Romuald Giulivo – Sans un mot ***

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école des loisirs – 29 mai 2019 – 88 pages

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Dinah a quinze ans et des parents qu’elle trouve égoïstes et lointains, car insensibles au sort des migrants qui vivent dans la misère tout autour d’eux… Elle a bien essayé de les convaincre de devenir une famille d’accueil mais cela n’a pas fonctionné.

Dinah se met alors en tête d’enlever un enfant à la sortie de l’école maternelle, avant que la police ne s’en charge pour le renvoyer vers son pays d’origine. Dinah et l’enfant s’échappent ensemble vers la bouche de métro, sous les cris d’un policier. L’adolescente tourne autour du pot, traîne avant de l’emmener chez elle ; elle appréhende. L’enfant ne parle pas, elle lui invente rapidement un passé, une vie et un prénom : il s’appellera Mihran, comme le voisin arménien de son grand-père, cet étranger si fascinant. Et désormais, il sera son petit frère.

Dinah apparaît tout de suite comme une gamine torturée ; anorexique, elle grandit dans une famille peu épanouissante, entre un père replié sur lui-même avec ses jeux vidéos et une mère qui passe son temps à faire des malaises. Ils sont absents, tout le temps. Le climat familial ne fait que s’alourdir, depuis quelques temps. C’est comme un sanglot coincé dans la gorge de l’adolescente. Alors, accueillir Mihran, ce serait apporter la joie au sein de leur famille, en finir avec l’obscurité.

L’écriture de Romuald Giulivo me séduit immédiatement. De belles images naissent au détour des phrases. « Peindre, c’est comme craquer une allumette au milieu de la nuit. » Jim Morrison et PJ Harvey rythme la cavale de Dinah et Mihran.

Un court roman haletant, qui se déroule le temps d’une fin de journée et que j’ai dévoré en une soirée. J’ai eu mal au cœur pour cette gamine perdue, mais profondément humaine, qui rêve sa vie et ne supporte plus la réalité – cette réalité à laquelle elle se cogne chaque matin au réveil. « On vit une époque où il est plus aisé de s’imaginer brandissant une épée bâtarde qu’allant au boulot chaque matin. Plus facile de se réfugier dans ses rêves que d’affronter la réalité. »

Attention : 4ème de couverture légèrement mensongère : elle pourrait en décevoir certains. Non, il n’y a aucune course poursuite nocturne, aucun jeu de cache-cache avec les autorités… En tous cas, pas comme je l’entends. Je vous conseille donc de découvrir ce roman touchant et surprenant sans passer par la lecture de cette 4ème de couverture !

Pessan & Solminihac – Les étrangers ***

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Éditeur : école des loisirs – Date de parution : avril 2018 – 127 pages

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Un soir après les cours, Basile ne rentre pas directement chez lui. Il erre près de la gare désaffectée et rencontre un ancien camarade de classe. Tout à coup, sortent de l’ombre quatre jeunes. Basile apprend qu’ils viennent de loin, qu’ils ont franchi des frontières, traversé des océans et souvent côtoyé la mort pour se retrouver ici. Ce sont des migrants, comme ceux dont il entend parler à la télévision. Chaque nuit, ils tentent de passer en Angleterre. Le soir même, l’un d’entre eux, Nima, se fait enlever par des passeurs.

Un court roman qui se déroule le temps d’une nuit. Une nuit qui s’écoule à la façon d’un rêve éveillé, un rêve étrange et envoûtant, entre angoisse et stupeur. Après coup, Basile n’en reviendra pas, il aura l’impression que « Cette nuit a duré mille ans au moins. »

Basile est un personnage troublant, attachant et en même temps fuyant ; poète à ses heures perdues, il aime écrire des vers, recopier des citations et des bribes d’articles qui le touchent. Son histoire familiale le torture, avec ce père qui s’est mis à fuir le foyer, à prendre l’autoroute pour engranger les kilomètres vers le sud, sans but précis, sans savoir vraiment pourquoi.

Un court roman où l’écriture d’Eric Pessan et d’Olivier de Solminihac fait mouche. Un texte dont l’atmosphère onirique par moment m’a séduite, un texte que j’ai trouvé humain et poétique dans sa façon d’aborder le thème des migrants.

 

Anne-Laure Bondoux – Le Temps des miracles ****

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Éditeur : Bayard jeunesse – Date de parution : 2009 – 254 pages

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Dès les premiers mots, les premières pages, j’ai aimé ce roman. Koumaïl, un enfant qui vient du Caucase, débarque en France à l’âge de douze ans, terré au fond d’un camion, après un sacré périple. Nous remontons le fil de ses souvenirs, et on le retrouve en 1992, alors qu’il habite avec Gloria un l’Immeuble, qui n’abrite que des réfugiés. Dans le secret de leurs chuchotements, Gloria l’appelle Monsieur Blaise. Selon la légende qu’elle lui raconte avant de dormir, elle l’aurait recueilli dans les bras de sa mère mourante, Jeanne Fortune, une Française. Koumaïl s’appellerait donc Blaise Fortune, serait citoyen français et pour cela, il rêve d’aller en France, afin de reconstituer son passé…

J’ai aimé suivre Koumaïl, avec sa voix teintée de naïveté, sa voix d’enfant qui reste chargée d’espoir et de candeur. On ne peut que s’attacher à ce petit bonhomme, réfugié, sans maison, sans attache si ce n’est Gloria Bohème, qui lui raconte des histoires, qui détient même l’histoire de son enfance – le Terrible Accident – et de sa mère. Ensemble ils tentent de ne pas « attraper un désespoir ». Sur leur route, ils rencontrent de belles personnes : Stambek, qui a perdu son intelligence, Fatima qui depuis la mort de son père n’a jamais rouvert les yeux, la belle Nour, mais aussi Boucle d’Oreille… Koumaïl ne se lasse jamais des récits de Gloria sur ses frères partis à la guerre, sur son père, le vieux Vassili, qui possédait le plus beau verger de tout le Caucase.

De Soukhoumi à Souma-Soula, traversant la Russie, la Moldavie, la Roumanie… Koumaïl et Gloria entament un périple fait de rencontres et de pertes, d’abandons ; ils passent leur temps à fuir la milice, obligés d’abandonner leurs compagnons de fortune, portant le deuil à chaque fois.

Un roman criant de vérité, bouleversant, qui m’a émue aux larmes. Cette lecture ne fait que confirmer le talent d’Anne-Laure Bondoux, que j’ai découverte grâce à son roman à quatre mains – avec Jean-Claude Mourlevat – Et je danse aussi. J’ai aimé cette écriture qui fait preuve d’une grande pudeur des sentiments. C’est donc pour moi un joli coup de cœur… ❤

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« C’est comme ça que mon enfance s’est achevée : brusquement, au bord de l’autoroute A4, quand j’ai compris que Gloria avait disparu et que j’allais devoir me débrouiller sans elle dans le pays des droits de l’homme et de Charles Baudelaire. »

« Voilà : j’ai dix ans, le cœur pulvérisé, les pieds en sang, l’estomac creux, et une fois de plus je pars vers l’inconnu avec Gloria et notre barda, sur des routes interminables. Nous sommes désormais des réfugiés sans refuge, et je crois bien que j’ai attrapé un désespoir. »

« Je les écoute, assis par terre, immobile comme un caillou. Cette musique me donne envie de vivre et de mourir en même temps. On dirait qu’elle tire mon coeur hors de ma poitrine, comme un hameçon de canne à pêche. »