Claudie Hunzinger – Les Grands Cerfs ***

9782246821373-001-T

Grasset – août 2019 – 192 pages

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En pleine région montagneuse, en plein cœur des Vosges. La narratrice vit aux Hautes-Huttes, dans une vieille ferme datant du XVIII siècle avec son compagnon Nils. Cela fait plusieurs années déjà qu’ils ont pris la décision de fuir la ville, de vivre quasiment en ermites dans cette métairie, en marge de la société ; ils se placent sous la protection des arbres, se laissent cerner par eux. Dans leur fuite ils se sont juste assurés d’emporter avec eux des livres et des poèmes – ceux de Lucrèce, de Ponge…

Un matin d’avril, Léo, photographe habité par la mélancolie, a débarqué à pieds chez eux, avec ce regard comme hanté – « un regard clair tapi dans des orbites profondes. » Il désirait installer une petite cabane sur leur terrain, pour les observer. Les cerfs. Ces êtres d’une autre espèce. Majestueux. Mystérieux. Ces cerfs qui le fascinent et à qui il donne des noms – Wow, Geronimo

Un soir, après en avoir croisé un sur sa route, évitant de peu la collision, la narratrice décide que le lendemain, elle pénétrera dans la fameuse cabane d’observation – l’affût. « Quand j’ai refermé la porte, je me suis retrouvée dans une boîte sombre avec la bizarre impression de m’être introduite dans mon crâne pour m’y asseoir, de n’être que mon regard tapi derrière mes yeux. »

Débutent alors de longues journées et nuits d’observation. Très vite, elle devient obsédée par la contemplation des cerfs. Ces bêtes auxquelles elle s’attache définitivement, laissent une empreinte en elle, plus forte que la raison. « Une sorte d’appel de la forêt. »

Les Grands cerfs est le portrait d’une femme qui passe du côté des bêtes sauvages. Est-ce un roman, un récit ou un conte ? La narratrice elle-même ne le sait pas. J’ai eu pour ma part l’impression de déguster mot après mot un récit ensauvagé – à la frontière entre le conte, le récit naturaliste et l’essai. En ouvrant ce curieux roman, j’ai avalée une grande goulée d’air frais et grâce à l’écriture de Claudie Hunzinger empreinte de poésie, je me suis retrouvée tapie dans la forêt, à guetter les cerfs et la vie animale.

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« Les métaphores sont des courts-circuits à la lueur desquels les deux bords du monde se révèlent à nous, rassemblés en une seule féerie. »

« A qui avouait-il que, coulé dans les broussailles, il avait soif de ces attentes hors de lui, tendues hors de lui qui se fuyait, soif de soudain s’agrandir, d’être un humain augmenté d’un corps animal ? Devenir homme-cerf ? »

 

Jeanne Benameur – Otages intimes **

otages-intimes

 

Éditeur : Actes Sud – Date de parution : août 2015 – 191 pages

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Etienne, photographe de guerre, revient vivre chez sa mère, dans son village natal, après plusieurs mois de captivité… Il retrouve Enzo, le fils de l’Italien et Jofranka, « la petite qui vient de loin » ; ils ont passé leur enfance ensemble, ils étaient inséparables. Jofranka est partie à La Haye, où elle a choisi de consacrer sa vie aux femmes détruites par les violences des guerres, de les défendre. L’enfant abandonnée qu’elle est a trouvé en Etienne et Enzo ses frères de cœur. Tous trois avaient prêté serment de ne jamais se quitter…

Au contact de la nature et de ses amis d’enfance, Etienne va chercher à se retrouver, à se libérer de ce sentiment de captivité qui lui colle à l’âme. Comment revenir au présent ? Quelle liberté possible ? Avec talent, l’auteure nous offre l’intériorité de cet homme en perte de repères, qui semble avoir à tout réapprendre.

Jeanne Benameur questionne de façon terriblement juste la part d’otage en chacun de ses personnages, en chacun de nous. C’est avec délice que j’ai retrouvé son écriture soyeuse et poétique. Une écriture qui dit toute la puissance des mots, leur façon de blesser, de libérer.

Si au début je suis restée un peu extérieure à l’histoire, peu a peu je me suis imprégnée de ce récit et les mots m’ont touchée. Néanmoins, ce n’est pas mon roman préféré de l’auteure – Profane reste celui qui m’a le plus percutée.

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« Cela la rassérène de savoir que les livres l’attendent, qu’elle ne sera pas seule pour affronter sa propre pensée. »

« Cette nuit il fait à nouveau partie du monde, de ce monde puant la charogne où l’amour souffle quand même, ténu, tenace, dans les poitrines ignorées. »

« Faut-il qu’il y retourne ? Est-ce que sa vie, c’est cela ? Continuer à être celui qui porte témoignage, encore et encore, même si ses images sont pour le désert et qu’il crève un jour, comme un chien, seul au milieu de gens parlant une langue qu’il ne comprendra pas. »

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13ème roman lu pour le challenge 1% de la Rentrée Littéraire…

challenge rl jeunesse