Véronique Ovaldé – Le sommeil des poissons ****

le sommeil des poissons

Éditeur : Points – Date de parution : 2013 – 160 pages

4ème de couverture : « Tout en haut du mont Tonnerre, dans un drôle de village peuplé de femmes, l’une d’entre elles, la mano triste, attend patiemment dans sa maison à courants d’air. Elle attend les hommes qui remontent du fleuve à chaque saison douce, et surtout Jo géant, avec son cœur tout miel… Un voyage aux airs de conte, doux et inquiétant. »

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Le sommeil des poissons est le tout premier roman de Véronique Ovaldé, qui s’est surtout fait connaître grâce à son roman Ce que je sais de Vera Candida, qui a obtenu en 2009 le Prix Renaudot des Lycéens et le Prix France Télévisions. Ce premier roman ouvre le bal d’un univers très singulier et étonnant ; c’est en effet un véritable ovni littéraire : est-ce un conte ? une fable ? un roman ? ou encore, un thriller ?

Tout en haut du mont Tonnerre, il existe un village peuplé essentiellement de femmes, les « madous ». Parmi elles, il y a la mano triste, jeune femme en proie aux idées noires, qui semble toujours au seuil de l’attente dans sa grande maison à courants d’air. Le quotidien de ces femmes est rythmé par le cycle des saisons. Les hommes remontent le fleuve à chaque saison douce et la saison des pluies marque l’arrivée de la maladie grise qui s’empare des femmes trop vulnérables… La mano triste attend, luttant contre la maladie grise qui rampe sur les murs et tente de s’emparer d’elle, dans sa maison absorbée par la pluie, aux remugles de pierres humides, de terre et de mousse. Un jour, Jo le géant débarque au volant de sa Chevrolet jaune citron, « gros insecte acidulé qui bourdonnait sur les routes », avec le Bikiti, petite fouine, petit ragondin qui lui sert de « homme managé ».

A travers ce roman aux accents surnaturels, nous pénétrons dans des contrées inconnues et lointaines ; l’époque et le lieu sont indéterminé, l’intrigue pourrait très bien se dérouler n’importe où dans le monde, ou en dehors du monde… Les personnages comme les lieux sont empreints d’une inquiétante étrangeté. On est immergé dans un univers tout aussi étrange que déroutant, où la folie, la solitude et la sorcellerie hantent ce village perché.

Autant le dire tout de suite, c’est un roman qui peut séduire immédiatement tout comme il peut rebuter et faire fuir  : l’écriture est très particulière. Elle reproduit le style oralisé propre à l’énonciation des conteurs; les marques d’oralité sont nombreuses, les tournures de phrases très familières dans certains cas, et le texte est parsemé de tics de langage, de jeux de mots insolites, de mots qui semblent inventés tellement ils sont curieux. Dans mon cas, ce fut un coup de cœur! De ce roman spectaculaire, il émane une force d’écriture singulière, voire irréelle. On est véritablement saisi et captivé à sa lecture.

Le récit frôle l’horreur, il est empreint de la féerie des contes, de leur folie… Véronique Ovaldé se joue de la noirceur des contes, elle les réinvente à sa façon. L’auteur dépeint un monde très fantaisiste qui reprend le non-sens et les non-lois de l’univers merveilleux, tout en les détournant dans un savant jeu de cache-cache avec le réel.

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« L’été, sous le mont Tonnerre, est une longue saison de tambour et d’hébétude. Les petits sont dehors et se chamaillent en criailleries aiguës. Les plus jeunes gravissent le mont, se mettent en boule et roulent comme des cailloux jusqu’en bas, débargoulant à toute allure en glapissant. Ronds comme des porcs-épics, ils tournent et tournent dans un grand bruit d’apocalypse. »

« Là-bas, dans la forêt, les singes hurleurs honorent leur nom, les arbres s’agitent dans un froussement d’ailes – les ailes multipliées de milliers d’oiseaux envolés, un bruit de plumes et d’effarouches -, là bas, au fond du fleuve, les poissons dorment, les yeux ouverts, et attendent patiemment leur heure. »

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Abha Dawesar – Babyji ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : 2007 – 473 pages

4ème de couverture : « Dans une Inde encore déchirée par la violence des castes et les sanglantes manifestations contre le gouvernement, Babyji, une petite Lolita indienne de Delhi, conjugue la passion du savoir et le plaisir des sens. Entourée de trois femmes que tout oppose, elle cherche sa voie, tiraillée entre un avenir incertain et un passé étouffant. Au travers du jeu des possibles, Abha Dawesar offre, avec ce roman initiatique délicieusement subversif, un voyage sensible au cœur de l’Inde moderne… »

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Lycéenne brillante, la tête pleine d’idéaux et se destinant à une grande carrière d’ingénieur, Anamika voit sa vie bouleversée par la découverte de la sexualité. Découverte qui amène d’autant plus de questions qu’elle se déroule de manière très peu conventionnelle. Ses premières amours sont en effet exclusivement féminines : une femme divorcée, sa nouvelle domestique, appartenant de surcroît à une caste bien inférieure à la sienne, et une de ses camarades d’école. Sa confrontation avec le désir masculin ne se déroulera pas plus sereinement : harcèlement sexuel dans le bus, propos obscènes d’un étudiant de basse caste, assiduités gênantes du père de son meilleur ami. En fait, Babyji rompt en quelques semaines tous les tabous de l’Inde : respect et déférence envers les aînés, séparation stricte des castes, respect des traditions contre le modernisme qui cherche à s’imposer. Ce récit, qui développe tous les attributs du roman initiatique, donne dans un premier temps une impression de légèreté puis, au fil des pages, devient plus grave. L’adolescente se pose beaucoup de questions sur la vie, l’amour, le désir, l’avenir surtout, dans une Inde qu’elle aime plus que tout, mais dont elle a besoin aussi de se défaire. Ce n’est pas un coup de cœur, je ne m’attendais pas à une telle intrigue, mais Anamika et l’ensemble des personnages deviennent au fur a et mesure très attachants. L’écriture de l’auteur est fluide et j’ai beaucoup aimé les nombreuses références à la littérature.

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 » – Je n’arrive pas à comprendre.

– Quoi ? Les systèmes binaires ou les spectres ?

– De quelle façon on doit vivre sa vie, ce qui est bien et ce qui est mal, ce que nous devrions désirer, si notre morale doit s’appliquer à ce que nous désirons ou à ce qui est établi par la société.

J’étais à bout de nerfs.

– Nous sommes encore à l’école, nous ne pouvons pas déjà savoir tout ça, répondit-il, en secouant la tête.

– Il faut que je sache la vérité. La vérité représente tout.

– La vérité sur quoi ?

– La vérité sur la vie et sur l’amour. La vérité sur la vérité.

J’étais au bord des larmes. Pourquoi une personne qui savait tout ne pouvait-elle pas me prendre à part et tout m’expliquer ? Comment se faisait-il que les gens ne sachent rien ? Comment des milliards de personnes avaient-elles pu passer sur cette Terre pendant des milliers d’années sans jamais avoir trouvé la réponse à ces questions ? Je mourrais s’il me fallait encore attendre. C’était la seule chose qui comptait. Tout reposait là-dessus. »