Gianrico Carofiglio – Trois heures du matin ***

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Slatkine & Cie – mars 2020 – 224 pages

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Années 80, en Italie. Antonio a depuis l’enfance des absences ; la réalité sonore qui l’entoure l’écrase soudainement – les sons semblent décuplés – et lui fait perdre connaissance. Le médecin qu’il consulte parle à l’époque de perturbation neurovégétative. Cela semble passer avec le passage à l’adolescence. Mais après une nouvelle crise, avec perte de connaissance et convulsions, on lui apprend qu’il est atteint d’épilepsie.

Antonio perd goût à beaucoup de chose ; la lecture, les amis. Il se replie sur lui-même. Son père décide de l’emmener à Marseille consulter un spécialiste qui va lui redonner confiance en lui en évoquant des génies et artistes qui étaient aussi épileptiques (Maupassant, Poe, De Vinci, Molière, Van Gogh…). Trois ans plus tard, père et fils le consultent à nouveau. Pour s’assurer qu’il est guéri, le médecin demande à Antonio de ne pas dormir 2 nuits de suite et de prendre des amphétamines pour se maintenir éveillé.

Avec son père, qu’il connaît au fond si peu, ils vont ainsi profiter de ces deux nuits pour se confier l’un à l’autre, se redécouvrir. Antonio va pousser son père à se livrer sur sa rencontre avec sa mère, et sur son passé. Le fils découvre son père sous un nouveau jour et se rend compte à quel point cet homme était un inconnu pour lui.

De ce roman, j’ai tout aimé : l’écriture somptueuse, la fluidité de la narration, la jeune voix du narrateur à laquelle on s’identifie immédiatement et dans la peau duquel on se glisse sans accro. Trois heures du matin est un de ces romans qui laissent une empreinte sur la rétine, une marque indélébile dans la mémoire. La relation qui unit ce père et son fils est émouvante et juste, décrite tout en simplicité. C’est un très beau roman, authentique et touchant.

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« Il se produit des courts-circuits, dans la tête et dans l’âme des gens, que personne ne parviendra jamais à saisir. Si on essaye de les élucider, on devient fou. »

« Les paroles de Saint-Augustin sur le temps : Si personne ne me le demande, je sais ce que c’est, si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne sais plus. »

« Il faut épuiser la joie, c’est la seule façon de ne pas la gâcher, après, elle disparaît. »

Pete Fromm – La Vie en chantier ****

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Gallmeister – Septembre 2019 – 487 pages

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Taz et Marnie sont un couple épanoui, heureux. Depuis trois ans qu’ils ont acheté leur petite maison à Missoula dans le Montana pour une bouchée de pain, ils n’ont pas beaucoup avancé les travaux… Le salon est encore en chantier lorsque Marnie annonce qu’elle est enceinte à Taz. Bouleversés, ils vont tenter de faire progresser les travaux avant l’arrivée du bébé… Tout en continuant leurs balades au cœur des forêts de pins ponderosa, sur leur petit bout de plage au bord de la Clearwater, méconnu de tous. Mais lorsque Marnie meurt d’une embolie pulmonaire juste après avoir accouché, Taz se retrouve anéanti comme jamais, avec sa fille Midge, dont il va devoir apprendre à s’occuper…

La vie en chantier, c’est celle de Taz, après la mort de l’amour de sa vie. Jour après jour, Pete Fromm nous raconte cet homme, ébéniste de métier, sa lente reconstruction malgré le chagrin qui s’agrippe à lui ; son quotidien se déroule sous nos yeux, avec sa fille qui grandit, qu’il apprend à connaître. La paternité, qu’il apprivoise. La tête, qu’il sort peu à peu de l’eau. La voix de Marnie qui résonne dans sa tête, son corps qui le hante. L’entrée d’Elmo dans leurs vies. Comment apprend-t-on à vivre sans l’autre ?

J’avais à peine lu 50 pages que je pleurais déjà… Et par moment, je me surprenais à sourire, malgré tout. Un roman profondément humain, où les épreuves de la vie tout comme la banalité du quotidien sont décrits avec beaucoup de justesse et où la question du deuil est sublimée par l’écriture, dénuée de tout pathos, de toute mièvrerie. Je l’ai dévoré à toute allure, retardant cependant le moment de me séparer de ces personnages qui au fond nous ressemblent… ❤

Robert M. Pirsig – Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes **

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Editions Points – 2013 – 448 pages

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Le narrateur sillonne les Etats-Unis en route vers la Californie en moto, avec son fils Chris. Ils n’ont pas de destination, seulement le plaisir de voyager, d’avaler des kilomètres d’asphalte. La route se déroule sous les roues de leur moto, ils fuient les autoroutes au profit des petites routes sinueuses qui les surprennent toujours. Ils aiment se perdre.

Durant tout leur périple, nous n’aurons que le point de vue du père ; à l’image des rouleaux d’asphalte qui défilent sous eux, les pensées défilent dans la tête du père. Elles nourrissent ce qu’il nomme le Chautauqua. Il s’agit d’une réflexion voire même d’une méditation sur un sujet donné – un petit exposé intime. Son sujet de prédilection : la mécanique des motocyclettes. Il peux en parler pendant des heures, faire de nombreux parallèles avec l’humain et son être au monde… Il philosophe ainsi énormément à partir de l’entretien de sa moto.

Et il y a ce fantôme qui porte le nom de Phèdre qui va n’avoir de cesse de le poursuivre pendant le voyage… Mais est-ce lui qui est poursuivit ou qui le poursuit ? Et, pourquoi font-ils ce voyage ? Pourquoi roulent-ils ? Le père semble avoir quelque chose à avouer au fils. Qui des deux est finalement le plus tourmenté ?

Un road trip philosophique et culturel où Einstein, Newton, Bouddha et Aristote font partie du voyage. Sans oublier cet étrange Phèdre, sorti des limbes du passé. Jusqu’à la fin du roman, on ne sait pas vraiment qui il est, même si on s’en doute un peu.

Le livre de Robert M. Pirsig m’a donné l’impression de lire un cours de philosophie plutôt que de vivre un vrai road trip. Plongée dans les délires philosophiques et les souvenirs du père, j’ai perdu le fil trop souvent, me suis mise à lire en diagonale… Je suis restée extérieure à cette lecture, je n’ai pas été émue. Père et fils traversent des paysages sans doute sublimes, mais nous n’avons le droit à quasiment aucune description des paysages. Un bouquin qui, une fois terminé, me laisse une curieuse impression. Je n’ai pas le sentiment d’avoir totalement saisi ce texte.

Richard Lange – La dernière chance de Rowan Petty ***

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Albin Michel – février 2019 – 416 pages

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Rowan Petty est un escroc en fin de parcours : ses arnaques commencent à s’essouffler. Quand il n’arnaque pas les petits vieux et les veuves esseulées, il triche au poker pour joindre les deux bouts. Sa femme l’a quitté pour un autre il y a dix ans, sa fille ne lui adresse plus la parole depuis des années…

Et puis un jour, il reçoit l’appel de Don, un vieil ami de son père qui lui propose une mission de la dernière chance : filer à Los Angeles où seraient planqués 2 millions de dollars détournés en Afghanistan par des soldats américains. Le souci, c’est que l’info provient d’un détenu complètement camé… Alors y croire ou pas ?

Los Angeles, ville de tous les fantasmes, ville qui miroite dans ses yeux… C’est aussi celle de tous les camés et paumés. Mais Los Angeles, c’est surtout la ville où vit sa fille, Sam. Alors Rowan accepte de se lancer dans l’aventure, avec l’aide de Tinafey, une prostituée black croisée dans la rue, et en profite pour revoir sa fille. Il ne sait pas encore que c’est sa vie qu’il engage.

Le dernier roman de Richard Lange réunit tous les ingrédients pour en faire une lecture addictive. Une intrigue parfaitement menée qui tient en haleine, un escroc attachant pour lequel on ressent énormément d’empathie et un roman aux forts accents de thriller. La dernière chance de Rowan Petty, c’est aussi un roman sur la parentalité ; Rowan et le sentiment de honte qu’il le hante face à l’abandon de sa fille, sa culpabilité, ses petites trahisons mesquines. La relation de Rowan et Sam met aussi en lumière le système de santé américain catastrophique.

Lecture faite dans le cadre du #PicaboRiverBookclub

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« Ils n’en finissaient plus de monter quand, brusquement, ils sortirent du canyon et se retrouvèrent sur une route où chaque virage révélait une vue différente sur Los Angeles et son quadrillage orangé s’étalant à l’infini. Le spectacle de la ville tentaculaire enchanta Petty. Tant de rues, connectant tant de gens. »