel. Ce besoin irrépressible qu’elle a de les voler.

Le texte délivre une petite musique qui m’est vite devenue chère. Le roman se déroule tout doucement et prend de plus en plus d’ampleur au fil des pages. C’est un livre qui aurait pu être déjà écrit, verser dans le cliché, il y en a tellement sur ce sujet. Et pourtant…

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« Même la musique de Papa avait la couleur des ténèbres. Même la musique de Papa. Le plus bizarre, c’est que cette idée, au lieu de l’angoisser, la réconfortait plutôt. L’obscurité, la lumière. Quelle différence ? Dans l’une et dans l’autre, les cauchemars s’étaient renforcés au fur et à mesure que la voleuse de livres comprenait comment les choses se passaient et comment elles se passeraient toujours. »

« Parfois, ça me tue, la façon dont les gens meurent. »

« Bientôt, elle fut entourée de mille morceaux de mots. Les mots. Pourquoi fallait-il qu’ils existent ? Sans eux, il n’y aurait rien de tout cela. Sans les mots, le Führer ne serait rien. A quoi bon des mots ? »

« J’ai détesté les mots et je les ai aimés, et j’espère en avoir fait bon usage. »

 

 

Emma Hooper – Etta et Otto (et Russell et James) **

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Éditeur : Les Escales – Date de parution : septembre 2015 – 327 pages

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Etta a quatre-vingt-trois ans. Un matin, elle quitte sa ferme du Saskatchewan et s’en va voir la mer. Elle emporte avec elle quelques culottes, un vieux fusil, du chocolat, une miche de pain… Et entame les trois mille deux cent trente-deux kilomètres qui la séparent de la mer. Etta perd un peu la mémoire alors elle garde sur elle un morceau de papier avec son nom et les personnes de sa famille.

En se levant, son mari Otto découvre le mot qu’elle lui a laissé. Il ne partira pas à sa recherche. Mais il a beaucoup de mal à vivre sans elle. Il se met à cuisiner ses recettes. Une nouvelle chaque jour. Et puis il se met à créer. A fabriquer des animaux par dizaine en papier mâché, qu’il expose dans son champ.

En revanche, Russell, voisin et ami, n’accepte pas le départ d’Etta, qu’il a toujours aimé. Il décide de partir la retrouver.

Etta marche, marche, marche, un coyote nommé James à ses côtés, avec qui elle parle.

Et pendant que leurs petites vies se déroulent, éloignés les uns des autres, le passé resurgit par bribes ; le récit est curieusement construit, il est fait d’aller-retour dans le passé, les souvenirs resurgissent, sans transition, mais de façon très fluide. Ils font comme écho à la perte de mémoire d’Etta. On découvre l’enfance d’Etta, Otto et Russell.

Les paysages du Canada défilent, l’Ontario, les lacs, Le Saint-Laurent… En cela, ce livre est une vraie bouffée d’air pur. Cette petite mamie, un peu folle, qui arpente les champs en direction de la mer qu’elle n’a jamais vue, est d’une certaine façon touchante.

Mais l’histoire ne m’a pas transcendée. J’ai parfois été émue, mais je ne suis pas parvenue à réellement m’attacher aux personnages, il m’a manqué quelque chose.  Peut-être est-ce dû à l’écriture, car l’histoire en soi était très prometteuse. C’est un roman très lent, qui donne une impression de latence et de légèreté tout à la fois.

Par ailleurs, certains passages vers la fin apportent un peu de confusion… Je n’en dirai pas plus pour vous laisser découvrir cette lecture. Je serai curieuse d’avoir votre avis.

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Otto,

Débutait la lettre, encre bleue.

Je suis partie. Je n’ai jamais vu l’eau, alors je suis partie là-bas. Rassure-toi, je t’ai laissé le pick-up. Je peux marcher. J’essaierai de ne pas oublier de rentrer.

A toi (toujours),

Etta.