Joyce Carol Oates – Mudwoman ***

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Éditeur : Points – Date de parution : 2014 – 564 pages

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Nous sommes au début des années 2000. Mudwoman, c’est Meredith Ruth Neukirchen, ou M.R. pour ses collègues. A tout juste la quarantaine, cette enseignante de philosophie, passée par Harvard, vient d’être élue présidente d’une prestigieuse université. Tout lui réussit : elle a déjà une belle carrière universitaire derrière elle.

Mais M.R. semble avoir oublié qu’elle fut cette gamine de trois ans jetée dans la boue par sa folle de mère sur les bords de la Black Snake, au début des années 60. Tondue, vêtue d’une simple chemise en papier d’hôpital, l’enfant est retrouvée en piteux état par Suttis Coldham, le simple d’esprit du coin. Quelques temps plus tard, les Neukirchen – des quakers de Carthage au cœur sur la main – adoptent l’enfant et lui bâtissent une nouvelle vie, l’élevant dans le respect de certaines valeurs et tentant de lui faire oublier son passé. Passé qui va refaire peu à peu surface

Les chapitres alternent passé et présent – Mudgirl et Mudwoman – une seule et même femme. Tout au long de ce roman dense, oscillant entre visions cauchemardesque et rêves éveillés, avec en arrière-plan la guerre en Irak, Oates interroge la survivance, la folie, mais aussi la mémoire oublieuse. Un roman sombre qui se dévore.

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« L’oubli ! Un phénomène dont M.R. pensait qu’il touchait plutôt le présent, la course vertigineuse du présent. A la façon dont, braquant une torche dans l’obscurité, on suit des yeux la trajectoire de la lumière sans voir la pénombre environnante. »

« L’effort pour parvenir à la civilisation. Pour résister aux illusions. Alors que la boue sale sous le plancher de la civilisation est elle-même illusion. »

Malika Ferdjoukh – Broadway Limited ***

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Éditeur : L’Ecole des Loisirs – Date de parution : 2015 – 582 pages

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Jocelyn Brouillard se retrouve devant la pension Giboulée, en plein cœur de New York, où il débarque pour faire son année d’études. Nous sommes en 1948. A la suite d’un quiproquo, l’adolescent découvre que la pension est exclusivement féminine ; les pensionnaires et Mrs Merle, la propriétaire, s’attendaient en effet à voir arriver une Jocelyne… C’est une soupe aux asperges et ses talents de pianiste qui lui donnent le droit de rester malgré tout à la pension.

On y fait la connaissance de toute une grappe de jeunes filles à l’air déluré et aux noms tous plus farfelus les uns que les autres : Chic, Manhattan, Dido, Hadley… Il y a Page et son chat Betty Grable. Toute une galerie de personnages féminins hauts en couleurs, qui me rappellent les Quatre sœurs.

Elles sont apprenties comédiennes, danseuses… Toutes rêvent de Broadway et elles multiplient les auditions, pour de petits rôles, pour vanter les mérites des soupes Campbell…

Une fois qu’on est plongée dans ces pages on est littéralement transporté dans ce New York de fin des années 40 ; Malika Ferdjoukh décrit à merveille l’atmosphère de cette époque, à tel point qu’on s’y croirait vraiment. On y croise Grace Kelly, Clark Gable, on y écoute du jazz…

On suit les péripéties de ces jeunes filles un peu folles mais tellement attachantes. Leurs amours, leurs déboires… C’est tendre, drôle. L’écriture de Malika Ferdjoukh est toujours aussi délicieuse et malicieuse, un vrai régal. C’est une lecture que l’on quitte à regrets…!

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« La jeune fille ouvrit la porte au jeune homme. Un essaim de feuilles rouges s’engouffra aussitôt à l’intérieur de la maison tel un gang de sorcières à l’affût. »

Julien Delmaire – Frère des astres ***

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Éditeur : Grasset – Date de parution : février 2016 – 232 pages

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Frère des astres – ou frère désastre ? – c’est Benoît, tombé dans la religion alors qu’il est un enfant solitaire et taiseux, et rejeté par les autres, trop marginal à leur goût. L’école ne semble pas faite pour lui, il décroche vite et se retrouve à travailler très jeune. À la mort de son père, en regardant sa mère s’imbiber de bière, Benoît décide de prendre la route. Il traverse la France, passe par les grandes villes, arpente les campagnes. Il fait des rencontres plus ou moins fugitives, plus ou moins insolites et marquantes. Son corps s’amaigri, sa barbe pousse, ses cotes deviennent saillantes mais sa foi s’aiguise et son chapelet s’égrène avec ferveur.

C’est à l’occasion d’une formation à la Maison de la Poésie, que j’ai découvert Julien Delmaire ; il dirigeait un atelier d’écriture, entre improvisation, jazz et déclamation de textes. Cela m’avait tant plu que j’ai acheté quelques bouquins de ce poète et slameur de talent.

A travers Frère des astres, où chaque chapitre porte le nom d’une étoile, j’ai retrouvé cette langue poétique, à la force évocatrice. Une belle construction du texte, tout en résonances, en échos. Une langue travaillée, comme une mélopée. En conclusion, c’est un roman au charme singulier qui se déguste, un petit bijou de poésie brute chargé d’émotions.

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« Là-bas, un homme en majuscule marche parmi les hommes, un amour trop lourd au fond de la poche. Ses bras sont immenses, son cœur est un terrain de foot, sa joie est une rivière. Là-bas, tout est en ordre, la mort est apaisée, la vie est sans contour, le commencement succède à la fin. »

« La joie d’être sur le chemin. La joie de n’être qu’un passant. Joie de ne rien posséder et de n’être possédé par rien. La joie d’être nu. Entièrement nu. Nu dans son entier. Nu face au vent, nu face au destin, nu face à la joie. »

« Lorsque nous nous éveillerons, que nous repousserons l’illusion du jour et de la nuit, que nous accueillerons la vie comme un pèlerin et la mort comme une soeur, quand se décilleront nos yeux, Benoît sera là. »

Blog’anniversaire !

Je viens de mettre au lit mon baby, la chaleur de cette journée caniculaire retombe à peine… et que vois-je ?! C’est aujourd’hui l’anniversaire de mon p’tit blog ! Déjà 2 ans que je partage avec vous mes chroniques de lecture, mes coups de cœur, mes découvertes littéraires, mes déceptions…

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En 2 ans, j’ai eu le temps d’écrire presque 300 billets de lecture, vous avez été près de 8000 à visiter mon blog, vous êtes plus de 320 à suivre quotidiennement mon blog, et bien davantage à commenter mes chroniques. Il y eût des lectures communes, des partenariats avec des éditeurs – et il y en aura encore.

En 2 ans, ma vie a radicalement changé – un déménagement, un bébé, un mariage – mais ma motivation et mon amour des livres n’ont fait que croître.

Un grand merci à vous tous, qui me suivez, me lisez, me conseillez. Départ en vacances en quête d’air pur et marin la semaine prochaine, mais le blog restera actif ! Et qui sait, je lancerai sans doute fin août un petit concours pour amortir le choc de la rentrée scolaire 😉

Maggie O’Farrell – En cas de forte chaleur ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : 2015 – 356 pages

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Juillet 1976. Cela fait plusieurs jours qu’une forte chaleur s’est abattue sur Londres. Robert Riordan disparaît un matin ; il part chercher le journal et ne revient pas, laissant sa femme Gretta et ses enfants, Michael Francis, Monica et Aoife, dans l’incompréhension. Robert est un père de famille avare de mots, discret et attaché à ses petites habitudes ; cette disparition leur apparaît donc complètement absurde et inattendue.

Les trois frères et sœurs se retrouvent dans la maison familiale pour tenter de comprendre ce qui a poussé leur père à partir. Chacun transporte avec lui ses bagages émotionnels, son lot de soucis… Michael Francis voit son mariage partir à vau-l’eau, Monica ne s’est jamais remise de sa rupture avec Joe… Quant à Aoife, elle est partie à New-York voler de ses propres ailes.

C’est avec plaisir que j’ai renoué avec la plume de Maggie O’Farrell – j’avais adoré La Disparition d’Esme Lennox. La romancière irlandaise a beaucoup de talent dans la mise en scène de ses différents personnages, tous attachants. Un beau roman sur la famille et les secrets qui s’y cachent, piqueté d’humour, que j’ai savouré, qui m’a émue par moments… Il m’a cependant manqué quelque chose pour que j’apprécie pleinement ma lecture.

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« Elle pose la main sur son diaphragme. Qu’il est étrange de se sentir si seule et de savoir qu’on ne l’est pas. Il y a un second cœur qui bat en elle. »

« Ces derniers temps, elle a renoncé à comprendre pourquoi certaines choses se produisaient. Cela ne sert à rien, à rien du tout. Ce qui doit arriver arrive, souvent sans raison. Mais là, c’est autre chose. Que ça arrive, que ça commence, qu’une vie soit prête à venir au monde alors que tant de gens semblent se détacher d’elle, comment est-ce possible ? »

 

David Joy – Là où les lumières se perdent **

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Éditeur : Sonatine – Date de parution : août 2016 – 295 pages

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« Il était impossible d’échapper à qui j’étais, à l’endroit d’où je venais. J’avais été chié par une mère accro à la meth qui venait juste d’être libérée de l’asile de fous. J’étais le fils d’un père qui me planterait un couteau dans la gorge pendant mon sommeil si l’humeur le prenait. Le sang est plus épais que l’eau, et je me noyais dedans. Je sombrais dans ce sang, et une fois que j’aurais touché le fond, personne ne me retrouverait. Je me disais que certaines âmes n’étaient pas dignes d’être sauvées. Il est des âmes auxquelles même le diable ne veut rien avoir affaire. »

Le décor est planté, le ton est donné. Nous sommes en Caroline du Nord, dans une région reculée des Appalaches. McNeely est un nom qui fait peur et qui ne laisse pas indifférent. Et pour cause : Charlie McNeely, le père de Jacob, se trouve être le baron de la drogue local. Depuis qu’il est tout jeune, Jacob est mêlé à ses sombres activités. Quant à sa mère Laura, elle a goûté à la cristal meth et n’en ai jamais revenue. McNeely l’a exilée dans une cabane où, dose après dose, elle se consume à petit feu…

Après avoir battu presque à mort un étudiant, Jacob a quelques ennuis avec la justice. Dans le même temps, Maggie, son amour de jeunesse, revient vers lui. Jacob désire à tout prix échapper à l’héritage de violence de son père et à sa sombre destinée, ne plus être attaché à ce nom, changer le cours de sa vie.

Dans une langue sauvage et brute, David Joy déroule la métaphore de la lumière et nous conte cette sombre histoire de rédemption, où le divin n’est jamais loin. Malheureusement, je suis demeurée un peu extérieure à ce roman sombre et âpre…

La quatrième de couverture le compare à Seul le silence, de R.J. Ellory, mais je l’ai trouvé moins puissant. Aucun souffle ne m’a véritablement emportée. Une lecture qui ne m’a donc pas fait battre le cœur comme je m’y attendais. Les derniers mots du roman ont cependant atténué mon sentiment de déception : une fin sublime, qui a réussi à m’émouvoir, malgré tout.

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« C’était ma réalité : la souffrance, la honte, et tout ce qui s’ensuivait. Attendre la mort était donc une chose que je connaissais depuis longtemps, et ce n’était pas la mort qui me rongeait. C’était l’attente. »

« Il existe un endroit où se perdent les lumières, et je suppose que c’est le paradis. »

Eric Chevillard – Ronce-Rose **

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Editeur : Les éditions de Minuit – Date de parution : janvier 2017 – 139 pages

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Nous découvrons dans ce curieux roman le contenu des carnets d’un drôle de personnage : Ronce-Rose. On ne sait au début pas vraiment si c’est une enfant ou une jeune femme attardée. Elle vit avec Mâchefer : est-il un père ? Un oncle ? Le monde se déroule et se révèle à travers le regard de Ronce-Rose, un regard très étonnant, à la fois naïf et aiguisé. Elle écrit ses observations journalières, son quotidien avec et sans Mâchefer. Elle aime écrire, elle en éprouve un besoin irrépressible. Même les détails les plus insignifiants, elle les consigne dans ses carnets. Elle nous livre ses réflexions sur son voisin unijambiste, une sorcière et quatre drôles de mésanges… Jusqu’au jour où Mâchefer ne revient pas.

Un roman déroutant au charme singulier. Une prose qui se révèle très drôle à cause du regard naïf de Ronce-Rose ; l’incongruité de certaines descriptions m’a fait rire. Ronce-Rose est un personnage attachant qui nous fait voir le monde différemment. Cependant, la fin du roman, abrupte, m’a sonnée et laissée bien dubitative !

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« Mais il aurait fallu lui sourire et je ne sais pas à combien de sourires on a droit dans la vie, le nombre est peut-être limité et j’en ai déjà fait plein grâce à Mâchefer. »

« Peut-être que j’ai tort de tout raconter comme ça. J’ai un peu peur de me vider. Ce qui sort n’est plus dedans. Quand on écrit, c’est vraiment comme du sang qui coule, comme le suicide par le poignet, une fois que ça a commencé à jaillir, on ne sait plus quoi faire pour stopper ça. »

« Mais quand j’écris, j’ai l’impression de défricher un espace envahi de ronces et de roses où je vais pouvoir recommencer à vivre et même à courir si je veux. »