Mathieu Menegaux – Je me suis tue ***

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Éditeur : Points – Date de parution : 2017 – 144 pages

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La voix de Claire résonne dans sa cellule de prison. Son procès touche à sa fin et dès le début, tout est joué d’avance – elle est condamnée. Avant de passer de l’autre côté, de partir, elle désire écrire la vérité. Ne pas se justifier mais juste témoigner. « Vous êtes ma dernière conversation avant que je disparaisse. »

Tout commence par un soir d’hiver, il y a deux ans ; Claire et son mari ont un dîner d’affaire chez un associé ; un de ces dîners barbants où l’on va parler boulot, enfant… alors que Claire et Antoine n’ont jamais réussi à en avoir. Claire s’ennuie alors elle décide de rentrer seule à vélo. Elle ne sait pas encore que sa vie est sur le point de basculer. Tapi dans l’ombre, le destin aux yeux noirs et sombres lui saute dessus. Ces yeux, ils vont la hanter. « Chaque soir, au moment de m’endormir, je voyais ses yeux. Juste au moment où je fermais les miens. Ils étaient là. Ils se posaient sur moi, me transperçaient, pas longtemps, juste assez pour me rappeler que rien, plus rien ne serait jamais comme avant. »

Claire est un personnage féminin pour lequel on ne peut ressentir aucune empathie… À mesure que le récit avance, je comprends de moins en moins cette femme et la tension est telle que j’ai le ventre qui se noue de plus en plus. On étouffe sous les mots de Claire, on se sent oppressé. L’horreur se dessine peu à peu et l’effroi nous saisit. Ces yeux noirs qui la hante. Et ce silence dans lequel elle s’est enlisée à cause de ce mensonge qui prend des proportions incroyables.

Le choix du silence va se révéler dramatique. La nausée prend le relais de l’effroi et je lis le reste du roman dans un état d’hébétude. Je suis littéralement sonnée – frissons et larmes aux yeux. En tournant la dernière page, je me suis sentie complètement abattue, lessivée, le souffle court.

Ce ne sera pas un coup de ❤ mais une vraie claque… Un roman brillant et terrifiant que je vous recommande sans vous le recommander non plus…!

Guillaume Para – Ta vie ou la mienne ***

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Éditeur : Anne Carrière – Date de parution : février 2018 – 250 pages

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Hamed et Léa sont les deux personnages phares de ce roman. Deux adolescents qui n’auraient jamais dû se croiser ; ils ne sont pas issus du même milieu social, n’ont pas les mêmes origines, ont vécu deux enfances radicalement différentes. Et pourtant…

….Hamed a passé son enfance à Sevran. Orphelin à treize ans, il part vivre chez son oncle et sa tante à Saint-Cloud, une commune assez bourgeoise qui le change complètement d’univers. Grâce aux entraînements de foot, il retrouve le sourire, laisse de côté l’obscurité de son passé. Il y rencontre François, le petit gros qui se laisse toujours taper dessus. François qui devient son meilleur ami et dont sa famille, les Villeneuve, vont se prendre d’affection pour Hamed.

……..Léa est née dans le 16ème, elle habite la partie la plus bourgeoise de Saint-Cloud, dans une belle demeure dans le Parc de Montretout qui surplombe la ville. Elle se rend dans une école privée catholique. Elle a tout pour être heureuse, son enfance est des plus épanouies. Mais à l’âge de treize ans, elle sombre brusquement dans une sorte de dépression, sans que ses parents comprennent pourquoi ni comment.

Les deux adolescents vont se retrouver quelques années plus tard dans le même lycée. Ils sont trop différents, et pourtant ne peuvent s’empêcher de se sentir aimanté l’un vers l’autre. Ils restent d’abord à distance, puis ils finissent par céder. Jusqu’à la nuit du drame.

Guillaume Para nous offre un premier roman dur et âpre, profondément touchant, porté par une écriture ciselée et incisive, qui m’a captivée dès les premières pages.

Martin Page & Coline Pierré – La folle rencontre de Flora et Max ***

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Éditeur : L’Ecole des Loisirs – Date de parution : septembre 2015 – 199 pages

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Flora est dans une prison pour mineurs, après avoir violemment frappé une élève de sa classe. Un jour, elle reçoit une lettre de Max, un drôle de garçon qui est persuadé qu’ils ont des points communs. C’est ainsi que débute la correspondance entre ces deux adolescents.

Max est enfermé à sa façon : il ne sort plus de chez lui car le monde extérieur l’angoisse. « J’ai l’impression que la vie quotidienne passe son temps à me tabasser ». Il passe ses journées enfermé dans sa chambre, entouré de son monde familier : ses livres, ses films, son ukulélé. D’une certaine manière, il se sent proche de Flora.

A travers les lettres qu’ils s’échangent, les deux adolescents partagent par petits bouts leur vie, leurs espoirs et leurs angoisses. Leurs mots sont plein d’humour, de fantaisie et par moment ils sont d’une grande sagesse. Ces lettres aident Flora à tenir le coup en prison, et elles aident Max à tordre les barreaux de sa propre prison.

J’ai été charmée par ce curieux roman épistolaire où deux adolescents des temps modernes échangent des lettres, cette pratique qui semble maintenant hors du temps. On retrouve au détour de ces lettres, des références à Sylvia Plath, à Fernando Pessoa et son Livre de l’intranquilité, qui trône depuis quelques mois sur ma table de chevet…

C’est une lecture à quatre mains vraiment réjouissante et qui met du baume au cœur.

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« Je pensais à notre correspondance l’autre jour et je me disais que c’était incroyable qu’il ait fallu que je sois emprisonnée et que tu quittes le lycée pour qu’on se parle. Nous vivons tout de même dans une société étrange : comment est-il possible que nous ne nous soyons pas trouvés alors que nous étions chaque jour à quelques mètres l’un de l’autre ? On dirait que les vraies rencontres ne sont possibles que par accident. »

Astrid Manfredi – La petite barbare ***

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Éditeur : Belfond – Date de parution : août 2015 – 153 pages

Présentation de l’éditeur : « En détention on l’appelle la Petite Barbare ; elle a vingt ans et a grandi dans l’abattoir bétonné de la banlieue. L’irréparable, elle l’a commis en détournant les yeux. Elle est belle, elle aime les talons aiguilles et les robes qui brillent, les shots de vodka et les livres pour échapper à l’ennui. Avant, les hommes tombaient comme des mouches et elle avait de l’argent facile. En prison, elle écrit le parcours d’exclusion et sa rage de survivre. En jetant à la face du monde le récit d’un chaos intérieur et social, elle tente un pas de côté. Comment s’émanciper de la violence sans horizon qui a fait d’elle un monstre ? Comment rêver d’autres rencontres et s’inventer un avenir ? »

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La narratrice, dont on ne connait pas le nom, mais qui se fait appeler « la Petite Barbare », est en prison. A l’isolement pour six mois. Peu à peu, le texte nous révèle pourquoi et comment elle s’est retrouvée là. Elle raconte son enfance en quelques mots, son adolescence. La cité, les mauvaises fréquentations, la drogue, le sexe et l’argent facile…

« Je suis née belle à pleurer un jour de grand froid et d’arbres morts, de parents enterrés avant d’avoir commencé. Ils m’ont légué leur vie, leurs mauvais films et leurs fins de mois difficiles. Il paraît qu’on peut en guérir. C’est loin d’être sûr. »

Le verbe est cru, le regard désillusionné et blasé. Sans appel, sans espoir. Et au milieu de tout ça, elle aime lire. Lire et écrire. Elle découvre la poésie avec Henri Michaux. Elle lit Boris Vian et elle découvre Marguerite Duras avec L’Amant, qu’elle lit et relit, qui lui donne envie d’écrire. Ecrire pour exorciser ses démons et pour oublier les quatre murs qui la retiennent. « Parce qu’il faisait soif et qu’il fallait bien crever les poches de gris, j’ai appris encore un peu plus la littérature. J’aime ça, j’ai toujours aimé ça, lire. J’espère que ça ne me grillera pas trop dans la cité. Je ne veux pas qu’on pense que je suis de la haute, mais il faut que je la finisse, cette putain d’histoire. »

On découvre une verve puissante, et une écriture aussi tranchante que la lame d’un rasoir. En effet, la narratrice n’a pas sa langue dans sa poche et on sent dans ses mots une soif de vivre, une rage contre le monde dans lequel elle a grandit et un désir de s’en sortir. Le ton est mordant, ironique et désabusé. L’auteur joue avec le langage dans ce texte presque « slamé », et c’est tour à tour un plaisir et un coup de poing que l’on se prend.

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« Mais je ne pleure plus, je suis devenue un bout du Sahara. »

« J’ai huit ans. Le temps passe comme le jambon dans la trancheuse du charcutier. On a huit tranches et on n’a rien remarqué. Drôle de métier. »

« Je m’en fous de respirer, je veux mourir essoufflée. Du bruit et de la fureur, voilà ce qui germe dans le cœur de mon cœur. Ça gronde, c’est un orage et aucun présentateur météo ne pourra prédire où il va s’abattre. »

« Avancer coûte que coûte, voir la mer grise. Contempler cette étendue qui nous rappelle qu’il ne faut pas déconner, qu’il y a plus grand que nous, qu’on n’est rien que des microbes vaniteux agrippés à tout ce qui finira par crever. Nous les premiers. »

« Un bouquin c’est pas le paradis, c’est un ciel en flammes. »

 

Livre lu dans le cadre du Challenge 1% Rentrée Littéraire!

5/6

challenge rl jeunesse