Anne Brochet – La fille et le rouge **

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Grasset – octobre 2019 – 224 pages

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Un homme et une femme – deux visages sans nom – qui se rencontrent sur une île lors d’un colloque universitaire. Qui se désirent brusquement et deviennent amants le temps d’une journée. Chacun rejoint son pays ; un océan les sépare. Cinq ans plus tard, elle le retrouve, par hasard. Il semblait l’attendre. Entre-temps il a quitté son poste d’enseignant pour devenir sapeur-pompier et combattre le feu, sauver des vies.

La jeune femme traverse l’océan pour vivre avec cet homme, qu’elle connaît à peine. Elle quitte son pays, son métier, sa famille pour lui. Il quitte femme et enfants pour elle. Ils se retrouvent dans la maison de la mère d’un collègue, morte d’un cancer. Très vite, elle ressent un certain malaise, à vivre avec lui. Il est renfrogné, taciturne, peu bavard, et son comportement est parfois très inquiétant. Une brique s’installe dans le ventre de la fille ; une brique qui pèse une tonne. L’homme providentiel n’est pas celui qu’elle s’était imaginé. C’est un étranger qu’elle ne comprend pas, qui brûle intérieurement.

La question qui m’a hanté pendant toute ma lecture : Mais pourquoi ne fuit-elle pas ? Pourquoi rester avec un homme pareil ? Et surtout, pourquoi s’être installé avec lui, alors qu’elle le connaît à peine ? J’ai eu beaucoup de mal à ressentir de l’empathie pour cette jeune femme – la seule émotion qui m’a traversé est celle d’un profond malaise. Un malaise qui grandit avec l’attente de la fille : mais qu’attend-t-elle ? « Au fond, la seule chose qu’elle attende dans sa vie, c’est que l’homme arrive, qu’il la prenne et qu’elle en jouisse jusqu’à ne plus revenir de cette incompréhension d’elle-même. »

Jusqu’à la fin, il s’agira de « l’homme » et de « la fille ». Aucun prénom, peu de dialogues, aucun nom de lieux. L’autrice opère une mise à distance criante et dérangeante. J’ai failli abandonner ma lecture à plusieurs reprises – en cause, le manque de réalisme à certains moments et l’extrême distance narrative – et puis finalement l’écriture d’Anne Brochet m’a intriguée et méticuleusement ferrée. Cette histoire a quelque chose de dérangeant et de fascinant… On comprend au fil des pages que l’homme est malade – il est bipolaire. Aucun d’eux ne le savent ; la fille ne ressent que l’imminence d’un danger ; une confusion s’empare d’elle au point que l’on ne sait finalement plus qui de l’homme ou de la femme déraille, qui est le plus fou.

« C’était une parfaite journée pour mourir. Restait à savoir lequel des deux allait s’y coller. »

Sorj Chalandon – Une joie féroce ****

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Grasset – août 2019 – 311 pages

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Jeanne entre en résistance le jour où elle apprend qu’un cancer s’est logé dans son sein gauche. Une petite boule. « Le cancer ne s’attrape pas, c’est lui qui vous attrape. » En sortant de la clinique, elle s’achète un carnet bleu, comme le ciel. Et elle cherche un nom à donner à son cancer. « J’ai pensé au camélia. Un bouton rouge sang. Une fleur de décembre, le mois le plus éloigné du soleil. Voilà. Mon camélia. Mon hiver. »

La toute gentille Jeanne, si douce, polie, prévenante. « La bonne fille, la bonne élève, la bonne épouse qui acceptait tout des autres, de l’indifférence au mépris. » Elle entre en guerre et se métamorphose. Et puis elle rencontre Assia, Brigitte et Melody, ses sœurs de douleurs. Au fil des chimios, une amitié indéfectible naît entre ces femmes – le club des K. Qui sont ces femmes qui chantent la vie, qui font un pied de nez au cancer ? Qui rient, fument, boivent, sans se soucier du lendemain. Qui se serrent les coudes. Leurs rires qui clament haut et fort : « Mort au cancer ! ».

On découvre une Jeanne confrontée aux différentes réactions des uns et des autres après l’annonce de son cancer : la pitié insoutenable, la lâcheté, le dégoût… Et le coup de grâce : Matt son mari invisible qui la quitte, ne supportant plus de la voir comme ça. Une colère nouvelle enfle et gronde en elle. « Je me sentais à la fois fragile et incassable, invincible et mortelle. »

L’écriture de Chalandon me happe dès les premiers mots. Mon dieu comme ce roman m’émeut et me prend aux tripes. Comme je me suis attachée à ce gang de femmes, qui font de leurs faiblesses une force – des femmes lumineuses malgré l’enfer – et qui vont embarquer Jeanne Pardon dans leurs aventures… Une joie féroce est un roman puissant et violent que j’ai dévore avec avidité, éprouvant frissons, révolte, tristesse et fougue.

Gros coup de cœur

Pete Fromm – Mon désir le plus ardent ***

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Gallmeister – Totem – mai 2019 – 288 pages

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Maddy s’était jurée de ne jamais sortir avec un guide de rivière et encore moins avec un mec de son âge. Et puis ses yeux se posent sur Dalton. Elle quitte Troy pour lui. Ils font toutes les folies possibles. Ils se découvrent une fougue incroyable. Ils se marient en pleine nature, face à la Buffalo Fork, dans le Wyoming. À la place des alliances, ils enlacent leurs mains dans l’eau de la rivière. Leur lune de miel, elle se fera en filant en kayak sur l’eau

Maddy est une femme sans attaches. Elle a besoin d’être libre comme l’air, de vivre au grand air, d’aimer sans conditions. Avec Dalton, ils veulent des enfants, toute une petite bande de pirates après lesquels ils passeraient leur temps à courir. Mais le petit Attila qu’ils désirent tant tarde à venir… et puis, la sclérose en plaque s’invite au creux de leur amour pour mieux les unir mais aussi pour mieux les détruire, psychologiquement, physiquement.

Un roman tout en délicatesse, empli de bienveillance et même d’humour, malgré la douleur et l’épreuve. J’ai aimé retrouver l’écriture de Pete Fromm qui m’avait tant séduite dans Indian Creek ; l’auteur a un vrai don pour faire naître l’émotion au détour des mots.

Mon désir le plus ardent est un roman d’une grande justesse, sans le moindre pathos et dont les derniers mots m’ont fait frissonner. Un roman sur la grandeur humaine avec des personnages pour lesquels on éprouve immédiatement une forte empathie. Plus qu’un roman d’amour, c’est une ode à la vie, à la liberté et à la nature.

Mathias Malzieu – Journal d’un vampire en pyjama ***

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Éditeur : Le Livre de Poche – Date de parution : 2017 – 324 pages

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Mathias Malzieu commence à tenir son journal lorsqu’il apprend qu’il est atteint d’une maladie rare : sa moelle osseuse s’est liguée contre lui. Il est son propre ennemi. Chaque jour, il est obligé de se faire transfuser, en attendant une greffe de moelle osseuse, à laquelle il n’est même pas sûr de survivre… Comme il a besoin de sa dose de sang tous les jours, il devient un vampire – en pyjama, c’est plus sexy. Il fait la connaissance de Dame Oclés qui surgit un soir dans sa baignoire, les lèvres ourlées de rouge sang et l’épée pointée vers lui. Heureusement, il garde le sens de l’humour et de la poésie et les vers de Walt Whitman lui tiennent compagnie dans ses heures les plus sombres.

Sans jamais se départir de son sens de l’autodérision, Mathias Malzieu nous raconte son combat contre la maladie dans un style métaphorique et sensible – l »artiste se réfugie dans les mots et l’écriture. Un journal poétique, drôle et touchant, empreint d’une curieuse douceur alors que le sujet devrait pourtant nous plomber le moral.
Le récit de sa survie est suivi de son carnet de board – ou comment réaliser son rêve de voyager en skate board électrique à travers l’Islande.

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« Puisque je suis prisonnier de mon propre corps, je dois plus que jamais apprendre à m’évader par la pensée. Organiser ma résistance en mobilisant les ressources de l’imagination. »

« J’ai la rage de créer. Mettre à distance la réalité pour mieux l’affronter m’est aussi vital que les transfusions de sang. »

Anna McPartlin – Les derniers jours de Rabbit Hayes **

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Éditeur : Pocket – Date de parution : février 2017 – 480 pages

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Mia Hayes, alias Rabbit, est atteinte d’un cancer en phase terminale, qui a fini par ronger insidieusement ses os… C’est dans une maison de soins palliatifs qu’elle passe ses derniers jours. Dès le début, nous savons que Rabbit va mourir. Les dés sont jetés, aucune surprise ne nous attend au tournant. Les uns après les autres, ses proches défilent dans sa chambre et les souvenirs de chacun resurgissent : l’enfance de Rabbit, son grand amour de jeunesse Johnny… Parents, frère et sœur, meilleure amie, tous se souviennent de la petite Rabbit, haute comme trois pommes, malicieuse et attachante. Et il y a Juliet, sa fille, à qui l’on cache pour le moment la terrible vérité.

Au début, je tourne les pages à toute allure, emportée par la douce amertume et la tendresse qui se dégagent des pages. Mais très vite je me lasse et me sens déçue par l’écriture, somme toute assez banale ; les dialogues sont plats et sonnent creux. Quant aux personnages, ils brillent pas leur absence d’épaisseur psychologique, ils pourraient être interchangeables.

Au vu des critiques unanimement élogieuses, je m’attendais à un roman bouleversant ; je m’attendais au moins à verser une petite larme (je suis quand même facilement émue). Mais je me suis franchement ennuyée et ne suis pas parvenue à m’attacher aux personnages, et surtout, à croire à cette histoire. C’est bien cela le problème : je n’y ai pas cru. Page après page, j’ai cherché l’émotion attendue, en vain. La mayonnaise n’a hélas pas pris… et pourtant j’aurais voulu aimer ce roman !