Caroline Dorka-Fenech – Rosa dolorosa ***

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Editions de La Martinière – août 2020 – 281 pages

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Rosa vit avec son fils Lino, seulement 19 ans les séparent. Ils sont inséparables, très fusionnels. Ils rêvent d’ouvrir un hôtel dans le Vieux-Nice ; un hôtel dans lequel un immense aquarium accueillerait des méduses ; ces êtres empreints de féérie qui semblent sans cesse se mouvoir dans un étrange ballet. Un beau projet à succès qui est vite anéanti par l’arrestation brusque de Lino, accusé d’avoir tué un enfant.

Un roman qu’il m’est impossible de lâcher, dès les premières pages. Très vite, on plonge dans le gouffre avec la mère ; le coeur s’emballe, palpite au rythme des mots. On éprouve littéralement le désespoir qui s’empare de Rosa. On ressent toutes les émotions, toutes les souffrances qui la traversent ; la colère, le chagrin, l’incompréhension, l’effroi, l’espoir. C’est viscéral. l’écriture de Caroline Dorka-Fenech est tellement saisissante et évocatrice que l’on ne peut que se mettre à la place de Rosa.

Rosa qui ne lâchera rien, jamais. Qui se battra jusqu’au bout pour défendre son fils. Son fils qu’elle est incapable de croire coupable. « La rage à défendre son fils avait commencé à vicier tous ses mots, tous ses actes. »

Rosa dolorosa est un premier roman bluffant, qui nous interpelle, nous prend aux tripes et dont on ressort complètement transi.

« Et elle le prit dans ses bras et le serra contre elle, encore, de toutes ses forces, comme si elle avait voulu qu’il se fonde en elle. Comme si elle avait voulu qu’il redevienne fœtus. Qu’il redevienne ovule. Qu’il redevienne elle. Qu’il se soude à sa chair et qu’il n’en sort plus. »

Catherine Grive – Je suis qui je suis ***

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Éditeur : Le Rouergue – Date de parution : mars 2016 – 126 pages

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Ce roman possède une singularité : les quarante premières pages laissent planer le doute quant au genre du narrateur, qui se prénomme Raph’ : est-ce un garçon ou une fille ? De façon très habile, choisissant des adjectifs qui s’accordent au masculin comme au féminin et un prénom qui peut être porté par les deux sexes, l’auteure nous mène par le bout du nez.

Raph’ est un adolescent comme tous les autres, il ne range pas sa chambre et se sent d’humeur un peu triste ces derniers temps. Il ressent comme un indéfinissable chagrin qu’il tente d’étouffer et d’oublier en sortant avec Bastien au cinéma, en volant le courrier dans les boîtes aux lettres de ses voisin… Les grandes vacances viennent de s’installer et pour la première fois il reste à Paris.

Ce chagrin qui le dévore de l’intérieur, Raph’ a beau chercher, il ne parvient pas à en déceler l’origine ou la cause. Avec délicatesse et pudeur, Catherine Grive tisse un très beau roman sur l’adolescence, ces moments où l’on se sent autre, où l’on se cherche, sur « cette difficulté à vivre quand on se sent sur une frontière », « partagé entre deux univers ».

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« C’était une triste réalité, mais mon chagrin à moi, il était temps de l’admettre, ne faisait qu’empirer. Il me pressait la poitrine au réveil et restait accroché toute la journée, se servant de n’importe quoi pour entrer dans ma tête. Il se faufilait entre les feuilles avec le vent, il se cachait au fond du paquet de gâteaux, il m’attendait le soir sous mon oreiller. »

Max Porter – La douleur porte un costume de plumes **

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Éditeur : Seuil – Date de parution : janvier 2016 – 121 pages

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Une mère meurt, laissant derrière elle deux enfants et un père terrassés par la chagrin. Comment vivre sans elle, est-ce même possible ? Un soir, ils entendent quelqu’un frapper à la porte de leur appartement. S’immisce alors dans leur vie familiale endeuillée un étrange personnageUn corbeau doué de parole, à l’imagination débridée et à l’humour particulier… Corbeau va être à la fois un confident, un analyste, un partenaire de jeu, un ange-gardien…

Le roman semble flotter dans un hors temps, à la frontière du réel et de l’imaginaire. La douleur semble être le seul indice de réalité. Le corbeau, souvent distingué comme un oiseau de malheur, est humanisé, doué de parole, et il a une façon de s’exprimer vraiment singulière. Comme une mélopée dissonante. On ne saura pas si sa présence est réelle ou non. Il fait en tous cas référence à Ted Hughes, auteur qui fascine le père.

C’est un court roman tout à fait étrange, où la parole est tour à tour donnée aux personnages, comme dans une pièce de théâtre : le père, les garçons, Corbeau. Le texte est à la fois poétique et délibérément absurde. Les propos de Corbeau sont absurdes, on a du mal à les comprendre, il raconte beaucoup de contes, de fables ; récite des chansons qui n’ont ni queue ni tête… Il se joue du faux et du vrai.

Ce récit, par moments âpre et violent, m’a beaucoup déroutée, sans doute un peu trop. J’ai terminé ma lecture avec une impression d’étrangeté ; beaucoup de choses m’ont échappé. Je pense que c’est le genre de roman qui nécessite une deuxième lecture, pour le saisir entièrement, pour mieux s’en imprégner et l’appréhender…

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« PAPA

Il y a un aller-retour constant et fascinant entre le naturel de Corbeau et son côté civilisé, entre le charognard et le philosophe, la déesse de l’être entier et la tache noire, entre Corbeau et son être-oiseau. Il me semble que c’est le même aller-retour qu’entre le deuil et la vie, avant et aujourd’hui. J’ai beaucoup à apprendre de lui. »

« Tourner la page, le concept, c’est pour les idiots, toute personne censée sait que la douleur est un projet à long terme. je refuse de précipiter les choses. La souffrance qui s’impose a nous empêche quiconque de ralentir ou d’accélérer ou de s’arrêter.