Joseph Ponthus – À la ligne **

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La Table ronde – janvier 2019 – 272 pages

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Le narrateur est ouvrier intérimaire ; il travaille ponctuellement dans les conserveries de poissons et abattoirs bretons… Il embauche tous les matins à 4h, 5h ou 6h… et quand il débauche, les odeurs d’écailles ou de boyaux lui collent à la peau. Il dort le jour, vit la nuit. Il s’immerge jour après jour dans cet entêtant travail à la chaîne, à la ligne. Égoutteur de tofu pendant toute une nuit ; dépoteur de chimères, préparateur de couronnes de crevettes ou de poissons panés… Huit heures par jour derrière des machines.

Et le besoin d’écrire s’incruste en lui ; écrire sur la paradoxale beauté de l’usine. L’usine, ce monde à la fois fascinant et glauque, ce monde parallèle, il ressent le besoin de le mettre par écrit. Proust, Ronsard, Apollinaire… Peu à peu, les auteurs resurgissent et viennent au secours de cet ancien étudiant en lettre et éducateur dans le social. La littérature est sa victoire sur l’aliénation et la violence de l’usine.

Entre les mots, on découvre aussi la femme aimée, la figure maternelle, la mer aussi. Figures féminines si fortes et présentes.

La ligne ici c’est la ligne de production mais c’est aussi la ligne d’un récit qui prend la forme d’une « odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœufs et des tonnes de bulots comme autant de cyclopes. » (pour reprendre les mots de la 4ème de couverture).

L’écriture tour à tour drôle, distanciée, révoltée et fraternelle met en relief l’absurdité de la réalité et charrie des descriptions parfois glauques et écœurantes. L’auteur de ce premier roman très ambitieux joue sur les mots, jongle avec les phrases ; le texte défile comme une succession de poèmes en prose, ponctués d’une ironie mordante. La poésie déboule, ça secoue, ça ébouriffe, ça percute. Ça chamboule. C’est beau. C’est curieux.

Anne-Laure Bondoux – Tant que nous sommes vivants ****

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Éditeur : Gallimard Jeunesse – Date de parution : 2014 – 297 pages

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« Tu crois qu’il faut toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ? »

L’ombre et la lumière, le bruit et le silence. L’un révèle l’autre… Bo et Hama se rencontrent à l’Usine où ils travaillent tous deux à la fabrication de machines de guerre. Hama travaille la nuit quand Bo travaille le jour. Bo se lève à l’aube quand Hama se lève au crépuscule. À la relève du matin, ils échangent leurs postes ; ils se tombent dans les bras puis tombent amoureux. Ils ne se retrouvent que le dimanche pour vivre pleinement leur amour. « Ils vivaient à l’envers l’un de l’autre, pendant que l’Usine fonctionnait sans interruption, avalant des tonnes de métal… »

Certaines nuits, le sommeil se fait désirer pour Bo qui se dirige alors vers Le Castor Blagueur, le cabaret de Titine-Grosses-Pattes où les spectacles et tours de magie s’enchaînent. Un matin, Bo n’entend pas son réveil. Un matin, l’Usine vole en éclats.

Dès les premières pages, j’ai su que je tenais une pépite entre mes mains… La langue poétique d’Anne-Laure Bondoux m’a tout de suite hypnotisée.

Quel talent de conteuse ! Sous sa plume, tout un monde prend vie : La Tsarine, le vieux Melkior et ses prédictions, le théâtre d’ombres, ces petits êtres au teint d’endive cuite portant des noms de nombres, qui vivent dans le Bas… L’écriture de Bondoux est soyeuse et poétique, en quelques mots nous basculons dans un monde unique. Un roman inoubliable sur l’amour et la perte.

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« Bo avait vu le jour dans une région sauvage, hérissée de forêts. Un pays d’herbes noires que le vent rabat sur la prairie. Où les fleuves servent de routes. Où les lacs suivent en tremblant la course des nuages. Une terre tatouée par les sabots des troupeaux, figée sous la glace de l’hiver et que chaque printemps éventre en milliers de ruisseaux. »

« Nous avions connu des siècles de grandeur, de fortune et de pouvoir. Des temps bénis où nous étions les maîtres de notre destin. Puis, sans que nous sachions pourquoi, tout cela nous avait échappé, et seule l’Usine était restée. »

« Vers quoi allions-nous ? Je n’en avais qu’une idée vague. Vers nous-mêmes, probablement, comme tous les voyageurs. (…) Devant nous s’étendait la steppe, inexplorée, sauvage. Mais nous étions deux enfants blessés et amoureux : rien ne pouvait nous résister. »