Laura Jaffé – Journal d’une fille chien ***

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La Ville brûle – 2018 – 104 pages

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La voix qui s’élève de ce journal intime est celle de Josépha Bellini, une adolescente pas comme les autres. Nous sommes en 2038 et Josépha possède une intelligence hors du commun et est atteinte d’une maladie rare, l’hypertrichose, autrement appelée le syndrome du loup-garou. Comme Anne Franck, elle tutoie son journal intime, qui devient un ami imaginaire, son confident de papier.

La société dans laquelle l’adolescente vit a vu la montée au pouvoir d’un parti fasciste, le PUP – Parti Unique du Progrès – qui a fermé les frontières du pays et menace de regrouper dans des camps d’internement tous les handicapés, les différents et marginaux.

Toujours élue élève la plus méritante du collège, Josépha se trouve, du jour au lendemain, dénigrés par les professeurs et les élèves fomentent un coup monté pour la faire renvoyer. La jeune fille se retrouve enfermée chez elle, avec une mère débordante de mépris et de haine. Quelques temps plus tard, la fille chien est envoyée dans un de ces fameux centres où sont atterrissent tous les adolescents qui ne rentrent pas dans la norme physique et psychique.

Josépha porte un regard acéré et sans pitié sur elle-même. Journal d’une fille chien est un roman qui m’a glacé le sang, figée sur place ; une dystopie intelligente qui s’inspire de faits réels empruntés à la période nazie que j’ai lu d’une traite, scotchée par la voix de Josépha.

Ulrich Alexander Boschwitz – Le voyageur ***

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Grasset – octobre 2019 – 336 pages

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Le voyageur paraît en 1939 en Angleterre sous le titre The Man Who Took Trains, puis en 1940 aux Etats-Unis sous le titre The fugitive. Ulrich Alexander Boschwitz a vingt-trois ans lorsqu’il écrit ce roman en quelques semaines à peine ; il vient de fuir l’Allemagne nazie. Dans l’Allemagne de l’après-guerre, impossible de publier un tel récit. Il faut attendre 2017 et l’éditeur Peter Graf pour que ce récit soit édité en allemand.

Berlin, novembre 1938. Otto Silbermann, négociant fortuné, est obligé de quitter son domicile et sa femme, brusquement. Il est recherché, on le traque. Son crime ? Il est Juif. L’un après l’autre, ses amis l’abandonnent. Il commence par monter dans un train. Un autre. Puis un autre… De trains en trains, Otto cherche un moyen de quitter ce pays peu à peu gangrené par le Parti. Il cherche une échappatoire, en vain. En cavale, avec la mort aux trousses, il va sillonner le pays, 30 000 marks en poche, sans pouvoir le quitter.

Un matin sur le quai d’une gare, il se demande s’il ne serait finalement pas plus simple d’en finir. Il suffirait juste de se laisser tomber… Se laisser tomber sur les rails, juste avant que le train n’entre en gare. Mais il se ressaisit. Non, il ne flanchera pas. Il doit survivre.

Un roman sombre et tortueux, dans lequel nous voyageons aux côtés de ce personnage privé de tous ses biens, de sa dignité, et enfin de sa raison… Comme Otto, plusieurs centaines de milliers de Juifs qui tentaient de fuir se sont retrouvés pris au piège – frontières infranchissables, visas impossibles à décrocher. L’auteur nous offre le témoignage d’une des pages les plus sombres de l’Histoire ; comment ces horreurs ont-elles pu se dérouler en toute légalité sur le sol du Reich et ne provoquer qu’une indifférence et une passivité effrayantes au sein de la communauté internationale de l’époque ?

Un récit effroyable mais nécessaire, pour une lecture bouleversante, qui me laisse transie. « Ces derniers temps, j’ai souvent la sensation que… que le monde est devenu fou… ou plutôt que je ne sais plus du tout comment l’affronter… »

 

 

Brigitte Giraud – Jour de courage ***

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Flammarion – août 2019 – 160 pages

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En faisant des recherches sur les premiers autodafés nazis pour son cours d’Histoire, Livio tombe sur la figure de Magnus Hirschfeld, un médecin juif-allemand qui lutta pour l’égalité hommes-femmes et les droits des homosexuels dès le début du XXème siècle. Un précurseur, en somme.

Cet homme sera le sujet de son exposé devant la classe de Mme Martel, leur professeur d’histoire. Cet exercice oral va permettre au jeune homme de dix-sept ans de réaliser en fait ce qui ressemble à un coming out, devant toute sa classe, devant Camille, qui l’aime en secret depuis des mois et qui ne s’y attend absolument pas. Quelques jours avant de disparaître.

Unité de lieu et de temps pour ce court récit : une heure, une salle de classe ; la vie de Magnus Hirschfeld se superpose à celle de l’adolescent, le temps d’une prestance orale qui résonne de façon très théâtrale. Son intervention, l’adolescent y tient plus que tout, il l’a maintes et maintes fois répétée, il l’a mise en scène minutieusement. Plus qu’un exposé, c’est un véritable discours dans lequel il va se livrer, à cœur ouvert. Le jeune Livio fait bien plus qu’un simple exposé ; c’est sa vie qui est en jeu sur cette scène de théâtre improvisée. Il va devoir faire face à certains obstacles : l’indifférence des uns, les paroles agressives des autres, les ricanements.

L’intensité émotionnelle grimpe au fil des pages et de la progression du discours de Livio, qui va crescendo jusqu’au brasier final.

Un roman court mais intense, porté par une plume toujours aussi belle, qui nous pose la question du courage et décrit avec justesse l’adolescence et ses tourments.

 

Merci à Lilylit pour le prêt 😀

Pour consulter sa chronique, c’est par ici.

Denis Rossano – Un père sans enfant ****

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Allary Editions – Août 2019 – 368 pages

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Le père, c’est Douglas Sirk, metteur en scène de théâtre dans les années 20 et l’un des réalisateurs fétiches de Goebbels dans les années 30 en Allemagne. Marié à une juive, il doit fuir l’Allemagne nazie… Il trouvera refuge à Hollywood.

L’enfant, c’est Klaus Detlef Sierck, le fils que Douglas a eu avec sa première femme, une actrice déchue qui plonge la tête la première dans les méandres du nazisme. Lorsqu’ils divorcent en 1928, Lydia lui interdit de revoir Klaus, qui n’a alors que quatre ans.

Pour nous raconter son histoire, Denis Rossano se glisse dans la peau d’un étudiant en cinéma des années 80 qui rencontre Douglas Sirk. Il fait le voyage jusqu’à Lugano, en Suisse, pour le voir. Sirk est alors un vieil homme de quatre-vingts ans. Ensemble, ils se retrouvent au bord du lac et ils discutent. De cinéma bien sûr. Mais aussi de littérature, de théâtre, de philosophie…. L’étudiant est animé d’une insatiable soif de savoir. A travers les dialogues, le vieil homme se dévoile, livre des pans de son passé et c’est le Berlin des années 30 qui revit, la propagande, son ascension fulgurante dans le cinéma allemand de la propagande, son exil américain avec Hilde…

Le cinéaste de génie ne livre quasiment rien sur Klaus, le fils perdu, l’enfant aux yeux bleus et aux cheveux blonds comme les blés, qui fut l’égérie du cinéma nazi… Cet enfant dont l’absence est intolérable et qui hante l’oeuvre cinématographique du père.

Une des seules fois où ce sujet brûlant est abordé, le cinéaste aura ces mots : « Klaus, c’est ce qui continuera de me briser jusqu’à mon dernier souffle. Il est ma débâcle, ma dévotion, ma tendresse, ma honte, mon regret. Klaus est l’enfant des souvenirs qui ne cesseront jamais de faire mal. » Une déclaration d’amour vibrante.

Un Père sans enfant est un roman vrai, écrit avec beaucoup de pudeur et d’émotions. Un récit abouti qui dégage une force romanesque rare et qui m’a tout à la fois bouleversée et fascinée.

Jonglant entre réalité et imagination, Denis Rossano nous livre le portrait magnifique d’un père torturé par son histoire et hanté par ce fils qu’il n’a pu sauver et qu’il n’a jamais revu, sinon sur un écran de cinéma.

Vous l’aurez compris, ce roman est un coup de ❤ et je ne peux que vous le recommander…

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« Un lac dans les montagnes de Bavière. L’eau a gelé dans la nuit ; maintenant, c’est l’aube et le ciel s’éclaircit. Une brume d’aurore flotte encore, elle va se dissiper lentement. Un homme se tient debout sur la rive, chaudement vêtu. Il serre contre lui un tout petit garçon. – Regarde Klaus. C’est la nature qui respire. »