Marcus Malte – Le garçon ***

514S4kZShsL._SX195_

Folio – août 2018 – 592 pages

*

Il n’a pas de nom, ne parle pas et n’a quasiment jamais vu d’autres humains à part la femme qui est sa mère. Cette femme qui finit par mourir, face à la mer – ou cet immense lac qu’elle prenait pour une mer. « Mer, mer » répétait-elle avant de s’éteindre. Ces mots ne cesseront de le hanter.

Nous sommes en 1908 lorsque le garçon se met en chemin et quitte le sud. Il semble avoir dix ou douze ans. Il marche, de jour comme de nuit, séjourne dans un canyon. S’abreuve à la nature. Sur son chemin, il fera des rencontres marquantes qui vont le façonner, l’enrichir ; certains personnages resteront gravés en lui…

Comme ces habitants d’un petit hameau perdu – les premiers humains qu’il rencontre… Parmi eux, l’homme-chêne et Gazou, l’enfant-torrent, l’homme-renard, la femme-mante, l’homme-dindon… Méfiants, ils finissent par l’accueillir parmi eux, mais sans jamais se départir de leurs accusations.

Comme Babrek, l’ogre des Carpates, philosophe et lutteur de foire. Ses longues tirades, ses maximes, ses récits et formules sur la vie… Il ne les oubliera jamais.

Comme Emma Van Ecke, un visage d’une beauté singulière, barré d’une cicatrice… Emma et leurs ébats, Emma son grand amour. « Mon amour, disait-elle. » Pour elle, il sera Félix, en référence à l’émotion qu’il ressent pour chaque morceau de Mendelssohn.

Et puis, la Guerre viendra le chercher – il sera alors Mazeppa, envoyé comme chair à canon sur les champs de bataille, ces brasiers dévastateurs qui révéleront sa face la plus sombre.

Roman initiatique porté par une plume flamboyante et poétique, d’une grande richesse, Le Garçon m’a transportée. J’ai savouré l’écriture de Marcus Malte, non dénuée d’ironie.

La Grande et la petite histoire s’entremêlent. Sur trente ans – de 1908 à 1938 – nous suivons ce garçon dans l’évolution de sa représentation et de sa compréhension du monde, de l’humain – entre noirceur et lumière. Malgré le « il » distant, nous sommes au plus près des sensations et sentiments de l’enfant puis de l’adulte que la vie fait de lui.

Les pages sur la guerre et ses horreurs m’ont fait frôler l’ingestion ; je garde en tête cette liste de disparus et de morts sur plusieurs pages. L’accumulation, l’excès, l’horreur transpirent des mots.

Un de ces grands romans, qui restent en mémoire un moment.

***

« Et de grâce faites que le mystère perdure. L’indéchiffrable et l’indicible. Que nul ne sache jamais d’où provient l’émotion qui nous étreint devant la beauté d’un chant, d’un récit, d’un vers. »

« Qu’y a-t-il de précieux en ce monde? Qu’y a-t-il de sacré? »

Anne-Laure Bondoux – Le Temps des miracles ****

le-temps-des-miracles

Éditeur : Bayard jeunesse – Date de parution : 2009 – 254 pages

*

Dès les premiers mots, les premières pages, j’ai aimé ce roman. Koumaïl, un enfant qui vient du Caucase, débarque en France à l’âge de douze ans, terré au fond d’un camion, après un sacré périple. Nous remontons le fil de ses souvenirs, et on le retrouve en 1992, alors qu’il habite avec Gloria un l’Immeuble, qui n’abrite que des réfugiés. Dans le secret de leurs chuchotements, Gloria l’appelle Monsieur Blaise. Selon la légende qu’elle lui raconte avant de dormir, elle l’aurait recueilli dans les bras de sa mère mourante, Jeanne Fortune, une Française. Koumaïl s’appellerait donc Blaise Fortune, serait citoyen français et pour cela, il rêve d’aller en France, afin de reconstituer son passé…

J’ai aimé suivre Koumaïl, avec sa voix teintée de naïveté, sa voix d’enfant qui reste chargée d’espoir et de candeur. On ne peut que s’attacher à ce petit bonhomme, réfugié, sans maison, sans attache si ce n’est Gloria Bohème, qui lui raconte des histoires, qui détient même l’histoire de son enfance – le Terrible Accident – et de sa mère. Ensemble ils tentent de ne pas « attraper un désespoir ». Sur leur route, ils rencontrent de belles personnes : Stambek, qui a perdu son intelligence, Fatima qui depuis la mort de son père n’a jamais rouvert les yeux, la belle Nour, mais aussi Boucle d’Oreille… Koumaïl ne se lasse jamais des récits de Gloria sur ses frères partis à la guerre, sur son père, le vieux Vassili, qui possédait le plus beau verger de tout le Caucase.

De Soukhoumi à Souma-Soula, traversant la Russie, la Moldavie, la Roumanie… Koumaïl et Gloria entament un périple fait de rencontres et de pertes, d’abandons ; ils passent leur temps à fuir la milice, obligés d’abandonner leurs compagnons de fortune, portant le deuil à chaque fois.

Un roman criant de vérité, bouleversant, qui m’a émue aux larmes. Cette lecture ne fait que confirmer le talent d’Anne-Laure Bondoux, que j’ai découverte grâce à son roman à quatre mains – avec Jean-Claude Mourlevat – Et je danse aussi. J’ai aimé cette écriture qui fait preuve d’une grande pudeur des sentiments. C’est donc pour moi un joli coup de cœur… ❤

***

« C’est comme ça que mon enfance s’est achevée : brusquement, au bord de l’autoroute A4, quand j’ai compris que Gloria avait disparu et que j’allais devoir me débrouiller sans elle dans le pays des droits de l’homme et de Charles Baudelaire. »

« Voilà : j’ai dix ans, le cœur pulvérisé, les pieds en sang, l’estomac creux, et une fois de plus je pars vers l’inconnu avec Gloria et notre barda, sur des routes interminables. Nous sommes désormais des réfugiés sans refuge, et je crois bien que j’ai attrapé un désespoir. »

« Je les écoute, assis par terre, immobile comme un caillou. Cette musique me donne envie de vivre et de mourir en même temps. On dirait qu’elle tire mon coeur hors de ma poitrine, comme un hameçon de canne à pêche. »

Alessandro Baricco – Trois fois dès l’aube ****

trois fois dès l'aube

Éditeur : Gallimard – Date de parution : février 2015 – 120 pages

Il s’agit de trois récits qui mettent en scène une rencontre entre deux personnages, au milieu de la nuit, dans une chambre d’hôtel.

Dans le premier récit, un homme attend dans le hall d’un hôtel, prostré dans un fauteuil. Il est quatre heures du matin, et soudain, une femme aux yeux étrangement gris surgit. Elle fait un malaise et il l’héberge dans sa chambre. Une conversation entre les deux personnages s’installe, les paroles s’entremêlent. Le dénouement est inattendu.

Dans le deuxième récit, on a l’impression que ce sont les deux mêmes personnages, et en même temps ils ont quelque chose de différent. Comme si on avait voyagé dans le temps, ou dans une autre dimension. L’un est plus âgé, treize ans de plus, il est portier d’hôtel, l’autre est une adolescente un peu folle qui s’est entichée d’un homme violent. S’ensuit un dialogue et les mêmes questions resurgissent : pourquoi cette vie et pas une autre ? Deux personnages qui ont une histoire à raconter, sur le fil du rasoir. On reconnaît la femme à ses yeux gris singuliers.

Enfin, dans le troisième récit, l’homme est un enfant, on le retrouve juste au moment où il a perdu ses parents dans l’incendie de leur maison. Pour le soustraire aux suites de ce drame, une femme policière le conduit chez un de ses amis.

***

Ces trois récits donnent à voir une rencontre au cœur de la nuit et un dénouement final à l’aube. L’aube qui semble fasciner l’homme. L’aube qui a cette lumière si particulière. Elle est synonyme de changement, métaphore d’un nouveau départ. Dans un jeu d’échos, nous reconnaissons les personnages d’un récit à l’autre. L’homme et la femme semblent apparaître à des âges différents.

L’atmosphère est empreinte d’espoir, malgré l’obscurité dans laquelle les personnages sont plongés. Lorsque l’aube pointe le bout de son nez, c’est comme si les personnages s’extirpaient d’une vie – d’une nuit trop longue. L’écriture est belle dans la succession de dialogues. Il est question de fuir, repartir à zéro, changer de vie. Au fil du dialogue, un des personnages amène l’autre à réaliser qu’il n’a jamais changé. On se glisse dans le texte comme dans une peau de velours, l’écriture est puissante et élégante. C’est un livre dans lequel je me suis retrouvée, un de ces livres qui nous correspond profondément. Je l’ai dévoré en une journée… Un coup de cœur.

***

« Elle se rappela en particulier une des dernières fois où ils s’étaient quittés, et ce qu’elle avait compris à cet instant. Ce qu’elle avait compris, avec une certitude absolue, était que vivre sans lui serait, à jamais, sa tâche fondamentale, et que dès lors les choses se couvriraient systématiquement d’une ombre, pour elle, une ombre supplémentaire, même dans le noir, et peut-être surtout dans le noir. Elle se demanda si cela pouvait convenir pour expliquer ce que signifie être fou de quelqu’un… »

« La lumière, là-bas. C’est l’aube, cette lumière. L’aube. Exactement. On a réussi, jeune homme. Et en effet à l’horizon était apparue une lumière cristalline qui rallumait les choses et relançait la course du temps. »