Amanda Coplin – L’homme du verger ****

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : juin 2015 – 543 pages

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Nous sommes à l’aube du XXe siècle. L’homme du verger, c’est William Talmadge. Il a grandit dans un verger à Wenatchee avec sa mère et sa sœur. La première est morte de maladie, et la seconde a disparu un jour dans la forêt, sans laisser une seule trace, un seul mot. Talmadge avait dix-sept ans. Depuis, il a vécu seul dans son verger, entretenant ses arbres, abricotiers, pruniers, pommiers ; vivant de ses récoltes.

Talmadge demeure hanté par la disparition de sa sœur. C’est un homme taiseux et solitaire, qui est resté bon et généreux malgré les douleurs du passé ; il vit au rythme des saisons et des récoltes. Sa vie est également rythmée par l’arrivée des Indiens et des chevaux qu’ils dressent pour les revendre dans d’autres villes.

Deux très jeunes filles enceintes vont débarquer dans sa vie. Deux gamines farouches qui rôdent autour de son verger comme deux animaux sauvages, lui volant d’abord des pommes. Puis Talmadge tentent de les apprivoiser en leur laissant de la nourriture sur le pas de sa porte… Elles semblent affamées. D’où viennent-elles ? Leur passé va vite les rattraper et chambouler la sérénité du verger.

Le récit se déploie avec lenteur et poésie. J’aime l’ambiance qui s’installe, paisible, et je découvre des personnages authentiques et une écriture exaltante et sensible. Certains passages m’ont ému aux larmes. C’est un roman sublime sur la famille, la solitude…

Ce roman est une bouffée d’oxygène. On entend le vent dans les abricotiers, on ressent la chaleur du soleil sur notre peau. On traverse les allées des vergers avec Talmadge. Je me suis laissée transporter à cette époque où prendre le train relevait de l’extraordinaire.

Coup de cœur pour cette merveille…   ❤

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« Dans les vergers, les feuilles étaient d’un bleu argenté. Les cris des oiseaux, que le silence de la route lui avait fait oublier, quadrillaient le ciel. Et puis il y avait ce mélange d’odeurs : celles de l’eau, des fruits, des fleurs et de la poussière. Toujours la poussière. »

« La tristesse était le produit de ces deux sentiments – le bonheur d’avoir de la compagnie, l’inquiétude de voir sa solitude interrompue. »

« Que signifient les saisons pour un homme qui va mourir ? Talmadge ouvrait les yeux en milieu de matinée et observait l’air dans la pièce. L’air avait quelque chose à voir avec la lumière, la qualité de la lumière – intensément dorée – ainsi qu’avec la vie des arbres, qui rejetaient de l’oxygène, l’air qui silencieusement tourmentait la maison. L’air qu’il inspirait dans ses poumons avait encore en lui quelque chose de la vie intérieure des arbres, leurs rêves saturés de chlorophylle, de soleil et d’eau, de pesanteur, de racines et d’enchevêtrements.

Véronique Ovaldé & Joann Sfar – A cause de la vie ****

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Éditeur : Flammarion – Date de parution : février 2017 – 157 pages

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« Nathalie cultive une forme de nostalgie imaginative qui lui fait regretter des événements qui ne se sont pas encore déroulés. »

Nathalie, une toute jeune adolescente qui préfère se faire appeler Sucre de Pastèque, habite au 5ème étage du 12 rue Céleste-Cannard, un immeuble avec vue sur le Sacré Cœur. Un matin, elle se fait porter pâle et ne va pas à l’école. Elle passe sa journée à écouter Cyndi Lauper et les Smiths. À boire du lait au chocolat. À s’inventer une autre vie. Lorsque Eugène frappe à sa porte à la recherche d’une pompe à bicyclette, Nathalie – avec son peignoir de catcheur Demonius et son air de vouloir en découdre – sait immédiatement que c’est son mister Mefaireplusplaisir qui vient la délivrer de sa prison, avec son regard fourrure d’écureuil… Pour avoir la preuve qu’Eugène est exceptionnel, Nathalie va lui donner une nouvelle mission chaque matin…

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Eugène et Nathalie ont encore un pied dans l’enfance, ils se trouvent au seuil de l’adolescence… Il sont semblables dans leur différence ; en marge des autres, ils n’aiment bien évidemment pas l’école, où ils subissent les moqueries et ne se sentent pas à leur place.

J’ai tout de suite reconnu la plume d’Ovaldé, aux airs de contes de fées ; le merveilleux aux portes du réel, et ce besoin de faire de sa vie une fiction… Quant aux dessins de Sfar – haut en couleurs, indolents et drôles – ils font écho à merveille à cette écriture délicieusement imagée et pleine d’humour ; leurs deux univers se font le miroir l’un de l’autre. La voix narrative, très présente et invasive, qui donne son avis à tout bout de champ, m’a beaucoup plu.

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Cette collaboration artistique est très réussie. A la fois roman et bande dessinée, cet objet littéraire m’a totalement séduite ! C’est drôle, nostalgique… un bel hommage à l’enfance qui m’a serré le cœur.  ❤

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Raphaële Moussafir – Du vent dans mes mollets ****

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Éditeur : Intervista – Date de parution : 2006 – 111 pages

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Rachel est une petite fille de neuf ans qui dort toute habillée avec son cartable sur le dos et ses affaires de gym. Alors sa mère l’envoie chez une psychologue, Mme Trebla, pour en parler et savoir pourquoi elle fait ça. Chaque chapitre est une nouvelle séance avec Mme Trebla. Rachel y raconte son quotidien : Hortense sa meilleure amie un peu peste, avec laquelle elle discute politique et rigole en appelant au téléphone Madame Courtecuisses ; sa mémé qui dort dans sa chambre ; sa maman qui pleure pour un rien et a tout le temps peur pour elle.

On découvre une voix d’enfant singulière au caractère bien trempé, une voix très mature pour son âge. Rachel n’a pas sa langue dans sa poche, elle a énormément de répartie. Les séances chez Mme Trebla s’égrènent les unes après les autres et on en apprend davantage sur cette enfant follement attachante et drôle.

Ce court roman m’a fait glousser tout comme il a fini par m’émouvoir et me faire monter les larmes aux yeux… A la fois léger et dur, drôle et touchant, il distille une grande justesse à travers la voix de Rachel en abordant un sujet difficile comme la mort. Une voix d’enfant qui m’a marquée et que je ne suis pas prête d’oublier… Un roman que je recommande à tous, adolescents comme adultes.

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« J’ai remarqué que quand on est triste ou qu’il y a une mauvaise nouvelle, la vie autour ne change pas. Comme le jour où mamie est morte, j’étais dehors, il y avait du vent, et quand on m’a dit que mamie était morte, il a quand même continué à y avoir du vent dans mes mollets. Quand on est triste, les objets ne sont pas tristes, ils font comme si de rien n’était, et ça, ça me rend encore plus triste.

Julia Kerninon – Une activité respectable ****

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Éditeur : Le Rouergue – Date de parution : – pages

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« … allongée dans ma chambre sur le lit, un livre posé légèrement sur le nombril, en me sentant tellement à ma place, tellement complète. »

Julia Kerninon revient sur la façon dont est né son amour des livres et de la littérature. Tout a commencé grâce à ses parents, deux lecteurs fous des mots, accros aux livres. Surtout sa mère-léopard qui l’emmène dès ses premières années à Paris, déambuler chez Shakespeare & Compagnie. La romancière rend hommage à l’enfance livresque que ses parents lui ont ainsi donné. Ce petit cercle familial empreint de lecture. Leur maison pleine de livres, avec un pêcher dans le jardin.

L’écriture de Julia Kerninon s’écoule lentement, mot après mot – elle est à la fois sinueuse et fluide. Avec talent, elle inscrit des mots sur son amour des lettres. J’ai aimé ses réflexions et ses souvenirs : ses lectures compulsives, les conseils de sa mère, cette figure incontournable dans sa vie d’écrivain, qui l’a poussée dans les bras de la littérature et lui a donné sa vocation. Sa mère qui lisait tout ce qui lui tombait sous la main et sous les yeux.

Je découvre une voix forte et déterminée, qui me plaît tout de suite. Comment n’ai-je pas lu cette auteure avant ?! Autobiographie littéraire et livre-témoignage essentiel à tout amoureux des livres, hérissé de post-it, ce bouquin fera certainement l’objet de nombreuses relectures…  ❤

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« Nous avions beaucoup, beaucoup de chance, me disait-elle, parce que nous avions les livres et que dans les livres les phrases étaient éternelles, noir sur blanc, solides, crédibles – elles n’étaient pas en l’air, elles ne venaient pas de n’importe qui (…) et elles nous livraient le monde entier, le monde accéléré, perfectionné, lavé de ses scories, sans temps mort, un cours d’eau pur et bondissant, un monde dans lequel nous pouvions nous échapper chaque fois que le monde réel cessait d’être intéressant, ce qui arrivait beaucoup trop souvent quand quelqu’un venait nous parler. »

Annie Dillard – L’amour des Maytree ****

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Éditeur : Christian Bourgois – Date de parution : avril 2017 – 277 pages

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Après la Seconde Guerre mondiale, Toby Maytree – charpentier et poète trentenaire – est de retour dans sa ville natale de Provincetown, balayée par les vents. Il tombe amoureux de Lou, une jeune femme de vingt-trois ans, dont la ressemblance avec Ingrid Bergman est frappante ; Lou parle peu, elle semble économiser ses mots. Quant à Maytree, il passe son temps à méditer et s’interroger sur l’amour, griffonnant ses réflexions dans de petits carnets rouges. De leur amour naît Ti’Pol, leur seul enfant. Ils lui transmettent leur soif d’apprendre.

Leur quotidien est rythmé par les saisons et les marées. Ensemble ils apprennent le langage des étoiles, observent la voûte céleste, déambulent sur la plage, gravissent les dunes de sable sous un ciel toujours changeant. Ils se lient avec Deary, une femme énigmatique qui a choisi une vie de bohème, Cornelius leur fidèle ami, Reevadare, une vieille femme à la mondanité farfelue.

Annie Dillard nous livre l’histoire de leur amour, leur mariage et leurs désillusions dans une langue poétique et ciselée qui m’a conquise. Si j’ai eu quelques difficultés à entrer dans le roman au début, elles ont vite été balayées par le charme qui se dégage de cette histoire qui aurait pu être banale.

On découvre un style imagé et poétique, entre citations littéraires, descriptions de la nature et réflexions sur l’amour et la nature humaine… Ce roman nous invite également à méditer et à nous questionner sur le passage du temps, la vieillesse, ce qu’il reste des souvenirs et de la mémoire.

❤  Un coup de cœur inattendu… L’amour des Maytree est un roman exaltant, qui fourmille d’intelligence et de beauté. Un de ces livres enrichissants, que l’on a envie de relire.

Un grand merci aux éditions Christian Bourgois !

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« Après leur mariage, elle appris à ressentir leurs deux peaux comme n’en faisant qu’une seule, à double face. »

« Pourquoi reste-t-on amoureux ? L’amour en tant que sentiment est si crucial pour notre espèce qu’il en est excessif, comme les douleurs de l’enfantement. »

« Parfois, le jour ou la nuit,  il les écoutait respirer, elle et lui, vieux comme les océans – pleins d’expérience. Ils s’étreignaient et regardaient, chacun par-dessus l’épaule de l’autre, le naufrage qu’était le monde, en tenant à distance tout ce qui était en ruine ou défeuillé. Ou alors, ils le berçaient, ce monde, entre eux deux, comme un enfant mortellement malade – avec amour, mais sans lui dire tout ce qu’ils savaient. »

Richard Wagamese – Les Etoiles s’éteignent à l’aube ****

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Éditeur : Zoé – Date de parution : 2016 – 284 pages

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C’est tout à fait par hasard que j’ai déniché ce roman à la bibliothèque, sans en avoir jamais entendu parler… La poésie de son titre m’a suffit pour l’embarquer.

Franklin Starlight, jeune Indien de seize ans, est appelé au chevet de son père alcoolique et mourant qu’il ne voit pour ainsi dire jamais – « un étranger aux lisières de sa vie ». Depuis sa naissance, c’est le vieil homme qui l’a élevé. Il lui a tout appris, comment chasser, se déplacer dans la nature sans faire de bruit, suivre à la trace les animaux, apprendre les signes… Comme un véritable Indien. Le père, Eldon, va lui faire une curieuse demande : il veut partir randonner dans les montagnes avec son fils pour y passer les dernières heures de sa vie. Ils se mettent en route pour la nature sauvage et peu à peu les mots entre eux se délient.

Un magnifique roman de nature writing, grâce auquel on se retrouve immergé en pleine nature – la forêt, les sons, les signes. Une nature sensitive qui contraste avec la rugosité des paroles échangées par le père et le fils, leur économie de mots, l’importance qu’ils prennent lorsque les souvenirs jaillissent.

Au fur et à mesure de leur marche, son père lui livre ses souvenirs, son enfance, des bribes d’une vérité tant attendue. Les vestiges de la guerre de Corée, à laquelle a participé son père, refont surface à la lueur du feu. Faisant écho au propre tumulte qui agite leurs cœurs.

Un roman qui parfois m’a rappelé le bouquin de Joseph Boyden, Le Chemin des âmes, une pure merveille. Il se dégage de l’oeuvre de Richard Wagamese une atmosphère tout aussi séduisante et singulière.

Un récit poétique où la douleur, la perte et la mort sont sublimés. La douleur des souvenirs s’épanouit dans l’immensité sauvage de la nature. Un somptueux roman sur la relation d’un père et de son fils, que je garderai longtemps en moi.

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« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes, et les cris stridents des faucons et des aigles étaient pour lui des arias ; le grognement des grizzlys et le hurlement perçant d’un loup contrastaient avec l’œil impassible de la lune. Il était indien. Le vieil homme lui avait dit que c’était sa nature et il l’avait toujours cru. »

« La lueur des étoiles naissantes dans le manteau violine du ciel. Le susurrement du vent qui se lève dans les cimes. Il ferma les yeux, rentra tout cela en lui et se sentit en paix ; il tourna son visage vers les cieux, resta ainsi bouche bée, à respirer, sans rien voir, mais à entendre les mouvements de la vie autour de lui. »

Isabelle Arsenault & Fanny Britt – Jane, le renard et moi ****

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Éditeur : La Pastèque – Date de parution : 2013 – 140 pages

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Hélène est victime de harcèlement et d’intimidation à l’école. Celles qui étaient ses amies hier, se sont liguées contre elle. Hélène rase les murs, baisse les yeux et n’ose plus marcher dans les couloirs sous leurs yeux méchants, en entendant leurs voix venimeuses. Lorsqu’elle va aux toilettes, elle découvre chaque fois de nouveaux mots à son intention, insultants. La cruauté adolescente est palpable, on la sent viscérale.

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Seule la lecture semble avoir le pouvoir d’extirper la jeune fille de ce réel étouffant, de lui changer les idées. Elle trouve refuge dans Jane Eyre, l’oeuvre de Charlotte Brontë. L’histoire de cette orpheline battue par une tante qui la méprise, sa solitude, sa pauvreté, font écho à son propre mal-être, sa réalité. Sa rencontre avec un renard roux avec un grain de beauté sur la patte gauche sera un autre échappatoire pour la jeune fille.

Les dessins mettant en scène la réalité d’Hélène sont en noir et blanc. Puis lorsqu’elle se met à lire, les dessins deviennent hauts en couleurs. La couleur s’invite avec la fiction. Dessins au crayon, ombres et lumières, aquarelles aux couleurs douces et vives, tout en délicatesse.

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Une belle BD, tout en poésie et en émotions, qui met en relief le rôle salvateur de la fiction dans la vie et le pouvoir de l’imagination. Le renard m’a rappelé celui du Petit Prince, de Saint-Exupéry. Son apparition participe du réenchantement du monde ; il semble symboliser l’incursion du merveilleux dans une réalité laide et difficile à supporter – brimades, pauvreté de la famille, un corps soumis à la métamorphose adolescente.

J’aime les bulles de dialogue, qui sont comme des feuilles, des pétales. Hélène est une héroïne attachante, avec son « imagination de plante grimpante », sa frimousse empreinte de naïveté, de doute, d’espoir. On lit sur son visage comme dans un livre ouvert.

Cette BD est un vrai petit bijou, j’en avais les yeux pétillants… Un coup de cœur  ❤

Merci à Madame Lit et à Ynabel, qui m’avaient terriblement tentée avec leurs beaux billets !

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