Louise Erdrich – Omakayas ***

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L’école des loisirs – 2002 – 203 pages

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Omakayas est une petite fille de sept ans, maigre mais endurante et costaude qui vit avec sa famille sur la petite île de Moningwanaykaning, l’île du Pic à poitrine d’or. En langue Anishinabeg, Omakayas signifie Petite Grenouille ; la fillette est ainsi nommée car son tout premier pas a été un saut. Elle escalade, saute et grimpe partout. C’est une enfant vive et insouciante qui a parfois des vertiges, comme si elle surprenait une conversation entre deux esprits et qui a une relation privilégiée avec le monde animal.

Dans la famille d’Omakayas, il y a Grand-mère Nokomis, Mama, sa grande sœur Angelina qu’elle admire, Bébé Neewo qui gazouille et observe le monde et à qui il va bientôt falloir trouver un nom. Deydey, le père, qui part souvent en expédition. Il n’y a que son frère Petit Pinçon qui insupporte Omakayas ; elle le trouve bruyant, coquin et toujours accroché aux jupes de Mama. Pour veiller sur eux il y a Andeg, la petite corneille apprivoisée qui ne les quitte jamais.

Ensemble ils construisent leur cabane de leurs propres mains, à partir de l’écorce des arbres, ils chassent pour se nourrir, tannent les peaux pour en faire des couvertures, des mocassins.
Vie sauvage et heureuse, jusqu’au jour où un trappeur inconnu débarque… et que la variole s’empare de la petite communauté. Le roman bascule soudain dans l’horreur. Omakayas se retrouve seule pour sauver sa famille en proie à la fièvre et au délire.

Le roman de Louise Erdrich est étonnant et émouvant ; le temps d’une année, il nous offre une belle immersion au sein d’une famille amérindienne originaire des grandes forêts du Nord de l’Amérique. L’écriture poétique nous invite au plus proche de ses coutumes et de ses traditions. On savoure chaque détail, on se délecte des contes sur le monde des manitous et des windigos racontés par Grand-mère et des aventures racontées par Deydey à la nuit tombée.

Henning Mankell – Les bottes suédoises **

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Editions Points – 2017 – 373 pages

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Dans le tout dernier roman d’Henning Mankell, nous retrouvons son personnage des Chaussures italiennes, Fredrik Welin. C’est par une douce nuit d’automne que sa maison est détruite par un violent incendie – la maison de ses grand-parents ; celle de son enfance, sa jeunesse.

Fredrik a soixante-dix ans et c’est toute sa vie qui part en fumée. Il ne lui reste plus qu’une caravane, appartenant à sa fille, un petit bateau de treize pieds, une vieille voiture et les deux bottes gauches qu’il a enfilées dans la panique.

Cerise sur le gâteau, la police le suspecte d’avoir mis le feu lui-même à la maison.

Comment trouver la force et la volonté de vivre après ça ? Comment ne pas voir autre chose que la déchéance et la vieillesse comme seul avenir ? En somme, quelles raisons de vivre lui reste-t-il ? …

Deux femmes vont lui permettre de garder la tête hors de l’eau. Sa fille Louise qui le rejoint avec un secret – sa fille qu’il a tant de mal à comprendre et dont il n’a fait la connaissance que 37 ans après sa naissance. Et Lisa Modin, une journaliste dont il va tomber amoureux.

Délice de retrouver l’écriture si aiguisée et poétique d’Henning Mankell avec ce roman doux-amer sur la filiation, la vieillesse, le temps qui passe. Une lecture agréable mais qui, à mon sens, n’arrive pas à la cheville des Chaussures italiennes, qui m’avait davantage émue.

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« J’ai toujours perçu le temps comme un fardeau qui s’alourdissait avec les années, à croire que les minutes pouvaient se mesurer en grammes et les semaines en kilos. Là, sur le ponton, dans le noir, j’étais devenu impondérable. J’ai fermé les yeux. J’ai écouté le bruit du vent. Il n’y avait pas de passé, pas d’avenir, pas d’inquiétude pour Louise, pas de maison incendiée… »

 

Philippe Labro – Rendez-vous au Colorado ***

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Folio – 1998 – 262 pages

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Le Colorado… Ce pays bleu, cela fait 40 ans que l’écrivain l’a quitté. Il ne l’a jamais oublié. Ce sont les images de ce voyage qui l’ont aidé à survivre lorsqu’il était dans le coma.

Un ami américain l’invite pour quelques jours fin août dans son ranch en plein coeur du Colorado. C’est l’occasion de retrouver l’Uncompahgre, sa forêt ; là où il fut manœuvre dans une scierie – Un été dans l’ouest. Il va pouvoir confronter ses souvenirs au présent ; retrouver ces terres empreintes de l’histoire des Indiens, aux pieds des forêts et montagnes, avec pour guide les aphorismes de Santos-Montané, le poète sans visage. L’auteur se dit « chercheur de bleu » à l’instar des chercheurs d’or qui envahirent la région il y a plus d’un siècle.

Parallèlement au récit de l’écrivain, il y a celui de cette jeune femme au visage grêlé ; serveuse, de mère en fille, qui décide de quitter le plat pays pour les montagnes et les forêts du Colorado – s’immerger dans la beauté de la nature pour oublier l’ingratitude de son visage et de sa vie de servitude. Qui est-elle ?

Philippe Labro retrouve l’ivresse des Grands Espaces. Il se saoule de vent et d’espace, son coeur se met à battre plus vite. Il s’approche des élans, des ours. Parcourt la Vallée Vance et ses mystères. Il écoute le pouls de la nature qui bat à l’unisson du sien – le chant des arbres. Son récit est odorant, émerveillé et émaillé de légendes du peuple Ute et de ses souvenirs du coma.

Un beau livre de nature writing porté par une écriture lyrique et sensitive qui nous offre des réflexions sur le souvenir, la mémoire et les réminiscences.

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« La nuit s’empare de tout et de chacun, le seul crépitement du feu, maintenant, remplit le silence de la montagne et des forêts, laissant la nature continuer ses mystérieux et perpétuels enfantements. »

Audur Ava Ólafsdóttir – Miss Islande ***

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Zulma – 2019 – 261 pages

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Hekla doit son prénom à son père, fasciné par les volcans depuis toujours. Alors qu’elle n’a que quatre ans, le volcan dont elle porte le prénom entre en éruption et son père l’embarque pour le voir d’un peu plus près… L’enfant reviendra de cette excursion métamorphosée, prenant l’habitude de disparaître pour aller contempler le ciel, les nuages, les étoiles.

En 1963, Hekla a 21 ans lorsqu’elle quitte la ferme de ses parents dans les Dalir et débarque à Rekjavik. A peine arrivée, on lui propose déjà de participer à Miss Islande… De façon agaçante, tout le monde ne semble voir en elle qu’une future reine de beauté – Miss Islande doit savoir coudre, cuisiner comme un cordon bleu, être impeccable. Mais Hekla n’est venue dans la capitale que pour une seule chose : accomplir son destin et devenir écrivaine.

Elle retrouve son amie d’enfance Ísey si bavarde, qui accumule les mots comme des trésors et se cache pour les inscrire dans son journal, fabrique des histoires sur tout et rien – comme pour oublier qu’elle a 22 ans et déjà 2 enfants et qu’elle ne bougera jamais. Elle retrouve aussi Jón John, son premier amant et meilleur ami, qui rêve de devenir costumier au Théâtre National, et se cache pour aimer des hommes.

Les années 60 à Rekjavik ne sont pas idylliques… Les homosexuels sont presque des criminels, le patriarcat est écrasant et le sexisme omniprésent.

Quel plaisir de retrouver la plume rafraîchissante de l’autrice de Rosa Candida. Audur Ava Ólafsdóttir possède une écriture insolite empreinte d’une douce malice – un humour discret mais efficace – et nous offre un roman féministe sur la création, l’écriture, la liberté« Arrange toi pour qu’arrive ce qui n’arrive pas. Fais que les mots deviennent chair. »

C’est poétique et profondément mélancolique. Avec des personnages qui rêvent, beaucoup. C’est aussi un touchant portrait de femme qui se dessine sous nos yeux – Hekla et son tempérament farouche, fougueux, qui devra choisir entre l’amour et la création. J’ai tout aimé de ce roman islandais, sauf la fin qui m’a laissé le coeur pincé et surpris.

Et vous, qu’en avez-vous pensé ?

Laurent Gaudé – Le soleil des Scorta ****

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Actes Sud Babel – 2013 – 288 pages

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Tout commence en 1875. Après quinze ans d’absence, Luciano Mascalzone revient à Montepuccio, petit village du sud de l’Italie, pour réclamer son dû ; le bandit s’est juré qu’à sa sortie de prison, il assouvirait son désir pour Filomena Biscotti envers et contre tout. Mais les Montepucciens l’ont prévenu : s’il revient, il est mort. Luciano frappe à la porte des Biscotti ; ce n’est pas Filomena qui lui ouvre, mais sa sœur, Immacolata. Le vaurien ne se rendra compte de son erreur que quelques minutes avant de périr sous les pierres lancées par les villageois. Quant à Immacolata, elle tombe enceinte… Et c’est le destin des Mascalzone Scorta qui se retrouve scellé ce jour-là, sous un soleil brûlant.

C’est la vieille Carmela Scorta qui va prendre la parole en se confiant à don Salvatore, le prêtre du village. La vieille femme sent qu’elle perd la tête, que sa mémoire va bientôt se faire la malle alors, après des années de silence, elle se met à raconter l’histoire de sa famille, les Scorta Mascalzone.

Le Soleil des Scorta est un roman solaire sur le destin d’une famille qui, de génération en génération, va tenter d’endiguer la malédiction qui semble peser sur elle. Les Scorta se trouvent irrémédiablement attachés à la terre aride des Pouilles et au soleil. « Jamais un Scorta n’échapperait au soleil des Pouilles. Jamais. » Les Scorta se battent pour vivre, ils ont la sueur au corps comme on a le diable au corps.

Au rythme de la tarentelle et sous un soleil de plomb, Laurent Gaudé brosse le portrait de personnages au sang chaud, emplis de fureur, d’orgueil et de fougue, de folie. La lignée des « mangeurs de soleil » a la fierté chevillée au corps. « Rien ne rassasie les Scorta. Le désir éternel de manger le ciel et de boire les étoiles. »

Quelle écriture ! Quelle atmosphère ! J’ai été saisie par la fulgurante beauté de l’écriture de Laurent Gaudé – ample, poétique, envoûtante – et par son talent de conteur fabuleux. Ce roman m’a littéralement subjuguée et je n’oublierai jamais Carmela, les frères Scorta, Elia, Donato, Rocco… Un grand roman

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« Il glissait sur les flots. En silence. Allongé au fond de sa barque, il ne se dirigeait qu’à la vue des étoiles. Dans ces moments-là, il n’était rien. Il s’oubliait. Plus personne ne le connaissait. Plus personne ne parlait. Il était un point perdu dans l’eau. Une minuscule barque de bois qui oscillait sur les flots. Il n’était rien et laissait le monde le pénétrer. Il avait appris à comprendre la langue de la mer, les ordres du vent, le murmure des vagues. »

 

Joyce Carol Oates – Carthage ***

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Editions Points – 2016 – 608 pages

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Été 2005. Au Nord-Est de l’Etat de New-York, une jeune femme de dix-neuf ans disparaît en pleine nuit. Il s’agit de la fille de l’ancien maire de Carthage, Zeno Mayfield, un homme d’influence. Cressida Mayfield a été vue pour la dernière fois le soir du 9 juillet dans la réserve forestière du Nautauga – au cœur des Adirondacks – en compagnie de l’ex-fiancé de sa sœur Juliet, le caporal Brett Kincaid, qui est rentré meurtri et hanté par la guerre d’Irak.

Des cheveux et des traces de sang sont retrouvés dans sa jeep. Malgré le passage aux aveux du caporal plusieurs semaines après la disparition de Cressida, le mystère reste entier car aucun corps n’a été retrouvé. Chez les Mayfield, seul le père refuse de croire à la mort de sa fille.

Cressida est un personnage singulier, pour lequel on ne ressent ni empathie, ni rejet mais qui nous marque, indéniablement ; une jeune femme toute menue, qui ne fait pas son âge et possède un caractère ombrageux ; qui s’habille comme un garçon et n’aime pas son prénom. « Une fille menue aux yeux sombres, avec une coiffure presque afro, des cheveux sombres couleur d’encre, tout frisés […] et un visage sans expression qui ne laissait rien voir de ce qu’elle pensait. » Que lui est-il réellement arrivé ?

Ce petit pavé nous offre une lecture âpre et dense qui nous tient en haleine et nous offre le point de vue des différents personnages, fouillant leur passé, leur psychisme. Certains passages sont profondément dérangeants. Grâce à l’écriture magnétique de Joyce Carol Oates, je me suis vite retrouvée happée par le texte.

Carthage est un roman sombre et puissant qui dénonce avec virtuosité les violences de la guerre – mais aussi celles des prisons – les dégâts sur les survivants – les meurtrissures à jamais inscrites dans leur chair et leur esprit.

Elsa Flageul – À nous regarder, ils s’habitueront **

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Julliard – 2019 – 192 pages

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Alice accouche d’un petit César, alors qu’elle n’est qu’à 33SA. C’est un minuscule petit être auquel elle donne naissance ; dont les organes ne sont pas encore mûrs. Qui va devoir s’accrocher à la vie. En l’espace de quelques heures, Alice se retrouve mère. Mère d’un prématuré. Aucune valise n’était prête, ils n’avaient encore rien acheté.

C’est derrière la vitre d’une couveuse qu’Alice apprend à faire connaissance avec son enfant. Le combat ne fait que commencer et les émotions submergent la jeune femme qui a du mal à se sentir mère, qui a du mal à reconnaître cet être minuscule comme son fils. Elle culpabilise et lentement, la solitude l’étreint malgré le soutien de son homme.

« Il est minuscule. Encore plus minuscule que tout à l’heure. C’est à peine si je le reconnais. Il ressemble à un petit vieux, la peau fine, ridée de n’être pas assez pleine, le visage fatigué de celui qui a déjà vécu plusieurs vies. La sienne ne fait pourtant que commencer. »

La narration alterne le point de vue d’Alice – grâce au journal qu’elle tient – et le point de vue externe. Si l’écriture d’Elsa Flageul m’a immédiatement séduite et interpellée – tout en finesse, ciselée et poétique – l’histoire en elle-même ne m’a pas apporté l’émotion que j’attendais. Malgré la fulgurance des mots, cette lecture sera vite oubliée.

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« Nous qui ne serons jamais plus des êtres tranquilles. »

« Il y a des personnes comme ça qui semblent ne pas vouloir grandir, comme si grandir, c’était se résoudre, c’était se commettre, c’était se trahir. Comme si grandir, c’était un peu commencer à mourir. »