Nathacha Appanah – Le ciel par-dessus le toit ***

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Gallimard – 2019 – 128 pages

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Loup est un garçon un peu différent. Il mémorise énormément de choses, fait attention à des détails que d’autres ne voient pas. Il n’oublie jamais un visage et a des doigts magiques pour réparer les petites choses en panne. Parfois, il court jusqu’à s’écrouler pour épuiser le trop-plein d’émotions qui l’envahit, le fait chavirer ; pour faire taire toutes ces pensées insensées qui virevoltent dans sa tête. Il vit seul avec sa mère, Phénix, qui autrefois s’appelait Eliette et était l’enfant parfaite.

Loup se retrouve en prison. Derrière les barreaux. Conduite sans permis, à contresens, provoquant un accident et deux blessés. Il voulait rejoindre sa sœur, Paloma, qui les a abandonnés, lui et sa mère, depuis plusieurs années. Qui n’est jamais revenue.

Immédiatement, j’ai aimé la douceur inouïe qui se dégage de ce roman, de l’écriture de Nathacha Appanah. Une douceur qui contraste avec la brutalité du réel qui sommeille entre les mots et menace de surgir au détour d’une page. Sous la plume de l’autrice, ce sont des êtres éraflés par la vie qui prennent corps ; des êtres pour lesquels j’ai ressenti une grande empathie. Le ciel par-dessus le toit est un roman très curieux sur la famille et la différence qui m’a happée.

Anne Brochet – La fille et le rouge **

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Grasset – octobre 2019 – 224 pages

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Un homme et une femme – deux visages sans nom – qui se rencontrent sur une île lors d’un colloque universitaire. Qui se désirent brusquement et deviennent amants le temps d’une journée. Chacun rejoint son pays ; un océan les sépare. Cinq ans plus tard, elle le retrouve, par hasard. Il semblait l’attendre. Entre-temps il a quitté son poste d’enseignant pour devenir sapeur-pompier et combattre le feu, sauver des vies.

La jeune femme traverse l’océan pour vivre avec cet homme, qu’elle connaît à peine. Elle quitte son pays, son métier, sa famille pour lui. Il quitte femme et enfants pour elle. Ils se retrouvent dans la maison de la mère d’un collègue, morte d’un cancer. Très vite, elle ressent un certain malaise, à vivre avec lui. Il est renfrogné, taciturne, peu bavard, et son comportement est parfois très inquiétant. Une brique s’installe dans le ventre de la fille ; une brique qui pèse une tonne. L’homme providentiel n’est pas celui qu’elle s’était imaginé. C’est un étranger qu’elle ne comprend pas, qui brûle intérieurement.

La question qui m’a hanté pendant toute ma lecture : Mais pourquoi ne fuit-elle pas ? Pourquoi rester avec un homme pareil ? Et surtout, pourquoi s’être installé avec lui, alors qu’elle le connaît à peine ? J’ai eu beaucoup de mal à ressentir de l’empathie pour cette jeune femme – la seule émotion qui m’a traversé est celle d’un profond malaise. Un malaise qui grandit avec l’attente de la fille : mais qu’attend-t-elle ? « Au fond, la seule chose qu’elle attende dans sa vie, c’est que l’homme arrive, qu’il la prenne et qu’elle en jouisse jusqu’à ne plus revenir de cette incompréhension d’elle-même. »

Jusqu’à la fin, il s’agira de « l’homme » et de « la fille ». Aucun prénom, peu de dialogues, aucun nom de lieux. L’autrice opère une mise à distance criante et dérangeante. J’ai failli abandonner ma lecture à plusieurs reprises – en cause, le manque de réalisme à certains moments et l’extrême distance narrative – et puis finalement l’écriture d’Anne Brochet m’a intriguée et méticuleusement ferrée. Cette histoire a quelque chose de dérangeant et de fascinant… On comprend au fil des pages que l’homme est malade – il est bipolaire. Aucun d’eux ne le savent ; la fille ne ressent que l’imminence d’un danger ; une confusion s’empare d’elle au point que l’on ne sait finalement plus qui de l’homme ou de la femme déraille, qui est le plus fou.

« C’était une parfaite journée pour mourir. Restait à savoir lequel des deux allait s’y coller. »

Laure Limongi – On ne peut pas tenir la mer entre ses mains ***

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Grasset – 28 août 2019 – 288 pages

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La narratrice a quitté son île natale – la Corse – à la suite d’un deuil. Elle y revient sept ans plus tard, le cœur lourd, sans savoir si cela la rend heureuse ou non. Elle retrouve son passé. Elle se souvient de sa maison d’enfance ; la villa de Bastia, L’Alcyon – L’alcyon qui est un oiseau fabuleux nichant sur les flots de la mer et couvant ses œufs pendant sept jours. Elle décrit la maison familiale ainsi : « Un grand escalier de marbre tel un système sympathique reliant la folie de l’étage à la digestion difficile du rez-de-chaussée. Quatre générations écorchées. Un secret qui rampe, de la cave au grenier. »

C’est à L’Alcyon que la petite Huma va naître, quatrième génération d’une famille singulière : la mère vaporeuse, Alice ; la grand-mère Marie qui se fait appeler May car ça fait plus jeune ; et l’arrière-grand-mère Madeleine, l’ogresse bienfaisante. Une famille qui semble porter le fardeau d’une étrange mélancolie teintée de rancœur.

Huma, quel drôle de prénom. Nous sommes à la fin des années 70 et personne ne comprend ce choix de prénom. Mais sa mère l’a rêvé. Ce prénom est sorti de la bouche d’un corbeau. Huma, « ma petite fumée aspirée, mon esprit subtil sur les steppes, les déserts, les forêts. » Une petite fille modèle, qui aime les cloportes. Qui trouve très tôt un refuge dans la lecture – refuge contre le monde, contre cette grand-mère tyrannique et cette mère passive.

Peu à peu, l’écriture nous apprend que l’Alcyon héberge un secret

Il est rare qu’une écriture vous saisisse de cette façon, dès les premiers instants de lecture… Dès les premiers mots, je suis captivée et captive de l’écriture de Laure Limongi. Elle a une façon de décrire certaines scènes, on s’y croirait. Comme cette nuit d’orage où l’électricité est coupée et où, alors que le père raconte une histoire de fantômes, ils entendent des pas lourds au-dessus d’eux… Une écriture au fort caractère, tranchante et juste. On se croirait en Corse, dans un petit village auquel on accède par ces fameuses routes sinueuses. Certains passages sont terriblement évocateurs ; comme la fuite de Lavì et Alice, leur errance de village en village dans les montagnes corses, juste avant la naissance de Huma.

On ne peut pas tenir la mer entre ses mains ; est-ce la Méditerranée ou la mère dont il est question dans le titre ? Quoi qu’il en soit, Laure Limongi nous livre un très beau roman sur la famille et les secrets qui s’y blottissent, les racines et la Corse, qui semble naviguer entre fiction et autofiction.

Jeanne Benameur – Otages intimes **

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Éditeur : Actes Sud – Date de parution : août 2015 – 191 pages

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Etienne, photographe de guerre, revient vivre chez sa mère, dans son village natal, après plusieurs mois de captivité… Il retrouve Enzo, le fils de l’Italien et Jofranka, « la petite qui vient de loin » ; ils ont passé leur enfance ensemble, ils étaient inséparables. Jofranka est partie à La Haye, où elle a choisi de consacrer sa vie aux femmes détruites par les violences des guerres, de les défendre. L’enfant abandonnée qu’elle est a trouvé en Etienne et Enzo ses frères de cœur. Tous trois avaient prêté serment de ne jamais se quitter…

Au contact de la nature et de ses amis d’enfance, Etienne va chercher à se retrouver, à se libérer de ce sentiment de captivité qui lui colle à l’âme. Comment revenir au présent ? Quelle liberté possible ? Avec talent, l’auteure nous offre l’intériorité de cet homme en perte de repères, qui semble avoir à tout réapprendre.

Jeanne Benameur questionne de façon terriblement juste la part d’otage en chacun de ses personnages, en chacun de nous. C’est avec délice que j’ai retrouvé son écriture soyeuse et poétique. Une écriture qui dit toute la puissance des mots, leur façon de blesser, de libérer.

Si au début je suis restée un peu extérieure à l’histoire, peu a peu je me suis imprégnée de ce récit et les mots m’ont touchée. Néanmoins, ce n’est pas mon roman préféré de l’auteure – Profane reste celui qui m’a le plus percutée.

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« Cela la rassérène de savoir que les livres l’attendent, qu’elle ne sera pas seule pour affronter sa propre pensée. »

« Cette nuit il fait à nouveau partie du monde, de ce monde puant la charogne où l’amour souffle quand même, ténu, tenace, dans les poitrines ignorées. »

« Faut-il qu’il y retourne ? Est-ce que sa vie, c’est cela ? Continuer à être celui qui porte témoignage, encore et encore, même si ses images sont pour le désert et qu’il crève un jour, comme un chien, seul au milieu de gens parlant une langue qu’il ne comprendra pas. »

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13ème roman lu pour le challenge 1% de la Rentrée Littéraire…

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Valérie Tong Cuong – L’atelier des miracles **

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Éditeur : J’ai Lu – Date de parution : mars 2014 – 250 pages

4ème de couverture : « Prof d’histoire-géo mariée à un politicien narcissique, Mariette est au bout du rouleau. Une provocation de trop et elle craque, envoyant valser un élève dans l’escalier. Mariette a franchi la ligne rouge.
Millie, jeune secrétaire intérimaire, vit dans une solitude monacale. Mais un soir, son immeuble brûle. Elle tourne le dos aux flammes se jette dans le vide. Déserteur de l’armée, Monsieur Mike a fait de la rue son foyer. Installé tranquillement sous un porche, il ne s’attendait pas à ce que, ce matin, le « farfadet » et sa bande le passent à tabac.
Au moment où Mariette, Millie et Mike heurtent le mur de leur existence, un homme providentiel surgit et leur tend la main – Jean, qui accueille dans son Atelier les âmes cassées, et dont on dit qu’il fait des miracles.
Mais peut-on vraiment se reconstruire sans affronter ses fantômes ? Avancer en se mentant et en mentant aux autres ? Ensemble, les locataires de l’Atelier vont devoir accepter leur part d’ombre, tandis que le mystérieux Jean tire les ficelles d’un jeu de plus en plus dangereux. »

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Ce roman choral donne la parole à trois personnages que tout oppose : Millie est une jeune femme de 23 ans, un peu perdue, solitaire, trop discrète ; elle se réveille un matin et, s’apercevant que son immeuble est en flammes, elle saute par la fenêtre sans réfléchir. Monsieur Mike est un SDF raffolant de la ‘binouze’ et qui ne changerait de trottoir pour rien au monde, jusqu’au jour où le « farfadet » et ses complices décident de lui refaire la façade. Quant à Mariette, incomprise par son mari, mal-aimée par ses enfants, professeur d’Histoire-géo dépassée par des élèves se transformant en monstres à chacun de ses cours, elle fini par craquer et envoie valser un élève dans les escaliers. Leur point commun : ils vont tous les trois croiser la route de Jean, un homme mystérieux qui dirige l’association de l’Atelier. Il vient les trouver et leur promet un toit et de prendre soin d’eux pour un temps…

Ces trois personnages égarés, laissés pour compte, mal-aimés, prennent la parole à tour de rôle dans ce curieux roman qui a obtenu le « Prix de l’optimisme ». Tout cela a de quoi intriguer! Et qui est Jean ? Qui est cette bonne âme qui vient en aide aux démunis ? Pourquoi le fait-il ?

C’est l’histoire de rencontres, de solitudes et de destins qui se croisent… Un même désir anime Mariette, Millie et Monsieur Mike : changer de vie. Comment se relever après l’échec, comment donner du sens à sa vie ?

Ce roman a quelque chose de fort et de particulier. Il agit à la façon d’un baume pour le cœur. En fait, je suis passée par plusieurs états durant ma lecture : au début enchantée, curieuse, puis un peu déçue et moins convaincue au milieu du roman, et finalement séduite peu à peu par ces vies réenchantées. Même si la toute fin du roman évite de justesse de verser dans le « mélo-guimauve ». J’ai eu une affinité particulière pour le personnage touchant de Monsieur Mike! Pour finir, l’écriture a beaucoup de charme.

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« Il y a longtemps que je l’ai compris, l’ignorance est plus dangereuse qu’une grenade dégoupillée. »

« Il faut dire que j’ai une vie nocturne très agitée depuis que je suis gosse, je promène ma grand-mère au volant d’un DB 5, j’arpente en caleçon la Vallée de la mort, je survole Teotihuacan à la brasse, je fume le cactus en Amazonie ou je me prélasse en Guyane dans des eaux couleur d’orage avec autour du cou une fille qui m’aime. Alors pourquoi un bon Samaritain ne ferait-il pas irruption dans mon sommeil, équipé d’un boulot, d’un logement et de tout le barda ? »

« Alors j’ai compris qu’il foutait le camp, le malheur, pour de bon, tout ce qui me collait aux basques depuis mes sept ans révolus, les saloperies, les trahisons, les abandons, et peut-être bien que c’était que provisoire, peut-être bien que d’autres batailles se pointeraient un jour ou l’autre, peut-être même qu’il y aurait encore quelques coups, quelques déceptions, tout ça n’avait plus vraiment d’importance : désormais j’étais bien plus fort dedans que dehors. »

Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015

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La rentrée littéraire approche à grands pas… Et je viens de m’inscrire au challenge 1% Rentrée littéraire de 2015, inauguré par Sophie, du blog Délivrer des livres. J’y participe pour la première fois, mais je le suis depuis quelques années de loin.

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589 livres à paraître entre mi-août et mi-octobre 2015 pour cette nouvelle rentrée littéraire.

Il s’agit pour réussir ce challenge, comme pour les précédentes éditions, de lire 1% des livres de cette rentrée littéraire, soit 6 livres !

Je vais donc tenter d’atteindre ces 1%, voire de les dépasser, pourquoi pas! Il y a pas mal de bouquins qui me tentent cette année…

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Le challenge se terminera le  31 juillet 2016.

 * Si vous souhaitez participer à ce challenge, rendez-vous chez Délivrer des Livres *